P. BRANDA
LINH TANG
(Légende cambodgienne).
Le royaume de Mit Tellah était gouverné par le roi Probat Yoeh Srey et la reine Néang Kou Malli, sa femme, lesquels avaient pour fils le prince Linh Tang. Un jour où le prince avait fait appeler des bonzes pour dire des messes, un chinois nommé Akal Aséité se présenta parmi eux habillé de vêtements royaux et portant une couronne sur la tête. A cette vue, le roi et la reine s'écrièrent : comment osez- vous, vous simple sujet, vous présenter devant nous en pareil costume ? Mais le prince intervint et pria ses parents de pardonner à une personne venue au palais pour le voir personnellement. Puis, s'adressant à Akal Aséité, il ajouta:
— Je vous accorde toute mon amitié, recourez à moi pour tous vos besoins.
Akal Aséité se retira. Ses parents lui adressèrent de vifs reproches, lui remontrant combien il convenait peu à un simple sujet d'être l'ami d'un prince royal ; une pareille liaison , lui
dirent-ils, leur porterait malheur . . . Finalement ils le chassèrent.
Quelques jours après, le roi fit un rêve étrange: pendant son sommeil, il crut voir le clocheton de la tour centrale de son palais s'écrouler, tomber sur lui et l'écraser. A son réveil, il fit appeler les devins et les sorciers les plus renommés du royaume , leur expliqua son rêve et leur en demanda la signification. Les devins répondirent :
— Votre fils Linh Tang est exposé aux plus grands dangers, mais il sera sauvé si vous parvenez à l'en préserver pendant le mois courant.
Aussitôt le roi fit enfermer son fils dans une enceinte bien gardée.
Akal Aséité, chassé de chez ses parents, se présenta aux portes du palais et demanda aux gardiens de le laisser pénétrer dans l'enceinte où se trouvait son ami. Malgré les refus des gardes, il insista et fit prévenir le prince de son désir de lui parler.
— Dites de ma part, répondit Linh Tang : le' prince n'a pas oublié ses promesses, mais, dans la situation où il se trouve, il ne peut recevoir personne sans désobéir aux ordres formels de son père.
A cette réponse, Akal Aséité entra en fureur:
— Nous avons juré d'être l'un à l'autre pour la vie, s'écria-t-il , et déjà il manque à sa parole, quand mes parents m'ont chassé à cause de lui. . . je saurai bien me venger.
Cela dit, il prit congé des gardiens et se rendit dans une forêt où vivait un solitaire, professeur consommé dans l'art des enchantements, et lui demanda de lui apprendre à devenir se/*.
Le chinois étudia près de ce maître magicien pendant trois années. Au bout de ce temps il exprima le désir de visiter la forêt de Hem Bô Pen2.
— Volontiers, lui dit le solitaire, voulez-vous vous y rendre en yack ou en perruche ?
— En yack, répondit-il.
— Je crains qu'en vous transformant en
^ Le sel est à peu près un sorcier, mais avec des pouvoirs beaucoup plus étendus. Le sel peut devenir invulnérable, changer de forme. . . .
2 C'est une immense forêt très célèbre dans les légendes, située au milieu de la mer; on ne peut y aborder qu'en volant. Elle contient des arbres de toute beauté et des animaux de toutes espèces, doués de la parole. C'est le séjour habituel des yacks, personnages intermédiaires entre les hommes et les génies, se nouiTissant de sang humain.
yack, vous ne révolutionniez le pays et ne soyez la cause de grands malheurs.
— Je vous promets de ne point faire de mal, soyez sans crainte.
— Qu'il soit fait selon votre désir, mais sachez-le bien, si vous tombez dans l'infortune après avoir fait le mal, je ne viendrai pas à votre aide.
Akal Aséité, transformé en yack, s'envola dans la forêt de Hem Bô Pen, où il réfléchit aux moyens de se venger de Linh Tang.
Dans ce but, il sollicita l'amitié d'un roi nommé Pittéia To.
Pittéia To lui promit de venir à son aide et lui dit:
— Devant mon palais vous trouverez un tam-tam de guerre. . . Quand vous aurez besoin de mon secours, frappez ce tam-tam, aussitôt mon armée sera prête.
