AIMER D1B
)i je pouvais pour vous, Mélite, ce que je désire, je mettrais dans votre àme ce calme cjuc je n'y vois jamais, ou cet héroïsme qui prend le parti de faire régner la
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paix par la force, jusqu'à ce qu'elle règne enfin oar l'habitude.
Laissez-moi vous dire que j'ai souvent peine à vous comprendre. Vous êtes remplie de courage, et toujours dans l'abcittoment ; vertueuse, et vous semblez ne pas croire à la vertu ; pieuse, et Dieu ne vous suffit pas. Qu'y a-t-il donc en vous? Que voulez-vous? Vous savez bien que la vie est une épreuve; vous savez bien que nous ne pouvons pas atteindre ici-bas le terme de nos désirs; vous savez bien quil faut aimer Dieu uniquement pour recevoir de lui cette paix ou ce commencement et cette ombre de paix que sa seule grâce distribue, et qui est l'unique bien désirable en ce monde.
Je ne connais pas le fond de votre cœur, Mélite, et vous-même ne l'avez peut-être jamais sondé. Osez y regarder ; cherchez ce qu'il y a là qui s'oppose à Dieu malgré vous ; arrachez-le malgré vous. Tel est le prix de la paix, si vous voulez la paix. Et si vous ne la voulez pas, il faut la vouloir.
Dieu ne veut pas être en rivalité et en guerre dans votre cœur. Donnez-lui la paix pour qu'il vous donne la paix. Ce que vous ne lai donnez pas, il ne vous le donnera pas. Et ce que vous n'aurez pas de Dieu, vous ne l'aurez pas du monde, quoi que vous fassiez pour le monde, quoi que Dieu fasse pour vous. La paix du cœur, c'est la plénitude du cœur. Le monde tout entier ne remplira pas un seul cœur; rien de plus vrai, bien que rien ne se dise autant ! Ni par l'amour, ni par la gloire, ni par le bruit, le monde ne peut combler le vide du cœur ; il en peut chasser Dieu tout à fait, c'est-à-dire
agrandir encore le vide et le rendre, pour ainsi dire, infini, comme ce Dieu qui n'y est plus.
Je sais, dites-vous, qu'il faut beaucoup pour vous contenter, pour ne pas dire tout. Et vous, vous savez que tout, c'esi Dieu, et pas autre chose, ni moins ni plus. Quehiue chose avec Dieu, ce n'est plus Dieu, ce n'est plus tout. Nous trouvons cela en nous-mêmes. Un amour partagé ne nous est plus un amour. Celui qui aime un autre autant qu'il dit nous aimer, nous tenons qu'il ne nous aime pas, et nous lui retirons autant qu'il nous retire, c'est-à-dire tout. La créature qui prétend à l'adoration de tout le monde n'est aimée de personne. Jugement do Dieu , sur qui elle usurpe ! Ces égoïsmes humains sous le nom d'amour se font perpétuellement la guerre, nul ne veut donner assez, tous réclament tout. Ceux qui obtiennent parfois un passage i <*mpire doivent commencer par s'anéantir. Ils le font en vue de régner, par un instinct plus habile que tous les calculs, mais qui ne cesse pas de calculer. Là est le secret de ces grandes passions réciproques dont on voit quelques exemples rares et de peu de durée. Dès que l'esclave se relâche de son asservissement, aussitôt il perd de sa puissance. Pour être aimé uniquement il faut aimer uniquement» ne rien porter ailleurs, ne rien recevoir d'ailleurs. En cela, où nous sommes fous et criminels, Dieu est sage et juste. Lui seul a droit d'être aimé uniquement, et Lui seul est en puissance d'aimer uniquement. Qui aime Dieu le possède tout entier. C'est un attribut divin de se donner tout entier. En nous créant à son image Dieu nous l'a communiqué , mais uniquement pour
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Lui. Il n'y a que Dieu à qui rhomnie se puisse donner tout enlier.
Si vous demandez tout, donnez-vous donc toute: c'esl-à-dire donnez- vous à Dieu, non plus de force, pour ainsi dire, mais d'amour, avec des yeux fermés sur le monde, avec un complet oubli de vous-même. Que vous importe la dose d'affection que vous trouverez ici ou là, que tel vous aime plus, que tel vous aime moins, que vous soyez au premier ou au second rang, ou dans la foule? Il n'y a qu'une chose redoutable, c'est d'être aimé plus que tout ; car qui vous donnera tout exigera tout et exercera la fascination qui porte à rendre tout. El tout cela est pauvre, mesquin, périssable , plus qu'à moitié mort; tout cela sent la misère humaine, tout cela éloigne de Dieu, fait éloigner Dieu.
