‹ Ça et làChapitre 8 sur 46 · LES DOMESTIQUES. — DOMINIQUE · texte numérisé non relu

LES DOMESTIQUES. — DOMINIQUE

iNB chose qui ne me charmait pas médiocrement chez le marquis, c'était d'y voir de très-vieux domestiques, de cette espèce que nous ne connaissons guère, nous autres malheureux petits bourgeois, soumis aux sujets qui nous arrivent tout frais de la campagne, ou que nous prenons tout formés dans les bureaux de placement. Ceux du marquis paraissent honnêtes, serviables sans bassesse et sans familiarité, usant modes-

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toment <^1 ^ droits de leur âge et comme se sentant de la famille. La plupart dos jeunes gens sont nés dans la maison, tous les vieux y ont vieilli. « On ne renvoie personne, me disait Emile ; plus d'une fois on a usé de condescendance envers ceux qui faisaient la folie de vouloir s'en aller. Lorsqu'ils ne peuvent plus rendre aucun service, une sinécure leur assure du pain ; cessant d'être des serviteurs actifs, ils ne cessent pas d'être des amis. »

Parmi tous ces braves gens, Dominique devint notre compère. Dominique est ce piqueur dont Emile nous avait annoncé l'habit vert, la trompe et les omcleltes. Mais il est bien autre chose que piqueur et cuisinier de chasse : il est sellier, menuisier, carrossier, couvreur, armurier, homme d'aifaires, etc. Emile en avait fait son rapin ; devant Jean, il posait, couvert d'une armure. Si j'avais exercé ma profession au château, il m'aurait été bon à quelque chose.

Avec tout son génie et toutes ses aptitudes, Dominique risqua fort de n'être qu'un vaurien. Il a fait trentesix métiers. Élevé par la charité de la marquise douairière, il débuta dans les cuisines, où l'humeur aventureuse s'empara de lui et le fit renvoyer. 11 courut L monde jusqu'à l'âge de la conscription, qui l'oblige:! d'être soldat, bien contre son gré. Résolu de ne point porter les armes, il feignit une maladie qu'il n'avait pas, un mal de jambe. On le saigna, on le ventousa, on l'envoya aux eaux. Après tous ces remèdes il n'en boitait que mieux. La médecine militaire, vaincue, lui donna son congé. Ayant recouvré sa liberté il laissa ses

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béquille*. C'était un miracle de l'amour : il avait affronté la chirurgie et les médicaments pendant di\-huit m&iS pour se marier. D'ailleurs il voulait bien travailler. L'imagination le taquinait, non la paresse. Il apprit plusieurs métiers et les laissa l'un après l'autre. Au fond il avait besoin de rentrer dans la maison paternelle, dans la maison de ses maîtres. On le reprit, on reçut sa femme. Courses, entreprises, aventures furent finies. Son industrie le rend très-utile, son ^^^^-actère le fait aimer, sa fidélité le fait honorer.

En somme, maître Dominique est l'un des propriétaires de ce beau domaine. Il Thabite, il en jouit; il y élève ses enfants, assurés du patronage le plus généreux et le plus affectueux. Que voudrait-il de plus? Faut-il absolument qu'il puisse être sous-préfet et que son habit vert soit remplacé par un habit bleu brodé d'argent? Mais s'il servait l'État au lieu de servir le marquis, Domi* nique aurait une joie de moins : il n'aimerait pas soir aattre.

1U4 in CUASSB.

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Iependant il fallait se mettre en chasse. « Car de philosopher, disait Emile, c'est fort bon ; mais je suis ici pour tuer un lièvre, d

On nous donne fusils, poudre, plomb et capsules, et la manière de s'en servir. Dominique selle son cheval, endosse son habit vert, embouche sa trompe et réveille gaiement les échos. Nous voilà partis par le plus beai temps que Dieu puisse donner en décembre, point froid, point humide; un petit soleil de bonne humeur à travers une légère fumée de brouillards. Deux vigoureux chevaux nous emportent lestement à trois ou quatre lieues, sur le terrain de chasse, et là nous trouvons une armée : des gardes, des amateurs, en tout une dizaine de fusils Une bande d'auxiliaires devait lever le gibier.

On nous posta, Emile, Jean et moi, à quelques mèii^îs de distance, sur la lisière d'un bois, en nous recommandant de ne point parler, d'avoir l'oreille au guet, et de tirer sur le gibier quand il viendrait à passer, a Surtout, nous dit notre hôte, ayez soin de ne point faire feu les uns sur les autres ! » Nous le promînes avec serment

Les traqueurs, entrant dans le bois par Textrémité opposée à celle où nous nous tenions, commencèrent aussitôt leur office, frappant de deux petites lames de bois qu'ils avaient en mains, et produisant avec la bouche les sons les plus capables d'alarmer le lièvre songeant en son gîte.

