‹ Ça et laChapitre 15 sur 27 · PRECEPTES DE TRAY-NET · texte numérisé non relu

PRECEPTES DE TRAY-NET

Auguste et tout puissant souverain , je vous adresse ce livre en vous invitant à le méditer, car il contient des préceptes à l'usage des humains.

Toute personne entrant à votre service, officier ou page, devra apprendre ces préceptes, car ils lui seront très utiles dans la direction de sa conduite.

Selon les livres anciens, tout fonctionnaire qui agit sans avoir mûrement réfléchi, vous sera certainement nuisible.

Les envieux, les violateurs des règlements accoutumés oppriment le peuple, le poussent au mécontentement, au grand détriment de Votre Majesté : car le peuple peut être comparé à un poisson et les fonctionnaires à l'eau; si l'eau s'échauffe, le poisson s'effraye et ne peut plus vivre dans ce nouveau milieu.

Et si le fonctionnaire, intermédiaire naturel entre le peuple et Votre IMajesté, est méchant comme le tigre, le serpent tacheté ou l'Yack, le peuple ne peut qu'en souffrir.

Un enfant taéchant nuira toujours à la réputation de sa famille; après avoir perdu tousses biens, il sera mal considéré dans son village et ses excès lui causeront une foule de maladies.

La mauvaise tenue d'une maison amène sa ruine; sa réputation, sa dignité en souffriront et les hommes, en passant, détourneront la tète et lui reprocheront sa malpropreté.

Des fonctionnaires intelligents, c'est-k-dire capables d'apprécier toutes les difficultés, seront d'un grand secours à Votre Majesté ; elle régnera paisiblement dans son royaume ; le peuple et les esclaves jouiront d'une paix durable, sans être aucunement tourmentés.

De même un enfant de bonne conduite porte bonheur à sa famille.

La bonne tenue d'une maison la fera prospérer, ses habitants verront leurs vœux exaucés; la bonne intelligence y régnera , tout lui deviendra facile; les passants loueront son aspect et le bonheur lui arrivera aisément.

Ces préceptes sont extrêmement précieux; je prie Votre Majesté d'y porter toute son attention et de les garder au fond du cœur.

Je vous prie, Auguste Souverain supérieur a tous les êtres, descendant de la noble famille, vous qui êtes au-dessus de tout le peuple et auquel nul ne peut être comparé, je vous prie d'appliquer votre intelligence éclairée à la méditation des moyens d'assurer au peuple une paix perpétuelle; si vous y parvenez, tout arrivera selon vos désirs; le peuple, délivré de ses peines , exécutera tous vos ordres avec le plus grand respect.

Que Votre Majesté daigne écouter les paroles suivantes qui sont conformes à celles du Livre sacré, et qui vous donneront une réputation splendide, éternelle. Je vais d'abord parler de l'inutilité, de l'oisiveté, du retour au néant.

Ces trois choses sont à rejeter loin de soi, car l'inutilité est le propre du riche avare de bonnes œuvres ou de secours pour ses parents.

L'oisiveté est le propre de celui qui voudrait produire sans travail ; paresseux aussi à visiter les bonzes, il prétend aux honneurs et aux dignités sans se donner de peine.

Enfin celui qui refuse d'écouter les bons enseignements et de suivre les bons exemples, ou l'homme instruit, infidèle à ses principes, celui-là n'est bon a rien et retombe, on peut dire, dans le néant.

Qu'est-ce que la conservation de l'amitié et les devoirs envers sa femme et ses enfants?

L'amitié doit se conserver comme ce que l'on a mangé, c'est-à-dire avec plaisir, il faut se visiter fréquemment, sans manquer une occasion, et tenir des conversations amicales.

Les devoirs envers sa femme consistent à ne rien négliger dans la direction de la maison ; le chef de famille doit tout prévoir, être économe

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et ne jamais se risquer dans des dépenses inconsidérées.

Le devoir envers les enfants est une chose fort belle; on doit les instruire dans toutes les branches des sciences; votre femme en sera Qère et fera toutes vos volontés.

Qu'appelle-t-on «la perte de la dignité, de la qualité, de la force morale»?

