L ECONOMIE POLITIQUE DU CURÉ
L faut que je vous fasse faire connaissance avec notre curé et avec sa politique, dont M. CoUard n'est point content. II vient justement de prononcer un discours que je crois pouvoir écrire de mémoire. J'ai analysé des discours qui ne valaient pas celui-là. Le sujet estTévangile de la multiplication des pains. Bourdaloue en a tiré son beau sermon sur la tempérance. Autre temps, autres leçons. Noire curé en a fait une instruction pour les pauvres esprits qu'abusent les chimères du socialisme.
Le socialisme n'est pas florissant ici. 11 a cependant ses apôtres. L'un d'eux, très-barbu, se laissait soupçonner de garder des cartouches; il a faitgrand'peur; mais un réactionnaire Tayant menacé de lui couper la moustache, et peut-être les oreilles, sa glaire se décolore. Un autre est orateur : c'est le chef, bien qu'il ne se vante pas de détenir des munitions de guerre. Partout les bavards ont le pas, môme sur les bravaches. Deux faillites et de moindres peccadilles nuisent à son éloquence. Nul n'est prophète dans son pays. Néanmoins il ne laisse pas d'infiltrer un venin dont le curé s'inquiète. De là
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fréquemment des instructions dans le genre de celle que je vais rapporter, sur la multiplication et le partage des richesses.
« Mes frères, je remarque dans TÉvangile de ce jour une circonstance bien étonnante. Pour nourrir la foule affamée, Notre-Seigneur ne se contente pas de multiplier instantanément quelques petits restes de pain; nous voyons encore qu'il prend à celui qui possède afin de donner à ceux qui ne possèdent pas. Exemple mémorable de la multiplication et du partage des richesses et qui répond doublement aux plus vives préoccupations d'un grand nombre d'esprits. Les gens ne manquent point parmi nous, ou du moins près de nous, qui proposent, qui promettent ou qui exigent quelque chose d'analogue. Ils disent : « Mettons en commun tous les biens «de la terre et partageons-les; que désormais personne «n'ait de trop; que chacun ait à sa suffisance. » Rien ne leur semble plus juste et plus facile à réaliser. Il est certain que Notre-Seigneur l'a fait. Mais il faut voir pourquoi il l'a fait, comment il l'a fait, et si d'autres le pourront faire.
« Le divin Maître s'est relire au désert, sur le bord du lac de Tibériade, où il veut que ses disciples prennent un peu de repos; mais les peuples, accourant par grandes troupes, viennent jusqu'en ce lieu lui apporter leurs ignorances et leurs souff*rances, lui demander des lumières, implorer des miracles. Tout est à remarquer dans la sainte Écriture, mes frères. Remarquez les heureuses dispositions de ces pauvres gens; ils cherchent Jésus : ils le trouveront, quoiqu'il ait paru se cacher. Us ont tout
laissé pour le voir et l'entendre ; ils le verront, ils l'entendront, ils obtiendront de sa bonté ce qu'ils demandent et plus qu'ils ne savent demander. Après avoir instruit les ignorants et guéri les malades, Jésus va pourvoir aux besoins de tous, parce que tous ont agi suivant cette parole : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu. »
« Cherchez premièrement le royaume de Dieu! Voilà déjà une' condition que n'observent guère ceux qui disent parmi nous qu'ils vont multiplier les pains. Le royaume de Dieu , c'est la prière, c'est le travail, c'est l'humilité, c'est la charité, c'est, enfin, l'observation de la loi de Dieu et l'entière obéissance à la volonté de Dieu, de quelque manière qu'il plaise à ce grand Dieu de la manifester. Nos prometteurs de miracles tiennent un autre langage; ayant un autre Dieu, ils cherchent un autre royaume de Dieu.