Cette plainte générale et constante que vous élevez contre la vie s'attaque à Dieu comme au monde, plus même à Dieu qu'au monde. Vous ne le savez pas, vous le faites pourtant, vous avez dans l'esprit que Dieu vous traite avec rigueur, vous a mal partagée. Ah ! que de clameurs folles Dieu consent à ne pas entendre, et qu'il a compassion de l'infirmité humaine pour pouvoir toujours pardonner et aimer ! Demandez-vous donc une bonne fois si Dieu vous doit quelque chose quand vous ne lui donnez pas tout, quand vous allez même jusqu'à vouloir tenir sa place et passer quelque part avant Lui, ou tout au moins du même pas que Lui.
Gela paraît bien hardi, incroyable, tout à fait insensé, qu'une créature humaine prétende primer ou égaler Dieu. Faisons-nous autre chose, néanmoins, dès que
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nous aspirons à une situation prépondérante là où Dieu ordonne que nous nous maintenions sinon tout à fail dans l'égalité des créatures, au moins dans l'égalité des autres amis ? L'ordre de Dieu c'est Dieu . Dieu réside personnellement dans ses préceptes. Notez que je ne parie que de l'ordre, et pas du conseil, ce sage et miséricordieux conseil de chercher le dernier rang, de nous faire petits, d'aspirer à l'oubli, au mépris même. Il ne s'agit pas là des ambitions vulgaires de la vie î Bien plus audacieuse est l'ambition d'être le premier dans un seul cœur que le premier sur la terre : plus audacieuse par le but, plus condamnable par les moyens, plus désastreuse par le succès. La terre est aux hommes, le cœur des hommes est à Dieu ; c'est le sanctuaire. L'ambition de supplanter des hommes est innocente devant l'ambition de supplanter Dieu. Au jugement dernier, des êtres qui ont mis le feu à la terre pour s'agrandir paraîtront moins pervers que d'autres qui sont restés dans leur coin, orgueilleusement et bassement occupés de s'installer à la place de Dieu dans un seul cœur. Ambition diabolique et sacrilège.
Non, Mélite, je ne te fais pas «une théorie impraticable à des cœurs moins rudement trempés que le mien. » Il n'y a personne qui soit plus dans le commun que moi, en toutes choses ; et c'est précisément ce qui aide rat raison à profiter des spectacles et dei eipèriencM de la
vie. La croix est partout, il faut la porter, et le meilleur moyen de la porter est de la porter seul, parce qu'alors on la porte vraiment avec Dieu.
Vous croyez que c'est un isolement sauvage, qui refuse toute consolation des hommes , qui leur refuse loui secours. Votre erreur est grande. Il faut vivre en frère avec les hommes, et aimer le prochain comme soi-môme. Ainsi on aime Dieu comme il veut être aimé, on le met à la place où il veut qu'on le tienne. Mais, en aimant les hommes, il ne faut pas leur dire : Consolez-moi, parce que c'est Dieu seul qui console. Il ne faut pas leur dire : Aimez-moi, parce que c'est Dieu seul qui aime. Et ce qu'il ne faut pas demander aux hommes, parce qu'ils ne l'ont pas, il ne faut pas davantage le leur offrir comme de nous, parce que, à ce titre, nous ne l'avons point. Nous ne pouvons donner à personne directement ni la consolation ni l'amour. Il faut que cela soit d'abord offert à Dieu et reçoive de Lui cette onction de charité par laquelle seule nos sentiments deviennent salutaires à autrui. N'est-ce pas véritablement aimer que d'aimer ainsi, pour le compte du bon Dieu ?
Au lieu de se concentrer sur un seul objet, à qui bientôt il demande autant et plus qu'il ne donne, le cœur s'élève, s'étend, se dilate. C'est la belle et généreuse chaleur du soleil, au lieu de cette petite flamme fumeuse du foyer particulier, qui ne dure qu'autant qu'on l'alimente, et qui finit par ne laisser que des cendres.
