ÉLÉVATION SUR LF.S HAUTEURS
ous montions à pied la côte, plaisir que les chemins de fer nous vont enlever et que ne connaîtront pas les voyageurs futurs ! A droite, de belles collines vertes et bleues ; à gauche, une vaste plaine avec des arbres et de l’eau, un ciel paisible, un soleil couchant, point de maisons; et là-bas, bien loin, un charmant clocher. Mon Dieu ! que la terre est belle', et qu’il faut que les hommes soient sots d’employer les trois quarts de leur vie à se haïr dans ce lieu d’exil où vous avez laissé pour eux tant de richesses, où ils pourraient encore trouver tant de bonheur et jouir de tant de repos !
ÉTUDE DE BOURGEOIS
Autour de nous tout est grave, majestueux, pacifique. Une harmonie quasi divine règne entre ce que nous voyons. L’arbre donne son ombrage et le thym son odeur; l’eau répand en courant la fertilité sur ses rives; la terre se féconde au soleil qui l’embellit; les troupeaux paissent sans discorde. Toutes ces choses se donnent et se renvoient mutuellement la vie et la beauté; et les nuages sont une parure dans le ciel.
Mais ce clocher nous indique les demeures de l’homme, et, là où devraient être plus qu’ailleurs l’union, l’amour, le mutuel support, là sont les rivalités, les guerres, l’ingratitude envers le Créateur. Oui, hélas! voilà ce qu’un clocher indique; mais, grand Dieu! si le clocher n’v était pas!
Dans ce triste séjour où la jalousie complote, où l’envie ment et blasphème, où la passion ourdit ses trames méchantes, il y a probablement aussi plus d’une âme, il y en à une au moins, qui vous connaît, Dieu bon, et qui vous aime!' Et celle-là, quelles que soient d’ailleurs ses misères, surpasse en prix infiniment ce soleil et toutes ces splendeurs terrestres que nous admirons. Vous l’avez aimée et vous l’avez choisie de toute éternité pour être l’objet de votre amour. Vous l’avez créée pour vous connaître, vous l’avez animée de votre souffle, vous l’avez rachetée par les souffrances et par le sang de votre Fils unique, et du haut du ciel vous veillez sans cesse pour quelle mérite d’entrer un jour dans votre éternité.
Toute cette forme de la terre disparaîtra, sera rejetée comme un vêtement vieilli, s’évanouira comme une
ETUDE DE BOURGEOIS
vapeur; mais l’âme qui vous aime et que vous aimez entrera pour jamais dans la gloire de vos cieux qui ne passeront point. Exsiccatum est fœnum, et cecidit flos : verbum autem Domini nostri manet in æternum.
« O chrétien ! sache ce que tu vaux ! » a dit un grand pape. Et voilà donc en effet l’étonnante et incompréhensible dignité de cette âme, qui est là-bas seule peutêtre, emprisonnée d’un corps infirme et revêtue de haillons, dans ce petit guêpier des méchancetés humaines. Et non-seulement elle est en possession de tant de grandeur, mais encore elle le sait. Reine exilée, elle sait qu’elle retrouvera sa couronne et son empire, et qu’il n’y a point de frontière, ni de distance, ni d’armées ennemies qui l’en éloignent pour longtemps, si seulement elle y veut entrer. Elle le voit, son royaume divin ; et chaque pas qu’elle fait l’en rapproche ; et toute douleur qui tombe sur elle, toute humiliation qui l’atteint, lui prépare un surcroît plus splendide de puissance et de gloire, et elle sait encore cela. Et elle sait aussi que rien ne peut lui ravir tant de biens : pour les perdre il faut un acte libre de sa volonté; pour être détrônée il faut qu’elle abdique.
En attendant, c’est une créature de Dieu qui souffre ! — Sans doute ; mais en souffrant elle mérite, elle espère, elle aime.
ÉTUDE DE BOURGEOIS