« S'inquiétant peu du nécessaire, ils veulent d'abord le surcroît, et ils le veulent d'une telle espèce que ma voix se refuse à le décrire. L'Apôtre a nommé le dieu que servent ces hommes. Leur dieu est leur ventre : Quorum deus venter est. Ce dieu-là, vous savez trop quels sont ses prodiges; nous n'avons sous les yeux que trop d'exemples de la misère où il réduit ses adorateurs. En quel état les voit-on revenir de ces temples ignobles ? Quelle sagesse nouvelle éclaire leur conduite? de quels maux leurs corps sont-ils guéris? Ils le suivent au bruit des chansons, mais aussi au bruit des gémissements de leurs familles ; ils reviennent abrutis. Us n'ont voulu que le plaisir, ils n'ont trouvé que l'ignominie et, avec rignominie, la tristesse et le désespoir. Loi vieille
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comme le monde ! L'homme est créé pour le bonheur, il n'est pas créé pour le plaisir; ce qui excède la limite d'un court délassement l'excède, le dégrade, le tue. En nous condamnant au travail, Dieu a fait du traveil la condition non-seulement de la vie, mais du bonheur de la vie. C'est pourquoi il a voulu que le plus grand nombre des hommes fussent pauvres et laborieux, ne mettant nulle barrière entre eux et le bonheur, en élevant d'infranchissables entre eux et le plaisir. Avant tout, le bonheur, c'est la paix, le sentiment digne et joyeux qui naît en nous du devoir accompli, c'est-à-dire de la conscience d'avoir fait ce que Dieu voulait de nous. Beati qui ambulant in lege Domini : heureux les hommes qui observent la loi du Seigneur! Ce bonheur-là n'est incompatible ni avec la pauvreté, ni avec les privations, ni même avec les souffrances; il est incompatible avec ce que le monde appelle plaisir. Je n'ajoute qu'un mol : lorsqu'on vous promet une vie toute de plaisir, considérez les hommes de plaisir, et connaissez la doctrine à ses fruits. « Reportons nos regards sur la troupe des fidèles qui ont cherché Dieu, s'avançant pour le joindre jusque dans le désert. Dès que Jésus les voit, ah! il n'est plus question de repos! Sa tendresse éclate, parce qu'ils étaient, nous dit s:ûnt Luc, comme de pauvres brebis qui n'ont point de pasteur, quia erant sicut oves non habentespastorem. Sortant donc de la barque ou il s'était réfugié, il monte sur une colline et il commence à les instruire. Il leur parla du règne de Dieu, et, ceux qui avaient besoin de guérison, il les guérit : Eteos qui cura indigebant sanabaU
« Cependant la journée avance, et tous ces hommes n'avaient point mangé. Ils n'y pensaient pas. Mes frères, quel enseignement ! Ceux qui se sont séparés de Dieu et qui ne le connaissent plus, veulent des plaisirs et n'en ont jamais assez; ils en veulent à tout prix, et la politique insensée qui leur a promis de les satisfaire, ruine en vain le monde pour les assouvir. Ceux qui écoutent Dieu, oublient même qu'ils ont faim ; aucun n'élève la voix, pas un ne demande au moins quelque nourriture.
« Jésus songe à leurs besoins avant eux-mêmes, soit qu'il s'en exprime directement, comme dans saint Marc, qui rapporte cette touchante parole : Misereor super turbam^ j'ai pitié de ce peuple; soit qu'il inspire à ses disciples l'avis qu'ils viennent lui donner, disant : « L'heure est avancée, le lieu est désert, nous n'avons a pas de pain pour nourrir cette multitude ! » Car il se trouvait là environ cinq mille hommes, fere viri quinque millia, sans compter les femmes et les enfants.
a Ils sont dans le désert, ils ont faim, — comment les nourrir? C'est le problème d'aujourd'hui, c'était celui d'hier, ce sera celui de demain ; c'est le problème permanent. Pour le résoudre, les moyens humains n'ont pu suffire. Dieu va tout à l'heure en employer un autre, que nous conserverons, qui restera désormais entre les mains de ses amis, et que cependant les savants et les sages du monde ne connaîtront pas. Mais, avant de nous montrer ce qu'il peut, le miséricordieux Jésus veut que nous sachions bien ce que nous ne pouvons pas. Ses disciples seront
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plus tard les plus grands conducteurs des peuples de la terre : il les laisse aux prises avec la difficulté qui pèsera sur tous les gouvernements. Attention, mes frères, ceci nous touche de près.
a Quoique déjà supérieurs à ce qu'ils étaient naguère, quoique amis pleins de zèle de la vérité et des pauvres, les disciples n'ont pas encore reçu TEsprit-Saint ; leur sagesse ni leur foi n'est pas encore parfaite. Simples hommes, pour élever celte multitude ils ne proposent que des moyens humains. Or ces moyens ne sont pas nombreux : on en connaît deux, pas davantage ; ils sont essayés tour à tour par les révolutions, terribles expériences qui tuent plus de gens qu'elles n'en font vivre. Ces deux moyens, les voici : le premier, sacrifier le pauvre ^u riche; le second, sacrifier le riche au pauvre. C'est tout. La politique et la science n'ont rien trouvé de plus : et cela se termine toujours, vous voyez, à sacrifier quelqu'un.
