‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 4 sur 72 · L£S IDEES DE MARIANNE · texte numérisé non relu

L£S IDEES DE MARIANNE

L'abbé ne s'était pas trompé. Sylvestre faisait le sujet de la conversation sous les tilleuls.

— En vous priant de décider dans T incertitude où Dieu me laissait sur le choix d*un état, je prévoyais, disait Marianne, que je serais mariée, et je n'ignorais pas que vous vous en occupiez. Je suis persuadée que vous avez bien choisi, bon père. Je ne puis imaginer que rien m'empêche d'accepter un liomme qui vous plaît; mais ce qui est triste, c'est de penser qu'il faudra partir d'ici et ne plus vous voir tous les jours. Pauvre maman, vous serez seule !

— C'est l'ordre de Dieu, ma fille, dit la mère. Tu sais qu'il est toujours facile et doux de faire la volonté de Dieu.

— Oui, mais vous pleurez, continua Marianne, essuyant elle-même ses yeux, très-grands et trèscandides.

— Nous te verrons heureuse et nous serons heureux, dit à son tour le père, qui n'aurait pas mieux demandé que de pleurer aussi. Mais, ajouta-t-il après

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un moment de silence et pour rompre F attendrissement, tu ne me demandes pas seulement quel air il a?

Marianne garda le silence.

On fit le portrait de Sylvestre, en ayant soin de ne le pas flatter. Marianne ne se permit aucune question ni aucune observation. Il était nuit close, et l'abbé Théodore venait d'arriver avec un vieil ami de la famille. On commença le boston.

, La partie n'offrit rien de remarquable, sinon que Marianne, renommée pour la prudence et la maturité de son jeu, perdit plusieurs coups imperdables. Elle fit une fois la folie de demander huit piques, lorsqu'elle avait sept cœurs dans les mains, et pas un pique ! L'abbé comprit qu'on avait parlé; l'autre . ami ne se sentit pas éloigné de supposer qu'il pourrait bien y avoir quelque chose.

En vérité, l'esprit de la pauvre Marianne était loin du boston.

— Je vais donc me marier, se dit-elle, lorsqu'elle se vit seule. Voilà mon sort fixé ; je ne serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite! Sylvestre 1 J'aime assez ce nom. Il faut que je prie saint Sylvestre. Mon père ne peut avoir choisi qu'un homme bon et qui aime Dieu.

Lorsqu'elle pens^ que cet homme qui devait Té- PQUser se présenterait bientôt, elle eut un frisson d'inquiétude où entraient aussi des sentiments qu'elle aurait eu peine à définir. Il y avait là-dedans elle ne savait quoi qui blessait un instinct qu'elle ne se connaissait pas. On l'eût étonnée en lui disant que I. î

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Finstinctqui souffrait ainsi n'était autre que la fierté. Elle ne se trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais elle n'avait jamais été amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation présente delà société apporte aux privilèges de l'âme, et, par un autre instinct plus parfait dans son cœur et mieux connu, elle se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la condition nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir, et ne lui laisse que tout juste celui de refuser.

Une image de la sainte Vierge, seul ornement de sa modeste chambre, avec deux petits cadres qui représentaient saint Louis de Gonzague et saint Stanislas, attira ses regards. Elle s'agenouilla devant la mère de douleurs, devant la mère de toute bonne espérance, et la supplia de lui obtenir toutes les grâces dont elle aurait besoin dans la nouvelle vie qui s'ouvrait devant elle.

Et calmée et fortifiée, elle s'endormit du sommeil des cœurs purs.

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