LES FEMMES AU PAON DORÉ
Srek Rakomar était fils d'un séïté (particulier très riche) du royaume de Sa-Wotey. Avant de mourir, son père lui avait dit :
— Si vous voulez être heureux dans ce monde, mon fils, ne prenez jamais pour ami un homme qui aura eu trois précepteurs, car il vous tromperait ; n'épousez jamais une femme chassée par son mari ni une vieille fille, car elles ne vous aimeraient pas ; mais épousez plutôt une jeune vierge ou une veuve.
Arrivé à l'âge d'homme, Srek Rakomar devint page du roi. Il avait pour fonctions la garde d'un paon au plumage doré, auquel le roi tenait beaucoup. Se rappelant les conseils de son père, il voulut les mettre à l'épreuve. Il se lia donc d'amitié avec un homme qui avait eu trois professeurs , épousa une femme répudiée et une vieille fille ; mais il prit en plus une jeune fille et une veuve.
Gela fait, il prit le paon doré et le cacha soigneusement avec plusieurs jours de nourriture.
Il tua ensuite en cachette le plus grand coq de combat qu'il put trouver, le pluma, jeta la tête et les pattes et le mit dans la marmite.
Quand ses femmes eurent fait cuire le coq, le page fit appeler son ami et l'invita à prendre part au festin, en lui disant à l'oreille:
— N'en parlez à personne , mais comme preuve d'amitié pour vous, j'ai tué le paon du roi pour vous fêter ; n'en dites rien, car il m'en coûterait la tête.
L'ami jura de garder le secret.
A la fin du repas, Srek Rakomar, feignant l'ivresse, chercha querelle à son ami et Tinsulta, maltraita ses femmes et se laissa tomber comme un homme ivre- mort.
La veuve et la jeune fille se retirèrent dans un coin et se mirent à pleurer.
La vieille fille aussi pleura, mais à la porte de la palissade qui entourait l'habitation. Quant à la femme répudiée, elle se campa au milieu de la rue et se mit à crier à tue-tête :
— Mon mari est un misérable ; il a tué le paon doré du roi , s'est enivré et nous a accablées de coups.
— Oui, répondit l'ami, j'en suis témoin, et nous n'avons qu'une chose à faire, c'est d'aller bien vite le dénoncer au roi.
Aussitôt l'ami, la vieille fille et la femme répudiée prennent la route du palais. Ils arrivent à la nuit tombante et demandent une audience au roi, qui les reçoit immédiatement.
Arrivés au pied du trône, ils racontent comment Srek Rakomar avait mangé le paon de Sa Majesté. Le monarque furieux fait appeler le mandarin de la justice et ordonna de décapiter le délinquant sans plus attendre.
Les mandarins se rendirent aussitôt chez Rakomar, s'emparèrent de sa personne et l'emmenèrent. Le sinistre cortège arriva à la porte Nord du palais, mais les gardiens refusèrent d'ouvrir, la nuit étant faite.
— C'est l'ordre du roi, dirent les mandarins, de conduire Srek Rakomar à la mort.
— Avez-vous un jugement écrit? reprirent les gardiens... montrez-le pour couvrir notre responsabilité.
— Il n'y a pas de jugement écrit, reprirent les mandarins, mais l'ordre du roi ne doit-il pas suffire?
— Non. La nuit nous ne pouvons ouvrir, les prescriptions de notre chef le Kratahour sont formelles.
Les mandarins insistent, les gardiens s'obstinent et disent :
— Entrez chez nous , nous vous donnerons les raisons pour lesquelles il nous est défendu d'ouvrir les portes, la nuit, pour une exécution:
Jadis un paysan possédait un merle qu'il aimait autant que ses enfants et non sans raison. En effet, ce merle était doué de qualités extraordinaires.
Quand le maître allait travailler aux champs, il confiait sans crainte à son oiseau fidèle sa maison et ses enfants ; au retour , il trouvait toujours tout en ordre. Un jour, selon son habitude, le merle veillait aux soins du ménage, quand un serpent se faufila dans la maison et piqua le plus jeune enfant, dont la mort fut instantanée. L'oiseau aperçut trop tard le serpent, il fondit sur le reptile et le tua à coups de bec; puis il vola aux champs prévenir son maître.
A peine eut-il dit : « Votre fils est mort » , que le paysan, voyant le bec du merle ensanglanté, l'abattit d'un coup de bâton.
Après cet accès de colère, il ramasse le merle et rentre chez lui,
A sa rentrée dans sa case, il aperçoit l'enfant inanimé et le serpent raide à ses côtés. Aussitôt il comprend tout le drame dont il a sous les yeux le dernier acte. Ses regards se tournent
tour à tour sur son fils chéri et sur le merle qu'il tient à la main, et il s'écrie en pleurant : « Malheureux que je suis, mon merle m'était fidèle et je l'ai tué!... Si j'avais réfléchi un seul instant, mon pauvre oiseau vivrait encore et me rendrait les mêmes services que par le passé. y>
— Et maintenant, messieurs, dit le gardienchef en terminant, voilà pour quelles raisons nous ne voulons pas ouvrir pour décapiter Srek Rakomar, car, selon toute vraisemblance, le roi n'a pas réfléchi.
Les mandarins de la justice, ne voulant rien entendre, se dirigèrent avec le condamné vers la porte de l'Ouest, où ils demandèrent aux. gardiens de les laisser passer.
En dépit de tous leurs beaux discours, les gardiens refusent.
— Vous êtes donc plus puissants que le roi, dirent les mandarins.
— Loin de nous cette prétention ; mais , à pareille heure, sans un jugement écrit, nous ne pouvons ouvrir pour mener au supplice qui que ce soit, dans la crainte qu'il n'arrive une méprise semblable à celle des chiens tués à tort. Ecoutez et nous allons vous conter cette histoire :
Autrefois un séité puissauiment riche confiait la garde de ses trésors à cinq cents chiens d'une race précieuse; aussi avait-il pour eux des soins exceptionnels, au point de leur porter lui-même à manger.
Une bande de voleurs, sachant la maison si bien défendue, creusa dans la campagne un souterrain qui aboutissait au magasin des richesses. Ces brigands pénétrèrent la nuit jusqu'aux trésors du séité et le dévalisèrent entièrement. Ils n'étaient point encore sortis, quand les chiens s'aperçurent du vol ; après avoir longtemps flairé, ils découvrirent l'entrée du souterrain, s'y précipitèrent en masse et étranglèrent tous les voleurs.
Lorsque, le lendemain, le séité visita son magasin selon son habitude, il le trouva vide. Entrant dans une colère épouvantable, et ne voulant écouter personne, il s'écria :
— Voilà cinq cents chiens dont l'entretien me coûte horriblement cher, les brigands sont venus cette nuit et ils n'ont même pas prévenu par leurs aboiements, je ne veux plus les voir, qu'on les tue tous jusqu'au dernier.
Quatre ou cinq jours après, les cadavres putréfiés des voleurs répandirent dans toute la maison une odeur infecte. Le séité découvrit alors l'en-
trée du souterrain et retrouva , près des cadavres, toutes ses richesses.
De rage, il se déchira la poitrine en criant :
c( Mes chiens m'étaient fidèles et^ dans un
accès de fureur, je les ai fait périr injustement ;
maintenant je ne puis les rappeler à la vie...
Que le malheur tombe sur moi!... »
C'est pour ces motifs, continua le gardien-chef, que nous ne voulons pas exécuter les ordres du roi influencé par la colère... sans un jugement régulier ; parce que Srek Rakomar, comme les chiens, peut être innocent.
— Allons, dirent les mandarins de la justice, il est déjà minuit et voilà deux portes qu'on ne veut pas nous ouvrir; hâtons-nous d'aller à la porte du Sud, voir si nous réussirons mieux.