« Il faudrait ne sacrifier personne.
« Les disciples prennent la situation telle qu'elle se présente. Ces gens ont faim, ils ont besoin de manger; voilà ce que suggèrent la prévoyance et l'humanité. Mais nous n'avons rien à leur donner ; averiissons-les d'aller se pourvoir; l'humaine sagesse et l'humaine puissance ne peuvent faire mieux. — Renvoyez-les, disent-ils à Notre-Seigneur, afin qu'ils aillent aux environs, dans les métairies et les villages, acheter de quoi manger. Renvoyez-les tandis qu'il n'est pas trop tard ; renvoyez-les pour que, tout à fait pris au dépourvu, ils ne viennent pas bientôt nous accabler de leurs besoins.
« Renvoyez-les ! Ah 1 disciples loin encore du Maître ! Vous vivez dans Tintimité de Jésus, et vous ne- le connaissez pas. Comment ! qu'il les renvoie ! Et ceux qui n'ont point d'argent ? et ceux qui tomberout de fatigue avant d'avoir gagné les métairies et les villages ? et ceux qui ne trouveront que des cœurs fermés ? Que ferez-vous pour tous ceux-là, pour le grand nombre ? Mais il faut bien le dire, mes frères, les disciples pourraient répondre : Ils sont cinq mille, nous n'avons pas de pain ; que voulez-vous que nous fassions ? Force est biisn de les renvoyer. Chacun se pourvoira par son industrie. Ceux qui ne pourront rien acheter, ceux à qui l'on ne voudra rien donner, ceux-là n'auront rien. — Sacrifice du pauvre.
« Cependant Jésus intervient. Nous avons prévu que ce mot sec et dur : Renvoyez-les^ ne lui agréerait pas. Le bon Maître, donc, répond aux disciples : « Il n'est « pas nécessaire de les renvoyer; donnez-leur vous- « mêmes à manger. » « C'était, » dit un excellent interprète, « la prophétie de ce qui allait arriver. Ce peuple « fut en effet nourri par les apôtres et du peu qu'ils « avaient pour leur provision. » Mais n'anticipons point. Les disciples se méprennent ; ils n'entendent pas que Jésus les invite à lui demander ce miracle sans lequel la multitude n'aura point de pain. Prenant sa parole au sens matériel, ils l'interprètent comme un ordre d'aller eux-mêmes aux provisions et d'en faire la dépense. Si leur foi laisse à désirer, leur charité du moins est prompte. « Et ils dirent : Allons donc acheter du pain a pour deux cents deniers d'argent, et nous leur donnea rons à manger. »
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« Vous voyez ici, mes frères, le dévouemeut humain le plus généreux. Deux cents deniers étaient probablement tout ce que renfermait la bourse commune, tout ce que la reconnaissance des cœurs consolés et des malades guéris avait donné aux premiers ouvriers de l'Évangile, pour qu'ils fussent libres de porter la parole et de faire les œuvres de Dieu. Ils ne balancent pas à tout verser dans le sein des pauvres. Voilà le sacrifice du riche. Une suffira pas, il ne sera pas fécond, parce qu'il y entre plus de compassion naturelle que de charité proprement dite. Il faut un miracle, et la seule perfection de la charité peut l'accomplir. Or la charité n'est parfaite qu'autant qu'elle agit par les motifs de la foi. La générosité est naturelle, et donne aux hommes ; la charité est surnaturelle, et donne à Dieu; ou plutôt, c'est Dieu même qui, par les mains de la charité, fait les dons qui se multiplient. Ici la foi est encore faible.