Aimer ainsi, sans songer à soi, c'est aimer mieux, e^estaimer davantage. Comment peut-on demander quel-
que chose pour soi sans se trouver injuste en songeant à ce que Ton donne, ridicule en songeant à ce que l'on vaut? L'amour, l'amitié, la charité moyennant échange! € Je vous donnerai tant, vous me rendrez tant; vous êtes au premier rang dans mon cœur, je serai donc dans votre cœur au premier rang; j'établirai une surveillance, j'aurai des douaniers et des inspecteurs pour m'assurer que vous ne lésez pas mes droits d'ami principal ; si vous êtes exact, je le serai aussi, etc., etc. » Qu'est-ce que cela, grand Dieu ! Et comment le Dispensateur de toutes les joies nous en accorderait-il pour ce trafic et ces usures ?
Tel est pourtant le fonds de toute relation humaine dont Dieu n'est pas le nœud. Lorsque Dieu n'est pas Tami commun que chacun aime le plus, celui que chacun des deux amis aime le plus, c'est soi-même. On ne le sait pas toujours de suite, ou, pour parler plus exactement, on ne le veut pas savoir; mais il faut bien finir par cet aveu, et le commerce ne paraît plus si glorieux et ne dure guère. Quelle pitié alors, et quelle honte, et quels déboires ! Je le répète, aimer quelqu'un, l'aimer véritablement, ce n'est pas le vouloir occupé uniquement de soi, et l'avoir tout à soi ; autrement il n'y a pas de tyran qui n'aime ses esclaves, et le diable est plein d'amour pour ceux qu'il cherche à damner. Celui que vous aimez bien, vous aimez son âme ; vous voulez que cette âme soit détachée de tout ce qui pourrait la séparer de Dieu. Voilà le noble et véritable amour : tout le reste n'est qu'un égoïsme mal déguisé. Non pas un « égoïsme à deux, » Mélite ! on a trouvé ce dicton
pour esquiver la cruelle et humiliante vérité, mais un égoïsme tout pur, c'est-à-dire tout impur.
Je vous ai vu souvent beaucoup de misanthropie. Vous avez mauvaise opinion des hommes. Ils vous paraissent très-intéressés dans leurs sentimenls, visant d'abord aux satisfactions personnelles. Échappez à ce dégoût en entrant dans une espèce à part, qui n'adore que Dieu et qui n'attend ses satisfactions que de Dieu. J'avoue que Ton peut se trouver plus ou moins bien situé pour passer à ce parti neutre. Un moment arrive où ce serait folie de regarder autre chose que son chemin. Mais ce que les uns font sans mérite ou par force, on peut le faire par vertu ; la joie, comme la gloire, en sera plus grande.
J'ai souffert de vous voir souffrir ; je me suis efforcé de vous mettre dans les conditions où vous pouvez trouver le bonheur de ce monde, qui est la paix, c'est-à-dire un peu de paix. Parce que je vous ai tenu un langage austère, croyez-vous, Mélite, qu'il ne m'eût pas été plus facile de caresser vos pensées ? iMais alors j'aurais été moins votre ami. Comment puis-je parler autrement que je fais, quand, convaincu que la tristesse est mauvaise, je vous vois triste? quand, convaincu que les affections sont fragiles et que c'est là le roseau qui se brise et qui perce la main, je vous vois chercher par là une sorte d'appui? quand, convaincu enfin que vous êtes faite pour la sainteté, je vous vois rester dans cette Detite dévotion d«
pelites pratiques plus minutieuses que ferventes, qui ne vous enlève ni ne vous soulève à rien, qui vous fait traiter Dieu comme un grand paient qui n'aura de bon que son héritage , et à qui Ton ne doit que des égards payés exactement, avec ennui?
Certes, je ne suis pas ennemi des pratiques : elles entretiennent l'esprit de religion, et Dieu loue le serviteur qui s'est montré fidèle dans les petites choses ; mais le but des petites choses est de porter aux grandes, et vous ne vous y portez pas. Vous servez Dieu, vous n'avez point d'amour pour Dieu, vous ne vous perdez pas en Dieu, vous ne vous oubliez pas devant Dieu Votre dévotion est stérile pour vous, puisque vous vous plaignez ; encore plus stérile pour les autres, à qui vous donnez le fâcheux exemple d'un cœur triste dans le service de Dieu. Pour l'amour de Dieu, riez et soyez sereine. Ni le ciel ni les hommes n'aiment ce triste visage et ces discours dolents.
