‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 20 sur 72 · LA CROYANCE D OSCAR · texte numérisé non relu

LA CROYANCE D OSCAR

Oscar tournait autour de nous comme un homme qu'un désir vif importune. Il nous aborda enfin.

— A ce que j'ai vu, messieurs, nous dit-il, vous avez de la religion?

— Oui, monsieur, répondit Etienne; et vous?

— Chacun a la sienne, reprit l'habitant de la rue Grenétat; la religion est le propre de l'honnête homme. Mais vous êtes ce qu'on appelle foncièrement religieux.

— Du moins nous voudrions l'être, monsieur. Oscar parut songer. Il poursuivit son enquête :

— Vous avez été élevés comme cela?

— Pas foncièrement, répondis-je; mais nous avons pensé, nous avons étudié, et nous avons su comment des catholiques doivent vivre.

— C'est-à-dire, observa Oscar, vous parlez des catholiques -jésuites... sans vous offenser, car les opinions sont libres.

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— Vous ne nous offensez pas. Ce sont en effet les jésuites qui nous apprennent à vivre chrétiennement.

— C'est particulier, messieurs, dit Oscar, comme les hommes se ressemblent peu! Tel que vous me voyez, j'ai été élevé dans un pays où tout le monde va à la messe, et l'oncle qui m'apprit à lire avait étudié pour être prêtre. Le dimanche, même, il chantait au lutrin. Il m'avait donné toutes ses idées, qui étaient celles de mon père et de ma mère; je suis venu à Paris avec un chapelet dans ma poche, faisant maigre comme vous les vendredis et samedis. Eh bien! tout au contraire de vous, l'expérience, la réflexion, l'usage du monde, m'ont fait perdre ces habitudes. Je vous assure que cela ne m'empêche pas d'être honnête homme.

— Je vous assure, dit Etienne, que cela ne nous empêche pas de vous plaindre.

— Mais, reprit vivement Oscar, je ne m'estime pas à plaindre. Je crois en Dieu, je l'honore, et je pense que c'est assez. Comme dit Béranger :

H est un Dieu, devant lui je m'incline, Libre et content, sans lui demander rien.

La raison m'a démontré l'inutilité de ces pratiques et cérémonies auxquelles les hommes se croyaient autrefois obligés.

— JEn sorte, dit Etienne, que vous avez été catholique, et que vous ne l'êtes plus.

— Je le suis encore... comme tout le monde. J'ai

voulu me marier à Féglise, quoique ma dame soit protestante.

— Ah l elle est protestante l

— Oui , et je vous avoue qu'elle me donne à penser. Je resterai catholicpie, parce qu'un honnête homme ne doit pas changer de religion; mais la sienne est bien douce. Elle prie , elle ne prie pas , elle va à Téglise, elle va au temple, elle va à la sjTiagogue, elle ne va nulle part, elle fait gras, elle fait maigre , rien ne la choque ; elle dit que chacun pense et fait ce qu'il veut, et que tout est bon, pourvu qu'on soit droit en affaires. J'aime cette religion-là. C'est commode dans la société.

— Et, ajouta Etienne, c'est facile à suivre en voyageant. Je vois qu'au fond madame votre épouse est, comme vous, pour le Dieu de Déranger.

— Oui; le Dieu des bonnes gens :

Le verre en main, gaiement je me confie Au Dieu des bonnes gens.

— Ce Dieu des bonnes gens, reprit Etienne, est aussi le Dieu des ivrognes.

— Pourquoi, dit Oscar, voudrait-on que Dieu fût ennemi d'un peu de gaieté :

Pour vivre heureux, vous ai-je en vain Donné des femmes el du vin?

— Mais quand les ivrognes boivent leur fonds , ruinent leurs enfants et battent leurs femmes, que dit de cela le Dieu des bonnes gens?

— Messieurs, on sait qu'il faut avoir de Thonnéteté et de la morale.

— Oui, monsieur, on le sait; mais il n*y en a pas moins beaucoup d'ivrognes, de voleurs et de scélérats qui ne s'en soucient guère. La loi ne les atteint pas tous. Que pouvez-vous faire avec votre Dieu des bonnes gens , pour vous préserver d'eux et pour les rendre meilleurs?

Oscar tâcha d'échapper.

— Donc, messieurs, sans être ce qui s'appelle dévot, on ne peut pas être homme de bien?

— Quelques personnes privilégiées, comme vous et madame^ y parviennent peut-être, à cause des bons principes qu'elles ont primitivement reçus.

— Cependant, poursuivit Oscar, vous savez bien qu'on voit des prêtres, des chanoines, des évoques et même des papes commettre des crimes.

— Quant aux papes, lui dit Etienne, vous n'en êtes pas sûr. Vous avez lu dans le Siècle beaucoup de choses qu'il faudrait prouver. Mettons qu'elles sont vraies, cela témoignerait qu'au fond ces papes, ces évêques et ces prêtres ont adoré le Dieu des bonnes gens.

— Mais, messieurs, ils sont donc hypocrites? -

— Oui, monsieur. L'hypocrite, je suis bien fâché de vous le dire, est un dévot du Dieu des bonnes gens, comme l'ivrogne qui boit le pain de sa famille et le gage de ses créanciers, comme le marchand qui trompe sur la qualité, sur le poids et sur la mesure. Ces gens-là n'appartiennent pas à la religion chré-

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tienne, puisqu'ils font ce qu'elle défend : ou ils y croient sans avoir le courage de l'obsener, et ce sont des lâches; ou ils font semblant de Fobserver sans y croire, pour mieux tromper le monde, et ce sont des scélérats; mais rien n'empêche qu'ils servent le Dieu des bonnes gens : ils s'inclinent devant lui « sans lui demander rien... » Ce qu'ils veulent, ils savent bien le prendre.

— N'importe, poursuivit Oscar, je ne me puis persuader que, pour honorer et servir Dieu, je doive m'abîmer l'estomac. Le maigre m'est contraire.

— Permettez, monsieur, dit Etienne; il ne s'agit point de ce que l'on se persuade. Je connais beaucoup de gens qui pensent comme vous que la vraie religion ne commande point ces pratiques, et ils ajoutent aussi que le maigre ne va point à leur estomac. Ils se donnent volontiers des indigestions de viande, après quoi la gastrite les condamne à des pénitences plus longues et plus dures que les nôtres. Laissons ce détail. Il est question,, s'il vous plaît, d'honorer Dieu, non à votre façon, mais comme il veut l'être. Du moment que vous raisonnez contre ses commandements , du moment que vous y changez , que vous y retranchez , que vous n'en prenez qu'à votre aise et à votre goût, vous ne lui obéissez plus , vous ne l'honorez plus.

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