Sur ces promesses, Akal Aséité quitta le roi Pittéia To, s'envola vers l'habitation du solitaire, déposa à ses pieds des fruits cueillis dans la forêt et se remit au travail avec ardeur. Après trois nouvelles années passées près de son professeur, il devint sel de première force, capable de se transformer à volonté, de se rendre invulnérable et de ressusciter les morts.
Le jour de la vengeance lui paraissant enfin arrivé, Akal Aséité prit congé de son professeur, se transforma définitivement en yack, dévora son père et sa mère pour les punir de l'avoir chassé. Il dévora également le roi Probat Yoch Srey, se fit couronner à sa place et prit le nom d'Akal Yack. Quant à la reine Kou Malli, elle put miraculeusement échapper au carnage et se réfugia dans un village lointain. Linh Tang, enlevé sur les ailes d'un ange, fut déposé par son sauveur près de la maison du professeur d'Akal Yack.
Sortant pour respirer la fraîcheur du soir, l'enchanteur aperçut un jeune homme endormi ; l'ayant réveillé, il lui demanda qui il était et comment il se trouvait là.
— Je suis le prince Linh Tang, fils du roi Probat Yoch Srey, répondit le nouvel arrivé, mais je ne sais assurément pas comment je me trouve à votre porte.
— Allons, dit le professeur, je vois bien qu'Akal Yack n'a pas tenu ses promesses et qu'il a commis des atrocités dans votre royaume. Restez chez moi, je vous rendrai plus puissant
que lui et vous pourrez prendre votre revanche un jour. Linh Tang y consentit et resta quatre années près de l'enchanteur; au bout de ce temps, lui aussi exprima le désir de visiter la forêt de Hem Bô Pen.
— Et comment voulez-vous y aller, lui demanda le professeur, en yack ou en perruche?
— Pas en yack, répondit Linh Tang, je pourrais devenir nuisible ; transformez-moi en perruche.
— Au moins voilà de bonnes paroles , reprit le professeur, allez et soyez béni.
• Linh Tang s'envola aussitôt, visita la forêt où il cueillit des fruits pour son maître et revint à la nuit tombante.
Pendant l'absence de son élève, l'enchanteur avait trouvé dans une fleur une vierge descendue du paradis.
A son arrivée, Linh Tang, perché sur un arbre, vit sortir de chez son professeur une belle fille qui allait puiser de l'eau à la mare voisine.
— Merveilleuse beauté, s'écria la perruche, d'où venez-vous?... Je suis ici depuis longtemps et je ne vous ai pas encore aperçue.
Elle répondit en caressant l'oiseau descendu sur son sein :
— Mon esprit, descendant du ciel, est tombé sur une fleur et je suis née de cette fleur.
Aussitôt, se transformant en jeune homme, Linh Tang voulut lui rendre ses caresses; mais la jeune fille eff'arouchée s'enfuit chez l'enchanteur, poursuivie par le prince.
Après avoir accepté les fruits apportés par son élève, le solitaire lui dit, en lui présentant la belle enfant :
— Linh Tang, voici votre épouse; elle portera dorénavant le nom de Sowan 3Iilléa (née d'une fleur).
Le prince, quelque temps encore, se perfectionna dans l'art de la magie et devint plus fort qu'Akal Yack lui-même. Puis un jour, pris du mal du pays, il se mit en route avec sa femme. Fatigués d'une marche de plusieurs jours, ils arrivèrent vers midi à la frontière de son pays natal. Une chaleur accablante les contraignit de s'arrêter pour attendre la fraîcheur du soir à l'ombre d'un grand arbre, au pied duquel les deux époux s'endormirent.
En ce temps-là, un roi du nom de Somback Aloum Tom Po avait deux filles ; l'aînée s'appe-
lait Si Sra, la cadette So Pâli. Ces princesses voulurent faire un voyage d'agrément; comme elles avaient le pouvoir de s'envoler, elles s'élevèrent rapidement dans les airs. En planant, elles aperçurent Linh Tang près de Sowan Milléa. A la vue d'un si beau jeune homme, les deux sœurs furent saisies d'une envie folle de le prendre pour mari ; s'étant donc concertées, elles l'endormirent d'un sommeil magique, le prirent dans leurs bras, puis s'en volant, le déposèrent sous un bel arbre.
