PAULIN
) N poiit-levis, des rues étroites, une place plantée d'arbres rabougris et poudreux. Nous ne fûmes pas charmés de cette physionomie de Phalsbourg. — Que je m'ennuierais là dedans! s'écria Vun de mes compagnons. — 0 liberté! dit un autre, ô égalité! ô fraternité! ici le roi de la création n'a point la clef des champs au clair de lune; voilà une ville qui est une prison pour ses citoyens et un arsenal
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contre nos frères qui demeurent de Fautre côté de Feau...
Sur la place, attendant la diligence, quelques jeunes filles, de petite condition, entouraient une compagne qui allait partir : belle personne de vingt ans, moitié triste, moitié gaie. Toutes Fembrassaient avec la plus expansive tendresse. Lorsqu'elle monta dans la voiture, un cri unanime s'éleva : 4c Adieu, Pauline! adieu, Pauline 1 » Cependant une seule versa des larmes. Je fus étonné que les autres n'en fissent pas autant. C'est si facile de pleurer quand le monde vous regarde l
Celle qui pleura était la moins jolie et la moins ornée. Elle se tenait humblement derrière les autres, parlant bas, évitant les regards. Elle portait au cou une' petite croix d'ébène ; lorsqu'elle prit son mouchoir pour s'essuyer les. yeux, elle sortit en même temps de sa poche un humble chapelet de bois et de fer. Il me parut que c'était la seule qui regrettât vraiment Pauline, et la seule* aussi qui en fût regrettée. Pauline nomma toutes les autres par leur nom seulement, a Adieu, Rose; adieu, Lisbeth; adieu, Jeanne. » A celle-ci, elle dit : « Adieu, ma Véronique ! » Cette amitié entre la belle et la laide me fit plaisir pour toutes deux.
La voiture partit. Je jetai un regard sur les amies de Pauline. Véronique s'éloigna seule; les autres restèrent en groupe serré, babillant d'ensemble. Ce fut vers Véronique que Pauline tourna les yeux, et alors dans ces beaux yeux parurent des larmes.
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t; Elle était vraiment belle; de beaux yeux intelligents, une belle et honnête santé, point d'embarras, ^mais point d'allures hardies. Hélas, aimable fille, . où vas-tu? J'aurais voulu être femlne ou vieillard. Je lui aurais demandé pourquoi aucun parent ne f. l'avait accompagnée à la voiture; si elle était orphe- , line; et quelle raison lui faisait quitter Phalsbourg; . et ce qu'était Véronique. J'aurais surtout voulu lui dire : « Ma fille, prends garde! sois fidèle à prier la f. vierge Marie ! »
j Cela serre le cœur de voir une pauvre fille, à cet âge , faire ainsi toute seule son premier pas dans la j vie. Mon Dieu! assistez la faiblesse, l'ignorance et , l'illusion qui vont pénétrer sans défiance au milieu I d'un monde sans pitié. Le péril est déjà si grand pour celles que la sagesse et l' affection protègent! La vie est déjà si laborieuse pour celles qui échappent au péril! Tant d'amertumes vont succéder à ces premiers enchantements! Et il ne faut qu'un instant, qu'un mensonge , pour amener le danger, pour accroître démesurément les travaux et les tristesses , pour dissiper à jamais tous les rêves heureux , pour perdre une vie entière I
J'ai lu des livres où l'on traite de barbares, avec une indignation non feinte, ceux qui dégradent un monument, ceux qui mutilent on seulement voilent une œuvre d'art : et les gens qui font ces livres n'ont pas honte d'en écrire d'autres où ils enseignent à dégrader les âmes. Ils remplissent le monde des cris que leur arrache un pot cassé , une gar-
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gouille abattue, un clocheton mal refait ; mais ces amis du beau, ces conservateurs de l'intégrité des choses, trouvent que ce n'est rien de souiller une âme et de détruire une vertu. Que dis-jeî Non, ils ne trouvent pas que ce ne soit rien : ils estiment au contraire que c'est beau, et, quand ils l'ont fait, ils s'en glorifient.
DE l'état MILITAIBE
A quelque distance de Phalsbourg, nous prtmes sur la route un jeune officier, grand garçon bien fait, d'une physionomie avenante et sérieuse. La conversation s'établit entre nous, et, grâce à une montée que nous fîmes à pied, nous vîmes que nous aurions de quoi causer, étant sur beaucoup de points du même avis. Il détestait son métier et désirait le quitter, prétendant qu'il se sentait envahir par la fainéantise et le dégoût.
