‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 48 sur 72 · CONTINUATION · texte numérisé non relu

CONTINUATION

Ce que là science humaine a gagné depuis l'invention de rimprimerie, ce n'est pas à l'imprimerie qu'il est dû. On bâtissait, on chantait, on peignait, on faisait des lois, on faisait des livres, aussi bien, pour ne pas dire mieux; toutcela n'aurait pas péri. On a perdu la foi et la sagesse politique. Avant l'imprimerie, il y avait eu dans la république chrétienne le grand et fécond mouvement des Croisades contre l'ennemi commun de la chrétienté; depuis l'imprimerie, il y a eu la Réforme et la Révolution, deux effroyables guerres civiles de la chrétienté contre elle-même et des nations entre elles; guerres qui ont détruit beaucoup de monuments, fait mourir beaucoup d'hommes,

EN l'hONNEUK du PROGRÈS. ^ 301

et qui ne sont pas terminées. UEurope a été couverte de ruines et de sang, elle se voit encore à deux doigts de sa perte. Si elle tombe dans Tabîme, un abîme de barbarie, Timprimerie n'aura pas contribué médiocrement pour Vy pousser. Qui oserait dire que r imprimerie Ten tirera? Ce qui est certain, c'est que les livres dont la civilisation abattue pourra s'aider pour se reconstruire étaient tous faits et tous connus, mieux connus qu'à présent, avant l'invention de Fimprimerie. Ceux qu'on a faits depuis ne seront bons la plupart qu'à nous ruiner de nouveau. Nous avons assez de livres pour perdre deux littératures et deux civilisations.

C'est depuis l'imprimerie, et grâce à l'imprimerie, que l'histoire est devenue une conspiration permanente contre la vérité.

L'imprimerie, à peine inventée, ouvrit la porte au paganisme. L'impur olympe rentra dans le monde, d*où le Christ l'avait chassé. L'on vit reparaître ces doctrines, ces œuvres de mort dont l'Église, par un travail de quinze siècles, cimenté du sang de plusieurs millions de martyrs, avait presque délivré le genre humain. La chair menaça de l'emporter de nouveau sur l'esprit, l'esclavage des passions et de l'erreur ressouda les chaînes que la liberté divine allait achever de briser; de toutes parts reparurent les vieux jougs païens; il y eut un nombre chaque jour plus * grand d'hommes asservis au plaisir de l'homme. Les peuples se dépravèrent: de la noble obéissance qu'ils rendaient à leurs lois promulguées au nom de Dieu,

S02 EN l^hoNneur du progrès.

et à leurs cheft sacrés par ronction divine, ils pas- ^rent à la sujétion qu'exigeaient d*eux des lois et des maîtres de hasard ; ils descendirent de là au règne des factions et à la tyrannie des multitudes. Ne croyant plus à rien, ils mirent tout en discussion; ayant tout discuté, ils ne surent et ne comprirent plus rien. Hs livrèrent leurs lois, leur fol, leurs mœurs, à la risée des sophistes; et les vokît enfin avilis jusqu'à crahi* dre celui qui, par la voix de la pressé, proclamant le dernier mot de la dernière sagesse et le résultat suprême de trois siècles de discussion, crie à toute la terre, sans qu'on puisse ni qu*on sache, ni peutêtre qu'on veuille l'empêcher: La propriété, c'est le vol ; Dieu, c'est le mal !

Et la lumière fut !

J'ai grand'peur qu'en eÈtet la lumière ne se fesse. Cette lumière, allutnée de main d'homme, luira un jour, peut-être bientôt. Le feu de l'envie, le feu de la haine, le feu de toutes les concupiscences* ce feu terrible, jeté et entretenu dans les masses humaines par la machine de Gutenberg, éclatera sur le monde qui ne pourra plus l'éteindre ni le gouverner. U éclatera, il durera^ il ne cessera qu'après avoir mis tout en cendres. Pauvre « siècle de lumière, » en te baptisant * ainsi dans ton orgueil , quelle prophétie tu as ris^ quée!

EN li'aORNKUR bb PROGRÈS.

LE CULtB DES GRAND!) HOMMES.

Ils fieitmt triste figul*d au milieu de cette tempête et de ce naufrage dana le feu, les dieux nouveaux, les GRANDS HOMMES dont leB images sont debout sur nos places publiques. Je serais étonné que Kléber et Gutenberg descendissent de leurs piédestaux pour marcher au secours de la ville attaquée du dehors, ou pour défendre les maisons des bourgeois qui les ont canonisés, menacées par les frères du dedans» Je serais étonné que la multitude, passant au pied de leurs autels^ s'arrêtât, saisie de respect ou de terrenTs éteignit les torches, et renonçât pour l'amour d*eux à pousser plus loin ses entreprises. J*âi même quelque idée que ces monuments auront le destin du reste, et que les grands hommes, traités d'aristocrates, seront démolis et fondus, le marbre pour être utiliaé en chaux, le bronze pour être distribué en gros sous et sanctifié en ustensiles de ménage. Ler6gne de rorgueiletdelachairaboutitâladestruction desidoles de r^rgueil et de la chair. Dieu retournera contre ces fftUêsès divinités le marteau protestait et révolution-

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naire qui , à deux reprises en trois siècles, a mutilé les chefs-d'œuvre des âges de foi. J*avoue que, si je suis là, je laisserai faire.

J*ai vu quelques douzaines de brutes grimper au faîte des églises de Paris, abattre les croix qui couronnaient les saints édifices et les traîner ensuite dans les ruisseaux. La garde nationale, Tarme au bras, assistait tranquille à ce spectacle, dont le souvenir me fait pâlir aujourd'hui. Jésus Sauveur, pourquoi ne vous connaissais-je point I Peutr-étre que dans ma foi j'aurais trouvé le courage de m* agenouiller au milieu de cette foule et d'adorer en sa présence votre croix outragée.

n me semble qu'à présent je le ferais; j'espère que d'autres le sauraient faire. Certes, ce serait noblement et utilement sacrifier sa vie, que la livrer pour défendre la moindre croix de pierre ou de bois qui s'élève au détour du chemin le plus isolé! Mais mourir au profit de la statue d'un grand homme, celle de Kléber ou celle de Gutenberg, ou celle de Poisson, que l'on vient de déifier à Piihiviers..., tranchons le mot, ce serait béte I Tout le monde, le moment venu , s'en fera l'aveu. Que nous importe Kléber? que représente Poisson? Il a, dit-on, laissé un bon mémoire sur les effets de queue au billard. C'est la belle assise du monument que lui a consacré la patrie des pâtés d'alouettes. Je loue les souscripteurs. Hais, quand ces amoureux de la gloire auraient dédié leur monument à l'inventeur des pflté& d'alouettes lui-même, cent fois plus leur illuskar*

teur et leur bienfaiteur que Poisson, ce serait encore une grande sottise, et indigne de leur esprit avisé, de s'exposer à recevoir un mauvais coup pour empêcher le Poisson.de bronze d'être fondu.

n est florissant, ce culte des « grands hommes )> qui ont enlevé un corps de garde, inventé une mécanique, faufilé des sophismes, carillonné des rimes; il efiace quasi le culte de Dieu et des saints ! Mais, pour le perpétuer, personne ne voudra mourir : il finira par un coup de foudre ou par un coup de sifflet. Amen !

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