Je m'appliquais, je Tavoue, de tout mon cœur à ma consigne, regardant de tous mes yeux, retenant mon souffle, sensible à l'espoir de cueillir quelques lauriers. Tout à coup je me sens frapper sur l'épaule. C'était Jean.

« Que fais-tu là, malheureux ? lui dis-je. Retourne à ton poste. Tu vas nous déshonorer.

« — Bah ! les traqueurs sont encore loin, et j'ai à te poser une question grave. Peut-on fumer sous les armes ?

« — J'ignore les lois, mais je pense que nous avons, comme chasseurs, les mêmes privilèges que comme soldats. Que sommes-nous dans cette chasse? l'équivalent de deux gardes nationaux... Tu peux fumer. »

Le sculpteur alluma un cigare.

u Sais-tu, reprit-il, ce que j'espère? C'est que le gibier ne passera pas par ici. S'il passe, nous le manquerons...

« — Qu'est-ce que cela te fait ?

« ■— Qu'est-ce que cela me fait ! Et la gloire qui m'échappe si je laisse échapper la bête ? et l'opprobre qui m'atteindra? Depuis qu'on m'a mis ce fusil aux mains, je me sens la passion de Nemrod. Je crois qu'en ce moment j'aimerais mieux manquer mon Prométhée que manquer le lièvre.

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(t — Bah! Bi tu manques le premier lièvre, lu compteras ne pas manquer le second ; tu feras un système pour jusiifi'T ta maladresse; tu te consoleras comme tous les vaincus, en donnant au public de mauvaises raisons, ei en gardant bonne opinion de toi-même. •

âltCAXCS DU COEUR HUMAIN. — MISÈRE DE L'HOMME.

oiLA ce qui m'étonne, dit Jean. Pourquoi sentirais-je le besoin de justifier ma maladresse, et pourquoi aurais-je Tespérance de n'être pas toujours maladroit? Quoi! l'espérance de tuer un lièvre? Et pourtant, malgré cette crainte folle, et peut-être à cause de cette crainte balancée de celte ridicule espérance, j'ai quelque plaisir d'être ici, d'attendre au coin de ce bois que le lièvre passe. J'y resterais longtemps sans ennui, à ne rien voir passer. Meis-moi pendant une demi-heure dans un bon fauteuil, tout seul, sans occupation, ou dans une guérite à la porte d'un corps de garde, à voir passer la foule : ce sera un supplice.

t — Mon Jean, les questions que tu te fais en ce moment

ont traversé Tespril de Pascal. Il y a vu de belles preuves de la grandeur et de la misère de Thomme.

« — Des preuves de la misère de l'homme, je le comprends; mais de sa grandeur? Que diable puis-je trouver de grand dans l'intérêt qui m'attache ici, et dans l'appréhension oil je suis de l'opinion des gardes-chasse ?

« — C'est ainsi justement que Pascal pose le problème. Il parle du lièvre. Pourquoi ce grand, ce roi passe-t-il tous les jours quelques heures à tenir des cartes ? pourquoi laisse-t-il là ses entreprises et oublie-t-il ses ambitions pour se lancer dans les champs à la poursuite du lièvre ? Que cela est étrange et ridicule ! A-t-il besoin de ce qu'il espère gagner au jeu ? sera-t-il touché de ce qu'il y pourra perdre? Que fera-t-il du lièvre? Il n*en voudrait pas s'il était offert. Hélas ! le secret, c'est qu'il a besoin de se divertir; et il se divertit, pourquoi? pour éviter de songer à lui-même ! Ce n'est pas le lièvre qu'il court, c'est lui-même qu'il fuit. Je peux te réciter la page dh Pascal : les pensées de cet homme se cramponnent dans la mémoire par des pointes de diamant. «Le roi t est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le « roi et l'empêchent de penser à lui. Car il est malheu- « reux, tout roi qu'il est, s'il y pense. — Voilà tout ce « que les hommes ont pu inventer pour se rendre heu- « reux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui « croient que le monde est bien peu raisonnable de past ser tout le jour à courir après un lièvre, qu'ils ne « voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère t notre nature. Ce lièvre ne nous garantit pas de la vue c de la mort et des misères qui nous entourent, mais la

