‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 3 sur 72 · SYLVESTRE ET L'ABBB , DEVISANT, PASSENT SOUS LES TILLEULS · texte numérisé non relu

SYLVESTRE ET L'ABBB , DEVISANT, PASSENT SOUS LES TILLEULS

Le surlendemain, vers le soir. Sylvestre, promenant ses rt^veries sous les beaux arbres qui environnent la ville , aperçut de loin l'iibbé qui causait

avec un homme entre deux âges. L'abbé lui fit signe d'approcher, et, le présentant à son compagnon :

— Voilà , dit-il, le gendre que je vous propose. Causez de bon cœur ; vous êtes faits pour vous aimer.

Il parut que la chose ne serait pas difficile. On convint bientôt que la jeune fille serait avertie le soir même, et Sylvestre introduit dans la maison deux ou trois jours après, lorsque Marianne aurait eu le temps de se consulter un peu devant le bon Dieu. Pour Sylvestre, il était maître de sa personne, on le connaissait autant qu'on le pouvait connaître, et il avait fait toutes ses réflexions.

— J'admire, dit-il pourtant, lorsqu'il fut seul avec l'abbé, comment une affaire de celte importance peut si vite s'engager et se conclure.

— Bah! reprit l'abbé, depuis longtemps vous méditez là-dessus. Quant à cet honnête homme que vous venez de voir, puisqu'il y a vingt ans que sa fille est née, voilà bien vingt ans qu'il songe ^ marier sa fille. Il a tout pesé, le caractère, les goûts, les aptitudes, la vocation enfin. Je ne vous parle point des prières qu'il a faites. Pour comprendre les sollicitudes d'un père, il faut que vous passiez par là. Nous sommes ici bien loin des plaisanteries de littérature sur l'acharnement des familles qui ont une fille à marier ! On a déjà refusé plusieurs partis, quelques-uns plus brillants que vous. Le jour où je vous ai proposé, on achevait une neuvaine à saint Joseph, pour qu'il envoyât l'homme que Ton désirait.

— |;t je suis cet homme ? dit Sylvestre en souriant.

— On Tespère, reprit Vabbé, et je le crois. Mais, avant de prononcer, comptez que ces gens simples et droits sauront vous étudier à fond. Ils continueront de prier, ils répandront d'abondantes aumônes; rien au monde ne leur ferait affronter l'étemel regret d'avoir, faute de soin, compromis le bonheur de leur enfant.

— J'en suis d'accord, poursuivit Sylvestre, et néanmoins je me marie à l'aveugle.

— Tout le monde en est là plus ou moins, continua l'abbé ; mais vous ne vous mariez pas à l'étourdie. Comme les sages parents de Marianne, vous avez pris Dieu pour guide. La sagesse maintenant est de se laisser mener.

Devisant ainsi, ils arrivèrent, nuit tombante, dans une rue déserte, tout embaumée d'une odeur de tilleuls en fleur.

— Le charmant parfum ! s'écria Sylvestre, respirant à pleine poitrine ; que ces tilleuls sont bons de fleurir ainsi parmi les cheminées et les murailles !

— Image, dit l'abbé, d'une bonne âme au milieu des soucis et des injures de la vie. Quoi que l'on fasse autour d'elle et contre elle, elle exhale fidèlement son parfum, elle donne fidèlement sa fraîcheur et son ombre. Une épouse selon Dieu est au foyer comtae ces tilleuls dans leur enclos. Elle en fait l'ornement, la douceur ; elle y fleurit sans s'inquiéter de ce qui $6 passe au dehors, et l'on en sent quelque

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chose encore au delà du seuil qu'elle ne franchira jamais.

— Comment ne vous êtes-vous pas marié, mon cher abbé ? dit Sylvestre.

— Hélas! répondit l'abbé, vous allez^ peut-être me trouver présomptueux, mais je me proposais de devenir un bon prêtre. ^

Ils côtoyaient un mur au-dessus duquel les tilleuls penchaient leurs têtes murmurantes. Sylvestre leva les yeux ; il vit du même coup la maison dont ce mur fermait \e jardin ; maison proprette et close, qui ne pouvî^it contenir qu'une seule famille, et qui semblait bâtie topt exprès pour le silence et l'humilité.

— Que je serais étonné, dit-il, si cette petite porte s'ouvrait pour laisser sortir une passion 1

Assurément, remarqua l'abbé, il n'y a point de passion ici, et j'espère que vous n'y en porterez point. C'est là que denieure votre future. Jfe parierais qu'en ce moment il est question de vous sous les tilleuls.

— Maison modeste et pure, pensa Sylvestre, sois bénie I et fasse Dieu qu'en eifet nul malheur, nulle inquiétude ne franchissent avec moi ton paisible seuil 1

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