PROVERBES
Le riz bien blanc, mais mal cuit, c'est un fonctionnaire ignorant ou un savant de mauvaise conduite.
Le riz ne pousse pas dans la voiture à bœufs. Défaites-vous le plus tôt possible de vos marchandises.
Si vous voyez un individu se promener seul, défiez-vous en et gardez-vous de l'accoster.
Les Cambodf/iens se promènent très rarement seuls, ils sont le plus souvent plusieurs amis réunis ensemble. Le proverbe veut dire: Si vous voyez quehjuun se promener seul, c'est un homme sans amis et méprisé.
Le savant est inférieur au malin.
ÇA Eï L\ 375
On dit encore : Le savant ne vaut pas le flatteur;
Et ceux qui servent avec les oreilles pliées (avec une soumission trop constante) ont moins de valeur à vos yeux que ceux qui vous rendent service par occasion.
L'eau ne court qu'en suivant son chenal;
Le chien ne dépose ses ordures que sur des détritus.
Le sens est celui-ci: Dans la nature tout se tient à sa place, restez à la vôtre.
Le phnou ne se cueille qu'avec une perche à croc.
Le phnou est un fruit jaunâtre, très parfumé, de la forme cVun œuf. Le sens du proverbe est : Si vous désirez obtenir une faveur, donnez-vous la peine de la mériter.
Le tralach (sorte de courge) ne va vers la citrouille que parce que la citrouille va vers le tralach.
Si vous tenez à établir de bonnes relations avec une liersonne, allez vers elle, elle viendra vers vous. On se doit des avances réciproques.
Le singe ne perd jamais l'habitude de macérer ses aliments dans sa bouche;
Le Siamois ne peut dire un mot sans parler de sa méthode;
La dissimulation est le cachet de l'Annamite;
Le Cambodgien ne peut guérir de sa monomanie de bavarder.
Quand un Siamois parle, si l'on n'est pas de son avis, il s'empresse de dire : cela est certain et conforme à la méthode que l'on nia enseignée.
Ne vous hâtez pas de mouiller votre linge si vous entendez le tonnerre.
Le tonnerre est généralement accompagné d'une pluie qui mouille les vêtements, mais il ne pleut pas toujours. Le proverbe veut dire : ne mouillez pas votre linge à l'avance, sous prétexte quil sera mouillé plus tard.
Ne donnez qu'au moment voulu, ne marchez qu'au moment propice.
N'allez pas chez quelqu'un sans être invité; Ne vous présentez pas si l'on ne vous parle;
Ne répondez pas sans être interrogé.
Ne vous laissez point tenter par l'ombre pour vous coucher;
Ne causez pas dans votre lit;
Si quelqu'un travaille, aidez-le.
Le premier proverbe se rapporte à ce fait: un homme, s'étant couché à V ombre, fut piqué par un serpent et mourut. Le conseil donné est celui-ci: iS'e vous laissez pas entraîner par le côté séduisant d'une affaire, sans examiner si elle ne recèle point quelque danger.
Le troisième proverbe sert pour achever la strophe et donner la rime.
Le second se rapporte à une légende très connue :
Un négociant, revenant de voyage, enfouit une jarre pleine d'or au pied de l'échelle de sa
maison ^ avant de )nonter, et se présenta subitement à sa femme, sans lui avoir fait pressentir son arrivée, afin de lui causer une douce surprise. Grande, du moins, fut la surprise de la dame, car elle attendait son amant fjui venait la rejoindre cha(/ue soir, sans précaution aucune, habitués qu'ils étaient tous deux à l'absence de l'époux. La pauvre, craignant à tout moment l'arrivée de son amoureux, imagina, pour le prévenir, un moyen aussi simple qu ingénieux: elle pria so?i mari de lui conter son voyage, l'interrogeant avec animation; l'amant survint... entendant un bruit de voix, il prêta une oreille attentive et reconnut le son de voix du maître de la maison... par la même occasion, il apprit r existence d'un trésor ci ses pieds; il s'empressa de le dénicher.
Le lendemain le marchand s'aperçut de la disparition de son or. Malgré toutes ses recherches et toutes ses plaintes aux mandarins, il en fut pour sa peine; le voleur resta inconnu.
^ Des colonnes de bois portent les maisons cambodgiennes, toujours élevées au-dessus du sol; on y monte par une échelle.
Cl ET LA 379
Les clochettes à buffles s'usent à force de tinter;
Pendant ce temps, le buffle remplit son ventre.