108 En CHASSE.

« chasse nous en gnrantit. VA ainsi, quand on leur repro- 0 che que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne « saurait les satisfaire, s'ils r('îpondaient, comme ils <' devraient le faire s'ils y pensaient bien, qu'ils ne «. cherchent en cela qu'une occupation violente et impé- « tueuse qui les d(';tourne de penser à soi, et que c'est « pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui h- « charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs t adversaires sans repartie. Mais ils ne répondent pas c cela, parce qu'ils ne se connaissent pas eux-mêFiies ; « ils ne savent pas que ce n'est que la chasse, et non la € prise, qu'ils recherchent. »

Quel écrivain que ce Pascal 1 Je le compare à ton Michel-Ange, attaquant de furie un bloc de marbre, et de cette masse informe, en quelques coups de ciseau, dégageant vivante et belle l'image que son génie a conçue.

a Les Pensées de Pascal ne sont que des ébauches jetées en courant sur des chiffons de papier qu'on a rassemblés après sa mort. Quiconque y a voulu toucher et les corriger les a gâtées. Lui seul savait quelle perfection pouvait recevoir son ouvrage, et seul pouvait la lui donner.

« Sur la pensée que je viens de te dire, il a fait une remarque : a Le gentilhomme croit sincèrement que la « chasse est un plaisir grand et un plaisir royal, mais « son piqueur n'est pas de ce sentiment-là. » C'est que, pour le piqueur, la chasse est un travail, et non un divertissement. On Idi ordonne de chasser; il n'est plus libre, il ne s'amuse pas. Aux Tuileries, tu prends une chaise •t tu te divertis plus d'une heure à voir passer les gens.

Mais que ton caporal l'y plante, orné du mousquet et de la giberne, Theure te paraîtra longue. Ce mouvement des passants» qui te divertirait cent pas plus loin, t'ennuie à la grille. Le jour de garde est lent et lourd entre tous les jours de Tannée ; mais l'heure de prison est plus lente et plus lourde que le jour de garde. La prison est le supplice terrible, parce qu'elle te prive davantage de ta liberté, t'enlève toute distraction et te livre entièrement à toi-même.

Écoute encore une page de Pascal ; j*ai emporté ses Pensées dans ma poch<% afin d'attendre plus patiemment le lièvre, qui peut-être est encore loin. Fais attention, c'est concluant : « Les hommes ont un instinct secret « qui les porte à chercher le divertissement et l'occupa- « tion au dehors, qui vient du ressentiment de leurs € misères continuelles : et ils ont un autre instinct « secret, qui leur reste de la grandeur de notre première « nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est, « en effet, que dans le repos, et non pas dans le tumulte ; « et de ces deux instincts contraires il se forme en eux « un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond « de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agic tation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils « n'ont point leur arrivera si, en surmontant quelques « difficultés qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par t là la porte du repos. Ainsi s'écoule toute la vie. On f cherche le repos en combattant quelques obstacles, et « si on les a surmontés, le repos devient insupportable. c Car ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles qui f nous menacent. Et quand on se verrait même assez ^

MO ïtfll CHASSE.

a Tiibri de toutes parts, l'ennui, de son autorité pnvee, a ne laisserait pas de sortir du fond du cœur, où il a det a racines naturelles, et de remplir tout de son venin. « Ainsi l'homme est si malheureux qu'il s'ennuierait a môme sans aucune cause d'ennui, par Tétat propre « de sa coraplexion ; et il est si vain que, étant plein de « mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, « comme un billard et une balle qu'il pousse, suffit pour « le divertir. »

«BAKDEUE DE L'HOMME.

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ORT bien, dît Jean, et ton Pascal a une fière tournure. Dans tout ce qu'il nous dit là, je vois, en effet, la misère de l'homme... Mais sa grandeur? Encore une fois, qu'est-ce que j'ai de grand ici, guettant le lièvre pour me divertir et m'empêcher de songer à moi-même, et rêvant de trouer la peau de ce même lièvre pour me glorifier, uniquement pour me glorifier; car je ne songe pas à m'en faire un bonnet ?

« — C'est ta grandeur. Tu veux tuer le lièvre pour être estimé des gardes-chasse, et tu veux être estimé des gardes-chasse parce que (c'est ^ascal qui parle) :

EN CHASSE. ili

« Nous avons une si grande idée de Tâme de rhomme « que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés et de « n'être pas dans l'estime d'une âme ; et toute la félicité c des hommes consiste dans cette estime. » Tu sens que si tu parviens à tuer le lièvre, on l'estimera bon tireur. « — Voilà grand'chose !