— Je suis, me dit-il, d'une famille militaire. Mon grand-père, en son temps un brave soldat, n'a pas voulu, par un reste d'ancienne fierté, que je fusse avocat, médecin ou marchand. Il n'avait point de terre à me laisser, il désirait que je devinsse un
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sujet utile , et il m'a mis le harnois sur le dos , croyant encore, d'après ses vieilles idées, que c'était une aptitude à d'autres fonctions. Nous n'en sommes plus là, l'esprit bourgeois y a pourvu! Autrefois un fils de famille, ayant quelque fortune, entrait sous-lieutenant. Il faisait tous les ans un service de quatre mois , suffisant pour apprendre ce premier métier de garnison, de caserne, d'exercices, de manœuvres. Libre ensuite , rien ne l'empêchait de s'instruire, de lire, de voyager pour comparer les diverses armées et voir comment les choses se font chez le voisin. Il avait ainsi le temps d'acquérir les connaissances spéciales et celles qui sont nécessaires à leur perfection. S'il ne le faisait pas, c'était sa faute. Au moins, il le pouvait. Il devenait officier supérieur assez tôt, s'habituait à gouverner les hommes et se rendait propre à toutes sortes d'emplois importants.^ Il acquérait dans le commandement une expérience précoce et précieuse. Homme fait avec toute la force et l'ardeur de la jeunesse! La responsabilité avait développé ses facultés. Il n'était pas ébloui, empêtré, à la fois téméraire et craintif.
Aujourd'hui, que fait un jeune homme au service?
Durant de longues années, il languit dans les grades inférieurs. Il passe tout son temps loin de sa famille, privé delà société des gens instruits. 11 dévore sa vigueur, uniquement occupé à faire tourner trois ou quatre douzaines de soldats. Ses loisirs
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se consument au café, sur la place publique, presque toujours dans la mauvaise compagnie. Se livrer à rétude n*est pas chose aisée. Il faudrait beaucoup de courage pour braver les quolibets des camarades; beaucoup de fermeté — plus que n'en donne réducation commune — pour résister à la séduction des plaisirs. Cela semble simple, de dire : « Je m'ennuie, je me perds ; je vais prendre un livre et travailler. » Une tyrannie subtile et constante fait avorter ces beaux projets. Et puis, à quoi bon? Le but manque à ceux que Fattrait seul de la science n'attire pas. Étudier ne leur servira de rien; l'avancement n'en sera pas plus rapide. On s'habitue à ne rien faire ou à mal faire ; on est usé ou incapable lorsque enfin on se trouve en passe d'agir.
Ainsi parlait le jeune officier, avec une vive amertume.
— Mais, lui dis-je, vos sous-lieutenants d'autrefois menaient-ils donc une vie si régulière? Vous vous plaignez trop de tout ce qui a toujours existé.
— Autrefois , me répondit-il , on n'avait pas réalisé la perfection, et on ne s'en vantait point : modestie déjà consolante. Autrefois, comme à présent, les hommes étaient des hommes ; il y avait des abus^ et les jeunes gens faisaient des sottises. Je dis que, malgré.les abus, l'institution était sage. Si l'on faisait des sottises, on aurait pu les éviter, on pouvait les réparer. On n'était pas enterré, la pipe à la bouche, durant des siècles, à Phalsbourg. Ce qui prend maintenant la belle moitié de la vie
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prenait alors seulement quelques mois. Des occupations sérieuses effaçaient bientôt ces habitudes, et Ton devenait un homme. On fait de nous actuellement des machines.
Et que deviendront ces machines-là, dans les temps qui s'approchent? L'armée est un élément d'ordre, d'autorité, de conservation, le seul* peutêtre qui nous reste. Je le sais, et c'est pourquoi je ne me déciderai pas à briser mon épée. Je n'ôterai pas de ma main une pierre au dernier rempart de la civilisation. Mais combien de temps durera cette garantie? J'ai peur de ces officiers qui n'ont plus que leur état, qui n'obéissent plus qu'à leur discipline , qui ne connaissent pas le monde ou qui n'en sont pas, et qui se trouveront dans la tentation , peutêtre dans la nécessité de nous choisir des maîtres. Si l'armée obéit servilement à la légalité que créent tour à tour les gouvernements, elle se dissoudra et nous laissera sans défense contre les ennemis du dedans et du dehors. Si elle s'affranchit de ce joug, alors elle a le plein pouvoir, et elle fait et défait l'empire, comme au temps de la décadence romaine. Quel remède y voyez-vous?
