‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 52 sur 74 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

UÉME SUJET.

« LiNFlN,

nous disions-nous, qu'est-ce donc que le progrès? Malgré les chemins de fer, les journaux, les romans à bon marché, le gouvernement des professeurs, et tant d'autres inventions, voici des villes qui meurent et des populations qui s'abêtissent. En somme, le niveau intellectuel et le niveau moral baissent manifestement. L'histoire offre-t-elle un exemple des niaiseries et des contradictions qui régnent aujourd'hui dans le monde? A-t-on vu quelque part une société plus activement occupée à se détruire de ses propres mains? Ces gens-ci n'ont pas assez du courant de l'éducation masculine : ils veulent encore dépenser trois cent mille francs, la datation d'une école chrétienne ou d'un hôpital, pour donner deux fois par an à leurs femmes et à leurs demoiselles le plaisir d'entendre des vaudevilles, c'est-à-dire de prendre des leçons qu'ils seraient bien fâchés qu'elles voulussent mettre en pratique. Où ont-ils l'esprit ?

« — Bah! objecta Cyprien, la profession dramatique est vieille comme le monde, ce qui prouve qu'il y a toujours eu profit à l'exercer.

SiO EN L^IIO>^EUR DU PROGRÈS.

^ « - Point du tout, reprit Sylvain. Le joculateur était reput, personne vile, et la note a été si profondément imprimée sur cette profession que les mœurs démocratiques n ont pu l'effacer. Vous ne verrez pas un acteur arriver aux fonctions politiques. En 1848, on a élu toutes sortes de gens, même des nègres. L'accès a été bien fort sans doute, mais pas assez pour qu'un comédien osât se proposer. Pourquoi ce préjugé, lorsque les comédiens ont ete si vantés par la littérature, lorsqu'ils vivent de pair avec tout le monde, et lorsque enfin il v a parmi eux de bons et honnêtes chefs de famille? L'homme peut être estimable, le métier ne l'est pas. D'ailleurs si e moyen âge avait honoré les bateleurs, le progrès au'rail cte d en rabattre, de restreindre de plus en plus, par les mœurs et par les lois, le nombre des individus qui s'engagent dans une profession si peu favorable à la dignité humaine. J'ai eu dernièrement la curiosité d'entrer dans un théâtre des boulevards. Savez-vous ce que j'ai vu'^ Tous les acteurs étaient travestis, les hommes en femmes, les femmes en hommes. Je ne saurais dire vous lie sauriez imaginer ce que ce déguisement engendrait de jeux et de propos obscènes. Je ne parle pas de l'inepte delà pièce, c'est inénarrable ; mais tout disparaissait devant 1 abjection du coup d'œil. Je n'ai, je crois, de ma vie, éprouvé plus profonde tristesse. C'était la dé-r^da tion II n'y a pas d'autre mol. Des hommes, des créatures de Dieu, des êtres qui ont reçu le baptême, s'étalantsur un théâtre, habillés en femmes, fardés, hideux, s'appliquant à d'immondes lazzi, arrachant au parterre des rires immondes! Ah ! grand Dieu, tu es mort pour cela'

EN x'HONNEUR du PROGRÈS. 311

Chez les païens, h faire ce métier, on ne Irouvait que des esclaves. Chez les chrétiens, on tolérait qu'ils dressassent leurs tréteaux pour un moment dans une grange ou sur quelque carrefour. Tant qu'il y eut un peu de sagesse en France, c'est-à-dire un peu de morale, aucune ville — à moins qu'elle ne fût très-riche et ne renfermât ne certaine masse de corruption — aucune ville n'eut idée de construire un théâtre, non pas même encore i[uand le théâtre s'appelait déjà Molière, Corneille, Racine. On prenait le plaisir dramatique lorsqu'il venait s'offrir, on ne l'appelait pas. Voilà maintenant que les bicoques s'obèrent pour bâtir des palais où les gens que je viens de vous dépeindre donneront le spectacle que j'ai vu.

« S'il y a là un progrès, c'est celui de la putréfaction.

Page 1