LA FEMME DU JOUEUR DE GUITARE
(Conte cambodgien)
Une femme plus jolie que vertueuse avait pour amant un fort beau jeune homme avec qui elle passait les plus doux moments, ce dont son mari ne se doutait guère. Ce pauvre mari était un musicien émérite, du moins sa femme ne cessait de le lui répéter. Aussi, pour plaire à une compagne aussi aimable, le soir au coucher de sa femme prenait-il sa guitare, son instrument favori; assis sous sa véranda, il en tirait des mélodies à émouvoir un buffle. C'était le moment choisi par l'infidèle pour recevoir son amoureux, et tous deux se livraient à leurs tendres ébats avec accompagnement de musique. De temps à autre, elle s'écriait ravie :
— Ah, mon ami , que c'est délicieux !... je me pâme...
Ou bien encore :
— Ah quel plaisir j'éprouve!... je voudrais que ce fût sans fin...
Et le mari charmé continue de plus belle,
jusqu'à ce que l'amant quitte sa maîtresse, lasse de caresses et de volupté.
Cette manœuvre durait depuis longtemps déjà, mais on se lasse de tout. La jeune femme eut donc un nouveau caprice, celui de tromper son mari pendant le repas. Un jour où tous deux mangeaient leur riz à table , elle se leva tout à coup.
— Voyez donc, mon ami, comme je suis distraite, j'ai oublié le gingembre; je vais en chercher, continuez votre dîner, je reviens dans un instant.
Elle sort pour retrouver son amant dans un champ voisin, puis revient près de son mari:
— Savez-vous ce qui m'est arrivée? dit-elle en riant comme une folle... Oh que vous auriez ri si vous m'aviez accompagnée!.. Dans mes efforts pour arracher le gingembre, la tige s'est brisée dans mes mains et je me suis étendue tout de mon long sur le dos... Voyez plutôt, je suis toute pleine de terre.
Et le naïf époux, riant aussi de tout son cœur, essuie le dos de sa femme avec bonhomie.
Le lendemain , elle voulut lui jouer le même tour, son mari l'arrêta en lui disant :
— Encore le gingembre!... vous vous moquez, où allez-vous?... dites-moi la vérité.
— Vous voulez savoir la vérité, la voici : Je vais rejoindre mon amant.
— Pas de méchante plaisanterie... dites-moi où vous allez ?... je ne suis pas aveugle, si vous aviez un amant, je le saurais bien.
— Vous ne me croyez pas... Eh bien, quand je reverrai mon amant, vous-même me tirerez mon sarapot.
— Cessons ce vilain jeu... je ne crois pas vos paroles, mais j'en éprouve de la peine.
Cependant la coquine n'en était pas moins décidée à mettre à exécution sa forfanterie. Dès le lendemain, elle dit à son amant de se cacher dans les cabinets.
Le rendez-vous donné, la rusée fait l'aimable avec son mari.
— Vous êtes bien gentil pour moi, lui ditelle, aussi je veux vous gâter aujourd'hui et vous faire un de ces gâteaux que vous aimez tant.
Elle se met donc à pétrir sa pâte avec tant d'ardeur qu'elle en a presque jusqu'aux coudes. Tout à coup elle s'arrête et se tord :
— Ah, quelle affreuse colique ! s'écrie-t-elle... je n'y tiens plus, il faut que je coure au cabinet... vite! vite!... tirez-moi mon sampot, j'ai les mains toutes pleines de pâte...
Dès que son mari lui eut tiré son sampot, elle s'enfuit dans son simple appareil.
Quelques jours après, l'etTrontée dit en riant à son mari:
— A quoi vous sert toute votre jalousie?... Ça ne m'empêche pas de vous tromper.
— Et comment ?. . . reprit l'époux inquiet cette fois. Vous surveillant comme je fais, cela ne me semble pas possible.
— Bah!... tenez l'autre jour, pendant que je préparais la pâte, ne in'avez-vous pas tiré mon sampot, pour me permettre de courir au cabinet où m'attendait mon amant?...
Le pauvre homme resta confondu. N'ayant plus de doute sur l'infidélité de sa femme, il s'écria en guise de consolation :
— Décidément une femme qui veut tromper son mari arrive toujours à ses fins; nul ne l'en peut empêcher. Car Dieu a dit que l'homme ressent ses passions trois fois par jour et la femme sept fois. La femme doit donc toujours tromper l'homme suivant le lieu et l'occasion.