‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 34 sur 72 · I.E<; ROMANCES H ULRIC PINSON · texte numérisé non relu

I.E<; ROMANCES H ULRIC PINSON

Âli! madame, dit Etienne, avec quel plaisir je vous ai entendue !

J*avais un ami nommé Ulric Pinson , sous-chef de bureau et poëte. Il faisait des romances dont un autre pinson, nommé Douillet, composait la musique, et qu*un troisième pinson , nommé Canard, saupoudrait d'une lithographie. Ces trois pupilles des Muses vendaient le tout à un marchand qui donnait à chacun d'eux trente-trois francs trente-trois centimes, et qui lançait l'œuvre dans le monde. C'était toujours le même prix, et toujours la même chose : un monologue qui traitait de l'éternité de l'amour. Douillet y incrustait des bémols. Canard l'illustrait d'une figure de femme qui avait la bouche moins grande que les yeux et des cheveux pendants en oreille de chien. Aucun ne sortait jamais de là;

Pinson surtout s*y tenait, malgré quelques réclamations des autres. — « Pinson, disait le pauvre Douillet, tu es ennuyeux ; tu me fais toujours du Lamartine; ça ne varie pas l'inspiration. Donne-moi donc du Musset! » — « Moi; disait Canard, je voudrais un peu de drame ! » Pinson était de bronze et persévérait dans les sentiments doux. Il taillait sa plume, se coulait dans ses garde- manches en percaline noire , prenait le papier du Gouvernement et écrivait en anglaise quelque chose sur Téternel amour. Il y avait toujours un ange, un cœur et un pleur. Que ce malheureux nous a fait rire! C'était Thomme du monde le plus rangé. Il se vantait de n'avoir jamais oublié son parapluie, et il n'aimait pas une couturière nommée Hortensia , qu'il a épousée. Son mariage lui a inspiré trois romances : une sur la première entrevue , une sur le oui fatal , la troisième sur la mort de son premier enfant, qui n'est pas né. Dans chacune de ces romances, il y a un amour étemel, un ange , un cœur et un pleur : et toutes trois, s'il vous plaît, ont fait fureur.

Or, madame, un soir, dans un très-beau salon, voilà une très-belle comtesse , grande, bonne, parée, illustre, que vous dirai-je? un cygne à plumes de paon , un air de reine , une voix de poëte , et, pour compléter l'éloge, un esprit de femme; voilà cette filleule des fées qui se met au piano et qui nous chante une poésie de Pinson. Oui, madame, paroles de Pinson, musique de Douillet, lithographie de Canard ! Je vous assure que tout le charme de sa

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voix, toute la splendeur de sa beauté» ne parve*uaient pas à en faire quelque chose do supportable; et réclat incontesté de sa vertu n'en faisait riea d*ia* nocent.

Sans doute y s'il n*y avait eu 14, pour écouter, que des hommes et des mères de famille, la pinsonnerte serait restée ce que son auteur Tavait feite, une pure bêtise. Mais le salon était plein de grandes petites ûUes, dont deux ou trois regardaient en dessous.

Pinson, prenant la parole et révélant son cœur en pareille compagnie I Pinson, l'épouii: d'Hortensia, interprété par une comtesse!... Je ne pouvais digérer la scène. Pinson se transfigurait. J'avoue que per*> sonne ne paraissait choqué. L'ange, le cœur, le pleur, passaient comme un verre d'orgeat; cela semblait tout simple, et l'on n'y prenait pas plus garde qu'à un sujet de pendule. — Par parenthèse, la pendule représentait madanie de la Vallière aux pieds de la croix, et Louis XIV aux pieds de madame de la Vallière. Sujet monarchique et religieux.

La romance finie, grands compliments de tous côtés. Charmant! adorable! divin! et autres extases pinsonniques. C'est bien leste de se moquer de Pin» son; c'est rire au nez de beaucoup d'honnôtes gensl

J'avais désiré d'entendre chanter la comtesse, et je crus que je lui devais aussi quelque fadeur. J'avançai, le courage me manqua. Il me sembla que Pinson était là, que c'était lui qui allait recevoir mes hommages. Quelle revanche de ses chants exécutés par moi, quand nous étions du même bureau I Je

refilai bouche close, non sans un peu d'embar** ras. La comtesse voulut s'en amuser. «^ Eh bien, me dit^elle, J'ai chanté, vous m*en avez priée; voyons votre compliment. — Hélas! madame, vous avez été parfaitement bonne de chanter, vous aveg chanté parfaitement, et je vous serai parfaitement obligé si vous me dispensez d'en dire davantage. — C'est parafait, dit-elle, continues. — Que m'ordonnes-vous» madame? J'ai une opinion sur les romances»,. ^««^Yous n'aimez point les romances? — Je l'avoua en trem*blant, madame.-^ Pas même celle que je chante ?n^ Celles-là, madame, moins que les autres, je la dis hardiment.*-' C'est comme moi ; mais il faut voir vos raison^. Vous ne me diriez point que je chuite mal; c'est ce que j'ai chanté qui vous déplaît. Qu'est^^e quo j'ai donc chanté? Allons, ne craignez pas da me rendre un service. — Eh biwi, madame, vous ave^ chanté ce que pour rien au monde vous ne vout driez dire.