« Jésus, gardant le silence sur la proposition des disciples, leur fait ainsi sentir que leur incomplète vertu est impuissante comme leur incomplète sagesse. 11 regarde cette fourmilière d'aflFamés dont la plaine est couverte, et s'adressant à Philippe : « De quoi « achèterons-nous du pain, » lui dit-il, a pour donner à « manger à tout ce monde? » Et Philippe connaît aussitôt l'insuffisance de cette générosité, cependant louable, avec laquelle les disciples viennent d'offrir tout ce qu'ils possèdent. A la question de son Maître il répond tristement : « Du pain pour deux cents deniers ne suffirait pas pour « que chacun en ait un peu. »
« Vous l'entendez, mes frères : le sacrifice du pauvre
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est cruel ; le sacrifice du riche est inutile. Quand même le petit nombre de ceux qui possèdent non pas le superflu, mais le simple nécessaire, voudraient, à l'exemple des disciples, en faire un généreux abandon, ce serait trop peu. Ce sacrifice héroïque, et qu'on ne saurait attendre de la plus grande partie des hommes, ne fournirait pas de quoi donner à chacun son petit morceau ; toute la richesse de TÉtat n'y peut suffire : Ducentorum denariorum panes non sufficiunt eis^ ut unusquisque modicum quid accipiat. Que sera-ce donc si, au lieu d'une communauté volontaire, il s'agit d'une communauté forcée; si, au lieu de recevoir des riches en pur don ce qu'ils possèdent, il s'agit de les dépouiller à main armée ?
« Il n'y a qu'un bon moyen de sortir d'embarras, et ce moyen n'est pas au pouvoir des hommes : c'est un miracle. Les disciples devraient le demander. Jésus les met assez sur la voie de faire cet acte de foi ! Ils ne le font pas; ils portent encore trop le joug de la sagesse du monde.
« Cédant h quelque inspiration désespérée, comme celles qu'une politique insensée imagine 'dans les heures de péril et suggère en rougissant plutôt qu'elle n'ose les formuler, l'un des disciples va indiquer une mesure plus inefficace que toutes celles dont il a été question. Jésus leur demande combien ils ont de pains. André, frère de Simon-Pierre, s'en étant informé, dit : « Il y a ici un u jeune garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons. » Voilà quel était le riche dans cette foule de plus de cinq mille individus : c'était un jeune garçon, un orphelin
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peut-être ; il avait pour richesse deux poissons et cinq pains d'orge.
« Vous entendez dire tous les jours qu'il faut dépouiller ce riche. En effet, il a du superflu : pourquoi cinq pains? un seulauffirait; pourquoi deux poissons ? Partageons-nous donc les biens de ce riche! Ainsi parlent ceux qui préconisent la nécessité d'établir l'égalité des fortunes, les uns par l'institution d'une vaste communauté qui dépouillerait tout le monde; les autres par un morcellement infini de cette propriété devenue commune, qui donnerait à chacun sa motte de terre et son grain de blé. Mais ils n'ont pas la bonne foi de reconnaître, comme André, l'inanité de ce qu'ils proposent, et d'ajouter aussitôt : Qu'est-ce que cela pour tant de gens, sed quid hœc inter tantos ?
« Ah ! mes frères, heureusement pour cette foule qui manquait de tout, heureusement que Jésus avait pitié d'elle ! Heureusement qu'il voulait la récompenser de sa confiance à venir au désert pour entendre parler du royaume de Dieu et pour être guérie de ses maux! Heureusement qu'il voulait montrer à sçs disciples quelle puissance était en lui et devait par lui passer en eux ! Les ayant convaincus qu'ils n'ont aucun moyen de nourrir la multitude, il leur apprend alors que ce qui n'est pas possible à l'homme est possible à Dieu.
« La foule, divisée par bandes de cent et de cinquante, s'assied, suivant son commandement, sur l'herbe de ces prairies. Et lui, « ayant pris les cinq pains d'orge et les a deux poissons, » qui lui appartenaient comme au souverain maître et possesseur de toutes choses, « il les
« bénit, levant ses yeux vers le ciel. Il rompit ensuite « les pains et les donna à ses disciples, afin qu'ils les « missent devant ceux qui étaient assis. Il leur parce tagea aussi à tous les deux poissons. Et tous man- « GÈRENT ET FURENT RASSASIÉS. Et, loFsqu'ils eurent « mangé autant qu'ils voulurent, Jésus dit à ses disci- « pies : Ramassez les morceaux-qui restent, afin qu'ils « ne soient pas perdus. Ils les ramassèrent donc, et, « des morceaux que laissèrent ceux qui avaient mangé « les cinq pains d'orge, ils en remplirent douze cor- « beilles. »
« Tel est, mes frères, le récit des saints Évangiles. Je vous retiendrais trop si je voulais exprimer ici toutes les leçons qui en découleut pour la règle chrétienne de la vie. Je ne dis rien de l'ordre et de la sobriété qui régnent en ce banquet offert par la charité divine, et qui sont si éloignés de la confusion et de l'intempérance de nos festins. Vous ne voyez pas là les profusions que vous promettent, bien gratuitement, les sectaires du dieu ventre. Pour quiconque veut réfléchir, il n'y a pas de meilleure preuve du mal que nous font ces jouissances matérielles, si effrontément préconisées; car, si elles étaient .utiles, pourquoi le bon Jésus, puisqu'il voulait bien nourrir ce peuple, n'aurait-il pas couvert de toutes les délices humaines la table où il les conviait? Je ne dis rien non plus de ce pain miraculeux, figure du pain eucharistique, qui rassasie tous les convives et qui ne s'épuise pas. Je me borne à tirer de notre évangile la leçon applicable aux pensées de ce temps-ci.
