‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 60 sur 72 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VU

ÈES MIRACLES

qu'est-ce que c'est qu'upt miracle?

LOI, dit Éphrem, je crois tous les miracles reconnus pàv rÉglise, et tous ceux qui tne sont attestés par des} personnes dignes de foi. Je les crois comme s'ils s'étaient accomplis en ma présence. Je douterais d'une chose possible : le possible est l'affaire des hommes ; je ne doute pas de l'impossible, qui est l'affaire de Dieu. Rien ne me parait plus naturel que le surnaturel. Il faut qu'on ait travaillé

cent ans à nous rendre incrédules, et que cet enseignement de rincrédulité ait pénétré partout et gâté tout, pour que nous fassions de si sottes difficultés lorsqu'il s'agit d'admettre les faits que ne reçoivent pas nos professeurs de physique et de chimie. Si nous regardions un peu, nous verrions que la physique et la chimie ne nous rendent compte de rien, et que tout simplement elles constatent des lois, des forces , des agrégations et des mélanges qui restent à expliquer. Le surnaturel nous porte comme la terre et nous enveloppe comme l'air, il est sensible et visible ; la main le touche, l'œil le voit, et ce que Von appelle surnaturel et qui l'est ne me semble pas être autre chose pourtant que la manifestation naturelle de Dieu, qui intervient en maître au milieu de ses créatures. Il est naturel que Dieu soit maître de tout, et fasse tout ce qu'il veut de tout ce qui lui appartient. Placez un ignorant ou un demi-savant au milieu d'un cabinet de physique : il ne comprend rien aux instruments qui l'entourent; il n'en connaît ni l'usage ni la force, il n'en tire aucun parti. Le vrai savant arrive, manie ces instruments et nous étonne de mille prodiges. Il transmue les métaux, il fait jaillir l'éclair et gronder la foudre; là il suspend la vie, et là il anime un cadavre ; là il jette de l'eau dans le feu, et l'eau se transforme en glace ; là il jette dans l'eau une pâte froide qui soudain s'allume et brûle. Or , sans insulter nos académiciens , l'on peut , je crois, dire qu'au milieu de ce grand cabinet de physique appelé le globe terrestre, et, comparés à Dieu,

ils ne sont pas même de demi-savants : ce sont de purs ignorants , et , si je considère leur orgueil , ce sont de véritables brutes. Ils nient stupidement Tauleur de ces merveilles devant lesquelles le simple ignorant, qui n*en connaît pas la millième partie, s'incline adorant la main de Dieu.

Je regrette de n'avoir place dans aucune académie : je convoquerais tous les fiers-à-bras de la cornue, de l'alambic et du télescope, et je leur proposerais, sauf l'agrément de la théologie, un accommodement définitif.

Nous allons, leur dirais-je, nous mettre d'accord. Je reconnais qu'il n'y a pas de surnaturel, qu'il ne se fait pas de miracles, qu'il ne s'en est jamais fait, qu'il ne s'en fera jamais. Seulement, comme vous ne pouvez pas plus que moi nier sans mensonge et sans ineptie la fréquence et la permanence d'un certain ordre de faits totalement inexplicables et parfaitement en dehors de toutes les découvertes et de toutes les théories scientifiques, nous dirons que ces faits s'accomplissent en vertu de certaines lois de la nature, dont le Créateur de la nature s'est réservé la connaissance et le maniement. Ainsi, une guérison instantanée, un mort ressuscité après trois jours, un rameau desséché qui reverdit et refleurit, tout cela se fait naturellement ; cela n'est pas plus étonnant en soi que la vie et la mort, que la germination, que l'attraction, que la gravitation, que le flux et le reflux de la mer, que le mouvement des astres. Pour le faire, Dieu ne crée rien, ne dérange rien, n'innove

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rien : il use seulement de lois préexistantes qu'il a jugé bon de ne point nous révéler, parce qu'alors nous en voudrions tous faire autant ; — et que nous possédons bien assez de moyens de nous nuire et de nous exterminer sans employer encore ceux-là.

— Un moment, dit Tabbé Théodore, je vous entends très-bien ; mais ce que vous proposez, $auf V agrément de la théologie, ne saurait passer sans que la théologie fasse une observation. Gardons-nous d'ouvrir la porte à une erreur très-caressée en ce temps-ci de beaucoup de chrétiens, et que l'Abbé de Solesmes, qui la combat avec beaucoup de raison, appelle le naturalisme. Ne nous exposons pas au feu de l'abbé de Solesmes, on en sort très-mal accommodé.

Premièrement, ranger dans le surnaturel les lois secrètes de Tordre naturel, ces lois primordiales, ces causes cachées qui échappent à la science, ce serait une erreur capitale. Ces mystères tout cachés qu'ils sont n'ont rien de surnaturel. C'est la nature pure et simple, bien qu'elle ne se prodigue pas. Un homme viendrait à découvrir ces lois qu'il n'en demeurerait pas moins à une distance infinie du surnaturel. Le surnaturel appartient à un ordre totalement distinct.

