MONSIEUR ET MADAME COLLARD
Test grand dommage que l'on gâte ce peuple ! Tous les matins, après ma première visite à la mer, je prends un chemin tapissé d'herbes à fleurs et couronné de jeunes frênes, qui mène par vingt détours à Téglise, bâtie sur une colline avoisinant les ruines de Tabbaye. Je ne manque jamais de trouver à la messe un certain nombre de femmes et quelques vieillards à qui Tâge ne permet plus ni la mer ni les champs. Tout cela est peuple, tout cela est pauvre. Les dames de la ville et les belles étrangères ont des soins de ménage qui les empêchent de donner à Dieu une heure de la matinée. Il paraît que les mères, les veuves, les femmes et filles des pêcheurs et des ouvriers peuvent perdre du temps.
Ainsi le croit madame Gollard, femme du banquier, avec qui j'avais l'honneur, de m'entretenir hier. Elle voudrait excessivement^ c'est son adverbe, assister à la messe tous les dimanches et même tous les jours; ce serait pour elle une grande, une excessive consoldLiion. Malheureusement, elle a tant à faire...
« Mais, madame, toutes ces pauvres femmes qui n'ont d'autre ressource que leur travail et leur temps?
« — Ah ! monsieur, ce monde-là vit de si peu ! » Le dimanche, personne, j'entends toujours parmi le peuple, ne se dispense d'assister aux offices. Les bourgeois eux-mêmes y viennent en majorité. Il y a deux églises, toute la journée remplies de fidèles qui chantent très-bien les psaumes. C'est, je vous assure, un spectacle rafraîchissant. Un homme du peuple qui assiste aux offices, qui en suit les paroles, qui en comprend le sens, est un homme de condition supérieure, moralement et matériellement; il possède la part d'intelligence et de bonheur que Dieu lui a destinée ici-bas, et cette part étant faite d'une telle main est bonne et complète. Le saint repos est observé. On ne voit point dans les rues de ces êtres fiers et libres qui suent sous une charge vile, ou qu'enchaîne au seuil de leur boutique la noble espérance d'arracher quelques sous au passant. Dès le matin, partout, grande toilette et grande propreté pour aller à l'église ; entre les offices, réunions d'amis ; après les offices, promenade générale avec femmes et enfants. Les rouges eux-mêmes, qui ont ici, comme à peu près partout, pour caractère particulier d'être célibataires ou de faire mauvais ménage, se nettoient cependant un peu. Ils vont chômer, en deux ou trois bandes, dans les cabarets, suivant leur fortune ou leur crédit. La partie aristocratique , séduite par la qualité supérieure des objets de consommation, fréquente sans vergogne l'estaminet du Hareng couronné^ et M. Merlu, qui s'engraisse de tant de choses, s'engraisse aussi de la sueur du peuple. Mais revenons aux bonnes gens.
Cette piété qu'on leur voit ne consiste pas seulement
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dans la forme et dans l'apparence. Tous les dimanches, à la première messe, il y a de nombreuses communions ; elles ne sont pas rares dans la semaine. Avant-hier l'équipage entier d'un bateau pêcheur est venu à la sainte table avec toutes les femmes, les mères et les parentes. C'était l'accomplissement d'un vœu fait au dernier voyage, pendant la tempête ; tous avaient déjà communié à leur retour. Us y ont mis beaucoup de foi, de recueillement et de dignité. Chose cruelle ! des hommes qui n'ont besoin de rien, qui profitent de la vie dure de ces pauvres gens sans en partager les périls, s'appliquent à leur ôter une croyance si nécessaire à leur courage !
J'en causais tout à l'heure avec monsieur et madame CoUard, que je rencontrai digérant sur la falaise. Car il y a des gens qui se promènent , mais monsieur et madame CoUard digèrent.
M. Collard sourit superbement lorsqu'il apprend qu'un équipage en détresse a fait quelque vœu à la sainte Vierge.
« Mais, monsieur, pourquoi ne voulez-vous pas qu'ils demandent à Dieu la grâce de ne point périr, et que, l'ayant obtenue, ils se montrent reconnaissants?
a — Bah ! répond M. Collard, Dieu a bien besoin de leurs remercîments , supposé qu'il ait entendu leurs prières et qu'il les ait sauvés !... ce que je ne crois pas, moi.
« — Mais, monsieur, ce que vous croyez ou ne croyez pas, vous, n'y fait rien. Eux, ils croient que Dieu les entend et les sauve.
(( — C'est là ce que je déteste, s'écrie M. Collard ; je ne puis souflrir- cette superstition.
« — Mais, monsieur, quel mai vous fait-elle, cette superstition ?