Linh Tang se réveilla bientôt, furieux de trouver près de lui les deux princesses au lieu de sa femme, il les rudoya; à toutes leurs supplications, il répondit par des injures, s'enfonça dans l'épaisse forêt et disparut.
Les sœurs, désolées et touchées par le remords, s'en retournèrent vers Sowan Milléa; pour atténuer le mal qu'elles avaient fait, elles la transportèrent dans leurs bras au palais de leur père. A première vue, Somback Probat accorda toute son amitié à la jeune femme et l'adopta.
Sowan Milléa accoucha d'un fils d'une rare beauté; le roi le considéra comme l'enfant d'une de ses propres filles et l'appela Sell Youm Komah. Élevé dans le palais par les meilleurs
professeurs, il devint d'une force incroyable. Arrivé à l'adolescence, le fils de Linh Tang demanda à Sowan Milléa pourquoi il n'avait pas de père ; sa mère lui conta toute son histoire. Le jeune prince, comprenant que ses tantes adoptives l'avaient privé de son père, ne voulut plus les revoir. Le roi s'en aperçut et apprit ainsi les malheurs dont ses filles avaient été cause, alors il les appela et leur dit :
— 0 mes filles ! vous avez commis autrefois une mauvaise action et vous me l'avez cachée. . . Je vous ordonne, pour réparer votre faute, de partir au plus tôt à la recherche de Linh Tang avec sa femme et son enfant.
Ensuite il conféra à Sowan Milléa et k son fils la faculté de voler, les rendit invulnérables et leur fit le don de l'éternelle jeunesse.
La petite troupe s'envola, les deux sœurs en tête, et ne tarda pas à apercevoir le royaume de Santhor Boréï, gouverné par le roi Nop Khan Yack. Après avoir plané quelque temps au-dessus de la capitale , les voyageurs se posèrent sur la flèche principale du palais. Le roi sortit en grande colère :
— Quel est ce gamin, dit-il, qui accompagné de trois filles, ose se poser au-dessus de ma tête!...
Ayant ainsi parlé, il s'élance contre Sell Youm Komah, qui d'abord le repousse; mais Nap Khan Yack s'entétant à la lutte, le jeune prince finit par le garotter.
Nop Khan Yack s'avoua vaincu. Après s'être prosterné devant Sell Youm Komah, il se reconnut son tributaire et lui proposa de le guider dans ses recherches de son père Linh Tang.
Revenons à Linh Tang que nous avons laissé désespéré de la perte de sa femme.
A la suite d'un vol prolongé, il arriva audessus d'une grande ville qu'il reconnut pour la capitale de son pays.
Il parvint à retrouver sa mère, mais les mandarins et le peuple le conjurèrent' de ne point entrer dans la ville ; ce car, dirent-ils , si vous êtes reconnu par Akal Yack, il vous mettra sûrement à mort. »
Linh Tang leur demanda :
— Oïl Akal Yack a-t-il mis les os de mon père, après l'avoir dévoré?
Quand on les lui eut montrés, il les aspergea avec l'eau qui donne la vie, et son père res-
suscita sur le champ. Ayant réuni son père et sa mère, il les conduisit dans un village retiré, où ils vécurent en mendiants pendant la préparation de la revanche contre son ennemi Akal Yack.
Le moment de la vengeance lui paraissant arrivé, Linh Tang dit à sa mère :
— Je vais me transformer en poule et vous irez me vendre à Akal Yack.
Sa mère le prit donc transformé en poule et se mit en roule pour le vendre à Akal Yack.
Sur son chemin, la reine déchue rencontra la fille d'un séïté qui, trouvant la poule merveilleusement belle, voulut a tout prix l'acheter et finit par en offrir cent taëls d'or, que la porteuse n'eut pas le courage de refuser.
De retour chez elle, la fille du séïté, enchantée de sa poule, ne voulut pas s'en séparer le soir. Elle la mit donc sur son lit près d'elle et ne fut pas trop fâchée de la voir se métamorphoser en un beau jeune homme qui la serrait dans ses bras, aussi toute la nuit s'enivrat-elle de ses caresses.
Au jour, Linh Tang lui promit de revenir bientôt, mais, au lieu de s'en retourner chez sa jolie maîtresse, il s'en fut chez sa mère à qui il adressa les plus vifs reproches.