Lorsqu'ils y arrivèrent, on leur adressa les mêmes questions qu'aux précédentes :
— Gomment se fait-il que vous n'attendiez pas le jour pour conduire un condamné au supplice?... Y a-t-il eu un jugement rendu la nuit?
— Il n'y a pas eu de jugement, répondent les mandarins, mais le roi ayant exprimé sa volonté, c'est à vous d'obéir.
— Les usages s'y opposent, reprirent les gardiens, il n'y a pas de précédent.
— Mais quels usages?... Expliquez-les-nous, nous sommes tout oreilles.
— Alors écoutez-moi, dit le gardien-chef, l'histoire que je vais vous conter vous convaincra peut-être :
Un roi possédait une perruche très âgée qui s'envola un jour dans la forêt de Hem Bo Pen, où elle mangea d'une mangue nommée Cal et tout à coup se trouva rajeunie. Quand elle revint près de son maître, celui-ci s'en aperçut et lui demanda :
— Qu'avez-vous fait pour être ainsi rajeunie?
— Sire, j'ai mangé d'une mangue nommée Cal. J'ai voulu vous rapporter un de ces fruits, mais le fardeau s'est trouvé trop lourd pour mes forces; la prochaine fois, je vous en apporterai une graine.
Le roi, désireux de posséder une graine si précieuse, pressa la penruche de partir. Le lendemain matin elle s'envola et rapporta une graine ([ue Sa Majesté ordonna de planter immédiatement. Dans sa précipitation, le jardinier mit la graine dans un trou, sans remarquer que ce trou était l'antre d'un dragon dont l'haleine fétide devait empoisonner tout ce qui se trouvait près de lui.
L'arbre grandit et donna des fruits magni-
tiques ; songeant au rajeunissement de la perruche, le monarque formula sa volonté d'y goiiter. Les mandarins lui conseillèrent, par mesure de prudence, d'en faire l'essai sur un condamné à mort. On appela donc trois condamnés. A peine eurent-ils goûté à ces fruits, qu'ils tombèrent comme frappés de la foudre ; le roi s'écria :
— La perruche voulait m'empoisonner, qu'on la tue!... Aussitôt les mandarins étouffèrent la perruche.
Longtemps après, le dragon ayant quitté son antre, ses exhalaisons n'arrivant plus aux racines du manguier, l'arbre redevint parfaitement sain.
Un jour, le jardinier et sa femme bien vieillis se dirent :
— Depuis vingt ans nous entretenons ce maudit manguier, qui ne nous a jamais rapporté que des fatigues... maintenant les infirmités nous accablent, demandons-lui au moins le repos dans la mort.
Ils se dirigent donc vers l'arbre au pied duquel gisaient un grand nombre de fruits, car on se gardait bien d'y toucher. Après s'être fait leurs derniers adieux, les deux époux mangent des mangues abondamment.
Aussitôt leurs visages reprennent l'éclat de la jeunesse, mais la nuit les empêcha de connaître leur changement mutuel. Ils constatèrent seulement que l'arbre , en vieillissant , avait perdu ses propriétés vénéneuses.
Le lendemain matin, de très bonne heure, le jardinier et sa femme allèrent, selon leur habitude, cueillir des fleurs pour les olîrir au roi. Quand il les vit arriver, il ne les reconnut pas et leur demanda qui ils étaient :
— Sire, répondit Je mari, je suis votre jardinier et voici ma femme.
— Mais comment se fait-il, demanda le monarque, que, vieillards hier, vous soyez aujourd'hui des jeunes gens?
S'apercevant enfin de leur transformation, les époux étonnés répondirent :
— Sire, nous avons mangé de la mangue Cal dans le dessein de mourir, elle nous a rajeunis.
Le roi incrédule fit venir trois condamnés à mort, ils mangèrent des mangues et le même phénomène se reproduisit.
Ne comprenant pas comment ces fruits, après avoir donné la mort, rendaient la vie, Sa Majesté ordonna de creuser au pied de l'arbre; on découvrit le vieil antre du dragon et tout s'expliqua.
Alors le prince désespéré s'écria :
— Voyez où mènent la colère et la précipitation, j'ai fait périr la perruche, ma bienfaitrice, au lieu de rechercher les causes de son apparente culpabilité.
Cela dit, il mangea des mangues, en distribua tout à son peuple , et tous redevinrent jeunes. Ne pouvant ressusciter la perruche, il en fit déterrer les os avec des cérémonies magnifiques, et, par ses ordres, un monument royal honora ses restes.
Le gardien termina l'histoire de la perruche par ces paroles adressées aux mandarins :
— Voilà pourquoi nous ne voulons pas ouvrir, car le roi, après réflexion, pourrait se repentir.
Nous entendons toujours ressasser la même chose, dirent les mandarins, nous n'en devons pas moins aller jusqu'au bout. Nous avons encore à voir la porte de l'Est. Bientôt le jour va paraître, marchons vite, afin d'exécuter nos ordres avant le réveil du roi , qui se lève de grand matin... Si l'on refuse de nous ouvrir, nous irons lui rendre compte, et tant pis pour ceux qui se seront opposés à l'exécution de sa volonté.
Arrivés à la porte de l'Est, les mandarins re-
nouvellent leurs demandes aux gardiens, qui répondent encore :
— Comment se fait-il que vous conduisiez ce condamné au supplice avant le jour?... Avez-vous un jugement en règle?
Les mandarins ayant répondu négativement, le gardien-chef leur opposa un refus formel, et, les ayant invités à s'asseoir, continua ainsi :
Un roi avait un fils unique qu'il aimait à l'adoration ; il ne pouvait s'en passer, au point de ne jamais se mettre à table sans avoir près de lui son enfant chéri. Un jour où le roi et son enfant prenaient leur repas, la mère, en entrant pour leur tenir compagnie, négligea de se prosterner. Le roi, outré de ce manque de respect, dit que cette femme abusait de son affection pour son fils pour contrevenir à tous ses devoirs. Dans son accès de furieuse démence, il ordonna de mettre à mort la femme et l'enfant , ce qui fut immédiatement exécuté. La mère était bien un peu coupable, mais tout innocent qu'il était, le pauvre petit n'en fut pas moins décapité.
Le lendemain, le roi, oublieux de la scène de la veille, en se mettant à table, chercha son fils... Se rappelant alors son ordre cruel, il se
déchira la poitrine, fît appeler les mandarins justiciers et leur dit :
— Comment! sur un seul ordre donné dans un moment de colère, vous avez décapité ma femme et mon enfant que j'aimais tant! à qui j'aurais pardonné de si bon cœur... Vous êtes indignes de vivre...
Et il fit décapiter les quatre mandarins.
Ces exécutions ne le consolèrent point de la perte de son fils bien-aimé... Dans sa douleur, il refusa toute nourriture et mourut peu après...
Vous voyez quelles peuvent être les conséquences d'un ordre irréfléchi... c'est pour cela que nous, qui ne tenons nullement à subir le sort des quatre mandarins, nous refusons d'ouvrir la porte.
Le jour commençait à paraître quand le gardien-chef finissait son récit.
Le roi, très matinal, demanda des nouvelles du condamné de la veille. On lui répondit que l'exécution n'avait pas encore eu lieu, les gardiens ayant refusé d'ouvrir les portes de nuit.
Il fit appeler les gardiens, les mandarins et le condamné.
Arrivés au palais, les gardiens-chefs racontèrent, chacun à leur tour, les précédentes histoires; Sa Majesté les écouta avec grand inté-
rêt, félicita les gardiens de leur sage conduite, puis il ajouta :
— Vous avez dès aujourd'hui toute ma confiance, et je vous en donne la preuve en vous chargeant de juger Srek Rakomar.