— Nul autre, répondis-je, que la conscience chrétienne, qui manquait aux prétoriens. Il y aura toujours des chrétiens dans l'armée. Ces chrétiens, secourus et éclairés par leur foi, protégeront et relèveront la force religieuse; et la force religieuse pénétrera la force matérielle de cette modération et de ce bon sens qui la préservent de dégénérer en
tyrannie. Si cette espérance est déçue, il n'y a plus rien.
— J'admets votre pensée. Oui , malgré roubli presque général où nous vivons de ces grandes vérités, elles n*ont pas disparu parmi nous, et je suis témoin qu'elles y renaissent. Nous sommes plusieurs qu'elles soutiennent contre l'oisiveté, et qui ne les abandonnerons pas lorsqu'elles auront besoin de défenseurs.
Mais de là à un sentiment général et profond, il y a loin encore ; et j'ai bien peur que la France n'ait à payer cher le succès funeste avec lequel elle a fait à Tarmée une situation, un rôle, un intérêt à part dans le pays. En voulant la réduire à sanctionner les révolutions, elle lui donne le moyen d*en accomplir çlle-même. Croyez-moi : il serait bon que, parmi nos généraux et nos colonels, il y eût davantage de grands propriétaires fonciers, un peu jeunes et résolus. Or, dans la réalité, c'est ce que la constitution actuelle de l'armée ne permet pas.
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DE LA BDRBAUORATIB.
Ces ^plaintes n'étaient pas nouvelles pour moi. L'état militaire, dont je ne méconnais point les grandeurs , est devenu une servitude qui épouvante les familles et qui décourage la constance des jeunes gens. La religion et le génie de la France y feront des citoyens; mais la bureaucratie n'y voulait que des mercenaires, et c'est à quoi elle a trop travaillé.
Le trait général de notre époque est un génie de rabaissement et de ravalement. En criant que tout appartient au mérite, on s'arrange du mieux que Ton peut pour n'avoir pas de gens de mérite, et tout donner à la ruse et à la patience. Partout le prix suprême appartient au dernier vivant : il le reçoit à condition de ne rien léguer. La nation se recommence sans cesse. Pour avoir une autorité, pour exercer une influence, il faut d'abord la permission du calendrier. Le premier titre que l'homme de génie doit fournir, c'est un acte de naissance. S'il meurt avant l'époque où il pourrait être légalement quelque chose, tant pis pour lui : il y a de vieux employés qui le précèdent sur le tableau d'avancement ! Qu'il sache attendre, qu'il sache s'y prendre ,
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qu'il passe par la filière, il arrivera. Mais, est-il arrivé, défense à lui de rien faire de durable ni de nouveau. 11 ne choisira pas ses instruments, il les prendra sur le tableau d'avancement, où il a été pris lui-même. Il n'innovera pas, il recommencera. Eût-il rendu les plus grands services, il se retirera quand il aura un certain âge, pour faire place à là médiocrité qui attend son tour. Comme il y a un âge pour être, il y en a un où l'on doit n'être plus. Cela commence et cela finit à heure fixe. Napoléon a gagné une bataille à trente ans, Radetsky en a gagné une à quatre-vingts ans; ils n'en avaient le droit ni l'un ni l'autre.
Quand cet homme de génie qu'on a reçu si tard, qu'on a chassé sitôt, meurt enfin, il s'en va tout entier. Il a pu honorer, illustrer, agrandir son pays; il n'a pas pu créer une famille. Son fils ne sera qu'un surnuméraire, ainsi le veut l'égalité. Au nom de l'égalité, il est interdit d'accumuler sur un nom de famille un capital d'illustration dans les services publics. On peut transmettre ses écus, point sa gloire. A l'État seul appartient de faire des hommes ; il les fait administrativement , et ne prend que dans la masse la matière première.
