‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 40 sur 100 · LE PAYS F, T LE PAYSAN · texte numérisé non relu

LE PAYS F, T LE PAYSAN

La campagne est belle; cependant elle n’offre plus qu’un débris de son ancienne splendeur, et tout ce qu’on y voit à présent n’est que la charpente dénudée d’une décoration autrefois magnifique. Dans son éloquente colère un poète 1 décrit les ravages que la pioche utilitaire a multipliés. J’ai emporté cette page; elle est d’un écrivain, d’un peintre, d’un philosophe, d’un homme de bien. Je la mets ici comme une excellente parure pour ma pauvreté.

« Les eaux vives de Mangonville, où se jouaient les « oiseaux de rivière, arrosaient l’un de ces paradis ter- « restres. Parmi les riants sillons couverts de cultures, « mais entrecoupés de jolies pelouses et de riches touffes « d’aubépine et d’églantier, s’élevaient çà et là, dans

1 M. P. Guerrier de Dumast.

« toute la beauté de leur capricieux branchage, de vieux « grands arbres en liberté. Agrestes Élysées, délices de « toutes les classes de citoyens.

« Autrefois le paysan, moins ambitieux, moins rapace, « laissait ouvrir son âme b. des impressions dont à pré- « sent il affecte le dédain. Ces habitudes matérialistes •< que produit chez lui l’amour passionné de l’argent, la '< rusticité ne les enfantait point. Elle laissait au labou- « reur de nobles instincts, et, sous des formes grossières, a une élévation de cœur simple, mais réelle.

« Aujourd’hui la fureur cupide, s’affublant du nom de ;< progrès et se masquant des apparences d’un savoir « agricole, a ruiné autant qu’elle l’a pu le charme de la a campagne. Comptant pour rien tout avantage qui ne « se traduit pas en francs et en centimes, le villageois, « devenu publicain, est assez fou pour s’en faire gloire ; « fier de passer pour homme d’affaires, il se figure, en « méprisant tout, se donner une espèce d’importance. « Le plus misérable lucre suffit pour le pousser à la « barbarie.

« Ainsi sont tombés les grands parasols séculaires qui « donnaient de la physionomie aux campagnes. Ainsi « ont été renversées , abattues , les coudraies dont on « aimait à rencontrer l’ombrage ; salis et tourmentés les « ruisseaux qui murmuraient sur les cailloux; arrachés « et piochés les jolis fouillis végétaux qui ornaient des « sources charmantes. Ainsi ont disparu tous ces lieux « de repos et de joie, communs aux riches et aux pau- « vres, dont le premier eût regardé comme une bassesse « d’enlever l’usage au second ; ces vieilles haies isolées,

« par exemple, hautes corbeilles odorantes , sauvages « bastions de fleurs, au pied desquelles on avait laissé « un petit cercle de gazon ; ou bien ces lisières de forêts « qu’on appelait les clairs chênes , antiques et verdoyantes « colonnades où, sur des tapis de quintefeuille et de ser- « polet, venaient s'asseoir les promeneurs, lire et médite ter les rêveurs, se délasser les ouvriers et se récréer « les familles ; — beaux lieux que les seigneurs s’étaient <; toujours refusé l’égoïste plaisir d’enclore. Dans la « république chrétienne l’homme restait quelque chose « pour l’homme ; le sentiment de l’hospitalité morale ■< n’avait point péri tout entier ; à travers bien des abus « et des torts, — plus compensés qu’on ne croit, — l’âme « n'était pas assez sèche, alors, pour que tout fût subor- « donné au bénéfice d’un écu.

« Maintenant chaque individu s’est mis en guerre « avec la race humaine ; on semble disputer aux pauvres « passants le chétif” coin non interdit, l’étroit bord de (f route abrité qu’à l’angle de quelque domaine découvre « enfin leur lassitude... après l’avoir cherché longtemps. « Partout s’effacent à la fois les dernières coutumes de « la douce fraternité humaine et les derniers vestiges « de l’attrayante beauté paysagère. Et bientôt il ne res- « tera plus aux champs une roche tapissée de perven- « che, un vieux tronc de saule penché sur l’eau ; plus « une touffe de glaïeul pour le visiteur de fontaine, plus « un arbre en bouquet pour le peintre, plus un banc de « verdure pour le voyageur, plus un buisson pour le «: bouvreuil.

« Un vieux paysan, à qui l’on reprochait de prendre

a part à l’affligeant abatis du peu d’arbres caractérisés « qui ornent encore le paysage, faisait valoir, pour se a dispenser d’en conserver aucun, le bénéfice, quoique « chétif, que procure leur destruction. — Mais, lui dit- « on, épargnez au moins ceux qui marquent vos limi- « tes, celui surtout qui est placé à la croisière de deux « chemins. — Le laisser! répondit le cultivateur; les « gens viendraient s'y asseoir à l'ombre! »

Ah! pour tout remettre sur l’ancien pied nos amis ont encore mainte chose à faire ! La philosophie a beaucoup pioché depuis soixante ans ; il faut replanter beaucoup, et ni les chênes ne repoussent ni l’esprit humain ne se nettoie en un jour !

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