« — C'est toujours cela, et ce n'est pas si peu. Pour tuer le lièvre il faut avoir l'œil sûr, la main ferme et prompte ; voilà une force. Et cette force est l'indice d'une certaine autre force intérieure, résultant d'un esprit calme et qui ne se laisse pas émouvoir ni surprendre. Tu ne veux pas que les hommes estiment cela ! Ils l'estimeront toujours, et toi aussi, quand même vous seriez d'accord de ne point l'estimer. En dépit des autres et de toi-même lu rechercheras la gloire, et plutôt celle à laquelle tu peux le moins prétendre que celle dont la conquête te serait aisée. Si tu viens à tuer le lièvre, prends garde d'en être plus fier qu'il ne faut.

« — Mon cher, dis ce que tu voudras; mais, sous le prétexte de me relever, tu m'abîmes.

« — Ce n'est pas moi, c'est Pascal : «La plus grande « bassesse de l'homme est la recherche de la gloire. » Voilà une cruelle sentence. Plus on réfléchit, plus on la trouve vraie. Il ajoute avec une égale vérité : « Mais c'est « cela même qui est la plus grande marque de son excel- « lence; car, quelque possession qu'il ait sur la terre, « quelque santé et commodité essentielle qu'il ait, il « n'est pas satisfait s'il n'est dans l'estime des hommes. « Il estime si grande la raison de l'homme que, quelque- « avantage qu'il ait sur la terre, s'il n'est placé avanta-

112 Eff CHASSE.

« gousemont aussi dans la raison de l'hommo, il n*est t pas content, f/cst la plus belle place du monde; rien « ne peut le détourner de ce d(';sir ; et c'est la qualiiù la c plus ineffaçable du cœur de l'homme.

« Et ceux qui méprisent le plus les hommes et qu» « les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admi- « rés et crus, et se contredisent eux-mêmes par leur (( propre sentiment; leur nature, qui est plus ferle que « tout, les convainquant de la grandeur de Thorame plus « fortement que la raison ne les convainc de leur bas* t sesse. »

« — Misère très -auguste! grandeur très-misérabie ! Comment conclut Pascal après cette peinture de nos contradictions ?

a — Gomme toi. a Si l'homme se vante, je l'abaisse ; « s'il s'abaisse, je le vante ; et je le contredis toujours, « jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre « incompréhensible. »

« — Et cette conclusion le paraît claire ?

« — Très-claire. Si l'homme comprend qu'il est incompréhensible, il se connaît, et sa raison approuve et corrobore la foi qui lui révèle pourquoi et comment il est venu en ce triste état et il en doit sortir. Grand jusque dans ses misères, chétif jusque dans ses grandeurs, il voit qu*il est un bel ouvrage gâté; il connaît son origine glorieuse, sa chute lamentable, sa fin divine. Il n'a qu'à ouvrir les yeux, il sait; il n'a qu'à vouloir, il peut; s'il avoue qu'il est tombé, il se relève; s'il sent qu'il est perdu, il se sauve.

€ — Pourtant...»

m cHAsss. 113

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GLOIRE DB L'HOMMK.

i'OBJECTiON que le statuaire allait produire, ni lui ni moi ne l'avons connue. Un bruit qui se fit tout près, dans les broussailles, lui coupa la parole et détourna notre attention. Portant tous deux au même instant les yeux sur le même endroit, nous vîmes sortir du fourré, presque à pas lents, le plus leste et charmant animal qui se puisse voir ; un faon de biche, svelte, léger, inquiet. Il semblait nous demander son chemin. Il était à dix pas, parfaitement découvert. Nous nous regardâmes, incertains, comme pour savoir l'un de l'autre si nous avions bien le droit de tuer cette jolie bêle. Enfin naas mines en joue. Mais probablement que le chevreuil avait délibéré de son côté. Tandis que nous levions lentement nos fusils, il passa entre nous et partit du côté d'Emile, Aussitôt deux coups de fusil éclatèreiu, et le faon, arrêté dans sa course, fut atteint par les chiens. On accourut. Emile, pâle, tremblant, enivré, criait après les chiens, appelait les chasseurs, chargeait son fusil avec ses capsules et voulait amorcer avec une bourre

ïi.

HA m cbàssi.

t C'est moîî c*est moi qui l'ai tué! Mes deux coups ont porté, je l'ai touché à la lôte. On vérifiera cela sur la peau !... »

Jamais général d'armée n'eut un mouvement de joie 1^1 d'orgueil plus sincère, voyant l'ennemi débandé fuir devant sa cavalerie.

« Comment! Emile, lui dit le statuaire, tu as eu le cœur de tuer ce pauvre animal?... Louis et moi nous n'avons pas voulu.