Elle réfléchit un instant, me tendit la main , et ra* prit : — Je vous écoute.

— Véritablement, madame, continuai-je , c'est un aervice que j'ose essayer de vous rendre. Comment se peut-il que votre mémoire retienne et que votro voix répète ces platitudes? Que trouvez-vous donc là dedans? -*^ Rien du tout? Des sons. «-* Mais ils ont un sens. Premièi^ement, vous faites tort au bon goût, auK beaux vers, quand vous daignez redire ces rimes fades, dignées par une main vouée à la tenue des livres. Ah I si vous connaissiez Pinson ! — Quel Pin*:'

son? — L'auteur de tout cela. Un employé, une ombre jaune qui va et revient de son bureau à sa chambre, un parapluie sous le bras. Rien dans la tète, rien dans le cœur, rien sur le visage. En même temps que son parapluie, il porte un dictionnaire des rimes, d*où il tire des poésies qu'on lui paye trente-trois francs, et que les belles dames vont chanter en belle parure, pour charmer le beau monde et faire mourir de chagrin les vrais poètes. Ce soir, madame, quand vous serez seule, récitezvous à haute voix la romance de Pinson , en pesant un peu les mots. Votre prière n*y perdra rien. Pinson parle de ciel et d'amour : vous verrez s'il a jamais jeté un regard vers le. ciel , jamais senti battre son cœur. Mais les mots y sont; ils forment un scabreux mélange sur lequel je crois au moins téméraire d'attacher l'attention des enfants sérieuses qui sont ici. Dans quelques années, lorsque votre fille aura quinze ans, vous plairait-il qu'on vînt lui dire ou lui chanter qu'il faut aimer, que l'amour est le bonheur, qu'il y a des messieurs et des mademoiselles sur la terre qui s'appellent entre eux des anges, qui se disent que l'amour est étemel? Et quand c'est vous qui donnez un charme à ces sottises, vous si pieuse et si honorée , qui voulez-vous qui les blâme?

— Vous avez raison , me répondit la comtesse. Je savais bien que ces romances me plaisaient peu, mais je ne cherchais point à m'en rendre compte. J'ai toujours entendu chanter cela ; je l'ai chanté comme les autres. Je ne crois pas qu'il en résulte grand dom-

mage. Toutefois il est vrai que c'est absurde. Faute d'y songer, nous autres chrétiens, nous devenons païens dans ce monde païen. En vérité, je ne souhaite pas du tout que ma fille fasse valoir les rêveries de M. Pinson. Et de quel droit chanterais-je ce que je ne voudrais pas que ma fille chantât? Adieu, monsieur Pinson; nous ne voguerons plus dans votre nacelle... Mais qu'est-ce que je lui ferai chanter, à ma fille; car il faut qu'elle chante? — J'ose vous demander si vous y voyez une grande nécessité ? — Trèsgrande. Toutes ces petites filles chantent; elles ont de petits succès. Que se passerait-il dans le cœur d'une enfant qu'on priverait de ces légères louanges? Il s'y ferait de terribles émeutes! Et savez-vous ce que l'oik dirait charitablement? Que je suis jalouse de ma fille. On aurait l'art de lui faire entendre cela. — Pour moi, madame, plutôt que d'apprendre Pinson par cœur, je chanterais la Marseillaise. Mais une jeune fille peut chanter des cantiques. — Dans le monde! Y pensez-vous? — Ah! le monde! Cependant, madame, pourquoi pas des cantiques? Racine, Corneille, Jean-Baptiste Rousseau, en ont écrit d'admirables. Vous y pourriez adapter quelques vieux airs des maîtres, ou les faire noter par un musicien intelligent; et je me persuade qu'ils passeraient tout aussi bien que les langueurs de mon camarade Pinson. Ce serait une victoire pour le bon goût et pour les bonnes mœurs, madame la comtesse, si vous mettiez à la mode ces chants graves et purs. Vous pourriez d'abord ne pas vous borner aux cantiques,

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et même ne les aborder que de temps en temps. Vont trouveriez dans les poètes de jolies et innocentes choses à faire chanter par ces voïtl ingénues. Voye< ce qu'on y gagnerait: de belles pensées, un beau français, harmonieux, élégant, facile à pnmoncer, et point de mauvais souvenirs; ou du moins aussi peu de mauvais souvenirs que possible...

Etienne se tut.

~ Et puis? dit Thérèse.

— Et puis» noadame, cette belle comtesse me pro* mit d*y songer... Et c'en est là! Je suis réduit à imaginer la joie qu'éprouveraient quelques rares amis des beauK vers, qui fréquentent les^ salons, si, un soir, voyant au piano une jeune femme, ils en*tendaient :

L'oifeau irigilaai dous réveille , Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit.

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