A ces paroles, les nouveaux juges firent apporter les instruments de flagellation, afin d'arracher des aveuK à l'accusé, mais Srek Rakomar les arrêta en disant :
— A quoi bon me punir?..., le paon doré du roi est vivant ; si vous voulez me conduire où je vous dirai, je vous le montrerai bien portant.
Le paon retrouvé, on reconduisit Srek Rakomar devant le roi, qui lui demanda les motifs de sa conduite :
— Sire, répondit le jeune homme, mon père, en mourant, me dit de ne point prendre pour ami l'élève de trois précepteurs ou comme femme ni une femme répudiée ni une vieille fille, mais d'épouser plutôt une jeune vierge ou une veuve. J'ai voulu éprouver les conseils de mon père et j'ai dû constater combien ils étaient justes. La veuve et la jeune fille me sont restées fidèles, mon ami et mes deux autres femmes m'ont dénoncé.
Le roi comprit ces raisons et lui accorda sa grâce avec un beau présent ; il donna cent taëls
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à chaque gardien en glorifiant leur prudence. Quant au faux ami et aux deux méchantes femmes, il les condamna pour leur trahison à l'exil perpétuel.
Pnom Penh, 2 octobre i885.
A cinq heures, le général débarqua sur le pont de bambous flottants du protectorat. Les navires se couvrirent de leurs pavois, les clairons sonnèrent aux champs, les équipages debout sur les vergues firent retentir les airs de trois cris de Vive la République!... puis le canon tonna.
Massés dans le jardin, près du pont, les officiers et les fonctionnaires attendaient le général pour composer son cortège.
Les troupes formaient la haie du débarcadère au protectorat, le cortège défila entre les deux rangs de soldats qui présentaient les armes. En ce moment les voitures de la cour, escortées par la cavalerie de Norodôm : quarante cavaliers en képis bleus, vestons noirs à boutons dorés, sampots de couleurs variées, souliers boueux, grands bas blancs malpropres. Ils portaient au poing le sabre nu. Les selles laissaient beaucoup à désirer, plusieurs d'entre elles manquaient
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d'étriers. Une vieille corde ^remplaçait souvent la bride. Les montures n'étaient pas plus soignées que l'équipement, sans doute elles n'ont jamais connu la brosse ni l'étrille ; sauf un peu de paddy peut-être, elles doivent pourvoir ellesmêmes à leur nourriture. En revanche, les cavaliers se tenaient si fièrement en selle, ces rustiques poneys montraient un tel feu que cette cavalerie fantaisiste, loin d'être ridicule, séduisait par son cachet d'originalité.
Le général monta dans la calèche du roi avec le représentant du protectorat et l'évêque; le brillant cortège doré, brodé, décoré, se distribua dans de nombreuses voitures. Le tout partit au grand trot avec l'escorte cambodgienne, dont les petits chevaux trottinaient comme des enragés.
La garde de Norodôm faisait la haie de la porte d'enceinte au palais. Quand le gouverneur entra , l'artillerie cambodgienne (deux bronzes antiques) commença un salut de dixneuf coups de canon.
Le roi attendait au premier étage dans son salon d'apparat, assis, dans un fauteuil doré, à une petite table ronde entourée de trois fauteuils semblables au sien. Des aiguillettes, des décorations en brillants rehaussaient son habit
noir à boutons d'or ; le sampot national en soie gorge de pigeon et des bas de soie blancs remplaçaient le pantalon, il portait des souliers vernis , percés de grands trous pour donner de l'air et de l'aise aux oignons de Sa Majesté.
Un bon bourgeois favorisé d'une honnête aisance se contenterait d'un semblable ameublement, mais un merveilleux tapis de soie broché d'or couvrait la table, laissant tomber une bordure enrichie de pierres précieuses.
Le général s'assit à la droite du roi, l'évêque, puis le représentant prirent place à sa gauche.
L'aide de camp du général lui remit un cahier relié en soie moirée, violette; c'était l'instrument diplomatique, — un instrument de supplice pour Norodôm.
En vain le général s'évertuait à lui dire :
Mon pauvre Norodôm, que voulez -vous que j'y fasse?... Vous êtes condamné, c'est irrévocable. On vous a peut-être bien mis un peu brutalement le pouce sur la gorge, mais c'est une histoire du temps passé... A quoi bon revenir sur ce sujet désagréable?... Ce qui est fait est fait, ce qui est écrit est écrit ; quand le vin est tiré, il faut le boire... Vous êtes dans la situation d'un homme à qui on a coupé le cou, c'est sans remède.
Gomme un homme qui se noie, l'infortuné monarque cherchait à se raccrocher au moindre brin d'herbe. A vrai dire, il ne comprenait pas ce qu'on lui demandait... Il était bien un peu payé pour redouter un traquenard.
Bref, ce carton moiré ne lui dit rien qui vaille.
Le général lui répondit avec une logique froide et tranchante comme l'acier :
Écoutez-moi bien : le traité du 17 juin, signé de votre main jaune, est bel et bien à Paris... Avec l'instrument de Paris, nous pouvons vous exécuter tout à l'aise ; l'instrument qui nous permet d'agir contre vous, nous l'avons déjà. Cet instrument-ci n'est qu'une copie de l'autre, il porte la signature du président de la République au lieu de la vôtre, voilà toute la différence. Cette copie, revêtue de la signature du chef de l'Etat, est votre garantie. Si la protection voulait outrepasser cette limite,- vous l'arrêteriez en disant : Voici le traité que vous avez accepté vous-même, vous ne pouvez aller au delà. Vous êtes lié par l'original, nous sommes liés par la copie... Voilà pourquoi je vous porte cette pièce avec solennité et vous en demande reçu avec grand apparat. Pour vous, elle a de l'importance; pour nous elle n'en a aucune. Car, que vous me donniez ou non reçu du pa-
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pier signé Grévy, nous n'en avons pas moins à Paris le papier signé yorodôm.
Tout ceci était limpide comme l'eau de roche, mais il n'est pire sourd que qui ne veut entendre.
Puis vinrent les consolations , dont voici le fond :
Mon pauvre Xorodôm, que le traité du 17 juin vous ennuie, cela se conçoit aisément... c'est vrai, on vous a mis a la portion congrue et vous serez un peu à court pour vos danseuses... mais, pour être noirs, nous ne sommes pas si méchants diables. Dans l'exécution, il est des tempéraments; outre le million et demi convenu du traité, on vous laissera quelques bribes pour faire le jeune homme. Qu'est-ce que ça nous fait après tout, c'est le peuple qui paye... Et puis soyons raisonnables, avec un million et demi on ne meurt pas de faim... Vous n'êtes plus jeune et vous avez la goutte... Vous pourrez largement vous payer assez de madère et de jolies filles pour compléter ce ramollissement déjà si avancé... Entre nous, vous serez encore fort passablement rétribué pour vos mérites.
Norodôm était fort ému... Le lendemain, il dit au résident général qu'une des raisons qui
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l'avaient empêché de signer était la crainte de trembler.
Sans doute il se souvenait de la cruelle injure du 17 juin... Col de Montero, par peur de déplaire,— déplaire, c'est déjà sentir la chique de bétel vous marquer le cou, — n'osait traduire exactement les paroles du gouverneur.
Notre interprète, M. Pavie, accusa Col de Montero de se montrer traducteur infidèle.
Le gouverneur fit appeler quatre hommes et un caporal, et l'homme de confiance de Norodôm, appréhendé au collet dans sou propre palais, fut planté entre quatre chandelles.
Cela, ni Col de Montero ni le roi ne l'ont oublié.
— Nous ne sommes pas ici pour discuter le traité, il est irrévocable, répétait en vain le général... signé par vous, voté par les Chambres, sanctionné par le président de la République, il a tous les sacrements... donnez -moi mon reçu et finissons-en.