« — A moi, reprend M. Collard, rien du tout ; je m'en moque bien ! Seulement c'est absurde pour des hommes. Et puis cela les met dans les mains du clergé. Quand ils y sont, ils n'écoutent plus nos conseils. Les trois quarts d'entre eux votent comme le curé leur dit.
« — Mais, monsieur, où est le mal? M. le Curé n'est pas socialiste.
« — Pas socialiste, poursuivit M. Collard avec une forte expression, pas socialiste ! c'est ce qu'il faudrait savoir. Ils disent bien des choses dans leurs sermons ! Ils appellent cela l'aumône, la charité, tout ce que vous voudrez, mais je dis que c'est suspect. M. Pelletan, dans la Presse, a fait voir dernièrement que du Christianisme au Communisne il n'y a pas loin. En tout cas, si le curé n'est pas socialiste, il est obscurantiste, et j'en ai assez. « — Mais, monsieur, qu'est-ce que c'est qu'un obscurantiste ?
« — J'appelle obscurantistes, dit M. Collard, ces ennemis de la lumière, ces éteignoirs qui ne veulent pas que l'esprit humain connaisse, compare, apprécie et juge tout ce qui est de son ressort ; qui lui imposent des croyances toutes faites , qui l'asservissent à la parole des prêtres, et qui lui disent : Tu n'iras pas plus loin !
a — Mais, monsieur, alors pourquoi donc êtes-vous conservateur? Pourquoi demandez-vous des lois contre la presse, contre la tribune, contre les clubs ?
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« — Un moment ! s'écrie M. CoUard, je ne demande tout cela que contre les Rouges^ parce qu'ils mettent en question le capital, la famille et la propriété. On doit respecter les lois sociales.
« — Mais, monsieur, les lois sociales sont encore plus du ressort de l'esprit humain que les lois religieuses. Pourquoi voulez-vous empêcher l'esprit humain rouge de connaître, d'apprécier, de juger les différents systèmes sociaux? Pourquoi lui imposez-vous des lois toutes faites ? Pourquoi lui dites-vous : Tu n'iras pas plus loin ? Vous êtes obscurantiste.
« — Vous plaisantez, » dit M. CoUard.
Quand M. Gollard a dit : Vous plaisantez^ toute objection le trouve de bronze. Il se rentre jusqu'au nez dans sa cravate blanche et ne daigne plus répondre à des « esprits légers » qui « tournent les questions les plus « sérieuses en plaisanteries. »
Madame Collard est un de ces a esprits légers » dont le digne banquier a horreur. Elle s'égaye lorsque, par elle-même ou par les autres, elle peut prouver à monsieur Collard qu'il est un imbécile. Sous ce rapport, du moins, sa vie est une fête continuelle. J'ai souvent remarqué le soin particulier avec lequel certaines femmes, d'ailleurs correctes, prennent le contre-pied de tout ce que dit et pense leur mari; je n'en ai vu jusqu'à présent aucune y déployer plus d'aptitude que madame Collard.
Dès qu'elle voit M. Collard se replier dans sa cravate, elle entre en scène, toujours sur le même air , toujours avec la même phrase, dont elle a sûrement éprouvé l'effet agaçant :
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«Ah! pour le coup, dit-elle, monsieur Collard,te voilà collé. Tu n'as pas mot à souffler, mon petit ami ; l'on te fait voir ton tort. »
Silence profond de M. Collard. Madame Collard- se tourne vers moi :
« Monsieur, je vous remercie. Ce que vous venez de dire, je me tue k le répéter; mais les femmes n'ont jamais raison. Tout ce qu'ils entendent de nous, ces messieurs le mettent sur le compte de notre imagination et de notre sensibilité. Heureusement, quelques hommes nous comprennent. Sans cela, monsieur, ce serait bientôt fini. La religion périrait. La religion qui est si douce, si poétique ! »
Elle a dit poétique I
M. Collard se tait. Madame Collard continue :
« Monsieur! une chose drôle, c'est que M. Collard, avec tous ses discours, a autant de religion que les autres. Il faut vous conter cela. »
A ce coup M. Collard sortit de son blockhaus, je veux dire de sa cravate. Avec un regard courroucé, mais d'une voix suppliante :
« Allons, dit-il à sa femme, Azéma, tais-toi.
« — Laisse donc, reprit madame Collard, cela fera rire monsieur. Tel que vous le voyez, M. Collard croit aux revenants, monsieur. Il a peur si l'on renverse la salière; il se fait dire la bonne aventure et consulte les somnambules, il se signe pendant l'orage, et pour un empire, il ne voudrait, pas dîner treize, ni commencer une affaire le vendredi. Voilà l'homme qui se moque do la religion! Es-tu collé, Collard? Moi je te dis que tu es
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religieux, tu Tes plus que moi qui ne suis qu'une femmeî lu devrais rougir... Tiens, lu rougis!