Tel individu, en bavardant toujours, use sa langue sans arriver à rien; tel autre, sans dire un mot, fait de gros bénéfices.
Si un chien vous mord, plaignez-vous à son maître ;
Si un bœuf vous donne des coups de corne, adressez-vous à son propriétaire.
Quand vous placez votre nasse dans la rivière, entourez-la d'épines ;
Si vous voulez vous établir dans un village, off"rez vos chairs au tigre.
Entourez vos nasses d'épines pour empêcher les loutres et les oiseaux de vous voler votre poisson.
Tigre est jjris dans le sens de « maître du village n; offrez vos chairs au tigre u signifie (unettez-vous à la disposition du maître^). Si vous voulez vous établir dans un village et y
vivre tranquille, offrez des cadeaux au chef dv village, faites vos efforts jjour lui plaire.
La tortue est à vos pieds,
Pourquoi chercher le chien resté à la maison?
Quand vous n'avez qu'à vous baisser pour prendre la tortue, pourquoi envoyer chercher le chien pour le faire?
Le douanier dort ;
Pourquoi le réveiller pour lui donner du riz?
Pourquoi essayer le lacet à votre cou ? // 7ie faut pas jouer avec le feu.
Votre plaie ne vous fait pas mal, Pourquoi l'irriter avec un écli?
Sous prétexte de la panser.
Vous donnez un fil et vous le reprochez à votre main.
ÇA Eï LA 381
A peine avez-vous donné la valeur d'un fil (jue vous reprochez à votre main d'avoir été si prodigue.
Si votre arc se casse, n'essayez pas de le raccommoder ;
Ne vous rendez pas complice des coupables.
Un arc cassé ne se peut réparer, il faut en faire un autre.
La seconde phrase est pour la rime.
Une latte se casse, on la remplace par une autre ;
Mais si vous dites une chose fausse, vous perdrez votre argent.
Une latte de bambou se casse, on la remplace, rien n'y parait; si vous médisez d'une personne ou si vous annoncez une fausse nouvelle, vous serez condamné à l'amende.
Si vous entrez dans une rivière, suivez ses contours ;
Si vous entrez dans un pays, respectez ses coutumes.
Si vous aimez les enfants des autres, vous n'épuiserez que votre bourse ;
Si vous aimez la femme d'autrui, vous épuiserez votre cœur.
Quand vous couchez sur la cuisse de l'une, Ne tetez pas le sein de l'autre.
Habitant le même village, vous vous connaissez à peine ;
Si vous vous rencontrez dans la forêt, vous êtes aussi amis que si vous aviez même mère.
Voici un proverbe très populaire et très usité pour railler les gens timorés :
De peur de marcher sur des excréments, vous montez sur un éléphant ;
De peur d'éviter les procès, vous montez sur un arbre.
Une légende grasse a donné lieu à ce proverbe :
Un individu avait tellement peur de se salir les pieds, en marchant, (juil allait toujours à éléphant.
Un autre n'avait qu'une idée : éviter les procès. Un jour, pressé par un besoin impérieux, il monta sur un arbre, espérant éviter ainsi tout débat. Mal lui en prit, juste en ce moment, le premier passait sur son éléphant.
On devine ce qui arriva.
Le coiffé porta plainte.
Ainsi l'un, en montant sur un arbre, n'évita pas le procès; Vautre, en montant sur son éléphant, n'évita pas d'être sali.
ANG-KOR
ANG-KOR
Aux premières lueurs de l'aurore, nous sortons de ce dédale d'îlots d'arbres noyés qui sépare, par un large cordon, les grands lacs de la mer de boue. Au milieu de ces petits îlots pressés et enchevêtrés, un navire trouve assez difficilement sa route dans des passes compliquées qui n'ont guère plus que sa largeur,
A la saison sèche, à peine une mince couche d'eau vaseuse couvre-t-elle la mer de boue.
Rien de particulier à ces grands lacs que la solitude, nous n'y trouvons pas une barque.
Un peu avant les basses eauK y affluent les pêcheurs de la Gochinchine et du Cambodge pour préparer le nuoc-mam et le poisson salé. Les lacs sont alors presque entièrement vidés, le seuil de la mer de boue et son cordon d'îlots empêchent le poisson de sortir. Alors, disent les plaisants, il n'y a plus d'eau dans les grands lacs, c'est tout poisson.