Je ne puis vous avoir accusée de la pensée de vouloir être adorée. Celte tendance est de l'homme ; la pensée formelle serait du diable. Vous êtes, Mélite, une bonne chu' tienne, fort éloignée des desseins de ce coquin-là. Mais l'ambition humaine d'être aimée par-dessus tout est un danger sur lequel vous êtes moins éclairée que d'autres, à cause de la pureté de votre vie. Ce danger grandit, comme tous les dangers du cœur, par la tristesse où il engage. Dissipez-le avant qu'il soit trop tard. Ne lui permettez pas de durer jusqu'au moment redoutable où la jeunesse s'en ira. La jeunesse lorsqu'elle échappe, n'est guère moins périlleuse que lorsqu'elle
vient. Autant elle apporte de séductions, autant, en dépit de toutes les tromperies qu'elle nous a fait subir, elle laisse de regrets. Ces regrets sont pleins d'amertume, parce qu'ils se compliquent et s'enveniment d'une expérience qui ne permet plus l'illusion. Nous nous irritons de regretter les misérables restes de nos vieux néants, les misérables lambeaux qui furent les voiles de nos chimères; nous nous irritons de mépriser inutilement la vie, et de souffrir parce que nous nous sentons chassés de la vie. Votre grand cœur ignore l'existence de ces humiliants abîmes. Plus ou moins profonds, ils sont dans tous les cœurs, ils sont de l'humanité. Là se forme un gravier dont le poids redoutable nous attache à la terre. Dieu, dans sa miséricorde, ouvre la source des larmes, et le malheur nous est donné afin que la douleur purifie et dissolve cet horrible amas.
La douleur et la tristesse, Mélite, ne sont point la même chose et ne sont point sœurs. La douleur est un feu purifiant, la tristesse un souffle énervant ; la douleur fortifie, la tristesse amollit; en un mot, la douleur est un remède, la tristesse une volupté. Fuyons la tristesse, aimons la douleur.
Je reviens donc à mes idées, et je les rassemble en peu de mots. Pour avoir Dieu complètement à vous, donnezvous complètement à Dieu. Complètement !
Dans ce sein de Dieu, si large, et dont nos plus vastes tendresses ne font qu'une ombre lointaine, on n'entre pourtant qu'à la condition de se dépouiller de tout.
Le premier dépouillement, la première chose à rejeter, c'est la commisération humaine. Si l'on a au fond da
cœnr certaines émotions qui brûlent, il faut les éteindre. Le moyen de les éteindre n'est pas de souffler dessus, mais de bien fermer l'étouffoir. Ne croyez pas que votre cœur sera passible après s'être confié. Tout ce que vous montrez y reste, et vous n'avez fait que le mettre en ordre pour l'avoir mieux sous la main. Il y a quelque chose de plus : vous y avez introduit un regard qui n'est plus le vôtre et qui n'est pas celui de Dieu. Si ce regard est indiftérent, à quoi bon ? s'il ne l'est pas, songez-y donc ! Rien d'excellent comme la confession faite au confesseur; à tout autre elle est généralement détestable. Ce n'est plus l'humilité qui s'accuse, c'est la faiblesse qui s'enorgueillit. Quel est l'objet de ces confidences? Tout aboutit à un seul mot : Mon cœur a besoin de quelque chose qtiil n'a pas. Mélite, croyezmoi, un tel mot ne se peut dire utilement qu'à genoux, en présence de Dieu. Pour vous, après que vous l'avez dit, vous en êtes cent fois plus persuadée ; pour vos confidents, que voulez-vous qu'ils en fassent ? Portez en silence votre fardeau : vous ne l'allégerez point en le faisant peser sur un autre cœur, et, quand vous vous adresserez officiellement h Dieu, il ne vous répondra pas, parce qu'il saura que vous ne voulez pas être consolée.
Laissez donc là ce qui est du monde, soucis, gloriole, consolations du monde; ne vous présentez qu'avec votre douleur et avec votre amour, votre douleur qui veut bien durer, votre amour qui veut bien attendre. Dieu ne sera pas moins généreux que vous. Parce que vous lui serez fille, il vous sera père, il vous traitera paternellement ; il dirigera vos désirs légitimes. »* vous les verrez rem-
plis. Tout ce que votre charité éclairée par la foi pourra souhaiter vous sera donné de Dieu. Confiez-vous seulement, et ensuite ne consentez pas même à douter de reiiicacité de vos prières. |