La qualité se perd quand on se vante; en effet dès lors, quand vous parlez, personne ne vous écoute et, si vous voulez entrer chez quelqu'un, on refuse de vous recevoir.

La dignité se perd quand, occupant une certaine situation, on ne s'entoure pas du décorum usité; c'est comme si l'on entendait le son du gong sans accompagnement de tambour, ou si l'on voyait un roi sans reine ^ et une ville sans enceinte.

La perte de la force morale a lieu si vous vous laissez abattre parles revers, si vous abandonnez votre habitation'^, ou bien si, en voyage,

1 Les gens vils et certains esclaves seuls n'ont pas de femme; au Cambodge, le célibataire est mal considéré.

2 D'après les Cambodgiens, on doit attribuer ses revers à la maison même dont l'emplacement et la disposition portent malheur. Aussi, quand ils font de mauvaises

rêvant sans cesse de malheurs, vous vous arrêtez en chemin ; cette disposition d'esprit vous rendra très malheureux.

Qu'est-ce que la perle de l'intimité, de l'amitié, de la splendeur morale?

L'intimité se perd lorsqu'on arrive à se contredire mutuellement, a chuchoter, à se faire mauvaise mine, et finalement à mentir; dès lors l'intimité n'existe plus.

L'amitié cesse quand on ne tient pas ses promesses, quand on ne se fréquente plus ou quand on emprunte de l'argent sans le rendre.

La splendeur morale se perd par une ambition outrée, par des désirs sans limites; dans cet état d'esprit, on ne peut connaître la félicité ni les plaisirs de l'àme.

Quand manque-t-on à ses fonctions ? Quand un ouvrier fait-il preuve d'incapacité? Comment un savant perd-il sa qualité? Répondez à ces trois choses.

On manque à ses fonctions^ quand, possédant un grade , on ne sert son maître ni le jour ni

affaires, n'hésitent-ils pas à Fabandonner pour aller chercher fortune ailleurs.

la nuit; quand on lient une mauvaise conduite ou que l'on manque a sa parole.

L'ouvrier fait preuve d'incapacité quand il travaille sans méthode, lorsqu'il abandonne sa tache sans la terminer, ou s'il s'écarte du plan donné.

Le savant perd sa qualité quand il est incapable de prendre la parole dans un conseil.

Qu'appelle-t-on le goût, la miséricorde, la clarté ?

Le goût se perd lorsque, mangeant une chose savoureuse, vous êtes interrompu par les paroles d'un homme bon et généreux, dont la femme est également bonne ^.

Ces hommes bons et généreux ont précisé-

^ Cela veut dire : Si pendant que vous dégustez un mets , un aimable homme vient à parler éloquemment, captivé par ses discours, vous mangez machinalement et vous en pei'dez le sens du goût.

Il ne faut pas perdre de vue que Ïray-Net s'exprime dans un langage très élevé, dans une langue très savante et en vers; l'obligation de la rime trouble parfois la clarté de ses sentences; très vraisemblablement, il a voulu dire-:

Si vous vous livrez à une occupation agréable , évitez une seconde occupation qui vous séduise en même temps et vous fasse perdre l'agrément de la première.

C'est un pou : «Ne courez pas deux lièvres à la fois. »>

ment la miséricorde en partage; doués d'un excellent cœur, ils sont versés dans les prières et visitent fréquemment Votre Majesté, examinant tout avec sagesse.

La clarté est indispensable ; car de même que vous ne soupez pas sans lumière, l'éloquence ne peut venir que d'un savant éclairé ; si vous êtes clair dans vos paroles, votre femme vous respectera toujours.

Expliquez-moi comment on arrive à la ruine, à l'isolement, à la prodigalité?

La ruine provient du gaspillage, de la mauvaise conduite du maître de maison, qui prend pour compagnons des ivrognes ; celui-là peut être certain que sa femme lui mentira et lui sera infidèle.

L'isolement a lieu lorsque vous vivez seul et que vous n'avez ni voisins, ni amis, ni famille.

La prodigalité est le résultat de la mauvaise compagnie qui vous entraîne et vous fait contracter des dettes.

Comment devient -on méchant? Gomment fmit-ou par se perdre et par être couvert de honte ?

Vous deviendrez méchant si votre maison est

située près d'un marché, car vous n'aurez pour amis que des prodigues et votre femme contractera des dettes.