Deuxièmement, dire que les miracles s'accomplissent en vertu de certaines lois de la nature dont le Créateur s'est réservé la connaissance et le maniement, c'est une chose que je n'aime point. Sans doute, la toute-puissance de Dieu sur la nature est une loi de la nature. Cependant, comment voulez-

DES mirXgles. 435

vous, par exemple, que Vâme d'un mort, séparée du corps depuis trois jours, se vienne rejoindre à ce corps en vertu d'une lyi de la nature? La loi établie de Dieu est que toute âme au sortir du corps sera jugée et envoyée dans son éternité.

Prétendez-vous . sérieusement que Dieu ne crée rien, ne dérange rienf Au contraire, il dérange tout, afin que Ton fasse attention à son passage. Quand il arrêta une fois le soleil pour Josué et fit un jour long comme deux, il dérangea Tordre établi, et comme dit rÉcriture , Dieu obéit à la parole de Vhomme. Le miracle défini naturellement, quelque précaution qu'on y mette, serait accepté par les incrédules qui n'y verraient plus qu'une merveille et qui auraient bientôt fait de conclure contre la divinité de l'Église, établie par les miracles, et contre l'existence de l'auteur des miracles ainsi naturalifiés. Prenez une "autre théorie, ou plutôt prenez la vérité attestée par toute l'Écriture sainte, ancien et nouveau testament. Dieu dérogeant à la loi pour montrer qu'il n'en est pas esclave et pour forcer l'attention des hommes. Hors de là, il n'y a qu'un abîme où la révélation s'engloutirait tout entière. Substituez au contraire à la prétendue loi une volonté divine, libre, indépendante, dérogeante, vous êtes dans le vrai et dans la logique, et le philosophisme ergote en vain.

— Abbé Théodore, grand merci. En général, lorsque j'ai produit mes idées propres devant des hommes oompétents et sincères, ils m'ont averti que je disais des sottises, et cela m'a toujours fait plaisir. Je laisse

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donc mes idées de côté et je prends les vôtres, et je ne propose plus d'autre marche aux philosophes que d'écouter et de suivre renseignement du bon Dieu, tel qu'il nous est transmis par sainte mère Église.

Maintenant, mes amis, que vous avez ma profession de foi sur les miracles, que jamais je n'en ai vu de mes yeux un seul , cependant, je crois que Dieu en a fait un pour moi tout spécialement, un au moins et des plus considérables. Vous allez en juger.

BÉCIT D'bPHRBM.

En 4841 , j'étais, comme vous le savez, en Afrique. Le vendredi saint, nous revenions de Blidah à Alger, sous une pluie battante qui durait depuis plusieurs jours. Nous chevauchions lentement à l'avant-garde d'une petite armée harassée par deux semaines de marches et de combats dans les ravins de l'Atlas. Du reste, sécurité complète; point d'Arabes en tête, ni en flanc, ni en queue. L'ennemi, c'était le mauvais chemin et le mauvais temps; il n'y en avait point de plus capables d'assombrir tous ces hommes

de guerre. En pareille situation, que faire à Tavantgarde, à moins que Toii ne cause? Je causais donc, et très-chaudement, avec un compagnon de bivouac qui m'intéressait à plus d*un titre. Il était jeune, brave, bon, lettré... et renégat. Mon Dieu, ouil Ce pauvre garçon, arrivé en Afrique avec le fonds d'instruction religieuse et morale qu'on se forme au collège, s'était fait musulman. Il avait trouvé cela plus commode pour son avancement et pour le repos de sa conscience. Le sujet de notre entretien, vous le devinez sans peine. Je prêchais mon renégat, essayant de lui faire comprendre et détester son apostasie. Je parlais à un sourd.

— Mon cher ami, me disait-il, je ne suis pas plus musulman 'que Mahomet, et je crois bien que le christianisme est la meilleure religion. C'est la vraie, peut-être ; mais, pour parler franchement, je n'en veux aucune. Je me contente de celle du drapeau. Dans tout ce que vous dites, une seule chose me touche, l'amitié que vous me témoignez; le reste m'est indifférent. Je ne puis pas m' expliquer un Dieu mort pour moi ; je me sens tout à fait rebelle à vos idées d'humilité, de soumission et de pénitence. J'ai assez de la discipline militaire.

Il n'y avait là rien de difficile à réfuter; mais le renégat, se bouchant les oreilles, me répétait que je parlais en vain. Je n'en étais que trop convaincu.

— Pardonnez-moi la peine que je vous fais, ajouta-t-il. Vous devez souffrir de me vouloir tant de bien, de me [parler avec tant de cœur, de me croire

en si grand danger, et de perdre pourtant vos paroles.

