‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 55 sur 74 · LHOTEI DU HARENG COURONNE — LETTRES ÉCRITES EN · texte numérisé non relu

LHOTEI DU HARENG COURONNE — LETTRES ÉCRITES EN

CE qu'enseignent Lns MORTS.

lous autres, vieux enfants du siècle et déjà qu:.?i dégringolants comme lui (je ne parle point pour vous, ma commère) ; nous qui allons prendre quarante ans et qui avons connu les pataches, nous ne saurons jamais nous habituer aux chemins de fer. Cette rapidité nous étonnera toute notre vie ; nous croirons toujours qu'il y a des distances et que les lieues sont des heures. Quoi ! j'étais encore à midi dans le bruit de la rue Sainl-

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Lazare ; à peine vous ai-je dit adieu, et voici que j'entends sonner cinq heures au clocher le plus pointu du plus fin fond de la Normandie; je suis sur l'herbe et sous les chênes ; autour de moi Ton parle normand!

Tout a changé : le sol, les hommes ; ce n'est plus le même monde. Cinquante lieues nous séparent depuis ce serrement de main que nous échangions il n'y a qu'un instant. La mort seule tranche avec cette promptitude. Mais Dieu, qui ne permet pas que la mort soit maîtresse absolue de ses créatures, nous laisse le souvenir et la prière pour visiter instantanément ceux que nous aimons, lors même qu'il a fixé leur demeure au delà des frontières de la vie.

Ne vous étonnez pas qu'il me vienne une pensée de mort en vous écrivant sous ces beaux chênes illuminés par le soleil à son déclin. Le trajet jusqu'ici est semé do cimetières : j'en ai, je crois, côtoyé une dizaine. Dans la disposition d'esprit où je suis toujours quand je quitte Yos enfants et vous, cette circonstance m'a frappé. Je n'ai plus remarqué la rapidité du voyage que pour y trouver des lenteurs en comparaison de la rapidité de la vie. Écoutez le tic-tac de votre montre : c'est le bruit d'une macjiine qui vous traîne avec une bien autro vitesse que celle des locomotives. Tic tac, tic tac, ce ne -sont plus les lieues, ce sont les années qu'elle dévore. Tic tac, vous n'êtes plus enfant ; tic tac, vous n'êtes plus jeune ; tic tac, la vie passe ; tic tac, la vie est nassée.

- Il semble que tous ces morts auraient souri dans leur bière en nous voyant aller, nous autres prétendus

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vivants, si préoccapés et si pressés, croyant si bien savoir où nous courons, en réalité le sachant si peu. Car, après tout, nous n'allons qu'à la mort et au jugement, qui sont les choses, en général, à quoi nous pensons le moins.

Il faut que je vous le dise, ma très chère, puisque j'en ai le cœur et l'esprit obsédés : nous aussi, nous, chrétiens, nous donnons trop sujet aux morls de se moquer de nous. Qu'ils regardent en pitié les philosophes, les faïens, les aveugles vivants jouant à colin-maillard les mains tendues vers toutes les convoitises , h la bonne heure ! 31ais nous, par la grâce de Dien, nous savons tout ce que savent les morts : prenons donc volontairement, pour l'amour de nous-mêmes, un peu de leur sagesse forcée; lâchons de regarder passer, au lieu de nous mettre k courir.

Dans ces cimetières de campagne il n'y a guère que des pauvres, humblement couchés sous leur petite croix. En quoi diffèrent-ils de ceux qui dorment ailleurs, sous des édifices de marbre ornés de statues et d'inscriptions? Sauf les vices, les expiations et les vertus, que resie-t-il en plus.de l'un ou de l'autre côté ? Science et puissance, aujourd'hui, sont égales ici et là. Ni le savant ne sait plus que l'ignorant, ni le riche ne peut plus que l'indigent. Égale aussi est la renommée : si cette dernière égali'.é n'est pas faite aujourd'hui, elle le sera demain. Uu temps viendra qu'il ne sera pas plus question d'Homère que de 31. Ponsard. Il n'importe pas beaucoup que l'on vive trois mille ans, dès qu'il faut enfin mourir.

Au fond, tout le sérieux, le pratique et le substantiel de l'ambition humaine se réduit à contenter les trois

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concupiscences signalées par saint Jean, ou tout au moins Tune des trois : concupiscence des yeux, concupiscence de la chair, orgueil de la vie. Aussitôt que nous cessons de travailler pour le Ciel par l'abnégation et le détachement des choses de ce monde, nous ne travaillons, sous les plus beaux dehors, que pour nous-mêmes. Nous prenons tant de peine, — autant pour le moins et plus peutêtre que le Ciel n'en demanderait, — pour être bien logés, bien vêtus, bien nourris, bien servis, bien glorifiés. Nous faisons tout cela sans que rien nous assure du succès, sans que le succès nous mette à l'aise ! Car l'inquiétude pénètre dans le beau logis, le rhume nous atteint sous le beau vêtement, la belle table ne fait pas le bon estomac, la belle gloire ne préserve point du ridicule ; nous pouvons être servi à merveille sans avoir conquis l'admiration de notre valet de chambre.

Et la mort, l'oubli, l'égalité du néant humain sont au bout de cette existence choyée et pompeuse, comme au bout de l'existence d'un traînard d'armée qui meurt dans une déroute, sous les pieds des chevaux, sans que personne sache seulement qu'il a vécu.

J'aime assez ce vieux quatrain français ;

La vie que lu voie n'est qu'une comédie, Où l'un fait le césar et l'autre l'arlequin ; Mais la mort la fmit toujours en tragédie, Et ne dislingue pas l'empereur du faquin.

.Mais ce n'est là qu'une boutade de poëtc qui n'en sait pas long ou qui s'arrête à la borne de son quatrain. La

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mort n'agit point d'elle-même, elle ne fait qu'obéir. Quelqu'un l'envoie comme un appariteur chargé d'amener les justiciables dont l'heure est venue. Ce Quelqu'uulà dislingue et juge. Il a des royaumes où il peut faire du pauvre faquin un césar et du césar un faquin. J'eriiploie les mots du poète, traduisez en langue chrétienne. Sur la porte d'un cimetière j'ai lu cette parole : Opéra illorum sequuntur illos ; leurs œuvres les suivent. Non pas leurs gains, non pas leurs peines, non pas leur gloire, mais leurs œuvres, c'est-à-dire le bien ou le mal qu'ils ont fait. Quoi de plus juste que ce lieu commun de tous les prédicateurs, qui nous avertissent sur les paquets du dernier départ, oh nul n'emporte que ce qu'il a donné?

Donner, voilà l'œuvre. N'apportant et n'acquérant icibas rien qui ne nous soit donné de Dieu, nous devons, pour nous conformer à Lui, donner aussi, donner sans cesse. Tout homme, dans l'intention du Créateur, est un trésor qui doit libéralement s'ouvrir à la foule des misères dont il est entouré. Il n'y a pas seulement à donner en ce monde du pain, des vêtements, des oboles. Quels donneurs que le pauvre et le malade qui donnent le beau spectacle de la résignation dans l'indigence et dans la douleur ! Quels donneurs que le captif et le solitaire, qui, l'un devant son geôlier sans cœur, Taulre dans son désert sans yeux, donnent à Dieu leur soumission et leur amour !

Ce n'est pas tout ce que m'ont dit les morts quand je passais. Mais ceci est déjà long pour un sermon et même pour une lettre; h demain.

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