De même si votre maison est bâtie en mauvais lieux, ce sera la cause de votre perte, vous serez assailli par une foule de malheurs, vous aurez de méchants procès, votre femme deviendra ivrognesse.

Enfin si votre maison donne sur la rue, attendez-vous à être couvert de honte ; la mère de votre femme vous induira en erreur, et, croyant épouser une jeune fille, vous vous apercevrez trop tard que vous vous êtes uni à une femme répudiée.

Parlez-moi de l'avenir*, des bonnes manières, des moyens d'échapper h la vilenie, car tout le monde doit être instruit sur ces matières.

Pour l'avenir, cherchez un professeur intelligent qui vous enseigne à ce sujet; fuyez la paresse, faites sans cesse des pénitences et des prières, soyez généreux.

Échapper à la vilenie, c'est tenir un rang

^ Il faut entendre ici par avenir la vie future... Le sens de la réponse est celui-ci : Cherchez un maître qui vous enseigne à lïiériter le ciel.

élevé, digae de son grade et prendre une femme de bonne famille.

On entend par bonnes manières la politesse et la dignité du maintien , la franchise et la droiture, l'habitude de se servir d'un langage correct et clair.

Que signifient « être délaissé parles humains », «être vil», deux choses qui méritent d'être étudiées?

Vous serez délaissé des hommes si vous parlez brutalement, si vous vous servez de mots durs et méchants, si vous manquez de respect pour les vieillards.

Vous serez vil si vous agissez d'une façon indigne de vous, par exemple, si vous mangez sans besoin ni retenue, ou bien si vous fréquentez des personnes mal famées; ce sont là des choses viles.

Vous serez abandonné de tous si vous n'agissez pas selon les coutumes; si vous ne respectez pas les religieux ; si , sans pitié , vous ne songez qu'à donner la mort aux animaux et à votre prochain : toute personne animée de ces mauvais sentiments sera infailliblement délaissée de tout le monde.

Et maintenant écoutez les paroles des vieillards et les préceptes légués par la tradition :

On ne s'aperçoit jamais de ses fautes personnelles, mais la moindre faute d'autrui vous parait grosse comme une montagne.

Lorsque vous allez dans une foret hantée par les fauves, vous savez bien inviter vos amis; mais si vous avez chez vous du miel et du sucre, vous vous cachez pour les manger.

Quoique possédant déjà, on voudrait posséder encore; on désire sans limites, on ne pense qu'à soi, on oublie de regarder les autres.

Vous voudriez manger des choses savoureuses, mais vous n'avez pas le courage de les mâcher.

Ne confondez pas les engins de pêche néam avec les filets mong ; ne prenez pas les sauvages chongs pour les cuoï, ni deux pour un, ni difficulté pour facilité, ni le tort pour la raison, ni une bonne œuvre pour l'enfer, ni bon pour mauvais, ni le fumier pour les fleurs^.

Ne portez pas le costume des bonzes sans avoir la tête rasée , c'est comme si vous vous

^ Le filet mong est un vaste filet fixe à grande poche tenu par de très forts pieux enfoncés dans la rivière, le poisson s'y engouffre emporté par le courant. Le néam est

regardiez dans une glace en fermant les yeiix^; ne prenez pas un cheval pour un àne, ni un éléphant pour un rat.

Voici d'autres paroles laissées par la tradition :

Ceux qui ont l'intelligence développée savent éviter le gouffre en suivant la chaussée , de peur qu'il ne leur arrive malheur.

Les savants ne doivent pas s'écarter de la tradition , comme on doit marcher sur la voie tracée, car ils seraient maudits par les vieillards.

Ces phrases, devenues traditionnelles, méri-

au contraire un filet mobile-, une sorte de chanet traîné sur le fond par une embarcation dérivant au courant.