« — Laisse donc, s'écria le peintre; je l'aurais tiré à travers mon meilleur tableau. Voilà, j'espère, un beau coup de fusil ! *

Cependant Dominique, ayant éloigné les chiens et tenant à la main son grand coutelas, s'apprêtait à saigner le faon, qui jetait encore de faibles cris. A cette vue Émil« sentit tomber l'esprit de carnage. Vainement la voix adulatrice de Dominique le célébrait et l'engageait à venir contempler sa victime; il détourna les yeux.

a Pauvre petite bête ! nous dit-il, c'est si gentil, si inoflensif, et c'était si heureux! Je suis content de l'avoif tué; miùsçame fait delà peiue. i

EM CHASSB. llf

XIÏ

CONTRADICTIONS DE L*HOHMI.

« V oiLA, me dit Jean ; il est content, mais ça lui tait de la peine. Grandeur de Thomme, misère de l'homme, contradiction de l'homme ! Avons-nous eu raison ou tort de philosopher tout à l'heure au lieu de guetter le chevreuil? Nous avons eu tort, attendu qu'à la chasse il faut chasser, et non pas philosopher. Si nous avions chassé au lieu de philosopher, peut-être que nous aurions tué le chevreuil, et nous serions fiers de notre adresse ; donc il fallait chasser... Non; car, si nous avions tué le chevreuil, ça nous ferait de la peine ; ses cris nous troubleraient le cœur, nous nous reprocherions la mort d'une pauvre bête qui ne nuisait guère à Valentin en broutant un peu les bourgeons de ses bois ; donc il fallait philosopher ! — Mais suis-je bien sincère quand je me réjouis de n'avoir pas tué le chevreuil? Après tout, il y a lieu de croire que le plaisir de savoir le chevreuil en vie me toucherait moins que le plaisir ae le voir à terre, abattu de ma main. Je suis venu chercher ici un« gloire que j'ai manquée en m'occupant des rêveries de Pascal. Que m'importe Pascal? Il faut faire ce que l'on

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fait Si je m'amusais à philosopher quand je tiens mon éhnuchoir, je ne serais qu'un piètre sculpteur; si les chasseurs philosophaient à TatTût, nous ne mangerions jamais (le gibier. Sottise, mon compère, de nous ôtre ici empêtrés de Pascal et de la grandeur de l'homme ! Nous avons des fusils, nous sommes des chasseurs, il fallait chasser... Cependant voici notre Emile qui nous offre un spectacle lamentable : d'un côté le cri et l'œil du chevreuil mourant lui agacent le cœur ; de l'autre il a donné plusieurs signes de faiblesse et de passion : il n'a pas été calme dans le triomphe, il a fourré ses capsules dans le canon de son fusil, il a essayé d'amorcer avec des bourres, comme si tout était possible à l'homme qui vient de tuer un chevreuil et que les lois de la physique n'existassent plus pour lui. On le décore, et Dominique lui attache à la boutonnière la patte du quadrupède. Il est en péril de se croire grand chasseur. Et quand il le serait? Mais l'est-il ? Est-ce lui qui a tué le chevreuil ? Si les chiens pouvaient parler! La peau parleia : elle sera interrogée tout à l'heure. Que dira-t-elle? Je vois qu'Emile lui-même a conçu des doutes. 11 questionne Dominique. Dominique le protège, il peut rendre un faux témoignage; mais nous pourrions nous-mêmes interroger la peau. Et si nous étions de mauvais camarades? Si nous voulions railler? Si nous pouvions concevoir un mouvement d'envie? Ah! malheureux Emile! Que de doutes, que d'angoisses, que de faux compliments te feront regretter de n'avoir pas philosophé comme nous! Tu sauras ce qu'il en coûte de vouloir s'élever au-dessus de ses semblables et d'aspirer à la

EN CHASSE. ilî

gloire des Nemrods ! Pour nous, Louis, réjouissons-nous d'être restés dans notre humilité. Nous n'avons ni remords ni inquiétude , ni triomphe à disputer , ni renommée à maintenir. Nous ne devons rien aux chiens, et nous pouvons passer auprès d'eux sans leur tirer notre chapeau. De retour à Paris j'achèterai les Pensées de Pascal; tu m'indiqueras la bonne édition. Je ferai relier le volume, et je le mettrai au fond d'un tiroir que je n'ouvrirai plus jamais... Car, enfin, c'est ton diable de Pascal qui m'a empêché de tuer le chevreuil. J'en suis content... mais ça me fait de la peine.»

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