‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 47 sur 72 · VI · texte numérisé non relu

VI

GUTENBER6 A-T-IL INVENTÉ l'i MPR I MBRIE?

Voilà, dit Sylvain, ce que je me demande, quand j'interroge ma conscience après avoir reçu dans le monde les éloges qui me sont décernés comme compatriote de rimprimerie. Gutenberg Ta-t-il inventée, cette fameuse machine ? Hélas ! je suis trop certain qu'il ne Ta pas inventée à lui seul, et nos Strasbourgeois, pour être justes, auraient dû planter tout au moins un individu encore sur le piédestal de Gutenberg... J'ose à peine avouer ce que je pense.

— Contez-nous cela, dit Cyprien. Puisque vous avez renoncé à la vie politique, vous pouvez bien confesser la vérité.

— Eh bien, reprit Sylvain, parlons bas. Voici donc une statue que Strasbourg a élevée à Gutenberg pour trois raisons : la première, comme inventeur de l'imprimerie; la seconde, comme l'ayant inventée à Strasbourg; la troisième, comme étant en^t de Strasbourg. Or, premièrement, Gutenberg n*est ni le seul ni même le principal inventeur de l'imprimerie; secondement, l'imprimerie, qui n'a pas été In-

ventée par Gùtenberg, n'a pas été non plus inventée à Strasbourg ; troisièmement, rien ne prouve que Gùtenberg soit né à Strasbourg.

Faisons la lumière.

Gùtenberg, esprit ingénieux, mais surtout opiniâtre, s'était mis en tête de tourner à son profit rindustrie des calligraphes. Rendre service à ses semblables était le moindre de ses soucis ; il dédaignait complètement le point de vue humanitaire, et poursuivait en toute ingénuité une belle spéculation, qui était de produire à bon marché des livres qu'il vendrait à très-haut prix. Un larcin, du genre de ceux que Ton punit aujourd'hui sous le nom de contrefaçon, fut son point de départ et la première pierre de son monument. Depuis longtemps l'impression sur planches gravées était connue , et un nommé Coster, qui travaillait à Harlem, en Hollande, se servait même de caractères mobiles pour imprimer un texte explicatif au bas de ses images ; il imprimait aussi quelques petits livres. Voilà la découverte de l'imprimerie.

Gùtenberg devina ou surprit le secret de l'artisan hollandais, et bâtit là-dessus le projet d'une grande affaire et d'une grande fortune.

n eut l'idée de faire une Bible. Il trouva des associés, des bailleurs de fonds, et travailla longtemps. Le seul résultat décisif qu'il obtint fut la perte des fonds, le découragement des associés, beaucoup de procès, l'abandon de l'entreprise, il n'avait pu sortir des caractères en bois. Ce procédé suffisait bien aux

S9i EN L*H05N£UH DU PROGRÈS.

légendes et aux petits Ktf e« de Coster ; mais, pour un ouvrage aussi eonsidérable que la Bible, les carao tères en bois exigeaient des expériences, des lenteurs, des frais hors de toute proportion avec les bénéfices que l*on espérait.

Ces premiers essais, ces successifs avortements, mirent lieu à Strasbourg, où Y an croit que Gutenberg est né, par la raison que rien ne prouve authentiquement qu'il soit né à Mayence, dont il était citoyen.

Mais, s'il avait peu d'invention, Gutenberg était largement doué de persévérance. Il ne se découragea point. De Strasbourg, où tout était fini, il transporta ses projets et ses types en bois à Mayence. Il y trouva un nouveau bailleur de fonds. Le bon bourgeois Fust s'enthousiasma, comme il arrive parfois aux capitalistes : il vit non pas la lumière, mais la Californie. Fust prêta huit cents florins à Gutenberg, aux conditions les plus bénignes : l"* que les huit cents florins suffiraient ; 2* que le prêt serait garanti par le matériel de l'imprimerie ; 3» un léger intérêt de six pour cent en attendant les bénéfices. Gutenberg promit tout, signa tout, et se remit à l'œuvre. Il fit fabriquer de nouveaux types en bois, produisit douze feuilles d'impression, dépensa quatre mille florins et s'arrêta, n*en pouvant plus lui-même. Depuis longtemps l'excellent Fust était en plein dégoût.