— Mes paroles, lui dis-je, ne sont pas perdues; vous vous les rappellerez un jour. En tout cas. Dieu les entend. Fussent-elles perdues et pour vous et pour moi, je suis accoutumé à ces pertes-là. J'ai d'autres amis que vous et dont le salut m'est encore plus précieux que le vôtre. J'ai un frère, non pas musulman, mais incrédule. Je l'ai pressé, exhorté plus longtemps, plus fortement et non moins inuti* lement que vous-même. Il me répond aussi que ma tendresse le touche, et c'est tout ce que j'obtiens de lui.

A ces mots, je me représentai si vivement mon frère, et son malheur et le mien, que je fus saisi d'une immense tristesse. Je sentis que je perdais tout empire sur moi-même; les larmes me gagnaient. Pour dompter, ou tout au moins pour cacher cette violente émotion, je pris le galop, et je m'éloignai à une portée de fusil sur les flancs de l'avant-garde. Là, seul, je m'abandonnai. Je pleurais, je priais, j'osais presque quereller Dieu qui me faisait attendre si longtemps une âme si chère. Que faisait-il, ce pauvre frère? Comment allait-il passer ce jour sacré du vendredi saint? Puis, reprenant courage au souvenir de toutes les grâces dont Dieu m'avait comblé, je suppliais Jésus crucifié d'avoir pitié de mon frère, comme il avait eu pitié de moi. Ayant ainsi déchargé mon cœur, je me trouvai phis calme. Toutefois, je restai dans un état d'angoisse

dont le mouvement de notre rentrée à Alger put à peine me distraire et qui dura jusque vers la fin du jour.

Pendant ce temps-là, voici ce qui se passait à Paris.

J'avais pour confesseur le Père Varîn, jésuite, vieillard vénérable et excellent, plein de douceur, plein aussi dautorité. Je lui avais souvent confié mes soucis au sujet de mon frère. Or, à neuf heures du matin, au moment à peu près où finissait, comme je vous Tai dit, ma conversation avec le renégat, le Père Varin, seul dans sa cellule, songeait à moi et à ce frère bien-aimé. Pourquoi? Dieu le sait. Je ne lui avais point écrit depuis longtemps, et personne n'était venu lui parler de nous. Cependant il y songeait; il se disait : « Il faut que j'aille trouver le frère d'Éphrem, et que ce garçon nous donne la consolation de revenir à Dieu. » Là-dessus, il prenait son grand bâton, et, hâtant sa marche chancelante,' une demiheure après il frappait à la porte de ma chambre, où mon frère demeurait.

Sulpice (c'est le nom de mon frère) était encore couché. Voyant entrer mon confesseur, il est saisi d'effroi, croyant qu'on vienf lui annoncer ma mort. Le sourire du Père Varin le rassure. — Eh bien ! mon cher enfant, lui dit le bon vieillard, vous ne m'apportez point de nouvelles d'Éphrem, et je viens en chercher.

— Il se porte bien, mon Père, répond Sulpice, maintenant très-fâché d'être pris au lit si tard par cet homme en cheveux blancs.

iiO DES MIRACLES.

— Il est toujours bon chrétien?

— Toujours, mon Père.

— Dieu soit loué! Et vous, cher enfant, quand serez-vous chrétien? quand donnerez-vous cette consolation à votre frère?

Sulpice ne répondit pas. 11 avait trop envie de répondre, et craignait d'être impoli.

Le Père Varin poursuivit avec la douce tranquillité d'un ambassadeur de la miséricorde divine :

— Mon cher enfant, il faut à votre tour donner à votre frère de bonnes nouvelles de vous. Il y a longtemps qu'il les espère et les demande, et je suis témoin de l'ardeur avec laquelle il prie pour votre conversion. Il faut aller vous confesser et lui annoncer qu'enfin vous êtes chrétien.

— Mon Père, je le ferai sans doute, un jour.

— Pourquoi remettre, mon enfant? Il faut le faire aujourd'hui même... Allez trouver le Père H... Il dirige beaucoup de jeunes gens, et c'est celui de nos Pères^qui vous conviendra le mieux. Vous lui direz que vous venez de ma part et que vous êtes le frère d'Éphrem. Il sera bien .heureux de vous voir.

— Mais, mon Père, je ne suis pas du tout disposé à faire ce que vous me demandez, et je n'ai nullement l'intention de me convertir.

— Bah! bah! vous croyez avoir des objections contre la religion, mais, au fond, vous n'en avez point. Vous savez très-bien qu'il y a un Dieu, que vous l'avez offensé, et que vous devez obtenir sou pardon par un sincère aveu de vos fautes. Mon en-

faut, quand trouverez-vous, pour obtenir le pardon, un jour plus beau et plus favorable que celui où ce Dieu de bonté est mort pour nous sur la croix? — Vous irez voir le Père H... à deux heures, n'est-ce pas?