Des montagnes se profilent dans le lointain, le lac en est encadré, mais elles sont, pour la
plupart, hors de vue. Entre le pied de ces montagnes et les lacs règne la forêt noyée... En dehors de la rive, ou pour parler plus exactement, des limites de la forêt, arrêtées comme par une muraille, çà et là, sentinelles perdues, des arbres surgissent de la forêt.
Vers onze heures et demie, nous rallions la côte, je veux dire le bois inondé.
Nous serons arrivés quand nous relèverons au Nord, à petite distance à l'intérieur, un monticule isolé, rouge et dénudé. Par précaution, nous nous sommes fait accompagner d'un pratique pour ne pas manquer l'entrée du Siem-Reap, car rien ne ressemble plus à un point des bords de la forêt noyée, qu'un autre point d^ bords de la forêt noyée.
Du reste, un balai amarré à Textrémité d'un bambou sert de marque ; c'est le signal de reconnaissance élevé par le service des ponts et chaussées du pays. En effet, vers midi, relevant au Nord le monticule rouge, nous apercevons le balai annoncé.
On met une embarcation à la mer pour l'interprète qui doit quérir à la douane les pirogues nécessaires pour remonter jusqu'à Siem-Reap, chef-lieu de la province du même nom.
Une demi-heure après sortent du bois deux
pirogues dans lesquelles nous embarquons nos bagages et nos personnes ; une fois chargées, elles ont bien encore deux pouces hors de l'eau, mais elles jouissent d'une remarquable stabilité.
Peu k peu se dessine une voie bien nette au milieu des arbres aux troncs immergés: sur l'un d'eux flotte le pavillon de Siam — l'éléphant blanc sur fond rouge au-dessus d'une paillotte établie dans les branches. C'est le poste de douane où veille, en compagnie de sept à huit fusils, l'ermite — douanier préposé à la garde de la frontière. Ceci est son poste militaire, uni par un pont de bambou à sa maison de plaisance perchée sur un arbre voisin. Tous ces arbres trapus, aux troncs noirs, divisés en rares et fortes branches, au pauvre feuillage, sont manifestement le produit d'une végétation lente et âgée de plusieurs siècles.
Nous remontons au milieu de la forêt, sous laquelle s'étend Teau dormante, unie comme une glace, reproduisant l'image de la voûle feuillue... un mélange de taillis et d'arbres lui succède pour faire place au fourré, chaos d'arbustes, de plantes parasites ou flottantes, entassées et pressées... pas un bruit, pas un oiseau... la solitude, le silence... Rien d'ennuyeux et de déplaisant comme cette naviga-
tion monotone et sans vue entre deux haies basses où la nature s'est complue à accumuler dans l'eau une végétation limoneuse, rabougrie, laide et sans caractère.
Enfin, sur une iile, un village flottant de jonques, obstruant presque en entier le chenal, nous permet à grand'peine de nous faufiler , ce sont, paraît-il, des pêcheurs nomades, vivant à la limite des basses eaux^ descendant avec elles.
Nous continuons ainsi longtemps, l'arroyo s'obstrue de plus en plus... un léger courant, qui s'accentue à mesure que nous remontons, retarde la pirogue ; dans les broussailles, en effet, apparaissent quelques traces de terre végétale ; nous sortons de la plaine inondée.
De grandes herbes et des joncs paraissent dans le fourré, puis insensiblement la scène change; nous voyons se dérouler sous nos yeux une plaine immense, sans ondulation, se perdant au pied de montagnes bleues lointaines... Toujours la solitude, à perte de vue des roseaux... des oiseaux de grande taille, à la démarche grave, animent seuls le paysage : cigognes, hérons, grues... Toute la famille des grands échassiers — sans compter une multitude de blanches aigrettes — se réunit en groupes nombreux où l'on se dispute en ouvrant
de larges ailes avec échange de force coups de bec.
Enfin voici des humains. Au bord du ruisseau, des Siamois aux cheveux en brosse déchargent de leurs charrettes à buffles des rouleaux de fil de fer et, sauf les poteaux, tout le matériel d'une ligne télégraphique. Ainsi la première trace de l'activité de l'homme dans ces déserts se manifeste par la plus merveilleuse invention des temps modernes.
Et la plaine reprend, toujours déserte...
A rencontre des autres cours d'eau, notre arroyo s'élargit en reaiontant vers sa source, c'est que, toute petite qu'elle est, cette minuscule rivière se passe le luxe d'un delta ; nous sommes entrés par une des branches, et nous nous rapprochons du tronc.
