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LES PRÉCEPTES DE TRAYNET

La morale de Tra y-Net peut se définir en deux mots :

Parvenir à la «splendeur morale)) par le respect de soi.

La splendeur morale est le but, le respect de soi est le moyen.

Mais ce respect de soi, pour ne pas faiblir, requiert le soutien du respect d'autrui. Nous devons donc attacher le plus grand prix à l'estime du prochain.

«Fuir la vilenie)) doit être notre constante préoccupation.

Une expression particulière renferme nécessairement une idée particulière. Quelle est le sens de cette expression : « la splendeur morale ? ))

On pourrait peut-être définir cette idée fort complexe «le sentiment de la dignité humaine portée à son apogée » .

La «splendeur morale» exige la constante culture de soi-même ; c'est : la sagesse — aussi

le stoïcisme antique avec la générosité pour ornement, la pitié pour contre-poids — enfin le superbe dédain gaulois de la mort, tempéré par la douceur, par la charité de l'Évangile.

La splendeur morale se perd par une ambition outrée. Le sage doit vivre sur les hauteurs sereines de la méditation, d'où il contemple le spectacle des convoitises et des passions humaines avec une parfaite tranquillité d'âme.

Les préceptes rapportés par Tray-Net comme un fruit de la tradition ont, dans leur ensemble, comme ton, comme facture, une étonnante analogie avec le «Sermon sur la montagne»; c'est la même tendresse pour les humbles , la même pitié pour les malheureux, la même expansion de bienveillance universelle. Ne croirait-on pas ces paroles sorties de la bouche de Jésus : <(. Le riche doit secourir le pauvre comme vos vêtements protègent votre corps nu», «la barrière dont vous aurez brisé les épines ne sera plus un obstacle pour ceux qui passeront après vous.»

La sentence : « On ne s'aperçoit pas de ses fautes personnelles, la faute d'autrui vous semble grosse comme une montagne » , ne rappelle-t-elle pas la parole : ce Pourquoi voyez -vous une paille dans l'œil de votre frère, vous qui ne sentez pas une poutre dans votre œil?» «Le

grand navire a souvent besoin de ses petits canots j> , n'est-ce pas là une formule heureuse pour exprimer la fréquente nécessité pour tous de l'assistance des petits? Tray-Net fait grand cas delà modestie, vertu parente de l'humilité chrétienne dont le tort est trop souvent de tangenter l'hypocrisie. L'homme qui se vante perd «sa qualité » ; on se bouche les oreilles quand il parle; s'il se présente dans une maison, on lui ferme la porte au nez.

Bien entendu, le moraliste cambodgien professe sur l'autorité les opinions en cours dans tout l'Orient : le prosternement devant le dieu État.

Cette religion de l'État a figé les sociétés orientales.

L'Occident opère son évolution en s' appuyant sur le dogme opposé : il progresse par la liberté individuelle, par le principe de l'autonomie sociale, la société étant considérée comme un être vivant par lui-même et non comme une machine mue par une force extérieure, l'État. « Car le peuple peut être comparé au poisson et le fonctionnaire à l'eau y> ; l'eau fait vivre le poisson, l'État fait vivre la société : voilà bien dans toute sa pureté le dogme autoritaire.

Combien est pâle le culte pour le Roi de nos

plus religieux partisans delà légitimité auprès de l'extatique adoration du philosophe pour ce l'auguste souverain supérieur à tous les êtres». Du moins, par son sincère amour de la paix, le moraliste Khmer se montre-t-il supérieur à beaucoup de prétendus représentants du «progrès» dans l'Occident.

Tray-Net entre volontiers dans les détails de la vie pratique, son fil conducteur est toujours le respect de soi. Il a horreur des dettes. Les dettes déconsidèrent l'homme; l'homme endetté aliène son indépendance, perd la fleur de sa dignité; il est sur la pente des compromis et des transactions indélicates.

La politesse, la distinction dans le langage et le maintien, tout ce qui touche au décorum a justement à ses yeux une haute importance; c'est la forme extérieure du respect d'autrui. Le respect est la pierre angulaire de la société; toute la société repose sur le respect : respect de soi, respect des autres. On n'a jamais trouvé, on ne trouvera jamais d'autre point d'appui pratique pour moraliser l'être social que le désir et la recherche de l'estime des hommes. Tray-Net a raison. Sans doute, la formule de toute morale est bien l'impératif catégorique de Kant : «Que chacune de les actions puisse servir de maxime

universelle»; mais notre infirme nature, soumise à la tyrannie des passions, doit puiser une force nécessaire dans des secours extérieurs pour mettre en action ce précepte des préceptes; or, parmi ces secours divers, comment nier l'influence de l'amour de la considération ?

Dans tout l'Orient, la politesse lient un rôle prépondérant dans les mœurs; aux nombreuses définitions de l'homme on pourrait ajouter celle-ci : l'homme est un animal poli.

Notre philosophe méprise les oisifs, gens , dit-il avec une figure heureuse , qu'on peut regarder comme retombés dans le néant.

La bonne tenue d'une maison fait partie de ce décorum que nous devons rigoureusement observer; la malpropreté, le désordre du milieu où l'on vit sont un reflet du désordre de l'âme et de la bassesse des sentiments; c'est le signe d'une crainte insuffisante du jugement d'autrui, frein de la bête humaine et commencement de la sagesse.