— Je vous assure, monsieur^ que ce n*est pas du tout mon intention, et que je n*irai point.

— Si fait, mon ami, vous irez. Je viens exprès pour vous le dire, et je vous annonce que vous en remercierez Dieu.

— Mais je ne peux pas... Ilfautquejeréflécliisse... je vous promets d'y songer.

— Vous songerez sur le chemin, mon enfant, et le Père H... vous aidera dans Texamen de votre conscience... Mon Dieu! vous ne lui direz rien de nouveau, et déjà il vous connaît. Vous-même ne vous connaissez pas si bien. Ne perdez point de temps; il faut que vous fassiez ;vos pâques cette année.

— Moi!...

— Oui, vous, Sulpice. Réunissez-vous dans le cœur de Jésus-Christ à votre frère absent; donnezvous, comme votre frère, à ce Dieu en qui seul les hommes se peuvent bien aimer. La joie qu'Ephrem en ressentira, vous la connaîtrez, et vous saurez qu'il n'en est point d'égale en ce monde... Ainsi vous me promettez d'aller vous confesser aujourd'hui?

— Non, mon Père. Quelque regret que j'en aie, je ne puis en conscience vous promettre cela.

Le Père Varin s'approcha, lui prit la main, et avec un sourire plus tendre et plus grave :

— Allons, diMl, mon enfant, vous ne savez pointt ce que vous refusez; mais je le sais, moi qui ai soixante-dix ans et qui suis depuis quarante ans ministre de Dieu. Dans cette longue carrière, j'ai vu bien des hommes aux portes de la mort; j'en ai vu qui avaient repoussé la miséricorde et qu'à son tour la miséricorde repoussait. Je n'accepte point votre refus. Je viens vous chercher de la part de Dieu; je ne me retirerai point que vous ne m'ayez promis d'être à Dieu.

— Puisque vous le voulez, mon Père, dit Sulpice avec un vif sentiment de dépit, j'irai où vous m'envoyez; j'irai aujourd'hui, mais je vous proteste que j'y vais à contre-cœur et que je serai bien étonné si je m'applaudis un jour de la violence qui m'est faite.

— Pour cela, dit le Père, n'en doutez point.

Il sortit, laissant Sulpice dans un accès de mauvaise humeur voisin de l'exaspération. — Quoi! disait celui-ci, ai-je fait une promesse que je sois obligé de tenir? Non, certainement, et je n'irai pas chez ce jésuite. Le Père Varin a abusé de ma tendresse pour mon frère, et du respect qu'on a pour lui-même.

Le pauvre garçon quitta sa chambre sans savoir ce qu'il faisait, erra par les rues, battu de mille sentiments contraires, songeant à Dieu, songeant au monde, songeant à moi, quelquefois attiré, plus souvent éloigné, furieux d'être pris dans sa parole donnée comme dans un lacet. A travers cet orage, il

■se sentait poussé vers la maison des jésuites, et à deux heures il se trouva devant la porte du Père H...

— Non, se dit-il, c*est absurde, je n'entrerai point. Et, en effet, il revint chez moi, se donnant pour raison qu'il devait au moins apprendre la formule du Confiteory et qu'il trouverait cela dans un de mes li\Tes. Ce qu'il cherchait, c'était le repos. Que vous dirai-je? Il ne trouva le repos qu'en dégageant sa parole donnée le matin. Troublé, confus, gémissant, il alla se jeter aux pieds du Père H... Et, de retour, il m'écrivit : « Je suis chrétien, mon frère, je me suis confessé, et, quand tu liras cette lettre, j'aurai fait mes pâques. »

Voilà ce qui m'est arrivé, poursuivit Éphrem après un moment de silence. Vous savez tous que je dis la vérité; tous vous connaissez la foi et la piété de mon frère. Voilà de quelle façon il s'est converti, après m' avoir résisté longtemps, et quand j'en étais à douter s'il se convertirait jamais. Cette conversion estelle ou n*est-elle pas un miracle? Est-ce une chose toute naturelle et ordinaire? Ceux qui l'expliqueraient par l'ascendant qu'un vieillard vénérable comme le Père Varin devait exercer aisément sur un garçon de vingt-trois ans me paraîtraient tenir peu de compte de la force des passions à cet âge. Est-ce la coutume qu'un vieillard n'ait qu'un mot à dire pour dompter la fougue des jeunes gens, les arracher de la voie de la liberté et des plaisirs , et les jeter ainsi tout bouillants dans les rudes sentiers de

44i DES MIRACLES.

la discipline et de la pénitence? Sulpice y est entré pourtant , il a persévéré , il persévère , chaque jour plus ferme, plus fervent, plus heureux d'être chrétien. Voilà ce qu'il faudrait expliquer. Pour moi, j'ai remercié et je remercie Dieu, qui a remplacé la plus grande angoisse que mon cœur eût éprouvée jusqu'alors par la joie la plus vive qu'il puisse éprouver jamais. Et ma foi, qui d'ailleurs n'avait pas besoin de cette merveille, rit au nez des cinq académies.

