DE L OBEISSANCE A L EGLISE
A ces mots, le génie du Collège de France parut s'abattre surThabitant de la rue Grenétat. Oscar ouvrit les bras, regarda Fespace , prît son vol dans les régions les plus élevées de la pensée, et nous lança en deux mots un résumé de toute la philosophie moderne.
— Voilà, voilà, s'écria-t-il; il faut abdiquer sa raison et croire que les prêtres sont les ministres de Dieu!
— Précisément, lui dis-je.
— Ainsi, vous ne croyez pas, monsieur, ajouta Etienne, que l'Église représente Jésus-Christ, toujours vivant sur la terre?
— Non , monsieur.
— S'il fallait établir cela, vous seriez embarrassé.
— Possible, messieurs; mais d'autres s'en chargent; et je ne sais pas ce qu'on peut leur répondre.
— Pour mieux dire, vous ne savez pas ce qu'on leur répond; mais ce qui peut vous consoler, c'est qu'ils l'ignorent aussi. On leur a conté cela comme
à VOUS , et ils Tont cru comme vous. Les hommes avalent bien des choses, monsieur, pourvu qu'elles soient accommodées au^ras ! Quant à moi , qui n'ai pas toujours fait maigre le vendredi, je vous assure que Dieu s'explique et commande par la bouche de l'Eglise, et que la raison qui obéit raisonne mieux que la raison qui raisonne.
— Eh bien! je serais curieux d'apprendre comment cela se fait.
— C'est très-simple. Je suppose que vous avez deux commis dans votre magasin, tous deux robustes, assez intelligents, mais sans aucune expérience, ne sachant rien des difficultés de la vie, et ne songeant pas à s'établir; deux écervelés qui pensent que les alouettes leur tomberont toutes rôties dans la bouche.
— Monsieur, vous les connaissez bien ; ils sont tous comme cela.
— Et nous aussi , mon cher monsieur. Nous venons au monde avec une pente pour la religion du Dieu des bonnes gens. Mais vous qui savez de quoi il retourne, homme expérimenté, bon patron, vous voulez le bien de ces enfants; vous les exhortez à travailler, vous l'exigez même, et s'ils ne vous obéissent pas...
— A la porte I
— Malgré le Dieu des bonnes gens. Vous exigez qu'ils fassent leur besogne, vous l'exigez pour vous et pour eux, et s'ils s'y refusent, vous les renvoyez... C'est ce que l'on appelle l'excommunication.
ÉTUDE DE BOURGEOIS. 'ii9
— Voilà une chose particulière! Je n'y avais pas songé.
— On ne songe pas à tout. Vos jeunes gens donc , craignant d'être chassés, travaillent, font leur devoir. Peut-être qu'ils s'ennuient un peu : vous n'y prenez pas garde. Ils sont au monde pour travailler ; leur travail profite aux autres et à eux-mêmes. Passant leur temps à s'amuser, ils ne tarderaient pas à être beaucoup plus malheureux , et ils le seraient pour toujours. Ennuyés ou non , ce sont d'honnêtes garçons , de bons commis : tout annonce qu'ils réussiront; vous êtes content d'eux, vous vous promettez de les avancer, et par la suite de les aider de votre amitié, de vos conseils, au besoin de votre bourse : mais voici une autre affaire.
Un jour, ils vous déclarent qu'ils ne sont pas satisfaits de la nourriture que vous leur donnez , ni du repos que vous leur permettez...
— Parfait! Je les reconnais, les cancres! Moi, monsieur, qui ai fait mon apprentissage au pain sec, j'entends des goinfres déjeunes gens protester contre le bouilli et les légumes...
— Ils disent que c'est contraire à leur tempérament : ils voudraient que les repas fussent plus longs, la table plus chargée. Ils demandent du rôti , de la volaille , du vin de Bordeaux , du dessert , du café..,
— Et le pousse-café ! Oui , monsieur, vous croyez que je ris : ils voudraient le pousse-café! Vous verrez qu'ils en viendront aux liqueurs fines.
— Et après qu'ils auront mangé tout cela, ils ré-
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clament encore un quart d'heure pour chanter le Dieu (les bonnes gens. A ces demandes, que répondez-vous?
— Je les envoie crever de faim dans la rue , monsieur, aussi vrai que je. me nomme Oscar Plumeret ; et je forme une coalition avec tous les patentés de ma partie , pour que jamais aucun de nous ne reçoive chez lui un seul de ces grugeurs !
— Ce serait les damner autant qu'un homme le peut faire, et vous ne puniriez pas si rigoureusement un péché de jeunesse. Vous leur feriez voir que la bombance nuirait à leur travail, et même à leur santé; vous leur ordonneriez de se contenter du bœuf et des légumes, et vous finiriez par leur déclarer que c'est à cette condition que l'on reste chez vous.
— Voilà où j'appuierais.
