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lÂUF l'abondance croissante des moines, sauf la croyance en Jésus-Christ et la dévotion pour la Vierge et les saints, devenue excessive, tout allait d'ailleurs supportablement en ces temps malheureux. Le port était fréquenté; la ville, forte et riche, faisait de grandes expéditions et ne renfermait point de pauvres.
Grâce à cette prospérité, il se forma des gens d'esprit, lesquels étaient déjà grands et commençaient à raisonner très -bien lorsque parut enfin la lumière. « Quelle lumière, » dites-vous? Ah! vous ne la connaissez point, et c'est pourquoi il y a entre nous quelque amitié. Cette lumière-là, madame, comme on l'entend en histoire et en philosophie, n'est pas celle du premier siècle, dont nous
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nous servons encore, vous et moi et quelques autres; elle parut au seizième siècle, dans les mains de Luther, quand ce galant homme, las de son cloître, de son froc et de son père gardien, las de ses vœux de moine et de prêtre, sentit le besoin de devenir père de famille et alluma le flambeau de Thyménée. De là vient M . le pasteur Coquerel, mon représentant à l'Assemblée nationale constituante, à qui je ne laissais pas de penser tandis que mon ami Jean-Pierre, l'autre jour, me contait comment il avait fait son propre député.
Les gens d'esprit de notre endroit, quoique Luther parlât allemand, virent clair tout de suite. Ils déclarèrent que le Pape n'entendait rien aux saintes Écritures ; que l'homme se sauverait désormais suffisamment par la foi, sans prendre encore la fatigue des œuvres ; que c'était une chose entièrement ridicule et superstitieuse d'honorer la Vierge et les saints. Ils ajoutèrent que les moines pratiquaient fort mal la religion, puisqu'ils ne pariaient pas de se marier, et que ce serait une chose très-avantageuse à la commune de chasser ces fainéants et de piller leurs biens.
Les hommes qui parlaient ainsi ne se contentèrent pas de parler. Rarement on se contente de parler, et tous ceux qui demandent à parler ont quelque chose à faire. Les parleurs d'ici se mirent de grand cœur à la besogne, devinrent en peu de temps un parti considérable, ourdirent plusieurs séditions, et finalement se firent connaître pour partisans de l'Évangile en pillant et chassant les moines, dont quelques-uns tombèrent du haut de la falaise dans la mer.
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C'est Tâge de gloire, de réveil, de progrès, qu'on appelle la Réformation.
Ce beau mouvement de la raison et de la piété bourgeoise donna naissance à une guerre civile de quelques années. Le résultat, pour les gens d'esprit de cet endroit, fut que la plupart moururent de faim ou d'arquebusades dans leur ville assiégée. On les traita si bien qu'il n'en resta guère. Mais ce qu'ils avaient détruit, ou ce qu'on avait détruit pour les châtier, ne se releva point. Les moines ne reparurent pas. 11 arriva autre chose : à la place de moines on eut des soldats et des mendiants.
La ville elle-même dut mendier. Son port n'était bon qu'à condition d'y faire de continuels travaux ; ces travaux coûtaient cher. La ville, ruinée par les guerres, par les contributions, par les garnisons, n'avait plus d'argent. Elle en demanda à l'État ; l'État ne lui en donna point. Le port s'embourba, s'ensabla, devint dangereux ; les navires s'éloignèrent, la population diminua.
Ainsi, dépérissant toujours, de ville elle est devenue bourgade. Le port, aux trois quarts perdu, est morne et désert; les grandes maisons sont tombées. Plus de richesses, plus d'affaires. On serait tout à fait mort si un homme de génie, feu Poupiche, ne s'était pas rencontré, qui, trouvant sous la falaise un coin de plage assez propret, y a construit une douzaine de baraques autour d'une manière de hangar en rotonde, où il a fait apparaître trois journaux. Moyennant cet appât, quarante Parisiens viennent ici tous les ans, pendant deux mois, promener leurs ventres obèses, leurs enfants étiques et leurs épouses enrubannées. Leur présence aiguise l'esprit des habitants
aisés, enflamme les tètes de quelques jeunes employés du Gouvernement, scandalise le peuple, enrichit M. Merlu, Voilà rhistoire contemporaine.
Voulez-vous l'histoire des temps futurs ? La voici :
Ces indigènes inoccupés, ces baigneurs oisifs, ces employés de l'Etat qui ne font rien, passent le temps dans les cafés à lire des journaux et à bavarder contre le Gouvernement. Us ont de l'esprit, comme les gens d'esprit du seizième siècle ; ils voient aussi une lumière. Divisés sur toutes choses à peu près, ils s'accordent néanmoins en un point capital, qui est que le peuple est fort sot de croire en Jésus-Christ, de prier la Vierge, d'honorer les saints. Non qu'ils soient luthériens, mais ils sont philosophes ; la différence n'est pas énorme. Us se moquent des prêtres dans les cabarets ; ils ont la plupart grand soin de n'aller jamais à la messe. Après avoir scandalisé le peuple, naturellement bon et pieux, ils réussiront à le corrompre. Déjà la chose est bien avancée.
A co point mon histoire se bifurque, et j'aperçois deux dénouements.
Si, par une grâce de Dieu, possible, mais sur laquelle je ne voudrais pas absolument compter, le peuple résiste à la corruption, ce pays, pas plus qu'aucun autre, ne restera stationnaire. Par la force des choses la religion reprendra la prépondérance ; elle convaincra même ces bourgeois, même ces oisifs, même ces employés. On rebâtira le monastère, on reviendra aux prières, aux pratiques pieuses, à la vie chrétienne; on naîtra, on vivra, on mourra chrétien.
Si, au contraire, le bel esprit bourgeois, secondé par certaines idées qui ne sont pas du tout bourgeoises, triomphe et l'emporte, alors, un certain jour qui peutêtre n'est pas loin, le peuple, ici comme partout, se soulèvera plus terrible que la mer, chassera les baigneurs de leurs baraques, les bourgeois de leurs maisons, les employés deleur bureau. Merlu de son hôtel. Quelquesuns même tomberont dans les flots, du haut de la falaise. Le hareng sera non-seulement découronné, mais grillé. Et je ne trouve pas du tout impossible que le dernier résultat ne soit de mettre les choses dans leur état premier. Les huttes remplaceront les maisons, les trous dans le rocher et dans la terre remplaceront les hultes ; OQ vivra des fruits que la terre donnera sans culture et des coquillages que la mer laissera par mépris sur le galet; et l'on ne verra pas d'autres autels en ces lieux que celui où le premier conseil municipal établi dans ces lieux offrait des victimes humaines. Que le Dieu s'appelle Tentâtes, ou Égalité, — Liberté, — Fraternité, la différence n'est pas notable pour" la victime ni pour le sacrificateur.
Mais, puisqu'il y aura encore des hommes, il y aura encore, soyez-en sûrs, des lieux sur la terre où l'on connaîtra votre Jésus et le mien, où les âmes le servjront, où les cœurs chanteront les louanges de sa Hère divine et de ses saints bien-aimés.
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