KECIT l) ANDRE.

Mon Dieu, dit Pierre quand Éphrem eut cessé de parler, nous sommes ici plusieurs qui n'avons pas toujours eu le bonheur de croire et de vivre chrétiennement. Quel est celui de nous qui n'a pas reconnu l'intervention et l'assistance divines dansl'œuvre de sa conversion? Qui nous a mis dans la main le premier bon livre? Par quel concours de circonstances étonnantes avons-nous entendu la première bonne parole qui nous a été dite, et les premières pensées qui ont troublé la quiétude de notre

DES MIKACI.ES. 445

oubli? Et comment, enfin, ces faibles germes, foulés aux pieds des passions, à demi arrachés, ont-ils produit des fruits de salut, sont-ils devenus la seule chose qui tienne dans nos âmes?... Quelqu'un le saitr-il d*un autre, un seul d'entre nous le sait-il de lui-même?

— En tout cas, dit le capitaine André, je ne suis point ce quelqu*un-là. Ma conversion fut véritablement des plus absurdes. Ecoutez ceci :

Je surveillais, comme capitaine du génie, quelques travaux de fortification dans la plaine d'Oran. J'étais plein de santé, sans chagrin ni sujet de chagrin quelconque; aucun ennui dans le cœur, aucune préoccupation dans l'esprit, aucun souvenir de religion, aucun système d'incrédulité. J'avais vingt-sept ans, je me trouvais bien de la vie, je m'occupais de mon métier; rien de plus.

J'eus un jour besoin d'aller jusqu'à un poste qu'on appelle le camp du Figuier. Je partis à cheval, tout seul, par le plus beau temps du monde. J'arrivai dans un endroit absolument désert. Je levai les yeux, j'admirai ce beau ciel et cette solitude. Que se passat-il au fond de mon âme? je l'ignore. Il n'y avait ni danger ni apparence de danger; je ne songeai point à la mort, je n'eus point peur, mes pensées ne s'en-, volèrent pas vers ma famille ; mais, cédant à un mouvement plus fort que moi, et saisi jusqu'à la moelle

deft os (l'une émotion profonde, je descendis de cheval, je me découvris la tête, je me mis à genoux, et, les bras étendus vers le ciel, je priai et je pleurai. Le lendemain, j'allai trouver un bon prêtre d'Oran qui me fit faire l'examen de ma conscience; et depuis lors je suis chrétien, comme dit le catéchisme, par la grâce de Dieu.

Pour moi, dit à son tour Jérôme, j'ai lu, j'ai réiléchi, j'ai discuté, j'ai combattu, j'ai fait une résistance désespérée ; et, avec tout cela, ce sont des circonstances minimes, ce que nos philosophes, qui expliquent tout, appelleraient savamment des circonstances de hasard, qui m'ont vaincu. La première flèche dont j'ai bien reçu l'atteinte m'est arrivée au cœur d'une manière qui n'a pas le sens commun. J'étais à Toulouse, par hasard, et j'y avais rencontré, par hasard, la veille de mon départ, un garçon de mou âge à peu près, vingt-quatre ou vingt-cinq ans, qui se nommait Louis Bécane, bon, charmant.

d*un esprit rare, plus distingué encore par le cceun Il était chrétien ou prêt à le devenir, et c'était encore un hasard à Tâge qu'il avait, dans le milieu où il vivait. Ses patrons, fort lancés dans la politique, voulaient faire de lui quelque chose. On lui disait : Tu seras professeur, tu seras député, tu seras académicien, tu seras ministre. Il songeait quelquefois, lui, à devenir capucin. Il a fait mieux encore, il est mort dans la fleur et dans la bonne odeur de sa jeunesse , tout occupé de saints désirs et de pieux travaux. Cet aimable garçon m'avait parlé de Dieu; j'avais écouté sans attention. Mes pensées n'étaient pas tournées de ce côté, tout au contraire.

Le lendemain, ayant bien oublié Louis Bécane et sa prédication , je me mis à une besogne fâcheuse , difficile, redoutée . je fis ma malle. Savoir faire une malle, c'est un don de nature, plus précieux, à mon avis , que d'être né poëte. Je ne l'ai point reçu et j'ai beaucoup voyagé sans pouvoir l'acquérir. Je procédai à ce travail cruel avec tous les agacements, toutes les sueurs et tout l'insuccès ordinaires. Je combinai, je recommençai, je désespérai. Impossible de mettre les choses à leur place et de ne point les froisser ; impossible de combler les vides et de faire entrer dans cette maudite malle ce que j'en avais tiré. Ne vous étonnez pas de l'importance que je donne à ce détail. Il n'y a guère eu dans ma vie d'événement plus sérieux.