Telles sont les œuvres de la bureaucratie. La bureaucratie est la forme gouvernementale de l'esprit bourgeois, essentiellement routinier et jaloux. Le bourgeois n'a point d'ancêtres, il ne veut point qu'on en puisse avoir. Il est « fils de ses œuvres, » il s'en vante : tout commence à lui ; il exige que rien n'ait
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commencé d* aucune sorte. Il est égoïste, il ne vit que pour lui : il n'entend point que d'autres se proposent de vivre pour leur postérité. Des ancêtres, ça n'existe plus ; une postérité , ça n'existe pas : qu'est-ce que tout ça? Il est vain, formaliste, bavard ; toutes ses sympathies sont pour les avocats ; il a fait l'avocat propre à tout, par privilège. Le palais a des percées sur la justice, sur l'administration, sur les finances, sur la diplomatie, sur la police, même sur la marine; il n'y a que l'armée qu'on ne lui ait pas donné à régir directement : il se contente de la commander du haut de la tribune, comme le trône, au surplus, et comme tout le reste ! L'avocat est l'enfant chéri de l'esprit bourgeois , c'est l'esprit bourgeois lui-raême. Souverain, cet esprit bourgeois a organisé un despotisme qui lui ressemble : il aspire à renfermer l'humanité dans ses cartons, à la tenir tout entière couchée sur ses registres. Si les soubresauts de la nature, qu'on affole ainsi et qui deviendra sauvage, ne brisaient pas quelquefois ce réseau dont l'esprit bourgeois multiplie les mailles avec une persévérance sournoise, on ne pourrait plus rien être, rien faire, rien croire sans la permission de l'État. Lorsqu'on aurait un mal de tête, il faudrait aller le déclarer, sous peine d'amende, à un bureau qui ferait vingt papiers pour donner à un médecin commission de vous guérir; sans compter que le bureau exigerait bientôt, pour ses statistiques, des certificats comme quoi on a ce mal de tête, et une enquête sur les causes d'icelui.
Le chef de bureau, voilà le, tyran moderne; et aucune époque n*en a subi de plus humiliant, ni peut-être de plus corrupteur 1 II répand je ne sais quel souffle malsain, il a je ne sais quels attouchements qui fanent tout, flétrissent tout, énervent tout, produisent partout Tavortement et la torpeur. Tu le renverseras, ami socialisme, toi qu'il a créé dans ses modernes débauches ! tu seras Texcës de charge par où crèvera cette centralisation qui t'a nourri dans ses flancs; tu bouleverseras ses cartons, tu mettras en cataplasme ses écritures;... — et si tu pouvais ne pas commettre d'autre crime, l'humanité t'absoudrait joyeusement.
Par bonheur, le chef de bureau, qui aime tant à niveler et qui chérit le pays plat, n'a pas encore réussi à passer son grattoir sur les montagnes, et ne les a pas même encore toutes tondues. Nous des- ' cendons à grande volée vers Saveme', ayant sous les yeuK le spectacle le plus divers et le plus majestueux. Des arbres , de la verdure , des collines , un soleil couchant dans un ciel d'été. Que cette nature est riche et belle I
Chaque Jour Je la Tois , Et crois toujours la voir pour la première foisl
Maître du ciel, qui nous avez donné ces merveilles, vous pouvez seul nous garder quelque chose de plus beau !
* A présent on a le chemin de fer, et Ton passe souê la mon* tufjne.
EN L'HONNBUH du PROGRÈS. 281
A STRASfiODllO.
Cette bière de Strasbourg, si glorieuse à Paris^
paraît n*étre qu'un goût de petites gens à Strasbourg.
M. le sommelier du Muguet nous en refusa au dîner,
d*un air de grand dédain. Cyprien insista : € Faites
attention, monsieur le sommelier, que nous ne you*
Ions humilier personne. Nous demandons de la bière
de Strasbourg; c'est Fhonneur du pays. » Le somme-»
lier, de plus en plus digne, répéta que nous étions
dans un grand hôtel, où cette poiaon n'entrait bas,
n fallut se rendre à Fétiquette et boire du Tin. —
Peut-être que c'est du vin du Rhin? dis-je à Cyprien.
—Précisément, reprit-iL Le vieux Rhin a coulé dans
le tonneau de notre hôte ; buvons le Rhin allemand I
Nous parcourons la ville. L'air fier-a-^ras de la
statue du général Kléber nous plait peu, Ce digne
Kléber, qui n'était pas un mauvais général, serait
malheureux, pour peu qu'il eût de bon sens, s'il
pouvait voir comment les peintres, les lithographes
et les statuaires l'ont accommodé. Ils font du pitto*
resque avec sa figure, beaucoup plus qu'il n'est
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permis. C*est le capitaine Fracasse et le commandant Matamore, toujours prêt à fendre la lune en petits morceaux. On ne le voit jamais que de trois quarts, il n'a jamais un nœud de cravate qui ne défie les cieux, jamais un talon de botte qui ne fasse plier la terre. Si c'est son vrai portrait qu'on nous donne, combien ce héros devait être désagréable dans la société !