Le roi s'obstinait à ne pas signer.
Il revenait toujours à ses moutons: avec votre protection, qu'est-ce qui me reste d'autorité?
C'était dur de lui répondre RIEN.
Et l'on aurait pu ajouter : rien, c'est encore trop...
Le général prit le meilleur parti, car il fallait en finir avec cette situation fausse, grotesque et menaçant de tourner au tragique ; il dit à Norodôm :
— Sa Majesté réfléchira... après réflexion, sans doute, elle signera à la date d'aujourd'hui.
Et le roi répétait lamentablement : Votre protection, c'est la crémation de la monarchie.
Le général se leva.
Norodôm n'avait pas signé. Il avait refusé sa signature en public devant la solennelle assemblée de toutes les notabilités de la Gochinchine et du Cambodge, il avait fait preuve, pensait-il, de volonté, de dignité... le lendemain, il signerait en catimini. Les apparences seraient en sa faveur. Il tient beaucoup aux apparences, ce pauvre roi déchu... Avec son corps de ballet, c'est tout ce qui lui reste.
Malgré sa goutte, la cérémonie terminée, le roi conduisit le général au pied de l'escalier, et l'on se rendit en grande pompe au protectorat.
Les calèches de la cour eurent à peine le temps de retourner au palais prendre le roi, fort empressé à rendre sa visite au général.
Toutes les troupes sous les armes formaient la haie. Le général reçut le roi à la porte du protectorat, son chef d'état-major et le repré-
sentant aidèrent Sa Majesté à descendre de voiture.
Elle s'assit au haut du salon rectangulaire du protectorat, entre le général et le représentant, les deux longs côtés du rectangle étant occupés par les officiers français et fonctionnaires en grande tenue.
Norodôm, affreusement préoccupé, s'agitant sur son siège , n'ouvrait pas la bouche ; le regard anxieux, il cherchait de tous côtés avec égarement. Enfin, le général comprit et Attendre un crachoir au monarque, soulagé dès qu'il eut pu satisfaire aux exigences de son catarrhe.
Evidemment, en dehors de ce soulagement physique, une heureuse révolution s'était opérée dans le cerveau royal... Evidemment le souverain khmer avait pris son parti et digéré le traité. Aussi rayonnait-il comme quelqu'un qui vient d'avaler une potion amère.
L'éléphant du roi fit les principaux frais de la conversation, oii l'on parlait pour ne rien dire, la seule préoccupation de chacun étant de taire ce qu'il avait dans l'esprit.
Le départ du souverain du Cambodge fut très pittoresque; le crépuscule tirait à sa fin, les premières étoiles étincelaient dans le ciel bleu sombre. De nombreuses lanternes vénitiennes
décoraient le jardin du protectorat... et les lanternes colorées sont d'un si charmant effet dans l'opulent feuillage des tropiques. L'infanterie de marine en haie présentait les armes sous ces lumières variées. La cavalerie du roi, dont la malpropreté disparaissait dans l'ombre, ne montrait que l'acier étincelant , la bonne attitude des cavaliers, la bouillante ardeur des poneys.
Pnom-Penh, 3 octobre 1885.
Le lendemain de la grande visite officielle pour l'échange des ratifications, Norodôm signa sans difficulté le procès-verbal.
Il avait invité à diner le gouverneur et les notabilités de son escorte.
Les voitures du roi, accompagnées de sa cavalerie, vinrent au protectorat prendre les invités ; Sa Majesté les attendait sur le perron de sa villa et les fit asseoir dans la salle d'attente, jusqu'au moment où le maître des cérémonies vint prévenir que le dîner était servi. Le roi conduisit ses hôtes, vêtu de son costume de cérémonie de la veille avec une très riche ceinture de diamants.
Des lithochromies d'auberge déparent une fort belle salle à manger en bois sombres du
pays, travaillés avec goût; tout est européen, un beau surtout de chez Christophle orne la table bien éclairée. Un oncle et deux fils représentaient la famille royale, l'un des fils, le prince Duong-Thiak, l'enfant chéri, gaillard intelligent et déluré, parle très bien le français.
Norodôm a eu soixante-douze enfants , il lui en reste quarante-quatre. Cette nombreuse progéniture ne lui donne pas grand souci... Il s'en débarrasse en gratifiant de ses produits , sans plus s'en occuper, les très hauts dignitaires, honneur dont ceux-ci se montrent très fiers.
Le gentil Duong-Thiak a le bonheur de posséder présentement la baronne Pritcha, brouillée avec le prince Yucanthor, à qui elle joua des scènes terribles, le menaçant de se poignarder chez lui.
Le dîner européen, somptueux, œuvre de quelque artiste chinois , eût fait honneur aux meilleurs restaurants de Paris; les Célestes, qui pratiquent pour leur propre compte une cuisine si hétéroclite, préparent les plats français en perfection et les ornent avec un goût exquis ; les maîtres d'hôtel chinois servent d'une façon tout à fait distinguée, ils plaisent à l'œil par leur élégant costume et leurs manières délicates. Une table parée de fleurs par leurs soins
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est une des plus charmantes merveilles qui se puissent voir.
Le général faisait face au roi , placé entre le représentant et Tévêque.
Sa Majesté se montra fort gaie.
On se leva de table pour prendre le café dans une élégante rotonde trop surchargée de bronzes dorés. Le souverain fit tous ses efforts pour paraître aimable ; la reconnaissance de l'estomac prescrivait aux convives de le trouver charmant.
Un caprice surgit tout à coup dans la cervelle de Norodôm, celui de faire assister l'évêque au ballet. Ce vieillard à figure énergique et sculpturale, très digne dans sa robe violette, répondit que, dans une circonstance aussi solennelle, il n'avait rien à refuser au roi.
Norodôm, boitant, appuyé sur sa canne, accompagné du gouverneur et suivi de ses invités, se dirigea vers la salle des fêtes. Il nous présenta, assise sur le lit de parade royal, une petite princesse, sa fille favorite, gamine de huit à dix ans, éveillée, de mine espiègle, vêtue d'un sampot, d'un collier et de bracelets de brillants.
Toutes les facultés physiques et intellectuelles du monarque se concentrent sur son corps de ballet.
Gomme Norodôm n'a jamais songé à rien
fonder d'utile, à entreprendre des travaux publics d'aucun genre, comme il laisse tout dépérir ou s'écrouler, jusqu'à son propre palais, son budget passe à peu près exclusivement à l'entretien de son harem.
L'étable de ce troupeau féminin est le théâtre de drames incessants. Si le peuple du Cambodge, d'ordinaire, ne donne pas grande tribulation à son souverain, il n'en est pas de même de ses deux cents épouses. Le jeu est un des passe-temps favoris des recluses. Dans une matinée, la première danseuse perdit trente barres d'argent (environ 2250 fr.) et paya avec une partie de ses bijoux ; or les bijoux des danseuses font partie des joyaux de la couronne. Les gagnantes prétendaient conserver ces bijoux , devenus leur propriété personnelle; elles furent mises aux fers par ordre du roi et la première danseuse s'empoisonna.
Norodôm est d'une impitoyable jalousie, toute infidèle a irrémissiblement la tête tranchée. Quelques coupables — sa sévérité ne l'a point abrité contre les malheurs domestiques, loin de là — ont pu s'enfuir et gagner la terre de Gochinchine.
Le gouvernement français les a rendues à la condition de leur garder la vie sauve, et l'on
doit cette justice à Norodôni qu'il a toujours respecté sa promesse.
Le harem, propriété de la couronne, passe au successeur à la mort du roi. La succession au trône, comme on sait, va de frère à frère; si le roi n'en a point, le fils aîné hérite de toutes ses belles-mères. Lascif et d'une convoitise sans limite, Norodôm refusa à Si-Votha une femme de la succession, dont celui-ci était fort épris ; ce refus joua un grand rôle dans la rupture des deux frères et poussa Si-Votha à lever l'étendard de la révolte — ce qui confirme une fois de plus le fameux cherchez la femme.