Cela durait depuis quinze ans. A bout de tentatives, Gutenberg comprit enfin qu*il n* arriverait jamais ftveo le moyen si lent et st coûteux de graver

isolément chaque type. Il entrevit, dit-on, la fonte des caractères. Mais ce qu'il avait entrevu, un autre le réalisa.

Dans les ateliers de Gutenberg travaillait un garçon actif et ingénieux, nommé Scliœffer. Ilétaitcalligraphe habile, clericus,et traçait sur le bois les lettres qui devaient ensuite être gravées. On le mit ou il se mit au courant des secrets, et bientôt il fut associé à Tentreprise. Si la fonte des caractères était déjà essayée, Schœffer faciliorem modum fundendi charactereB excogitavit, « Il inventa le mode de fonte qui est « resté depuis lors en pratique, et qui comprend la « gravure des poinçons, la frappe des matrices, îa « fonte des caractères. » Fust, qui pleurait ses florins, renaquit à Tespérance. Il apprécia d'un coup d'œil le génie prompt et heureux du nouvel associé, et, si Ton veut une preuve de la supériorité de Schœffer, la voici : le financier lui donna sa fille.

Cela fait, le beau-père et le gendre ne songèrent plus qu'à se débarrasser de Gutenberg. C'était une vieille expérience devenue inutile, un esprit inquiet, probablement jaloux, un employé dont les appointements grevaient la caisse, enfin un copartageant aux bénéfices maintenant assurés. On le mit dehors. Il s'ensuivit un procès que Gutenberg perdit. Fust et Schœfler restèrent ensemble. Gutenberg s'associa un nouveau bailleur de fonds, monta de son côté un établissement, et, après avoir plaidé, les inventeurs travaillèrent à se faire concurrence. Vous voyez qu'avant d'étre4*éunis dans le fleuron des éditions stéréo-

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types, ces bienfaiteurs de rhumanité ne laissèrent pas de se gourmer convenablement.

Les deux ateliers préparaient une Bible. Jusque-là, dans tous les petits travaux qu'ils avaient faits avant de se séparer, les impressions dirigées spécialement par Schœffer offraient une incontestable supériorité. La Bible de Schœffer parut la première ; elle fut estimée la plus belle. Celle de Gutenberg ne la suivit qu'après deux ans ; Schœffer avait déjà publié son Psautier.

Ainsi, !• Gutenberg n'est pas l'inventeur de l'imprimerie : il n'en eut pas la première idée, il n'y mit pas la dernière main ; il travailla seulement à nettoyer le terrain entre Coster et Schœffer ; â« il est douteux que Gutenberg soit né à Strasbourg; 3» Strasbourg, qui n'est pas sûre d'avoir donné naissance à Gutenberg, qui n'est pas l'inventeur de l'imprimerie, n'a pas vu naître le premier grand ouvrage imprimé. Mais qu'importe ? La lumière fut!

Léon de Laborde établit tout cela savamment et spirituellement.

DES EFFETS DE L'i HP RIME RIE.

Pour mon compte, reprit Cyprien, autant Sylvain a d'incertitude sur Torigine de cette lumière, autant j'en ai sur la lumière elle-même. Plus j*y pense, plus je suis disposé à croire que Fimprimerie a été funeste, non-seulement à la moralité, mais à l'intelligence humaine. Elle a été le véhicule du doute; c'est elle qui a créé l'espèce horrible des demi-^ savants.

