‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 19 sur 72 · DE L*APOSTOLAT MILITAIRE · texte numérisé non relu

DE L*APOSTOLAT MILITAIRE

Ce colonel était bel et bien un très-brave et illustre général, et je lui rends grâce ici de notre dîner.

Sans lui, qui sait si nous aurions eu seulement Fomelette? Nous eûmes poisson, légumes, crème, un festin. Mais en vérité, général, je vous remercie encore plus de la bonne leçon que vous avez donnée à vos convives et à votre hôte d'un moment. Ils en avaient grand besoin, et ce serait leur rendre senice d'y revenir. Ah ! général, quel bien vous faites partout où vous passez, rien qu'en vous montrant si simplement et si vraiment chrétien ! La vanité de ces petits bourgeois et les hauts sentiments qu'ils ont d'eux-mêmes ne leur permettent pas pourtant tout à fait de se comparer à vous, et leurs journaux n'ont pu leur persuader — c'est bien étonnant — qu'il faut plus de génie pour vendre des bas ou déliiicr

un fromage que pour prendre une ville d'assaut. Ils respectent encore Thomme qu'ils voient passer sur un cheval de guerre, Tarme au côté, des croix sur la poitrine, des blessures sur le visage, le commandement dans les yeux. Cet homme, c'est le dévouement, c'est la gloire, c'est l'autorité, surtout c'est la force. Si cet homme était chrétien, comme vous l'êtes, général, et respectait Dieu hautement, publiquement, le bourgeois serait moins volontiers esprit fort; et, par suite, il y aurait moins de ces misérables qui, au moment donné, s'embusquent au coin des rues, à l'angle des fenêtres, sur les toit«, derrière les cheminées, et de là, invisibles, féroces et lâches, font couler dans les ruisseaux le meilleur sang de la patrie.

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Nous montions à pied la côte, plaisir que les chemins de fer nous vont enlever et que ne connaîtront pas les voyageurs futurs ! A droite, de belles collines vertes et bleues ; à gauche, une vaste plaine avec des arbres et de l'eau, un ciel paisible, un soleil couchant, point de maisons; et là-bas, bien loin, un charmant clocher. Mon Dieu ! que la terre est belle, et

qu'il faut que les hommes soient sots d'employer les trois quarts de leur vie à se haïr dans ce lieu d'exil où vous avez laissé pour eux tant de richesses, où ils pourraient encore trouver tant de bonheur et jouir de tant de repos !

Autour de nous, tout est grave, majestueux, pacifique. Une harmonie quasi divine règne entre ce que nous voyons. L'arbre donne son ombrage et le thym son odeur ; l'eau répand en courant la fertilité sur ses rives; la terre se féconde au soleil qui l'embellit, les troupeaux paissent sans discorde. Toutes ces choses se donnent et se renvoient mutuellement la vie et la beauté ; et les nuages sont une parure dans le ciel.

Mais ce clocher nous indique les demeures de l'homme; et là où devraient être plus qu'ailleurs l'union, l'amour, le mutuel support, là sont les rivalités, les guerres, l'ingratitude envers le Créateur. Oui, hélas I voilà ce qu'un clocher indique ; mais, grand Dieu ! si le clocher n'y était pas !

Dans ce triste séjour où la jalousie complote, où l'envie ment et blasphème, où la passion ourdit ses trames méchantes, il y a probablement aussi plus d'une âme, il y en a une au moins qui vous connaît. Dieu bon, et qui vous aime ! Et celle-là, quelles que soient d'ailleurs ses misères, surpasse en prix infiniment ce soleil et toutes ces splendeurs terrestres que nous admirons. Vous l'avez aimée et vous l'avez choisie de toute éternité pour être l'objet de votre amour. Vous l'avez créée pour vous connaître, vous

ÉTUDE DE BOURGEOIS. iM

Tavez animée de votre souffle, vous Favez rachetée par les souffrances et par le sang de votre Fils unicpie, et du haut du ciel vous veillez sans cesse pour qu*elle mérite d'entrer un jour dans votre éternité.

Toute cette forme de la terre disparaîtra, sera rejetée comme un vêtement vieilli, s'évanouira comme une vapeur ; mais Tâme qui vous aime et que vous aimez entrera pour jamais dans la gloire de vos cieux qui ne passeront point. Exsiccatum est fœnuniy et cecidit flos : verbum autem Domini nostri manet in œtemum,

« 0 chrétien ! sache ce que tu vaux ! » à dit un grand pape. Et voilà donc en efffet Tétonnante et incompréhensible dignité de cette âme, qui est là-bas, seule peuir-être, emprisonnée d'un corps infirme et revêtu de haillons, dans ce petit guêpier des méchancetés humaines. Et non-seulement elle est en possession de tant de grandeur, mais encore elle le sait. Reine .exilée, elle sait qu'elle retrouvera sa couronne et son empire, et qu'il n'y a point de frontière, ni de distance, ni d'armées ennemies qui l'en éloignent pour longtemps, si seulement elle y veut entrer. Elle le voit, son royaume ^ivin ; et chaque pas qu'elle fait l'en rapproche ; et toute douleur qui tombe sur elle, toute humiliation qui l'atteint, lui prépare un surcroît plus splendide de puissance et de gloire, et elle sait encore cela. Et elle sait aussi que rien ne peut lui ravir tant de biens : pour les perdre, il faut un acte libre de sa volonté; pour être détrônée, il faut qu'elle abdique.

En attendant, cest une créature de Dieu qui souSre ! — Sans doute ; mais en souffrant elle mérite , elle espère, elle aime.

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