L'appareil électrique étant détraqué — il a coûté 250,000 fr. et a servi trois fois — la salle des fêtes est éclairée par des lampes à mèche de coton , brûlant à l'air libre de l'huile de coco. Ces vases de cuivre, supportés par des pieds de même métal de deux à trois coudées, sont placés près des colonnes de support de la toiture. Dans chaque vase , un grand nombre de mèches réunissant leurs flammes donnent une large flamme unique. De nombreux piliers coupent fâcheusement la vue de cette vaste scène rectangulaire. Un des petits côtés du rectangle, en communication avec le
harem, sert uniquement à l'entrée et à la sortie des danseuses,
La scène cambodgienne n'admet que des femmes ; sur le théâtre chinois c'est l'inverse, de jeunes hommes y remplissent les rôles féminins.
Un des grands côtés est en partie occupé par l'appartement séparé d'où les femmes du roi assistent à la fête. Au dehors , au-dessus de la petite porte de communication de cet appartement avec l'estrade royale ^ placé comme une enseigne, le portrait du président Grévy!!...
Donc à la suite de l'appartement des femmes l'estrade royale.
Sur cette estrade siégeaient, dans quatre fauteuils dorés, le roi, le gouverneur, l'évêque, le représentant du protectorat; derrière eux les autres convives de Sa Majesté.
A la suite encore, mais à un bon mètre plus bas , les officiers de terre et de mer et le personnel européen de Pnom-Penh ; parmi cette foule masculine, quelques dames très fortement étoffées ne brillaient guère, pour la beauté des formes, auprès des danseuses de Norodôm.
Le public cambodgien s'entassait sur les deux autres côtés du rectangle.
Des nattes, pour les pieds nus des danseuses,
recouvraient le plancher de cette scène de soixante-dix mètres sur trente.
La musique commença.., mêmes airs qu'au ballet donné par le ministre de la justice au protectorat, même spectacle avec un personnel plus nombreux.
Ici les danseuses, disposant d'un vaste espace pour courir et marcher, déployaient dans ces exercices une grâce singulière. Le cadre n'avait rien de bien séduisant, les décors, l'une des grandes magnificences de nos théâtres, manquaient; mais le ballet en lui-même était une vraie féerie ; on se trouvait en pleines mille et une nuits. Ces femmes très vêtues, souvent avec une chasuble sur les épaules , ruisselaient d'or et de pierreries.
L'évêque se retira après avoir donné la preuve de sa bonne volonté à satisfaire la royale lubie ; il ne pouvait prolonger sa présence sans manquer de dignité.
A son départ, le représentant dit au roi :
— L'évêque se retire , parce que cela lui donne des idées...
Cette plaisanterie, d'un goût douteux, plut étonnamment à Sa Majesté, elle en rit avec fracas, en se tordant pendant près d'un quart d'heure. Le représentant avait trouvé la note,
il s'était mis à la portée intellectuelle et morale de son auditeur.
Tout un peuple opprimé travaille pour remplir le gouffre des dépenses du harem de Norodôm.
Pnom-Penh^ 4 octobre 1885.
Le 4 octobre, à sept heures du matin, le gouverneur descendait de son yacht à Gompong- Luong pour rendre visite à la reine-mère.
Vingt soldats d'infanterie de marine, sur les vifs petits poneys du pays, précédaient le cortège.
Puis venaient :
Deux guides.
Le gouverneur.
Les quatre fonctionnaires qui l'accompagnaient dans sa tournée,
Le chef d'état-major,
L'officier d'ordonnance,
Chacun sur un éléphant.
Vingt éléphants portaient chacun deux soldats d'infanterie de marine,
Deux éléphants de suite.
Ces trente et un éléphants, marchant à la file indienne , sur la vieille chaussée de Compong- Luong, formaient un imposant cortège.
C'est un symbole vivant du triomphe de l'intelligence sur la matière, ce saisissant contraste entre cette prodigieuse masse de chair et le petit être vif, armé d'une pointe à crochet — un fer de gaffe — qui la gouverne comme le patron d'une grosse barque.
Cette montagne vivante s'avance d'un pas grave et tranquille , se battant sans cesse les flancs de sa queue, glabre , terminée par une touffe de poils. La trompe vermiforme se rallonge, se raccourcit, se balance en un perpétuel mouvement. On se demande si la vieille chaussée cyclopéenne ne s'effondrera pas sous le poids de ces colosses.
L'éléphant et le buffle, survivants d'un monde disparu, sont bien les animaux de ce pays de marais recouverts d'une végétation touffue; ils ont même couleur, même peau nue, même amour de la vase ; leur masse brise ou renverse tous les obstacles des fourrés. Le rôle du buffle en agriculture lui assure une existence aussi longue que celle de notre espèce, c'est le seul animal de trait possible dans la rizière noyée. Quant à l'éléphant, il est condamné à disparaître; personnage d'époque barbare, il lui faut, pour subsister, de vastes espaces incultes.
La cage du gouverneur et celles des princi-
paux officiers étaient recouvertes de cotonnades rouges, bordées de bleu, couleurs du Cambodge, les autres de simples nattes. Cette cage ressemble à un banc de cabriolet surmonté de sa capote. Toutes ces cages, à chaque mouvement des pattes-piliers de l'énorme bête, se balançaient avec un roulis qui rend ce mouvement de locomotion fort pénible. De temps à autre la trompe aspirait de l'eau boueuse dans les bourbiers de la route, et l'éléphant s'en aspergeait.
Au bout d'une heure environ nous avions franchi la solitude des marais et nous quittions la chaussée continuée, par une route, sur un terrain ferme et propre à la culture. Çà et là les buffles traînaient la charrue sur le sol noyé sous une légère couche d'eau, ailleurs les paysans procédaient au repiquage des riz.
Peu après on aperçut l'enceinte du palais, construite en forts madriers équarris de cinq à six mètres de haut, se touchant.
Quand on entre dans cette coûteuse enceinte, d'ailleurs délabrée, d'environ quatre cents mètres de long sur trois cents de large, on est quelque peu déçu de la voir renfermer un marais et des terres en friche — un vrai terrain à bécassines. Une vieille chaussée conduit de la porte au sol
dur. Là s'élève un ensemble, peu flatteur pour l'œil, de méchantes paillettes, logements des esclaves, et de monuments en bois du pays dans un état complet de délabrement.
On passe près du plus solide et du mieux conservé de ces établissements, établi sur pilotis dans un grand bassin cimenté , rempli d'eau verte et croupie. On se demande en vain le but de cette habitation de plaisance pour des canards.
Un peu plus loin se trouve le palais habité par la reine-mère , entouré jusqu'à la porte d'herbes et de plantes sauvages; on entre dans une vaste salle de réception — un hangar — où la vieille reine reçoit ses visites sur son lit de parade, quand sa santé le lui permet. Pas d'ornements, c'est d'une simplicité antique.
Après avoir franchi la grande salle, nous traversons diverses pièces assez pauvrement meublées ; c'est l'intérieur d'une grande ferme, avec un cachet particulier de large vie barbare. Je me figure un peu clans ce genre les premiers établissements des chefs francs dans la Gaule : peu ou point de bien-être, une nombreuse suite oisive comme luxe et prestige du rang.
Enfin on fit pénétrer le gouverneur dans la chambre de la vieille reine; son cortège dut
rester au dehors à cause de l'exiguïté de l'appartement. Sa Majesté s'assit sur son lit pour recevoir les illustres visiteurs, marque suprême de distinction, car elle reçoit étendue même les très hauts personnages. A part la porte étroite et basse , pas d'ouverture dans cette chambre partout tendue de nattes.