Elle a doté l'erreur d'un apostolat facile ; elle n'a rien ajouté à l'apostolat de la vérité, elle l'a plutôt affaibli. Devant les multitudes, l'apôtre de la vérité est irréfutable. Devant ces mêmes multitudes, l'apôtre de l'erreur ne peut pas même être combattu. U sufBt de quelques livres pour corrompre le peuple, mais d'autres livres ne le convertiront jamais. Notre- Seigneur n'a point choisi des écrivains pour répandre sa doctrine. Il a voulu des cœurs simples, droits et croyants. Ils ont été éloquents par leur foi, par leurs pieds nus, par leurs habits déchirés, par leur invincible courage. Qui pouvait leur résister en

S98 EN L^HONNBtlR 0U PHOGRÈS.

face? Et encore aujourd'hui, qui résiste à ceux qui savent les imiter? Le mensonge a ses missionnaires, sans doute; mais il n*en a point de pareils, qui fassent de tels sacrifices ni de tels miracles. L'imprimerie y supplée. Un infernal coquin , un Ulric de Hutten, pour n'en pas nommer d'autres, fait un livre contre Dieu, contre la vérité de Dieu, contre les hommes de Dieu. Il le compose à loisir, avec art, avec talent. Ses paroles, son silence, ses preuves, ont su mentir. Il jette cela dans la rue; l'imprimerie s'en emparé, le monde en est plein ; voilà ce coq^ qui proche à toute la terre sans sortir de chee soi. Quel moyen de le combattre ? Nous le réfutons dans un livre. Qu'Importe notre livre à ceux qtii n'ont lu que le sien? Et qui leur prouve que notre livre a rai* son et que le sien a tort? Il a mille complices qui te louent et qui nous calomnient. On ne connaît pas se« pratiques, on ne voit pas sa basse mine ; on ne sait pas que« mis face à face avec les défenseurs de la vérité, il serait ignominieusement convaincu d'îgno» rance ou de scélératesse. Rien n'empêche que les peuples, déjà séduits par sa doctrine accommodée pour tous les mauvais appétits, ne le croient encore le plus savant et le plus vertueux des hommes. Et c'est nous qui nous élevons contre ce parangon d'honneur et d'humanité, c'est nous qui somnses de vils adversaires, c'est nous qui sommes des coquins» ~ Ce que vous dites, Cyprien, je l'il mainte» ftrf« vérifié à mes dépens. Je n'eff veux citer qu'un trrit J'eus un jour la présomptueuse pensé» d« réAifet m

pamphlétaire socialiste qui m'était personnellement connu. Je le regardais comme le dernier des barbouillons, et-ce n'était pas mon opinion seulement, mais celle de tous ses amis et de tous les miens qui ont un peu de bon sens ou seulement de littérature. Il devint représentant du peuple. Nous poussâmes un éclat dexire; mais lui, fort de son génie, à peine entré dans la salle aux harangues, se mit à pousser des discours. Mon Dieu, il ne prit que la facile peine de se rendre un peu plus stupide, et il eut un succès de premier ordre. Un de ses discours surpassa tous les autres par la brutalité du fond, de la forme et de la fortune. C'était le comble du ridicule uni au comble de l'insolence. On admirait qu'il eût l'audace de le débiter; personne n'y daigna répondre. Le lendemain la propagande socialiste le jetait dans la rue par centaine de milliers, avec le portrait de l'orateur, en belle barbe. Tout tenait sur une page, et se vendait au prix d^ cinq pour un sou, et cette sottise faisait grand mal. L'on me pressa d'y opposer quelque chose. Je crus que ce serait un jeu; mais je n'eus pas plutôt commencé que j'appris à devenir modeste. Mon homme s'adressait aux paysans; il leur disait: « Prenez, jouissez; les riches et les nobles chargent la terre d'un poids inutile ; abaissez-les devant vous. ^> Je sentis que je n'avais rien à répondre, qu'on ne me lirait pas; que, quand même on me lirait, je serais battu. Quelle entreprise! J'avais à recommander la patience, le travail, ta bonne conduite, la religion, le respect des droits et du bien d' autrui. J'étais battu!

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Pour réfuter une ligne, il me fallait une page; il me fallait de la statistique , de. Thistoire , des raisonnements, des appels à la justice, à la probité, i la fraternité : j'étais battu, battu à plate couture ! je le dis, en livrant mon travail. Ceux à qui je le donnai le trouvèrent bon, et pensèrent comme moi que nous étions battus.

VUl

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