— Voyant tant d'or, dit-elle, je n'ai pu résister.
— Cette fois, reprit son fils, je vais me changer en merle, mais ne vous laissez pas aller à la tentation et vendez-moi à Akal Yack en personne.
La vieille reine se dirigea donc vers la ville avec son fils changé en merle ; mais, sur son chemin, la fille d'un autre séïté, enthousiasmée de la gentillesse de l'oiseau, en offrit une somme considérable et la mère de Linh Tang se laissa encore séduire.
Rentrée chez elle toute joyeuse , la jeune fille se mit à caresser son merle ; mais elle fut bien plus heureuse de son acquisition, quand elle sentit un beau jeune homme la couvrir de baisers.
Le lendemain, au petit jour, Linh Tang adressait à sa mère de nouveaux reproches, avec tant d'amertume qu'elle jura de ne plus recommencer, il lui dit alors ;
— Je vais me transformer en cheval, vous me vendrez à Akal Yack au prix de mille taëls d'or ; mais je vous recommande de me vendre sans bride, sans cela vous me livreriez à une mort certaine.
Sur la route , le noble étalon fut très remar-
que pour sa fière allure, mais ses plus grands admirateurs reculèrent devant 1 enormité du prix.
On informa Akal Yack qui dit aussitôt :
— Quelle est donc la merveille dont on demande pareille somme?... Qu'on me l'amène.
A première vue, Akal Yack crut reconnaître Linh Tang, aussi accepta-t-il immédiatement le marché ; instruit par le même professeur, il connaissait l'impuissance de son ennemi bridé.
Aussi s'empressa-t-il de congédier la vendeuse.
— Mais, dit-elle, je vous ai vendu le cheval et non la bride.
— Comment, s'écria Yack feignant la plus violente colère, vous me vendez un cheval au poids de l'or, et vous avez l'audace de réclamer la bride !».. Allez-vous-en au plus vite, ou je vous fais mettre à mort.
La mère de Linh Tang, au désespoir, retourna chez elle, pleurant son fils dont elle avait causé la perte.
— Ne craignez rien, lui dit son mari pour la consoler, si Akal Yack tue notre enfant, il reviendra à la vie dans sept jours par la vertu de l'essence divine dont il est pénétré.
Pendant ce temps, Akal Yack ne cessait
d'examiner la superbe bête : «Si c'est un cheval ordinaire, se disait-il , après un tour de la ville au galop, il sera complètement essoufflé. Si, au contraire, c'est Linh Tang, étant donné sa force extraordinaire, il ne sera nullement fatigué. »
II donna l'ordre de seller sa nouvelle monture, sauta dessus et lui fit faire sept fois le tour de la ville au triple galop sans parvenir à le fatiguer; il reconnut ainsi son ennemi: «Allons, dit-il, il me faut le dévorer sans qu'une goutte de sang tombe à terre, sinon il reviendrait à la vie. »
Linh Tang devina sa pensée, au lieu de garder son âme dans son sang, il la fit passer dans ses poils et attendit.
Akal Yack étouffa le cheval, et le dévora sans laisser tomber une goutte de sang ni même un poil, aussi se crut-il à tout jamais débarrassé de son adversaire.
Cependant un des poils de la bête dévorée était resté accroché aux dents d'Akal Yack ; lorsqu'après son monstrueux repas, il se rendit au fleuve pour se laver la bouche, le poil tomba dans l'eau et Linh Tang revint aussitôt a la vie sous la forme d'un poisson doré.
Le poisson doré suivit le cours du fleuve et arriva dans le royaume de Go Dan Boréï, dont le roi, Probat Pu Ri Rack commandait à cent tributaires. Ce prince avait une fille d'une très grande beauté nommée Sewan Clam Po.
Ce jour-là Sewan Clam Po vint au fleuve se baigner avec ses suivantes ; le poisson doré vint rôder autour de la baigneuse, eftleurant et caressant son corps ; les suivantes s'efforçaient en vain de le prendre, il leur échappait toujours et revenait mordre le bout des seins de la belle vierge. Ennuyée de ces manœuvres, la princesse, à son tour, essaya de saisir contre sa poitrine son étrange poursuivant ; elle y arriva fort aisément , le galant poisson se laissa faire sans résistance. Séduite par l'éclat el la variété de ses couleurs, elle le mit dans un vase d'or au chevet de son lit. A la nuit, le singulier poisson reprit la forme humaine.