Les ténèbres presque complètes de ce sépulcre, la figure jaune, émaciée, de la vieille femuie, éclairée par les rouges lueurs de deux lampes antiques à mèche de coton brut, — des lampes mortuaires, — placées au pied du lit, évoquaient la scène de la résurrection de Lazare. Les yeux doivent s'habituer lentement à l'obscurité pour distinguer dans un coin deux adolescentes, accroupies sur des nattes , recueillies et prêtes à prodiguer leurs soins pieux.
Avec les lampes, un matelas et un oreiller cambodgiens, un vase de terre, une tasse commune, un crachoir d'argent composent tout le mobilier.
Sa Majesté vit avec une très grande simplicité et consacre ses revenus à des œuvres de dévotion.
La reine-mère représente au Cambodge le parti conservateur, elle est la personnification intransigeante du vieil ordre de choses, l'enne-
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raie jurée des innovations, le comte de Ghanibord de l'extrême Orient. La vue d'un poteau de télégraphe la rend épileptique. Elle jouit d'une haute autorité morale toute personnelle, due à son intelligence et à sa rare finesse, autorité relevée d'ailleurs par le prestige de la situation, car le roi lui-même doit se prosterner devant sa mère comme devant le grand chef des bonzes.
Après une conversation courte et banale entre le gouverneur et l'auguste malade, le cortège, au retour, fit un crochet pour visiter une pagode nouvelle, élevée par la piété de Sa très dévote Majesté.
Les bonzes faisaient la classe. L'instruction des enfants est de beaucoup leur fonction la plus importante ; ils s'en acquittent avec grand zèle; aussi ne trouve-t-on guère d'hommes du peuple, même de sampaniers, qui ne sachent lire et écrire. Les gens de toutes classes repassent à différentes époques de leur vie par le couvent pour y faire un séjour plus ou moins long. Tout fils de grand mandarin, tout prince doit vivre au moins trois mois à la bonzerie avant ses vingt et un ans révolus et trois mois après.
Pagode et bonzerie, cachées au centre d'un îlot d'arbres dans la plaine étendue des rizières.
montrent à peine le toit de la pagode surmonté de trompes d'éléphant étincelant d'or au soleil. Le monument frappe moins par lui-même que par l'imposante masse du soubassement à gradins sur lequel il repose. Ces gradins sont coupés par trois larges plates-formes bordées d'étranges êtres en faïence aux couleurs vives, yacks, oiseaux et lions fantastiques, dragons... montés sur des piédestaux. On éprouve une impression d'étonnement pénible en se promenant au milieu de cette bizarre population , et l'on se demande avec une sorte d'effroi comment il se fait que les divers membres de la famille humaine vivent dans des régions mentales si différentes. La pagode a l'ordonnance d'un temple grec, c'est-à-dire que la toiture, dont les bords sont supportés par des colonnes carrées, comme dans toute l'architecture khmère, abrite un sanctuaire fermé par quatre murailles. Ces murs, protégés contre la pluie par la toiture débordante, sont ornés à l'extérieur de fines dorures tellement pressées que la muraille semble dorée en bloc. A l'intérieur même richesse, le Bouddha, assis les jambes croisées sur son trône, a bien une hauteur de sept à huit mètres. Statue et trône sont enduits d'une feuille d'or manifestement épaisse.
Des dessins en or très fins et très serrés ornent aussi les volets laqués en rouge sur leurs deux laces.
On ne rencontre pas sans surprise, à l'intérieur, entre toutes les fenêtres, ces glaces spécialement fabriquées chez nous k l'usage des auberges de campagne. Au pied du Bouddha s'étalent quantité d'oifrandes, toutes de facture européenne: par exemple, à foison, ces fleurs artificielles sous la verrine cylindrique que l'on voit invariablement sur les cheminées de cabaret , ces sphères de verre étamé si répandues dans nos jardins, les grands bocaux vert, rouge et bleu céleste des devantures de pharmaciens, des lampes à pétrole et des corbeilles de porcelaine commune, des modèles de navires... bref on se croirait devant l'étalage d'un marchand forain. On sent l'inspiration d'un de ces fumistes européens qui exploitent la sottise de Norodôm.
Des colonnes en bois d'une douzaine de mètres, protégées par d'épaisses feuilles de cuivre doré, soutiennent le plafond peint sur fond rouge d'allégories insaisissables pour nos intelligences. Du haut en bas, les peintres ont lâché la bride à leur imagination sur les sujets les plus hétéroclites , c'est une macédoine impossible de scènes du Ramayana, entremêlées de compa-
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gnies de débarquement de marins, de tableaux des supplices de Tenfer, de bateaux à vapeur lançant des torrents de fumée, de portraits en pied de lieutenants de vaisseau en grande tenue, singulièrement blonds . . .
Enfin des légendes telles que celles de l'éléphant blanc.
Cet éléphant blanc, favorisé de l'honneur insigne de porter le roi sur son dos , eut le guignon de sentir une femelle...
Hélas!... le cœur du sage éléphant n'est pas plus blindé contre les traits de l'amour que le cœur des faibles humains.
Ce doux parfum l'enivra, lui tourna la tête; d'abord, avec sa trompe, il cueillit délicatement son cornac et le posa sur l'herbe avec des précautions infinies... puis, pris de délire, se secouant en furieux , il jeta par terre la cage royale, avec le roi dedans, et se mit à courir la prétentaine.
Ses passions assouvies, l'éléphant blanc rentra tout honteux... mais ses remords devinrent bien autrement cuisants quand il connut toutes les funestes conséquences de son incartade... Le roi s'apprêtait à faire décapiter son cornac.
Tout était prêt pour le supplice.
— Misérable, disait Sa Majesté, comment
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avez-vous osé confier ma sacrée personne à un éléphant passionné et désobéissant?
— Sire, cet éléphant est si obéissant que si je lui dis de saisir une barre de fer rouge, il la tiendra sans la laisser tomber.
— Eh bien, dit le monarque, je le voudrais bien voir... s'il garde, sans la laisser tomber, une barre de fer rouge, je vous accorde la vie.
L'éléphant blanc comprit que c'était à lui de mourir, il enserra la barre brûlante et la tint enveloppée dans sa trompe jusqu'au moment oii il expira,
Saïgox, 22 octobre 1885.
Il suffît de jeter un coup d'œil sur la carte de Dutreuil de Rhins pour comprendre l'importance du marché de Stung-Treng; c'est le point logique où doit aboutir tout le commerce extérieur du Laos. Toutefois cette importance actuelle, quoique considérable, n'est rien auprès de ce qu'elle pourrait et devrait être. On reste stupéfait de voir certains produits, évitant la route si rationnelle de Pnom-Penh , prendre la roule interminable de Bangkok.
Comme importante raison de cet ordre de choses anormal , il faut compter la piraterie.
Jusqu'à ce jour, les rapides de Samboc à la frontière se sont opposés à toute surveillance dans ce labyrinthe d'ilôts, refuge désigné des écumeurs du fleuve.
Aujourd'hui les navires des messageries fluviales reviennent de Batambang, chargés à couler bas de produits qui se rendaient à Bangkok pour éviter les pirates des lacs.
Le commandant de la marine à Saigon , mû par cette conviction que, s'il était possible de faire remonter nos navires à Stung-Treng, on accaparerait aisément par le Mékong tout le commerce du Laos, résolut de tirer au clair la question suivante :
Pendant une partie de l'année, est-il possible de communiquer par bateaux à vapeur avec Stung-Treng comme on communique avec Batambang pendant trois mois?
Le commandant de la marine revenait sans cesse à cette idée qu'une marée de 11 à 14 mètres offre bien des ressources.
