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UNE EXÉCUTION CAPITALE A PNOM-PENH

Pendant les trois jours qui précèdent son exécution, le condamné est promené dans les rues de la ville. Un cortège nombreux l'accompagne ; de chaque côté , une double rangée de soldats forme la haie. En tête, des gardes armés de sabres et de lances ouvrent la marche. Derrière eux un crieur public annonce à la foule le nom du condamné, le crime commis, la condamnation. A leur suite, un porteur de tam-tam laisse, de temps à autre, tomber sa baguette sur l'instrument, qui résonne comme un glas funèbre. Le condamné, chargé déchaînes, s'avance la cangue au cou, tenu en laisse par deux geôliers au moyen de cordes attachées à l'avant et à l'arrière de la cangue. Après chaque coup de tam-lam, l'infortuné se confesse à la foule en disant :

— Messieurs, mesdames, je suis condamné à mort pour... ne suivez pas mon exemple.

Le bourreau marche à ses côtés, le sabre nu.

Enfin le mandarin de la justice, chargé de procéder à l'exécution, ferme le sinistre cortège.

Au troisième jour, le condamné est conduit sur le lieu du supplice, il s'agenouille, le dos appuyé contre un pieu fixé en terre, auquel on l'amarre solidement. On lui bande les yeux, il incline la tête, le bourreau, avec sa chique de béthel , marque en rouge l'endroit de la nuque où il doit frapper. Le sabre tombe, séparant, d'un seul coup, la tête du tronc; d'un second coup, l'exécuteur tranche les liens et, du pied, pousse en avant le corps qui vient recouvrir la tête... justice est faite.

Naguère les exécutions fictives étaient fréquentes, beaucoup de gens de cinquante ans y y ont assisté dans leur enfance. On les pratique encore sur des points éloignés de la capitale, toujours plus conservateurs. La victime se croyait réellement bien condamnée, et, chez elle, cette conviction était nécessaire pour l'efficacité de cette singulière mesure. Les quelques initiés conservaient religieusement le plus grand secret. Le malheureux condamné par ordre supérieur ne connaissait pas toujours le crime dont il était accusé.

Si les exécutions fictives sont devenues plus

rares, la superstition qui les motivait n'en est pas moins toujours aussi répandue.

D'après les Cambodgiens , le mauvais esprit se loge dans la cervelle de malheureux, que l'on reconnaît en les voyant marcher sans tête.

Dans cette situation , le possédé est voué à une fin prochaine, si, par un artifice, on ne parvient à tromper la mort.

Aussi, dès que l'on voit une personne marcher sans sa tête, on se hâte de prévenir secrètement la famille, qui en rend aussitôt compte aux notables, et l'on convient du crime imaginaire dont on accusera le possédé. Sa maison est cernée, les mandarins de la justice l'arrêtent, lui font connaître sa condamnation à mort, et son exécution immédiate. Il a beau se récrier, se débattre , demander à passer en jugement, les mandarins inflexibles agissent, disent-ils, par un ordre spécial, émané du roi. Les pleurs, les cris de la famille implorant la grâce avec l'accent du désespoir, entretiennent l'illusion et le trouble du condamné.

Quand cette accusation est possible, on choisit volontiers celle de relations criminelles avec une des femmes du roi, parce que c'est le seul crime pour lequel on puisse exécuter de nuit. La tragi-comédie se joue alors plus aisément.

On traîne le malheureux au supplice avec tout le cérémoniel consacré. On lui bande les yeux , on lui trace sur le cou la marque rouge de la chique de béthel... le sabre siffle dans l'air... et tranche un tronc de bananier, placé sans bruit près du faux condamné pendant qu'on lui posait le bandeau.

Grâce à cette ruse, la mort trompée s'enfuit, avec le mauvais esprit, au moment où ils croyaient tenir leur proie.

Quand le bourreau a tranché le tronc de bananier, il achève le simulacre de l'exécution en coupant les liens du supplicié et en le poussant d'un coup de pied. Généralement l'émotion du prétendu possédé est si forte qu'il roule à terre évanoui.

On raconte, à ce sujet, une anecdote typique dont Pnom-Penh fut le théâtre dans les premières années du siècle :

Une jeune veuve fut aperçue le soir circulant dans la rue sans tête.

Pour la délivrer du mauvais esprit , on l'accusa de la mort de son mari et on la conduisit au supplice. Elle ne fit ni observation ni résistance, marchant sereine à côté du bourreau. Elle s'agenouille avec un calme parfait, courbe la tête... et le sabre tranche le tronc du bananier.

Stupéfaction du public, la prétendue possédée, au lieu de tomber évanouie , se relève furieuse , insistant pour qu'on lui coupe le cou.

— Tuez-moi vite, crie-t-elle avec rage, car c'est vrai, je suis coupable... tuez-moi, j'ai hâte de mourir pour rejoindre l'amant que j'ai perdu et pour qui j'ai empoisonné mon mari.

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