« — On me reproche des habitudes, des faiblesses d'enfance qui me son t restées malgré moi! s'écria M. Collard exaspéré ; j'ai eu le malheur d'être élevé par des parents superstitieux; mais ma raison proteste contre ces folies. Au fond, je sais ce que je pense, et je ne crois ni à cela ni au reste.
« — Eh ! monsieur, lui dis-je à mon tour, ne vous avancez pas tant pour le reste, et gardez plutôt vos superstitions que de nier la vérité. Après tout, sauf le tort de consulter les sorciers, ces superstitions ne sont pas si blâmables; de très-grands hommes les ont eues comme vous. Si avec leurs superstitions vous n'avez pas leur foi, faites oublier le contraste en gardant le silence. Est-il nécessaire à votre considération que vous prétendiez rejeter ce qu'ils ont cru sur des raisons que vous n'êtes pas en état de réfuter? A quoi sert de proclamer noire incrédulité devant de pauvres gens qui n'ont pour joie, pour consolation, pour espérance, que la foi? Comment! lorsque vous êtes bien assis dans votre belle maison, munie d'un paratonnerre, vous tremblez au premier bruit de l'orage, vous faites le signe de la croix, et vous ne voudriez pas que ces pauvres matelots fissent de même lorsqu'ils sont ballottés sur les abîmes dans leur coquille de noix? C'est un bel avantage pour vous de leur retirer cette consolation! Quand vous aurez obtenu qu'au lieu de prier ils blasphèment, vous ne payerez pas le poisson moins cher. Mais savez-vous ce qui arrivera un jour? Au lieu d'accepter courageusement le travail et les
privations, et de penser, en regardant votre maison, que le paradis sera une plus belle djemeure, ils se demanderont pourquoi vous êtes si bien logé et eux si mal; pourquoi vous avez tant de loisirs et eux si peu ; pourquoi vous gagnez plus d'argent en un jour qu'eux en toute Tannée. La pensée leur viendra d'être banquiers aussi, et ils feront leurs premiers fonds avec votre banque.
« — Vous plaisantez, monsieur.
« — Non, monsieur, je ne plaisante pas ; je parle sérieusement d'une chose sérieuse. Souffrez que je vous conseille d'y songer; et quand vous verrez des matelots se rendant nu-pieds à l'église pour accomplir un vœu, dites 'VOUS bien que ces hommes ne consentiront plus à gagner si laborieusement leur vie le jour où ils cesseront de voir sur votre caisse ces mots écrits de la main de Dieu même : Bien d'autrui ne prendras.
« Hors l'Église, monsieur Gollard, point de salut pour le capital ! »
Là-dessus, voyant M. Gollard replongé dans sa cravate, et Azéma qui s'apprêtait à rempoigner Idi parole, je donnai le bonsoir au couple, et je m'en allai le plus vite que je pus. Vous savez à quel point ces butors incrédules ont le privilège de me fâcher. Ils m'indignent encore plus à la campagne que dans les villes. Étalée en pleine présence de la voûte céleste, à la face des champs, des arbres, de la mer, de toutes les grandes œuvres de Dieu, leur sottise revêt je ne sais quoi qui m'irrite davantage. Je pardonne plus volontiers à un citadin, qui ne voit partout que des toits et des pavés,
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(le ne pas savoir ou de ne pas croire que le monde est Touvrage de Dieu, et ne subsiste matériellement et moralement, dans toutes ses parties, que par la miséricorde de Dieu. Je laissai donc Azéma « coller » Gollard, et jo fis évaporer mon courroux en cherchant quelles institutions pourraient assagir un peu la bourgeoisie.
Après Quelques heures de cet exercice, M. Gollard m'inspire des sentiments moins exaltés. Je le plains presque. Considérez son effroyable sort! — Voilà vingt ans qu'il vit tête à tête avec Azéma, sans autre refuge que sa cravate, toujours contrarié, bafoué, opprimé, toujours taonné des mêmes quolibets, et cela n'est pas près de finir. Au fond, même sans compter ce qui l'attend, à supposer qu'il n'arrive point de révolution, que. sa caisse ne fuie pas un beau matin, et qu'il n'ait point la goutte, c'est une destinée triste, c'est un chemin âpre pour aller au jugement de Dieu. Combien est plus, heureux le pauvre matelot qui, rentrant dans sa pauvre cabane, y trouve une de ces simples femmes que je vois à la messe tous les matins, forte, laborieuse, affectueuse, heureuse de le revoir, et qui s'endort sur son cœur en remerciant Dieu de l'avoir ramené!
Ceux-là ont cherché le royaume de Dieu et sa justice, et ils ne demandent que le pain quotidien. Avec le pain, Dieu leur donne le surcroît qu'il a promis, le bonheur, l'amour, la paix; trois anges qui n'ont jamais franchi le seuil de CoUard.
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