Le gouverneur, M. Thomson, entra dans ces vues, une campagne hydrographique dans les rapides fui décidée. M. de Fesigny, commandant de la Sagaie, fut chargé de ce travail.
Le 30 août 188/j, après avoir franchi le rapide de Samboc-Sambor, M. de Fesigny com-
mença ses études par la rive gauche et reconnut les parages SE. de Ga-Lomien. La plupart des îles de cette région, couvertes d'une végétation touffue, sont présentement désertes.
Ga-Croc est habité par des Penons, Ga-Réa par des Annamites et des Ghinois.
Sur la terre ferme, d'immenses rizières abandonnées témoignent irrécusablement de la dépopulation du pays. Get état de choses, d'après l'afiTirmation des misérables habitants des rares débris d'anciens villages, serait du aux incursions des Siamois et des Laotiens, qui ont trouvé simple et lucratif d'enlever les gens du pays et de les vendre comme esclaves.
Le fait est si vrai que M. de Fesigny, pendant son séjour dans les rapides, reçut les plaintes de deux chefs penons dont les tribus venaient d'être victimes de semblables enlèvements.
La circulation de nos canonnières dans ces parages mettrait un terme à la piraterie et arrêterait, au moins en partie, ces incursions.
Généralement la tête des îles est formée par une pointe de roches, cette pointe s'accentue quand on s'avance dans le Nord et dans l'Est. Ghaque île semble formée à l'abri du courant en aval d'une masse rocheuse.
Dans l'E. le nombre des îles est bien plus considérable que dans l'O. De même pour les roches. La rive mauvaise est celle de l'E. Ce fait paraît bien naturel si l'on songe que le fleuve court au bas et le long des dernières pentes des montagnes de l'Anna m. Les rapides doivent donc être formés par une arête prolongeant les contre-forts de ces montagnes et s'étendant en travers du fleuve. Les têtes des îles seraient les sommets de cette arête dont les passes seraient les cols. Ce qui le prouve, c'est que la partie 0. est plus profonde et moins rocheuse, le niveau du sol y est également moins élevé.
Les tentatives de M. de Fesigny commencèrent par la rive gauche; mais presque immédiatement, au N. de Ca-Po, cet officier se trouva en face du rapide porté sur la carte de Lagrée, premier impide dangereux. Le renseignement de M. de Lagrée était parfaitement exact, on se trouvait là en face d'un obstacle insurmontable. Le commandant de la Sagaie abandonna cette rive et dirigea ses recherches vers la rive droite, plus facile à pratiquer, au dire des gens du pays, au moins jusqu'à Préa- Patang.
La rive gauche du fleuve, au début, ne
présente, en effet, aucune difficulté de navigation.
En longeant la grande île de Ga-Loinien qui mesure près de 20 milles de long, on ne rencontre presque aucun danger jusqu'au N. de Ca- Prien. Cette île se termine la première par une pointe de roches émergée aux eaux hautes.
M. de Fesigny y prit plusieurs latitudes et arrêta là son travail de i88/i.
Le 7 octobre, la baisse du fleuve obligeait la canonnière à quitter les lieux.
Le 2/i. décembre 1884, le commandant de la Sagaie partit de Saigon pour reprendre son travail aux basses eaux. Ce genre de travail s'impose. Évidemment le fleuve ne pourra être connu que par une enquête sévère, faite a la saison sèche, des chenaux les plus profonds et des dangers alors à découvert. L'étroit lit du torrent révélera la passe pour la saison des pluies.
Presque partout des blocs de roche dure (grès et silex) forment le fond du fleuve. Ces blocs prennent toutes les positions, couchés, droits, ou appuyés sur d'autres blocs leur servant d'assises. Aux hautes eaux, on peut aisément passer près de ces écueils sans les reconnaître; à la saison sèche, non seulement les
dangers se montrent à nu, mais ils sont alors d'une destruction aisée. On pourrait en faire disparaître bon nombre. Les arbres jaillissant du fond sont les obstacles les plus fréquents, sinon les plus redoutables. Rien n'empêcherait alors de les couper... mais de les couper avec mesure, car on ne doit pas voir en eux seulement des écueils, mais souvent aussi des balises naturelles.
Le 7 janvier 1885, M. de Fesigny partait de Kratié pour commencer l'étude capitale du fleuve pendant la saison sèche. L'entreprise fut arrêtée par la révolte du Cambodge, qui éclatait ce jour-là même ; ce jour-là même, le quartier maître de timonerie Morisseau tombait glorieusement frappé d'une balle dans la triste affaire de Sambor.
Dès lors, il fallait renoncer pour cette année à un résultat véritablement sérieux. La saison favorable de 1885 perdue par la force des choses, il fallait attendre les hautes eaux pour tenter un coup hardi beaucoup à l'aveuglette. Il s'agissait bien moins de construire une carte, travail sans valeur absolue, opéré dans ces conditions, que de constater s'il était possible ou non d'atteindre la frontière, point où le fleuve, on le savait positivement, redevient navigable.
L'avantage, si l'on pouvait passer les rapides, de se rendre à Stung-Treng, ne faisant doute pour personne, la construction d'une carte s'imposerait et le gouvernement n'hésiterait pas devant l'envoi d'une sérieuse mission hydrographique.
Le 3 aoiit J885, M. de Fesigny reprit donc son étude du haut Mékong.
A partir de Ga-Prien la navigation devient plus difficile; les arbres sont disséminés dans le fleuve, mais les roches sont encore peu nombreuses.
Au N. de Ga-Pra, nous rencontrons le grand rapide de Prasco; il n'est pas dangereux, la passe est large et profonde, le courant très fort. Il faut éviter de le traverser si le fleuve charrie des troncs d'arbres; on pourrait, gouvernant mal dans les tourbillons, avoir beaucoup^ de peine à éviter le choc de ces épaves réunies au milieu du rapide en une ligne noire qui serpente d'une façon continue. On doit alors longer la ligne des tourbillons en les tenant à gauche en montant; sur la rive droite, apparaît la première roche émergée aux eaux presque hautes.
Le 28 août la Sagaie arrivait au N. de Ga- Lomien (île dont M. de Fesigny désespérait de voir la fin) et se trouvait en vue de l'énorme
ae;o:lomération d'îles formant la barrière de Préa-Patang. La végétation y est incomparablement plus belle que dans le Sud. Plusieurs de ces îles sont habitées par les Penons. Le chef penon du village de Ga-Trum a rendu les plus grands services au commandant de la Sagaie. C'est sur ses indications que le commandant de la marine franchit, avec le torpilleur lilx, la barrière de Ca-Tomban. Malheureusement l'extrême timidité de ces populations, fuyant à l'approche des Européens, ne permit à M. de Fesigny que d'entretenir avec elles des relations tardives; plus tôt nouées, ces relations auraient pu lui être d'un grand secours.
Les parties défrichées des îles produisent un beau riz sec et deux variétés de millet blanc et noir dont les habitants font leur principale nourriture. Le riz sert surtout comme article d'échange et pour l'acquittement de l'impôt. Car le gouvernement du Cambodge connaît l'existence de ces pauvres gens pour les rançonner. On y cultive également le maïs et la canne à sucre. Les bois se composent principalement de yaos propres à la construction des pirogues et de kalambas propres à la fabrication des pagayes. Sur les bords du fleuve poussent quantité de vignes sauvages chargées d'énormes
grappes de raisins très serrés. Aux premiers jours de septembre, il est à l'état de verjus. A la saison sèche, la vigne meurt en apparence, il n'en reste que les racines et le collet, d'où s'élancent, à la saison suivante, des pampres vigoureux. La nature s'est chargée de la taille. On trouve deux espèces de letchiss et le giroflier sauvage. Les arbres des îles, résineux pour la plupart, portent de nombreuses entailles, traces d'une ancienne exploitation importante à une époque où le pays était moins dépeuplé. Le sol des îles, très irrégulier, est formé de sable, de cailloux roulés et de roches. Le gibier de tous genres, mais surtout les cerfs de toutes espèces y abondent.