a Cette leçon, vous l'avez déjà comprise. Seule, la
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bénédiction de Dieu peut assez multiplier les richesses de ce monde pour que chacun en ait sa part; non la part que rêve une concupiscence brutale que Dieu ne veut ni rhomme ne peut assouvir, mais la part nécessaire aux besoins du moment.
« Cette part seulement qui nous est due, c'est cette part seulement que nous devons demander : Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Il faut plaindre plutôt qu'envier ceux qui, par une disposition particulière de la Providence, ont ou croient avoir du pain pour plus d'un jour ; car, se voyant assurés du lendemain, ceux-là sont tentés de se confier en leurs richesses, de ne plus se tourner vers le Ciel, d'oublier que l'homme ne vil pas seulement de pain.
« Mais cette part nécessaire, cette petite part, tous ne l'ont pas. Comment l'obtient-on ? Mes frères, ce n'est ni par adresse, ni par force. Les bons ne peuvent pas la donner par le simple mouvement de leur bonté, les méchants ne la procureront pas aux autres et ne se la procureront pas à eux-mêmes par la sagesse perfide de leurs complots. Elle n'existe pas; il faut obtenir que Dieu la veuille créer par un miracle de chaque jour. Ce n'est point votre industrie qui multiplie les richesses, ce n'est pas votre équité qui les partage : c'est la bénédiction de Dieu. Et vous n'obtiendrez la bénédiction de Dieu qu'en cherchant le rovaumede Dieu.
ce Dès que vous cherchez autre choses cherchez tant que vous voudrez, vous ne pourrez jamais que sacrifier le pauvre au riche, ou sacrifier le riche au pauvre; vous ne ferez jamais que des pauvres plus nombreux et plus
misérables; vous ne trouverez jamais que le désordre, la haine, l'esclavage.
« Et s'il en fallait d'autres preuves que celles qui se pressent sous vos yeux, regardez ce qui s'est toujours passé dans l'Église ; voyez-y ce miracle de la multiplication des pains, toujours subsistant, renouvelé sans cesse. Avec quoi nourrissaient tant de pauvres un saint Vincent de Paul, un saint Camille de Lellis, un saint Jean de Dieu, un saint Jean l'Aumônier, qui n'avaient jamais rien et qui donnaient toujours? Avec la bénédiction de Dieu ! Nous-mêmes, comment soutenons-nous notre hôpital et toutes nos petites œuvres? Je devrais le savoir, et je n'en sais rien, si ce n'est pas avec la bénédiction de Dieu ! Dieu nourrit le pauvre sans appauvrir le riche. Du pain d'orge qu'apporte discrètement la charité, Dieu rassasie une multitude, et pour le pain qu'on a donné rend des corbeilles pleines. Ce qu'il fait ici. Il peut le faire partout ; ce qu'il fait pour une bourgade, Il peut le faire pour un empire. Il le peut et II le veut, mais à une condition : c'est que nous nous mettions dans la situation qui appelle et j'ose dire qui commande ses grâces. Si nous ne faisons pas cela, attendons-nous à la faim et à la mort.Ou nous dirons au pauvre : « Va chercher qui te nourrisse, et, si tu ne trouves pas, meurs; » ou, ruinant le riche en lui arrachant son héritage, nous arriverons par ce vol au merveilleux résultat de partager cinq pains d'orge entre cinq mille hommes affamés : Quid hœc inter tantos ? y>
Voilà le discours do notre curé. Malgré le dire de plusieurs grands publicistes , j'ai peine à croire que les
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curés puissent être remplacés avantageusement par des professeurs de morale, aidés des feuilletons du journalisme conservateur.