‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 39 sur 100 · LE PÈRE PIERRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE PIERRE

« A propos de résurrection, nous dit le prieur, venez voir ce que notre maison renferme de plus beau : venez voir un saint qui va mourir. C’est notre père Pierre, jadis juif et philosophe, et qui, transplanté sur le sol catholique, est devenu en peu de temps un fruit mûr pour le ciel. Le père Pierre vous connaît, il sera content de vous dire au revoir, avant de partir. »

Je ne savais qui était ce père Pierre. Je suivisle prieur: il ouvrit la porte de la petite infirmerie, et je vis sur un lit de sangle un jeune homme dont les mains et le visage surpassaient en blancheur le froc blanc dont il était revêtu. Un de ses frères se tenait près de lui pour le distraire et pour le servir. Il lui lisait , quand nous entrâmes, un chapitre de l 'Imitation.

Le malade écoulait doucement, les yeux attachés sur une croix de bois que ses débiles mains pouvaient encore soutenir. J’approchai, et je reconnus un ancien ami, Pierre Hernscheim, jadis élève de l’École normale, où il avait brillé parmi les philosophes. Les docteurs de

l’éclectisme fondaient alors sur lui de grandes espérances. C’était un chercheur, un esprit subtil, une parole claire, adroite, séduisante. Mais il étudiait beaucoup, et } on se fiait trop à lui. Il était juif, il se fit catholique, ce qui commença de déplaire dans les hauts de l’École.

« Pourquoi catholique ? lui dit-on.

« — Parce que c’est la vérité.

« — Bah ! ne pouvez-vous suivre la vérité sansfaire de ces choses extrêmes? Spinosa n’était plus juif et ne crut pas nécessaire pour cela d’abjurer le judaïsme ! On ne change pas de religion ! »

Il laissa dire, étudiant toujours. Une fois, dans une réunion de jeunes gens que nous avions formée pour nous échauffer mutuellement et pour tâcher d’entreprendre quelque chose, je l’entendis expliquer la monade de Leibnitz. Il nous parla sur ce sujet pendant une heure, très-agréablement. Je compris tout et ne retins rien. Je lui en fis l’aveu après la séance, persuadé que la plupart des auditeurs en étaient au même point.

k Vous avez bien parlé, lui dis-je, mais à quoi bon?

& — C’est précisément, répondit-il, ce que je me demandais en parlant ; et néanmoins, au moment de commencer, je croyais encore que j’allais vous dire des choses utiles. Cette philosophie n’est qu’un jeu d’esprit bon pour divertir un petit nombre d’initiés. En vous exposant ce système, j’en voyais deux ou trois autres à bâtir, tout contraires et tout aussi bons. Jamais on ne tirera de là une prière, un gémissement vers Dieu, encore moins la conversion d’un peuple, qui est le résultat où il faut tendre. Mais, si mon discours a été du temps perdu

pour vous, il ne l’a pas été pour moi. Dieu a béni mon intention. A partir de ce moment je m’attache au solide. »

Il s’y attacha si bien qu’il devint prêtre et dominicain, non sans s’attirer le mépris des hauts de l’École.

Sa vie, comme religieux, fut laborieuse et sainte. Il prêcha un carême à Paris, et j’eus le plaisir de le voir, de mes yeux, revêtu de son froc, dans la chaire de vérité, où il fit un discours que comprirent et dont purent tirer profit tout ce qu’il y avait là. de bonnes gens et de vieilles femmes. C’était une doctrine élevée pourtant et un sujet qui eût pu passer, même à l’École normale, pour compliqué et difficile : il s’agissait d’expliquer pourquoi et comment le Fils éternel de Dieu s’est fait homme, afin de racheter les hommes du péché. Il le fit clairement, solidement, en bon langage, savant et simple, net et touchant. Ayant fini son discours, il descendit de la chaire, les yeux baissés; il s’agenouilla devant l’autel, inclinant son front jusqu’à toucher la terre, et se retira humblement, sans demander à personne et sans se demander à lui-même s'il avait bien ou mal parlé.

« Quoi ! mon Père, lui dis-je affligé de le retrouver sur ce lit de mort, c’est vous!... Déjà!...

« — Ah ! répondit-il en souriant, n’ai-je pas bien fait de me hâter, et de ne point écouter ceux qui me reprochaient de quitter trop tôt la philosophie ? »

En effet, que lui eût servi d’être pendant quelques années un brillant et célèbre professeur? Ni la fortune et les rêves de fortune, ni les éloges, ni la renommée, ni les honneurs, ni les beaux discours que quelques maîtres

RÉSURRECTION d’üNE VILLE.

des conférences auraient pu réciter sur son cercueil ne valent l’honneur, la richesse et la sécurité de mourir sur ce pauvre lit, dans cette pauvre bure, de tenir à la main en mourant cette pauvre croix. Beati , beati qui in Domino moriunturl

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