— Qui êtes-vous, demanda la jeune fille surprise, un homme ou un ange?
— Je ne suis pas un ange , je suis Linh Tang, fils du roi de Mit Tellah, persécuté par Akal Yack et réduit à se métamorphoser en poisson pour lui échapper.
La jolie princesse, heureuse d'offrir un asile au malheur, l'accepta dans sa couche.
Le lendemain elle annonça à ses suivantes l'apparition d'un ange devenu son hôte et prescrivit de préparer deux repas, l'un pour elle, l'autre pour son ange gardien. Par surcroît de précautions, Linh Tang restait tout le jour sous sa forme aquatique, ne réapparaissant que la nuit sous des traits humains.
Dans l'effervescence de son amour, Sewan Clam Po, habituée à visiter ses parents chaque semaine, oublia de remplir ces devoirs. Au bout d'un mois, ses parents inquiets, ou plutôt poussés par de vagues soupçons , la firent appeler et constatèrent que leur enfant n'était plus fille. On cerna ses appartements, toutes les perquisitions furent inutiles. Exaspéré, le roi fit annoncer à tous ses tributaires que celui-là deviendrait son gendre qui découvrirait le séducteur de la princesse. Les princes réunis, leurs vassaux et leurs pages se livrèrent aux plus minutieuses recherches , l'heureux possesseur de la belle Sewan Clam Po demeura introuvable.
Des crieurs expédiés dans les royaumes voisins annoncèrent que le roi de Co Dan Boréï accorderait sa fille à quiconque ferait connaître son amant.
Les crieurs arrivèrent dans le royaume d'Akal
Yack qui, après s'être informé du pays d'où ils venaient, leur répondit :
— Allez et retournez chez votre roi , je connais le coupable et puis seul le trouver parce qu'il a le pouvoir de se métamorphoser à volonté.
Les messagers revinrent vers Probat Pu Ri Rack.
A la fraîcheur du soir, Akal Yack prit son vol et arriva d'un seul trait dans le royaume de Co Dan Boréï. Le roi Probat Pu Ri Rack, effrayé de le voir fendre l'air comme la foudre, se cacha dans son palais, mais Akal Yack le rassura en lui disant que lui aussi était roi, qu'il ne venait point le détrôner, mais remplir les conditions stipulées par les crieurs pour obtenir sa fille. Celle-ci , mandée par son père, fut prise de frayeur à n'en pas tenir debout.
Linh Tang la fortifia en lui disant :
— Allez sans crainte, je vous accompagne... le jour de la punition d'Akal Yack est arrivé ; mais suivez bien cette recommandation : chaque fois qu'Akal Yack désignera l'objet dans lequel je me trouverai, jetez-le immédiatement à terre.
Ayant ainsi parlé, Linh Tang changé en puce se cacha dans l'écharpe de Sevvan Clam Po qui se rendit chez son père.
Akal Yack, feignant d'être ébloui par sa beauté, demanda avoir ses seins; la princesse répondit qu'une jeune fille ne devait point montrer sa poitrine à un homme.
— C'est bien ce que je pensais, dit Akal Yack, votre amant est sur vos seins caché dans votre écharpe.
Immédiatement Sevvan Clam Po jette son écharpe qu'Akal Yack saisit au passage; plus rapide que la pensée, Linh Tang se change en diamant dans la couronne de sa maîtresse.
— Maintenant je l'aperçois sur votre tête, dans votre couronne, dit Akal Yack.
La jeune fille jette sa couronne, le diamant roule à terre.
Pour le saisir, Akal Yack se fait pigeon, le diamant se fait chat; le pigeon devient tigre et chasse le chat; le chat devient dragon et chasse le tigre. . . puis les deux animaux redeviennent hommes. Linh Tang se précipite sur Akal Yack et lui fend le crâne jusqu'aux épaules; mais le sang d'Akal Yack produit dix Akal Yack, Linh Tang les tue; de leur sang renaissent cent Akal Yack, il les tue encore; plus il tue, plus le nombre de sesennemis s'accroît. . . Ce que voyant, il se transforme en une multitude d'arcs tirant une pluie de flèches et les tue tous sauf un.
grand comme une montagne. Mais Akal Yack sent que ces efforts l'épuisent, il abandonne donc le champ de bataille et s'enfuit à grands coups d'ailes dans la forêt de Hem Bo Pen.