Enfin, après ces longs essais, après ce supplice, étant parvenu à fermer ma malle, les nerfs irrités et

448 DES MIUACLES.

le front humide , je descendis , pour me reposer, au jardin de la maison que j'habitais.

Je vins à passer sous un catalpa , tout chargé des longs étuis où la graine de cet arbre est contenue. J'arrachai machinalement un de ces étuis et je rouvris en me promenant. Quand j'en eus remarqué l'arrangement intérieur, je m'arrêtai, saisi de surprise, et je tombai dans une rêverie qui fut peut-être la réflexion la plus longue et la plus suivie que j'eusse faite jusqu'alors. La graine de catalpa est un petit noyau auquel adhèrent deux ailes légères et transparentes , pareilles à celles des libellules. Chaque étui en contient un certain nombre, vingt ou trente peut-être. Quand le moment est venu, dans la saison des vents, les étuis, secoués sur l'arbre où ils sont attachés par une queue flexible comme celle de la cerise, ne tombent pas, mais s'ouvrent; la graine déploie ses ailes, le vent la saisit et l'emporte où le bon Dieu veut qu'il pousse un catalpa. Mais ce qui occasionnait mes réflexions, c'était l'art avec lequel ces graines ailées étaient entassées et disposées dans l'étui encore vert. Chacune occupait sa cellule tapissée de ouate ,' où ses ailes délicates , soigneusement étendues, étaient garanties de tout froissement. Il n'y avait ni trop-plein, ni place perdue, ni faux plis. Je restai en admiration devant cet emballage, moi qui venais d'employer inutilement tant de soins à faire ma malle. Je n'eus pas un moment la pensée, qui me serait certainement venue la veille, d'attribuer cet arrangement au génie de la nature ou aux

jeux du- hasard. Non, la main de Fouvrier était trop visible ! Et le raisonnement de Bécane, quoique j'y eusse" fait si peu d'attention, me revint avec une force que toute son éloquence ne lui avait pas donnée. Passant devant une église pour aller rejoindre la voilure qui m'emmenait de Toulouse, j'y entrai et je priai. C'était la première fois peut-être depuis ma première communion, si. oubliée, que je ne savais plus de prière, et que je ne pus pas même réciter tout Y Ave Maria. Mais pourtant je priai, et, j'ose le dire, je priai véritablement.

Vous savez le reste. La pensée de Dieu ne me quitta plus guère : je commençai de le voir partout; j'entrai en lutte ouverte, ei, un an après, par un concours de circonstances très-imprévues, et dont quelques-unes me sont restées inexplicables, à vingtcinq ans , je me prosternai pour toujours devant ce Dieu qui fait voler et germer où il lui plaît la semence de sa parole.

L APOSTOLAT DOME&TlUDE.

Puisque nous en sommes là-dessus, dit Pierre, il faut que je vous conte de quelle manière la chose m'est arrivée. C'est tout ce qu'il y a de plus simple

450 DKS MIKACLES.

et de plus naturel, et je ne laisse pas d'y voir.de quoi se mettre à genoux.

J*ai été élevé, quant à la religion, aussi mal que possible» non-seulement dans Tignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le respect, dans la vé* nération de Terreur; et j'achevai mes classes bien muni d'arguments contre Notre-Seigncur et contre l'Église catholique. Je vécus ensuite en pur enfant de Paris et en vrai citoyen du quartier Montmartre, très-occupé de mes affaires, consacrant aux amuse* ments et à la politique tout le temps que je ne donnais pas à la fortune. Je me mariai. Dieu permit que je rencontrasse une bonne et honnête créature, là où je ne cherchais que de la beauté, de l'esprit et de l'argent. Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle devint mère; après la naissance de son premier enfant, elle entra tout à fait dans la voie. Quand je songe à tout cela, j'ai le cœur remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble que je parlerais toujours et que je ne saurai jamais exprimer. Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion sans que j'y prisse garde. Je laissais la mère gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de ses vertus, que je sentais et que je ne voyais pas.

Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans grands moyens; si je Taimais autant que les autres, j'étais cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère me disait : « Sois patient; il changera à Fépoque de la première communion. » Ce changement à heure fixe me paraissait très-invraise/nblable. Cependant l'enfant commença de suivre le catéchisme, et je le vis en efifet s'améliorer très-sensiblement et très-rapidement. J'y fls attention. Je voyais cet esprit se développer, ce petit cœur se combattre , ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, afifectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aimé me devenait le plus cher.

