RUSES DE FEMMES
Autrefois une femme nommé Cao et son mari, tous deux orphelins de père , avaient engagé leurs deux mères à vivre avec eux. Mais bientôt la jeune femme prit en haine la mère de son mari et résolut de s'en débarrasser à tout prix.
Quand mon mari apporte des cadeaux , se dit-elle, il en donne moitié à ma mère, moitié à la sienne; si ma belle-mère disparaissait, nous serions seules, ma mère et moi, à profiter de ses largesses. Il faut qu'elle meure.
Le mari de Cao allait tous les jours travailler aux champs, et, pendant son absence, elle ne manquait jamais d'imaginer quelque tour pour l'exaspérer. Un jour elle lui servait du riz dans lequel elle avait mis du béthel, et quand son' mari le rejetait avec dégoût : « Prenez-vous en à votre mère , disait-elle, ce sale mélange est de son fait. »
D'autres fois, elle parsemait leur lit commun d'immondices, et quand le mari furieux lui demandait des explications, elle répondait :
— C'est encore une méchanceté de la vieille, si vous ne la tuez pas, je ne resterai pas avec vous ; car je ne puis supporter plus longtemps de pareilles avanies.
Le mari, aveuglé par la passion, ne songeait même pas à soupçonner sa femme de tant de perfidie ; irrité de ces tracasseries journalières, il finit par répondre aux excitations de l'hypocrite :
— Oui, vous avez raison, une aussi détestable créature ne peut qu'apporter la misère et le trouble dans notre ménage, mieux vaut en finir tout de suite.
Non loin de la maison se trouvait un cours d'eau infesté de caïmans ; après s'être concertés, les deux époux tombèrent d'accord pour y jeter l'importune pendant la nuit.
Mais la mère, qui se méfiait de sa belle-fille, s'était cachée et avait tout entendu. Son plan fut bien vite arrêté. Comme la mère de Cao couchait dans la même chambre qu'elle , mais dans un lit à part, elle lui demanda à changer de lit. La mère de Cao accepta avec empressement. A la nuit, les deux complices se présentèrent pour accomplir leur forfait; comme il faisait noir, ils ne s'aperçurent pas du changement. Ils prirent donc la mère de Cao malgré
ses cris et la précipitèrent clans le cours d'eau, où elle fut instantanément dévorée par les caïmans.
Le lendemain Cao reconnut la méprise. Désespérée , folle de rage , elle accusa son mari de l'avoir trompée et le menaça de le dénoncer au mandarin. Le faible époux, pourtîalmer la colère de sa femme, lui promit de tuer sa mère dès le soir et lui proposa de la jeter dans le même cours d'eau.
— Non, dit Cao, cette fois je veux la voir disparaître de mes propres yeux ; si nous la jetions à l'eau, elle pourrait nous échapper. Allez chercher du bois, ce soir nous la brûlerons... de cette façon je verrai bien si elle disparaît ou si elle reste vivante.
Le mari se rendit donc à la forêt voisine, coupa du bois et dressa un immense bûcher sur lequel, le soir, ils déposèrent leur mère, qui s'était laissé transporter en feignant de dormir.
Alors les deux complices s'aperçurent qu'ils avaient oublié de prendre de quoi allumer le bûcher.
— Allez chercher ce qu'il faut, dit l'époux, je veillerai pendant votre absence.
— A enez avec moi, dit Cao, je n'oserais aller
seule, ni non plus rester seule ici... la vieille dort, elle ne se réveillera pas.
Pendant leur absence, la rusée, qui avait tout entendu, se laissa glisser au bas du bûcher en disant :
— Dans quel aveuglement mon fils est tombé!.,. Pour complaire à sa femme, il oublie ce qu'il doit à sa mère... ils veulent me mettre à mort, mais je déjouerai leur dessein.
Elle prit une grosse bûche et la plaça sur le bûcher en l'habillant de ses vêtements.
Les deux époux revinrent bientôt et s'assurèrent, en tâtant les vêtements, que leur victime n'avait pas bougé; convaincus qu'elle dormait, ils mirent le feu au bûcher et restèrent jusqu'à ce que tout fut consumé. Alors ils retournèrent chez eux, enchantés de leur œuvre, dont ils célébrèrent la réussite par des libations pendant une partie de la nuit.
Échappée au bûcher, la pauvre mère s'enfuit au plus vite. Elle arriva ainsi à une pagode déserte, où des voleurs vinrent déposer de l'or, et sortirent, après l'avoir caché, pour courir à de nouvelles aventures. La soi-disant brûlée , maîtresse de ce trésor inespéré, emporta ce qu'elle put et s'enfuit dans la campagne.
Mais une idée soudaine lui traversa le cer-
veau; aussitôt, rebroussant chemin, elle retourne directement à la maison de son fils, où elle arriva à la nuit tombante.
La prétendue morte frappa à la porte, demandant qu'on lui ouvrit.
Gao et son mari, reconnaissant sa voix, poussèrent des cris d'effroi ; tremblant de tous leurs membres, convaincus que le fantôme de leur mère venait les enlever.
— Rassurez-vous, dit la ressuscitée, je ne viens pas vous enlever; au contraire, je vous apporte de l'or, parce que vous avez fait mon bonheur, sans vous en douter. Vous m'avez brûlée, il est vrai, mais, pendant que j'étais réduite en cendres, j'ai visité nos ancêtres qui ont beaucoup travaillé dans l'autre monde et qui sont devenus énormément riches. Ce sont eux qui m'ont donné cet or; ouvrez-moi, vous verrez vous-mêmes.
Quand ils ouvrirent la porte, ils furent éblouis,
— Que d'or, s'écrièrent -ils!... comment avez-vous obtenu tout cela?
— Je viens de vous le dire : c'est un don de nos ancêtres; ils m'en auraient donné bien davantage, si j'avais pu le porter. Malheureusement je suis vieille, c'est tout ce que j'ai pu prendre.
— Mais nous qui sommes jeunes , si nous allions trouver nos ancêtres, nous en donneraient-ils aussi?
— Assurément, ils en ont a n'en savoir que faire.
— Et comment nous y prendre, dirent les deux époux à la fois?
— Le moyen est bien simple, faites-vous brûler comme moi, et vous reviendrez avec au-tant d'or qu'il vous plaira.
Affolés par la perspective de tant de richesses, tous deux se hâtent de couper du bois et d'élever un grand bûcher, sur lequel ils se couchent, en priant la revenante enrichie d'y mettre le feu. Celle-ci s'empressa d'accéder à leur désir, punissant ainsi ces enfants dénaturés de la mort même qu'ils lui avaient réservée.
Quand les deux corps furent réduits en cendres, la mère, savourant sa vengeance, rentra à la maison où elle vécut paisiblement avec le trésor de la pagode.