Tray Net n'est pas un réformateur, c'est un sage; aussi porte-t-il jusqu'au fanatisme le culte de la tradition. Il partage l'opinion de ses compatriotes quant à l'influence de l'habitation sur notre destinée; aussi développe-t-il longuement cette pensée :

c(De l'emplacement de la maison dépend le bonheur » .

C'est pomY|iioi les Cambodgiens, avant de construire leurs cases, ne manquent jamais de consulter les achars (sorte de devins — du mot sanscrit acharya, précepteur, maître). Arrivé sur le terrain de construction, le devin regarde longtemps autour de soi , cherche de quel côté se trouvent les bons et les mauvais esprits, les araks ou démons, les revenants... Après un examen des plus consciencieux, il donne des conseils sur l'orientation de la future maison, pour que les bons esprits l'emportent sur les mauvais et la fassent prospérer.

La mise en place de la première colonne donne lieu à une cérémonie spéciale analogue à notre pose de la première pierre d'un monument; à cet effet, on mande les achars qui, après quelques formules consacrées, jettent une poignée de sel jet de riz sur le sol de la future habitation, en lui souhaitant toutes sortes de prospérités.

Enfin, pour l'inauguration, il y a une nouvelle cérémonie à laquelle on invite, non plus les achars, mais les bonzes pour appeler sur lanouvelle demeure les bénédictions de Bouddha.

Évidemment il y a là la trace d'un de ces

compromis si fréquents entre une religion supérieure qui s'implante dans un pays et les anciennes superstitions. Combien l'Eglise n'a-t-elle pas transigé avec le paganisme!... En Bretagne, nous la voyons consacrer le culte des fontaines, antérieur au druidisme lui-même.

Pour confirmer à ce sujet les conseils de Tray-Net, ajoutons que jamais on ne voit, pour ainsi dire, la façade d'une maison cambodgienne toucher la rue ou la place publique; elle en est presque toujours séparée par une cour ou un jardin entourés d'une palissade en bambou.

Qui oserait nier l'influence de l'habitation sur l'homme, surtout de celle oii nous avons passé nos premiers ans?... Elle est sans doute un facteur très important dans le développement de notre organisation physique et morale. Tl y a donc une part de vérité au fond de ces superstitions singulières.

Une maison frappée de la foudre est abandonnée à tout jamais.

Une cigogne se pose-t-elle sur un toit , c'est mauvais signe (en Bretagne, le cri d'une chouette sur un toit annonce la mort d'un des habitants qu'il abrite). Le propriétaire la quitte, ou tout au moins recourt aux bonzes et aux devins. Les bonzes récitent des prières. On consulte les

achars, on leur demande si l'accident pronostiqué sera sans conséquences graves ou s'il aura des suites tout à fait funestes; on les supplie de conjurer le mauvais sort. Le plus souvent, après enquête attentive du jour de la lune, de l'heure, de la direction du vent , de la position de la cigogne... le devin consulté déclare qu'un démon se trouve non loin de là dans telle direction. Il prescrit alors de préparer des gâteaux, de cuire un nombre déterminé de canards et de poules, pour les offrir à l'arak en le suppliant de ne plus revenir. L'achar fait porter tous ces plats en grande cérémonie, fermant luimême le cortège avec un bol de riz et de sel. Après l'offrande, il jette à terre à trois reprises du riz et du sel ; alors le démon, satisfait de son repas, se retire.

Bien entendu, la cérémonie terminée, les bonzes et les achars reçoivent du propriétaire un cadeau en rapport avec sa fortune.

Les préceptes de Tray-Net jouissent d'une grande réputation, on les trouve dans toutes les pagodes, considérés comme un des meilleurs livres de morale. Leur valeur littéraire ne le cède en rien à leur mérite philosophique, on les

dit écrits dans un style très élevé , à la portée seulement des gens fort lettrés.

Et maintenant qui était Tray-Net?

D'ordinaire, l'influence d'un livre de préceptes ou de dogmes réside moins dans le livre lui-même que dans l'auteur. Un livre est une chose, comme toutes choses, sans vie; l'homme qui parle, au contraire, est le témoin, le garant de ce qu'il dit.

Les grands régénérateurs de l'humanité ont généreusement avancé peu de vérités nouvelles, mais ils ont été l'incarnation de ces vérités nouvelles.

Une doctrine écrite a peu d'efficacité, elle n'a d'action sur les hommes que quand elle s'est incarnée.

Tant vaut l'homme, tant vaut sa parole.

Ce sont les personnalités mêmes de Çakia- Mouni, de Mahomet, de Jésus qui ont renouvelé le monde; ce ne sont pas leurs préceptes. C'est le caractère de l'homme qui domine les autres hommes et non pas ses discours.

L'auteur cambodgien des préceptes est demeuré inconnu ; le mystère le plus complet règne autour de sa personne.

Tray-Net, en cambodgien, signifie Trois- Yeux, ce qu'il faut entendre dans le sens de clair-

voyant. Tray-Net est celui qui voit mieux que les autres hommes.

L'auteur du livre a tenu à rester inconnu. On aurait pu l'affirmer à première vue; car, en général , les livres cambodgiens commencent ainsi :

«Je me nomme un tel, j'ai tel âge, telle profession et je fais ce livre pour enseigner telle chose. ))

Dans le livre de Tray-Net, il n'est rien de semblable.

L'auteur était un bonze , on ne sait rien de plus, aussi ne manque-t-il jamais de parler de la Sainte Confrérie avec une profonde vénération.

Le pape du Cambodge et les plus instruits de ses vicaires n'ont pu fournir d'autres renseignements sur la personnalité de Trois-Yeux.

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