En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale; je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans le monde , hélas I sans avoir su moimême toujours m'en préserver. Le problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière terrible. Je questionnais le petit garçon; il me faisait des réponses qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais ces deux huiocences à

ma vie, cçs deux amours au mien; je disais : Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n*ai aimé ni en eux ni en moi : c'est mon âme !

Nous entrâmes dans la semaine de la première communion. Ce n'étaii plus de VaSection seulement que Fenfant m'inspirait, c'était un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation : j'avais du respect pour lui ! Il me dominait. Je craignais d'exprimer en sa présence de certaines idées que l'état de lutte où j'étais contre moimême produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'il osât les combattre, je n'aurais pas voulu qu'elles fissent impression sur lui.

Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, après avoir entendu la messe, l'enfant vient me trouver dans mon cabinet où j'étais seul.

— Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je n'irai pas à l'autel sans vous avoir demandé pardon de toutes les fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causés, et vous me donnerez votre bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal, pour me le reprocher afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.

— Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs ; ta mère et moi nous serons bien heureux.

— 0ht papa, le bon Dieu, qui vous aime tant, me soutiendra, pour que je sois votre consolation comme je le demande. Priez-le bien pour moi, papa.

— Oui, mon cher petit enfant.

Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais moi-même fort attendri.

— Papa I . . . continua-t-il .

— Quoi, mon cher enfant?

— Papa, j*ai quelque chose à vous demander... Je le voyais bien qu'il voulait me demander

quelque chose, et ce qu'il voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en avais peur. J'eus la lâcheté de vouloir profiter de ses hé.<îitations.

— Va, lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, tu me diras ce que tu désires; et, si ta mère le trouve bon, je te le donnerai.

Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après m' avoir embrassé encore, se retira décontenancé dans une petite pièce où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop affligé. La porte était entr' ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était à genoux devant une image de la sainte Vierge ; il priait de tout son cœur. Ah I je vous assure que j'ai su ce jour-là quel effet peut produire sur nous l'apparition d'un ange !

454 DBS MlHAGLES.

J'allai m'asseoir à mon bureau , la tête dans mes mains, prêt à pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux , mon petit garçon était devant moi avec une figure tout animée de crainte, de résolution et d'amour.

— Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander ne peut pas se remettre, et ma mère le trouvera bon : c'est que, le jour de ma première communion, vous veniez à la sainte table avec elle et avec moi. Ne me refîisez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime tant I

Je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur mon cœur.

— Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui même, tu me prendras par la main, tu me mèneras à ton confesseur, et tu lui diras : Voici mon père.

HECIT DE THEODOSE.

Et toi. Théodose, dit Éphrem, n'as-tu rien à nous apprendre? J'ai connu tes longues irrésolutions; tu

în*as laissé ignorer la pensée ou la circonstance qui enfin t*a vaincu.

— Je vous conterai, répondit Théodose, l'histoire d'une servante de la sainte Vierge.

Tu te souviens, Éphrem, de cette Jeune ouvrière employée par ma femme, et dont nous remarquâmes la beauté et la modestie? On la nommait Ëulalie Duval. Elle travaillait très-bien et très-agilement, mais elle était chargée d'une mère infirme et d'un jeune frère; son travail ne la tirait pas du besoin. L'extrême fatigue et les privations la rendirent malade, dans un moment où ma femme, qui l'aimait beaucoup, était absente. La gêne devint bientôt de la misère; la pauvre fille succomba. Nous revînmes à Versailles quelques jours avant sa mort, trop tard pour la sauver. Ma femme, ayant été la visiter, rentra tout émue.

— Viens, viens, me dit-elle; viens voir le spectacle le plus triste et le plus beau que puisse offrir ce monde I

Dans une chambre froide, sur un lit indigent, je reconnus Eulalie, mourante et sereine.

Je me hâtai de lui exprimer nos regrets, et j'ajoutai que nous aurions soin que rien ne lui manquât. Elle me remercia : Mais, di^elle, porteï vos bienfaits sur ma mère. Pour moi, je n'ai plus de besoins:

— Écartez ces tristes idées, repris-je; il n'est pas temps de désespérer.

— Mais, continua Eulalie avec un indicible sou-

rire, j'espère beaucoup, et il n'est pas triste d'aller à Dieu.

— Ne soufifrez-vous pas?

— Je suis heureuse.

— Souhaites de vivre pour votre mère.

— Dieu aura soin de ma mère. Je le prierai tant pour elle!... Et II sait, ajouta-t-elle avec une expression profonde, Il sait combien je l'ai aimé. Disant ces mots, elle prit la main de ma femme :

— Madame, monsieur votre mari sera un des bons protecteurs de ma mère, pour l'amour de Dieu.

— Oui I s'écria ma femme, avec un accent que mon cœur entendra toujours; oui, pour l'amour de Dieu. Et vous, Ëulalie, vous le protégerez auprès dé Dieu.

— Et Dieu m'exaucera, reprit Ëulalie.