Son premier soin fut de se rendre chez son allié, le roi Pittéia To; il lui exposa sa situation et lui demanda de tenir ses engagements. Pittéia To fit résonner son tam-tam de guerre ; en un instant son armée fut sur pied.
Pendant ce temps, Linh Tang, vainqueur, se fit reconnaître des parents de Sevvan Clam Po qui, émerveillés de ses pouvoirs miraculeux et de son extraordinaire beauté, s'empressèrent de l'adopter pour fiancé de leur fille, lui reprochant de s'être caché si longtemps. Cependant Probat Pu Ri Rack, peu rassuré, demanda s'il n'y avait plus rien à craindre d'Akal Yack.
— Akal Yack, répondit Linh Tang, rassemble présentement les troupes de son allié le roi Pittéia To.
— Mais elles sont plus nombreuses que les feuilles des arbres !
— Fussent-elles dix fois plus nombreuses, j'en viendrai bien à bout .
En effet, à la nuit, on signala l'approche d'Akal Yack avec l'armée de Pittéia To. Dès leur arrivée, les alliés cernèrent le palais pour
le prendre d'assaut. Linh Tang, crachant sa chique de béthel, la métamorphosa en lion volant sur lequel il s élança armé de son arc magique. Sewan Clam Po saisit le sabre de son père et bondit en croupe. Après un combat acharné, les fiancés parvinrent à refouler les troupes ennemies ; Pittéia To tomba mort, Akal Yack vaincu prit la fuite vers la forêt de Hem Bo Pen.
Linh ïang et la princesse résolurent de profiter de la débandade des assaillants pour en finir; ils poursuivirent donc les fuyards sur le lion volant dans la forêt même. Akal Yack y arrivait après avoir dépensé tous ses pouvoirs magiques et réduit à combattre en simple mortel. Voyant sa dernière heure venue, il s'écria :
— Plutôt mourir de la main d'une femme que d'être vaincu par un homme! . . .
Gela dit, il s'élança vers Sewan Clam Po qui, d'un coup de sabre, lui abattit la tête.
Les vainqueurs plantèrent la tête d'Akal Yack au bout d'un piquet dans la capitale du royaume de Mit Tellah qu'il avait usurpé, et s'envolèrent vers le royaume de Go Dan Boréï.
La reine et le roi fort âgés, après avoir célébré le mariage des deux héros avec une pompe
extraordinaire, abdiquèrent en faveur des nouveaux époux. Le royaume de Mit Tellah leur appartenait par droit de conquête depuis la mort d'Akal Yack. Linh Tang alla chercher ses vieux parents dans le village écarté où ils vivaient obscurs et leur conféra la régence du royaume.
Pendant ce temps, Sell-Youm Komah courait le monde avec sa mère Sovvan Milléa et ses tantes adoptives Si Sra et So Pâli, sans trouver trace de son père. Enfin il arriva un jour à la porte du palais de Mit Tellah où il aperçut la tête d'Akal Yack plantée sur un piquet. Le sachant doué de pouvoirs surnaturels, il songea à s'en faire un aide ; il aspergea donc avec l'eau de la vie cette tête desséchée dont le corps ressuscita tout entier. Akal Yack reconnut le fils de Linh Tang, renonçant à une lutte vaine, il se prosterna devant lui, s'avoua vaincu et lui proposa de le reconduire à son père. Ils s'envolèrent ensemble et vinrent se poser devant le palais de Linh Tang qui crut d'abord à une nouvelle attaque, mais Akal Yack se prosterna en disant :
— Maître, je vous ramène votre première femme et votre enfant et je me reconnais vaincu pour toujours.
Linli Tang régna dès lors sans trouble dans ses vastes États. Son fils Sell Youm Komah retourna dans le royaume de son père adoptif avec ses deux tantes; son grand-père étant mort, il monta sur le trône sous le nom de Probat Sell Youm Komah.