Lorsque M. de Fesigny atteignit la tête de Ca-Lomien, il se trouva en face de la difficulté suprême, la barrière de Préa-Patang, qui s'étend — on en a la certitude aujourd'hui — d'une rive à l'autre.
Dans l'E. les courants sont peu violents, les roches nombreuses, les fonds petits. Dans l'O. c'est l'inverse: beaucoup d'eau, peu de roches, des courants très forts. Entre ces deux extrêmes, on devait, selon toute vraisemblance, trouver un état moyen. Ces présomptions se vérifièrent.
Lorsque le commandant de la marine remonta dans le haut fleuve, il trouva M. de Fesigny arrêté devant le barrage de Ga-Tomban. Il eût été de la dernière imprudence d'en tenter le passage avec la canonnière. Parti de Saigon avec la résolution de franchir le barrage avec un navire à grande vitesse, le commandant de la marine avait emmené, dans ce but, le torpilleur [ili. Le 8 septembre 1885, il tentait heureusement l'entreprise et poussait une pointe jusqu'à Stung-Treng, où paraissait pour la première fois un bateau à vapeur.
Le torpilleur avait franchi, c'était une promesse pour l'avenir; ce n'était pas encore un résultat pratique.
Enfin, le 20 septembre, le succès couronnait la ténacité de M. de Fesigny.
La Sagaie, à cette date mémorable dans la future histoire du Cambodge, passait à son tour le barrage de Ga-ïandon, non sans difficulté, car le commandant vit culer sa canonnière de 7 nœuds et demi de vitesse. Le problème était résolu, la barrière de Préa-Patang avait été franchie par deux passes, la route de Stung-Treng et du Laos s'ouvrait devant nous.
La passe Fesigny ne présente aucune difficulté, seulement elle a moins d'eau que la
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passe de Ca-Tomban ouverte par le commandant de la marine.
En somme, les rapides demandent à être pratiqués par des navires appropriés à cet usage, à roues plutôt qu'à hélice, calant peu, marchant 12 nœuds, des navires dans le genre de ceux du Rhône. Le rapide de Pierre-Châtel offre certes plus de difficultés que celui de Ga-Tandon. Journellement, sur les fleuves d'Amérique, on affronte de bien autres dangers.
Des bâtiments qui feraient le service deux ou trois mois, comme ceux de Battambang, draineraient tout le commerce du Laos.
Quand il fut question de créer un service à Battambang, on objecta que, ce service ne fonctionnant que trois mois au plus, les commerçants de Battambang, dont les correspondants habitaient Bangkok, ne changeraient pas la destination de leurs marchandises. Cette assertion ne s'est pas vérifiée, le service hebdomadaire ne suffit déjà plus et jamais un navire ne quitte ce marché sans laisser sur l'embarcadère trois ou quatre fois la valeur de son chargement.
Il en serait de même pour le haut fleuve, où les produits, pour arriver à Bangkok ou au Bin- Thuan, doivent traverser d'immenses espaces,
sans protection bien certaine contre le brigandage. Les producteurs préféreraient écouler en deux mois les produits de l'année à les risquer sur une route longue, dispendieuse et dangereuse.
L'hydrographie des rapides de Saniboc à la frontière, où le fleuve est libre, a été faite par M . de Fesigny d'une façon fort irrégulière. Les difficultés de communication, par de tels courants, n'ont point permis d'opérer une triangulation complète. C'est une série de triangulations rectifiée par les latitudes. Sous un climat écrasant, le travail nécessaire pour un tracé correct, avec les conditions d'un canotage toujours très pénible et souvent périlleux, est d'ailleurs au-dessus des forces d'un seul observateur.
Il reste à parler du régime des eaux. A peine est-il présentement possible d'en donner un aperçu. L'étude commencée en iSSli à Sambor, le 15 août, a été arrêtée à la prise de ce poste par les rebelles. Depuis le 1^' janvier 1885, M. de Fesigny a pu obtenir journellement l'observation du fleuve à Kratié; la courbe des eaux pour 1885 à Kratié sera la seule donnée positive.
Les changements de niveau à Sambor et à
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Kratié ont des valeurs différentes. A Sambor, la baisse est de 11 mètres; à Kratié, de j/i mètres. La baisse des eaux est à peu près inversement proportionnelle à la largeur du fleuve en ces deux points.
En iSSli, les eaux ont été hautes le J5 août; après avoir baissé de 2 mètres, elles ont remonté le 18 septembre à 0™;,60 au-dessous du niveau d'août.
En 1885, les eaux ont eu un premier maximum le 18 août, et le 17 septembre elles ont dépassé de 0™,/|0 le niveau d'août.
Ce double mouvement semble régulier; suivant l'allirmation des gens du pays, il se produit toujours en août et en septembre.
Les basses eaux ont eu lieu, en 1885, le 12 avril; la différence de niveau à Kratié du 12 avril au 17 septembre a été de 14", 35.
Il serait urgent d'organiser un service chargé de l'étude du mouvement des eaux sur différents points. Cette étude a de l'intérêt sous cet aspect : l'énorme dénivellation du fleuve est une source de richesses pour le Cambodge, les berges sont cultivées au fur et à mesure de la descente et les plantations suivent la baisse des eaux.
Au point de vue de la navigation, il n'y a
pas lieu d'insister sur l'importance de ces observations.
Le commandant de la marine, en prescrivant la reconnaissance des rapides, pendant les hautes eaux, ne s'est point illusionné sur la valeur d'un semblable travail, il ne pouvait être qu'incomplet.
Cet officier s'est seulement proposé de résoudre ce problème :
Le passage des rapides de Samboc à la frontière est-il possible pour un bateau à vapeur?
La réponse a été positive :
Les rapides proprement dits sont très navigables; quant au barrage de Préa-Patang, il peut être franchi sans trop de difficultés.
3Ia intenant cette question se pose :
L'ouverture du Laos vaut-elle le travail d'une sérieuse campagne hydrographique^
Cette campagne hydrographique est-elle justifiée par la perspective de voir, d'une part, nos bateaux arriver au pied des cataractes de Kong?... de l'autre, d'avoir la certitude de pénétrer, par la rivière d'Ato-Pen, dans la région minière du Laos ?
Le torpilleur lili a paru à Stung-Treng, la canonnière la Sagaie a pénétré dans le fleuve libre; aux prochaines hautes eaux, on peut
espérer voir nos navires se montrer à Kong et à Siempang.
Ce sera un nouveau pas en avant.
Notre génie s'arrêtera-t-il devant Kong?
Je ne le pense pas.
La navigabilité du Mékong!... il y a là une œuvre digne de passionner notre siècle amoureux des grandes entreprises et de tenter nos ingénieurs, pour qui il n'y a pas d'impossible... mot d'ailleurs qui n'est pas français.
Mais une entreprise aussi colossale doit être préparée par de laborieuses études... il faut avant tout connaître le fleuve, s'y avancer pas à pas, le théodolite et le niveau à la main.
Le premier pas aujourd'hui , c'est une sérieuse enquête des rapides de Samboc à la frontière.
Pour le moment, une bonne carte suffira pour nous conduire à Stung-Treng, le marché du Laos.
L'AME KHMERE
Au point où nous a conduit notre protectorat du Cambodge, la conquête s'impose.
Il est donc à la fois curieux et utile de connaître la situation intellectuelle et morale de ce pays, de pénétrer dans l'âme khmère.
Les quelques légendes, préceptes et proverbes que nous avons recueillis, nous semblent de nature à jeter un grand jour sur l'état mental de ce peuple singulier.