Madame Duval nous dit en nous reconduisant

qu'elle ne reconnaissait plus sa fille. Auparavant sa timidité l'empêchait de parler aux personnes qu'elle ne fréquentait pas intimement; la crainte des jugements de Dieu la glaçait d'effroi à la seule pensée de la mort. Maintenant, ajouta-lr-elle, elle parle à tout le monde avec aisance et même avec autorité : elle attend tranquillement son dernier jour. Elle nous dit des choses qui nous étonnent et qui nous changent. Le pourriez-vous croire, monsieur, moi, sa mère, qui perds en elle mon appui et ma joie, j'éprouve une sorte de bonheur. Cette chère petite est si persuadée qu'elle va retrouver le bon Dieu, que je le crois comme elle. Ce n'est pas le délire qui la fait parler : elle a toute sa raison, et plus que sa raison.

Elle voit des choses que nous ne voyons pas. Quelquefois ses yeux ouverts expriment le ravissement, elle semble écouter des paroles célestes, et je me mets à genoux, car je crois que notre pauvre chambre est pleine d* anges qui viennent assister ma fille dans son agonie. D'autres fois, quand k douleur lui arrache des soupirs, si je lui dis : Tu souffres? elle me répond comme à vous : Je suis heureuse. Il m*est arrivé aussi de lui dire . Tu ne regrettes donc pas ta mère? et elle m'a répondu : Nous vous consolerons. Enfin , que vous dirai-je : elle est encore sur la terre et elle n*y est plus; et, voyant son bonheur, je ne puis la pleurer.

La bonne femme pleurait; et néanmoins il était vrai qu'elle voyait avec paix mourir sa fille.

J'avais entendu parler de ces sérénités de la mort chrétienne, et je n'y croyais pas. Je disais comme la Rochefoucauld : Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. Mais la science de Dieu a ses merveilles, inconnues delà science humaine.

Entrahié par un invincible attrait, je retournai chez madame Duval, assez avant dans la première moitié (le la nuit. Eulalie entrait dans une crise violente; le pouls battait à peine, la voix était prise, le visage portait déjà l'empreinte de la mort. Empreinte ineffable et auguste ! Madame Duval alluma un cierge, me fit signe de le tenir dans la main de sa fille quasi inanimée, et, se mettant à genoux , commença les prières des agonisants. N.ous étions seuls de chaque cùté de la mourante. La pauvre vieille lisait d'ime

voix faible et entrecoupée; j'écoutais sans répondre. Or, tout à coup, la mourante, s'adressant à sa mère, lui dit avec un sourire : « Ne vous fatiguez pas, chère maman, on me les lit. » Madame Duval me jeta un regard que je n'oublierai jamais, et se prosterna. J'étais resté debout, je m'agenouillai à mon tour pour la première fois. Je n'entendis rien, du moins de mes oreilles; car de mes yeux fixés sur le visage attentif et radieux de la mourante et sur ses lèvres remuées par la prière intérieure, j'entendis tout. Et lorsque plus tard j'ai lu ces invocations sublimes, il m'a semblé que je les reconnaissais.

Au bout de quelque temps, Eulalie fit le signe de la croix, poussa un soupir doux et profond et resta immobile, sans haleine, froide, les yeux ouverts. Nous crûmes que c'était fini. Madame Duval, d'une main tremblante, se mit en devoir de lui fermer les yeux. Un léger mouvement des paupières et des lèvres l'arrêta. Je me penchai, et j'entendis ces mots: Pas encore. Le jour de la sainte Vierge^ demain matin. Etonné, je résolus d'attendre ; et en effet, sans crise nouvelle, le lendemain samedi, à l'aurore, Eulalie expira.

Vous pensez que je sortis de là pour examiner ma vie et faire ma confession générale? Nonl J'étais troublé, point décidé. J'admirais la force du « sentiment religieux, » j'y cherchais des explications qui me dispensassent de céder à l'évidence. Dieu eut pitié de moi, et, souffrez l'expression, ne me lâcha point.

Toutes les compagnes d'Eulalie assistaient à son

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Oui, reprit-il avec impudence, je Val connue. De quoi est-elle morte?

— Je crois qu'elle est morte de faim.

— Je le lui avais bien dit, et c'est sa faute.

Je ne répète pas ce que le misérable osa ajouter. Rompant l'entretien, je retournai au cimetière. A genoux sur les restes sacrés d'Eulalie, je priai longtemps. Je compris cette parole qu'elle m'avait dite : « Dieu sait combien je l'ai aimé ! » Je lui rappelai qu'elle avait promis d'être ma protectrice au ciel, et, plein d'une force jusqu'alors inconnue, je jurai à Dieu de ne pas rentrer chez moi, de ne pas embrasser mes enfants, avant d'avoir purifié ma conscience.

Depuis ce jour, je suis chrétien.

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