Les sauvages cliong habitent la province ïphong, les cuoï la province de Compong Soaï ; ces derniers sont ti'ès connus par leurs exploitations de minerais de fer, très abondants dans cette province. Dans l'ouvrage de Moura, on trouve la liste d'un très grand nombre de tribus sauvages habitant le Cambodge ouïe Laos, les principales sont: les Phuongs habitant le Nord de Sambor; Stiengs, EstdeKratié; Chreaï, Laos ; Rodex, frontière d'Annam. ,

1 C'est-à-dire faites comme tout le monde, ne vous singularisez pas ; si vous portez la robe jaune des bonzes, faites-vous raser comme eux ou vous serez ridicule comme un homme qui se regarde dans une glace en fermant les yeux.

lent qu'on les examine attentivement ; appliquez-y toute votre intelligence, sans trop vous fier ni à vos connaissances personnelles ni aux habitudes.

Ne prolongez pas votre sommeil, de peur que le malheur ne vous surprenne ; ne mangez pas trop, ni même à votre faim, car il faut bien un peu partager avec tous.

Ne soulevez un poids que selon votre force, ne meurtrissez pas votre épaule * ; lorsque vous faites travailler vos serviteurs, donnez-leur des repos; ne leur répétez pas trop souvent les mêmes choses, évitez avec eux la familiarité.

Ne vous hâtez pas dans l'étude de votre plan; réfléchissez bien avant de l'exécuter ; si vous vous hâtez, il est à craindre que vous ne vous trompiez et vous seriez coupable.

Ne confondez pas le cuit avec le cru ; méfiezvous des gens plus rusés que vous; n'ayez point trop de confiance en votre intelligence et ne vous écartez pas de la tradition.

^ Les poids se portent sur l'épaule dans des plateaux suspendus aux deux extrémités d'un bois élastique, analogue à un arc ; les secousses produites par la marche, sur les objets portés, se traduisent ainsi en mouvements d'oscillations verticaux aux extrémités de l'arc flexible et, par ce procédé, ne se transmettent pas à l'épaule.

Parlez bien et couramment; achevez vos travaux sans chercher mille détours, tout en réfléchissant beaucoup : vous trouverez ces choses prescrites depuis longtemps.

La tradition dit :

« Ne tentez pas de dompter un tigre », mais, si vous poursuivez un dessein , persistez jusqu'au bout.

Saisissez bien le cou du serpent, de peur qu'il ne se retourne et vous morde ; traînez votre bateau sans troubler l'eau.

La feuille ne remue que par l'effet du vent ; Leau limpide n'est troublée que par de profondes vagues.

Ne méprisez pas vos subordonnés, mais prenez-les pour vous accompagner.

Si vous possédez des biens, ne vous hâtez pas de vous enrichir, contentez-vous de ramasser peu à peu.

Le riche doit secourir les pauvres, de même que vos vêtements protègent votre corps nu.

Le savant doit enseigner les ignorants, car il peut en avoir besoin ; le grand navire a souvent besoin de ses petits canots.

Les supérieurs doivent de grands égards h leurs subalternes ; la tradition recommande de les traiter toujours poliment.

Ceux qui sont dans l'opulence doivent secourir ceux qui ont faim ; les humbles doivent s'entr'aider sans qu'il existe entre eux aucun contrat ; ces services ne seront pas inutiles dans l'avenir.

La barrière dont vous aurez brisé les épines, ne sera plus un obstacle pour ceux qui passeront après vous.

Ne vous rassasiez pas sans jeter un regard sur vos compagnons qui meurent de faim ; partagez avec eux.

N'essayez pas d'attendrir le caïman en le priant de vous passer de l'autre bord du tleuve; ne brisez pas les barrières qui vous défendent, pour en faire du bois à brûler.

Si vous avez un bateau, munissez-vous de galfes, de pieux, d'ancres, de cables, de rames, de tout ce qui est nécessaire dans le mauvais temps, car alors vous serez en état de lui tenir tête.

L'homme réellement utile est celui qui fait • attention a tout; il est sûr de posséder le bienêtre dans ce monde.

Rappelez-vous tous ces préceptes légués par la tradition; ils donnent des enseignements sur toutes choses; étudiez -les bien, car vous y

trouverez des règles qui doivent servir de guides comme si c'étaient des lois.

Ces paroles doivent être entendues de tout le monde, et c'est pourquoi il faut bien les graver dans votre mémoire sans en perdre un mot.

En achevant cet enseignement sur toutes ces matières dictées par la tradition, je vous recommande encore une fois d'en garder le souvenir.

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