‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 53 sur 74 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

OU'est-ce que le puoGnics?

AUT-iL avouer ce que je pense? poursuivit Sylvain. Je dis qu'il n'y a pas de progrès dans l'humanité, que c'est un mot tout à fait vide de sens, à l'usage de gens qui parlent pour ne rien dire, et plus encore de

312 EN l'honneur du progrès.

ceux qui ne parlent que pour cacher le fond de leurs desseins.

« Il y a dans la vie de l'humanité, comme dans la vie de l'homme, des phases différentes, qui tout à la fois la modifient à l'extérieur et la laissent au fond telle qu'elle est; tentée de différentes passions, c'est le changement; astreinte aux mêmes besoins, soumise aux mêmes devoirs c'est la stabilité. A travers ces phases diverses, tantôt heureuse, tantôt malheureuse, suivant qu'elle obéit à ses devoirs ou qu'elle cède à ses passions, elle marche vers la mort. Le progrès est le même pour l'humanité et pour l'homme et ne consiste qu'en un seul point, qui est de s'affermir dans le bien ou d'y revenir. Tout ce qu'une société fait pour son bien-être, pour sa splendeur politique, tout ce qu'elle gagne en force, en éclat, en civilisation scientifique, militaire, industrielle, ne signifie rien et n'est pas un progrès. Un homme qui, h yingt ans, aurait été ignorant, faible et pauvre, mais pieux et bon, et qui, à quarante ans, serait devenu savant, puissant et riche, mais en même temps incrédule et pervers, aurait-il fait un progrès? Point du tout; il se trouverait en réalité plus faible, plus ignorant, moins heureux qu'au temps de sa jeunesse. Le progrès, pour lui, serait de revenir, de se rajeunir en reprenant sa vertu première aux dépens de toute sa fortune, au mépris de toute sa science, s'il le fallait. Cette conversion qui rajeunit l'homme est aussi le seul rajeunissement possible de la société.

« La société où ne remonte point cette sève est prête à périr, quelle que soit sa splendeur. Elle a des ennemis

qui ne lui pardonneront pas. Ces ennemis ne sont point les pauvres et les ignorants, mais les passions qui l'aveuglent sur ses devoirs envers la multitude toujours plus ou moins barbare que toute société doit élever et conduire. La société n'est pas tout le monde ; elle se compose de la hiérarchie des chefs de famille. Les propriétaires, les patrons, les riches, tous ceux qui commandent, voilà la société. Le reste est peuple, et ne tient dans l'État que la place de l'enfant dans la maison.

'( Or, ce que le père de famille doit à ses enfants, ce n'est pas du plaisir. Rien ne l'oblige d'amener à son foyer des histrions et des joueurs de gobelet. Il doit donner deux choses : le pain, autant que possible, la foi, toujours; la nourriture de l'âme d'abord, celle du corps ensuite. Il donne le pain par son travail, la foi par son enseignement, surtout par son exemple. A ce prix il est respecté, aimé, obéi ; à ce prix seulement. S'il ne fait pas cela, quand même ilâe ruinerait en divertissements, il ne fait pas son devoir; il n'est ni sage ni bon; il ne réussit qu'à former des ingrats. Et, comme il manque à son devoir, Dieu permet que bientôt tout devoir envers lui soit complètement méconnu. Pour n'avoir pas donné ce qu'il pouvait donner, on exigera de lui ce qu'il n'a pas, ce qui n'est pas juste, ce qui n'est pas possible. Il est contesté, attaqué, il tombe; et la famille, désormais sans guide légitime, se fractionne et périt, par une conséquence naturelle de sa révolte. Mais cette révolte, ce forfait, c'est cependant le père de famille qui l'a provoqué; première cause du mal dont il est la nremière victime.

314 F.N l'honiseur du progmès.

De même dans une cilé, de même dans une nation. Les chef:, du peuple, quels qu'ils soient, ne doivent pas au peuple des amusements, mais des vérités et des vertus. C'est là le droit de l'homme et du peuple : il a droit à la vérité, il a droit à la vertu. Et, comme la vérité ne s'enseigne clairement que par la foi, comme la vertu ne se prêche efficacement que par l'exemple, lorsque les chefs de la société se mettent en devoir de donner au peuple la foi et la vertu, ils donnent tout le reste, et il n'est pas question de droits politiques, ni de droit au travail, ni de droit à l'assistance, ni de droit au plaisir. Le peuple travaille parce qu'il est laborieux; il est assisté parce que la société est charitable; il se résigne parce qu'il croit; il est tranquille parce qu'il espère; il est heureux parce qu'il aime; il se reconnaît libre parce qu'il a du bon sens.

« Gouverner ainsi, c'est gouverner suivant la justice. Maître Pierre Hugues, Franciscain, prêchant à Marseille devant saint Louis, qui revenait de Terre sainte, finit ainsi son sermon : « J'ai lu la Bible et les autres livres, « mais je n'ai jamais vu, ni en livre de chrétien ni en « livre de mécréant, que nul royaume ni nulle seigneurie « fust oncques perdue, ni changée de seigneurie en autre, « ni de roi en autre, sinon par défaut de droit, par défaut « de rendre justice. Que le Roi prenne donc garde, puis- 0 qu'il va en France, de faire telle droiture à son peuple « qu'il en retienne l'amour de Dieu, et que Dieu ne lui « ôte pas le royaume de France pendant sa vie. »

« Ce Franciscain enseignait h saint Louis le secret du gouvernement; il paraphrasait, comme l'histoire l'avait

EN L'HO?i?iELR DU PROGRÉS. 31o

fait avant lui, la profonde parole de rÉcriture : Justitia élevât gentes, miseros autemfacit populos peccatuin.

« Gouverner ainsi, donner au peuple la vérité et la vertu, la vérité par la foi, la vertu par l'exemple, c'est-àdire, pour trancher le mot, par le sacrifice des jouissances de l'orgueil et des jouissances des sens, cela est âpre, j'en conviens. Qu'y faire, cependant? C'est la loi ! Le jour où l'humanité, non par ses propres forces, mais par la seule grâce de Dieu, a fait l'unique progrès qui ail marqué son existence, a passé par Jésus-Christ de la région des ténèbres à celle de la lumière, ce jour-là cette loi fut imposée par le Législateur divin, qui voulut être l'ami des faibles et le père des pauvres.

« Maître et possesseur de tout. Dieu ne délègue la supériorité et la richesse qu'à cette condition et dans ce but. Quiconque n'observe pas la condition, quiconque ne cherche pas à remplir le but, celui-là manque à la volonté du Maître : il sera révoqué, dépouillé de sa charge comme un économe infidèle. Yœ! 3Iaiheur donc à vous, qui, dans votre fol amour du gain et des plaisirs, ne donnez au peuple ni la vérité ni la vertu; qui nonseulement ue l'assistez point de vos biens, mais encore le scandalisez par l'usage que vous en faites. Malheur ! vous détruisez l'ordre que Dieu a voulu ; vous offensez Dieu et les hommes, et, tout ce que vous ajoutez à vos péchés, vovis l'ajoutez au poids des misères humaines : Vœ vobis!

« Il vous est plus agréable d'avoir des casernes de cavalerie que des collèges de Jésuites; vous estimez plus sage de vous appuyer sur la force que sur la vérité;

310 EN l'honneur du progrès.

vous aimez mieux appeler le peuple au théâtre qu'à l'église, et l'étourdir par le plaisir que le consoler par la vertu : cela vous coi^ltera cher! Vous y perdrez vos rentes, vos maisons, vos manteaux, et, plusieurs d'entre vous, la vie. »

Page 1