— Le plaisir est plus persuasif que la raison; ni l'un ni l'autre ne se rend à vos arguments ; mais l'un obéit, l'autre résiste. Le premier laisse accumuler entre vos mains le prix de ses services ; le second le retire et le dépense en festins dans les moments de vacance que vous lui accordez ou qu'il peut vous dérober. Le premier s'en est rapporté à votre jugement ; il s'est dit : Le patron est plus sage que moi ; il a ses motifs pour ne pas vouloir que je m'amuse. Et la-dessus , il a parfaitement abdiqué sa volonté. Le second a raisonné. Il s'est dit : La jeunesse n'a qu'un temps et la vie est incertaine; rien ne m'assure que je vieillirai : il faut que je m'amuse per.-
(lant que je suis en vie et pendant que je suis jeune. Pourquoi le patron veut-il m' empêcher de me régaler et de me réjouir? Quel mal lui fais-je en mangeant de bonnes viandes et en buvant de bon vin ?. . . Maintenant, monsieur Pluminet...
— Plumeret , Oscar Plu-me-rdt.
— Maintenant, monsieur Plumeret, vous voyez d*ici la fin de Thistoire. Le garçon qui n'a pas raisonné vous succédera et épousera mademoiselle votre fille. L'autre, sur les fredaines duquel vous aurez longtemps fermé les yeux , finira , de raisonnements en raisonnements, par crocheter votre caisse pour y trouver de quoi fournir à ses repas , et vous serez obligé de le mettre à la porte et peut-être de le livrer à la police. Lequel des deux aura été le plus raisonnable? Il me semble que c'est celui qui aura le moins raisonné.
Nous eûmes encore le plaisir de voir la dialectique de M. Plumeret eii défaut. Mais on peut dire du quartier Saint-Denis ce que Ton disait de l'Afrique au temps des Romains : Nvtrix causidicorum. C'est une pépinière d'ergoteurs, et il s'y forme des avocats sur lesquels l'incrédulité pourra compter longtemps. Ils ont des ressources d'argumentation pour désarçonner tous les Pères de l'Église.
— Je comprends parfaitement la supposition que vous faites, nous dit Oscar, après s'être gratté le front. Cependant je ne vois pas quel rapport cçla peut avoir avec le gras ou le maigre , et j'ai toujours dans l'idée que Dieu ne saurait vouloir empêcher
un homme qui a des moyens de faire gras le vendredi.
A mon tour, je fus démonté. M. Plumeret reprit triomphalement sa place dans la voiture qui venait de nous rejoindre , et Etienne me dit en riant :
— Voilà pour t* apprendre à parler en paraboles.
VUE GÉNÉRALE DE L'uÉRÉSIB.
Nous eûmes avec M. Plumeret plusieurs autres entretiens sur différents sujets de théologie et d'histoire. Je les passe; ce n*est point modestie , car nous n'y fûmes pas heureux. Etienne essaya inutilement , comme moi, du genre familier, de Tapologue et de la parabole. M. Plumeret avait toujours un Je ne sais pas y un Je ne vois pas , ou tout simplement un silence qui nous laissait sur le carreau ; et il nous échappa , à la fin du voyage , aussi dévot au Dieu des bonnes gens que nous Favions trouvé dès le début. Cependant il confirma pour nous une remarque que tous les catholiques ont pu faire : c'est la facilité avec laquelle les plus forts et les plus subtils arguments des hérétiques viennent aux lèvres des pauvres hères à,qui Ton essaye de faire goûter la vérité.
Ce Plumeret n'avait ni lecture ni mémoire , il ne connaissait pas même de nom les systèmes divers qui ont été depuis dix-huit siècles opposés à la croyance orthodoxe ; mais il les inventa presque tous durant les deux journées que nous passâmes avec lui. Il fut successivement païen, ébionite, manichéen, arien, carpocratien, marcionite, montaniste, luthérien, cathariri, musulman, janséniste, éclectique , etc. Cette épreîive , renouvelée cent fois , rabaisse beaucoup à mes yeux le génie et la gloire des hérésiarques. Il ne faut pas grand esprit pour faire ce qu ils ont fait! Nier une vérité, c'est délier aussitôt dans le cœur de l'homme une passion correspondante qui suffit pour mettre le reste en rumeur et pour édifier soudain une hérésie complète qui niera vigoureusement toutes les vérités et donnera la main fraternellement à toutes les erreurs.
Entrez dans le premier cabaret venu , interrogez sur les vérités de la foi le plus grossier des portefaix qui le fréquentent , mettez à côté de cet homme un scribe un peu adroit qui écrive ses réponses : voilà un hérésiarque. S'il plaît à Dieu irrité que cet ivrogne et ce scribe trouvent et s'attachent un soudard de quelque talent , vous avez sous la main Luther et Mahomet.
Si l'on voulait bien réfléchir à cela, il suffirait, sachant ce que la foi chrétienne ordonne et combien elle a été combattue, de la voir encore debout après dix-huit siècles , pour reconnaître en elle , sans autre examen, la vérité divine, divinement maintenue.
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- Mais ce n'est pas Fargument quMl faut proposer à M. Plumeret ni aux rédacteurs de son journal. Ils diraient : Je ne vois pas que la religion dont vous parlez existe. Je crois qu'elle est morte. L'esprit humain, qu'elle a longtemps opprimé, s'est enfin redressé contre elle. Nous l'avons vaincue à jamais. Je l'ai entendu de la bouche de M. Plunaeret :
— Monsieur, ne parlez pas de ces choses-là. Nous sommes majeurs, nous n'en voulons plus.
— Ah! vous n'en voulez plus !