Mais voici qui ne fait plus rire. L'une des inscriptions du piédestal nous apprend que Kléber est enterré là. Le pauvre homme, ses admirateurs l'ont fourré en terre sous son monument, en pleine place publique; que dis-je? sur un marché! On y vend des légumes, et je crois aussi du bétail ! Une douzaine de revendeuses en guenilles stationnent autour de la statue. L'ombre du héros a pour champs Élysées un champ de foire.
Voilà de ces brutalités qui peignent au vif une époque; elles font voir à quel point le christianisme peut quitter les hommes, et ceux-ci retourner à la stupidité païenne.
Sur une autre place s'élève la statue de Gutenberg, inventeur de l'imprimerie; à ce titre, l'un des « bienfaiteurs de l'humanité. » Le sculpteur David (d'Angers), grand penseur suivant ses amis, à mon gré faible artiste, a prétendu donner ici une œuvre humanitaire. Va pour humanitaire; mais ce n'est pas beau! L'honnête Winckelmann, Allemand très-sérieux, raconte que quand il visitait l'Apollon du Belvédère , il prenait insensiblement « une pose
EN l'honneur du PROGRÈS. 289
noble. y> C'est un eifet qui ne se produira jamais sur les visiteurs, même humanitaires, des œuvres de David (d'Angers). Ce Gutenberg est un grand vilain bonhomme enfourré d'une houppelande, une paperasse à la main, la tête chargée d'un bonnet de chambre hideux. On croirait voir le malade imaginaire, contestant quelque article des parties de M. Fleurant. Comme il se tient tors! N'a-t-il pas la colique? Ce petit meuble à hauteur du genou, n'est-ce pas une chaise percée?
Silence et respect ! Tout ceci est allégorique, emblématique, humanitaire. Ce petit meuble est la première presse; ce papier est la première épreuve d'impression sur caractères mobiles : on y lit une parole qui révèle la profonde conception du statuaire : Et la lumière fut! Comprenez bien : cela signifie que maître Gutenberg, qui figure le genre humain, s'est rendu, par sa découverte, au moins régal de Dieu.
290 ENL*HONNRUB DU PROGRK».
IL T A LUVIlàBE ET LDHIÊRE.
Et la lumière futi On Tav^it dit, il y a longtemps, pour expliquer la création de la lumière. Mais quoi? quelle lumière? La lumière physique? cdle que donnent les astres du jour et de la nuit? Voilà grand* chose I Avec cette lumière-là, monsiwr, on n'y voyait pas.
Et la lumière fi^t! On l'a dit encore de l'avènement de Celui qui fut promis dès le premier âge du monde, et qui vint, plein de grâce et de vérité, pour réparer la chute du genre humain. Durant dix-huit siècles, les plus grands esprits, les plus grands cœurs, les innombrables multitudes, ont proclamé avec apiour que Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, est cette vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde , et que la lumière fut, le jour où le Dieu-Homme établit ses Apôtres pour enseigner toutes les nations.
Ce vieil aveuglement de la pensée humaine fait sourire nos humanitaires et nos penseurs. Ils s'offrent vn exemple : — Qu'est-ce que c'est que cette lumière? Nous n'en sommes point éclairés, quanta nous!
EN {.'aONNil^R DU ^RQC^È^/ tM
Cette lumière faisait peut-être des croyants, mais non des voyants. La lumifere, c'est la presse ; et la lumière fut quand Gutenberg eut inventé sa machine.
Je regrette de n'avoir pas sous la main les discours strasbourgeois et autres qui furent prononcés le jour de l'inauguration de la statue de Gutenberg. Je parie qu'aucun orateur n'a négligé de célébrer le progrès de l'intelligence et de la morale depuis cette heureuse invention, grâce à cette précieuse invention; cette invantiop qui..^ cette invention qu«..., cette invention dont.,.
Je m'étonne qu'ils aient fini,
Ds ont débité flegmatiquement ces sornettes, mir^ U cathédrale et la statue de Kléier, sans songer même à se demander comment, avant que la lumière fût^ les hommes pouvaient bâtir de si beUes cathédrales ; et pourquoi, depuis que la lumière est, les hommes décernent encore des apothéoses à des guerriers, à des gagneurs de batailles, à des tueurs d'hommes.
Mais ces objections ne les embarrasseraient guère, la vérité (à Strasbourg) est que Gutenberg inventa l'imprinierie, et que la lumière fui.
i9i RN l'honnevr or prorrès.