Une forte odeur de charogne nous affecte péniblement ; peu après nous apercevons une bêle ballonnée, échouée par les eaux baissantes, qu'étripe furieusement un de ces chiens indochinois à tête de chacal. Les yeux en feu, les oreilles dressées, arcbouté sur ses pattes de l'avant, il arrache avec effort un lambeau. Un grand vautour au cou dénudé, à terre près du cadavre putréfié, contemple ce tableau d'un œil mélancolique... Mais quoique la proie soit
énorme, il voit bien que le gourmand, par un sentiment de jalousie bête, n'est pas d'humeur à lui laisser prendre part au festin. A notre approche, le vautour se lève et se perche sur un arbre au bord de l'eau, guettant le moment où son rival aura rassasié sa gloutonnerie.
Cette scène qui, avant nous, dans la vaste solitude n'avait que le ciel pour témoin, apportait sa note pessimiste. Cette plaine immense, ces majestueuses montagnes éloignées composaient un cadre magnifique à ce tableau hideux. La nature a deux faces, comme Janus, à moins qu'elle n'en ait trois ou quatre comme les vieilles divinités khmères; on ne cessera jamais d'admirer ses splendeurs, comme jamais ne cesseront de retentir, aux oreilles de l'optimiste troublé, les cris du désespoir, les angoisses de la souffrance, comme d'odieux et dégoûtants spectacles ne cesseront d'offenser sa vue.
Du moins ici nul ne souffrait, on y jouissait même ; pour la féconde et impassible nature y a-t-il une différence entre ce chien dévorant sa charogne et le colibri s'enivrant de nectar dans le calice d'une fleur parfumée?
Au fond, c'est une idée très philosophique de représenter la Divinité avec un grand nombre de visages.
ÇA ET Li 393
Un peu plus loin, nous rencontrons des pêcheurs, porteurs de légers filets montés sur deux bâtons; à peine les trempent-ils dans l'eau, qui leur monte à mi-jambe, pour récolter du poisson qu'ils enferment dans des casiers où d'insolents corbeaux viennent voler leur pitance presque sous le nez des pêcheurs.
Les rives s'exhaussent par une pente insensible, nous n'avons plus la vue de la plaine et nous continuons entre deux berges sableuses, tristes et monotones, couronnées de roseaux à demi-desséchés.
Enfin, aux bords de la rivière, qui s'élargit toujours, apparaît un parc à buffles entouré de voitures... A ma grande satisfaction, nous changeons de décor et nous entrons dans un de ces riants villages où tout semble à souhait pour le plaisir des yeux : eau claire roulant sur un fond de sable jaune, paillottes proprettes sur pilotis, entourées de bouquets d'arbres et de cette élégante et plantureuse végétation caractéristique : aréquiers, cocotiers, palmiers à sucre, bananiers aux feuilles luxuriantes et les bambous, cette merveilleuse graminée, type idéal de la force unie à la grâce, panaches aériens que le moindre souffle agite, construits par la nature d'après les principes de mécanique
les plus certains sur la résistance des matériaux.
De légères norias, faites avec ce bambou propre à tout, tournent sous l'action du courant leurs petites palettes en nattes, remontent des morceaux de bambou qui puisent l'eau à la rivière et la déversent dans des canaux — de bambou encore — pour l'arrosage des jardins.
Tout le long de la rivière — comme aux bords de la Seine un dimanche à la belle saison — pécheurs et pêcheuses h la ligne, dans la rêveuse et méditative altitude de Bouddha, contemplant leurs bouchons.
— C'est curieux, dis-je à mon compagnon de route, je suis arrivé à l'âge de cinquante-six ans, sans avoir jamais vu aux deux bouts d'une gaule que la patience àl'unetlebouchon à l'autre.
A peine avais-je prononcé ces paroles que le charme était rompu ; une Siamoise à figure de gamin, aux. cheveux ras, relève brusquement son bambou... accrochant le nez d'une mégère, sa voisine.
Toutefois après avoir passé en revue cinq cents pêcheurs, immobiles comme s'ils étaient plongés dans le nirvana, j'eus enfin la satisfaction de voir une ménagère prendre un beau poisson ; elle partit aussitôt en ayant l'air de
dire : « il ne m'en faut qu'un pour mon souper, pourquoi tenter d'en prendre deux?»
Ce doit être un bonheur intime et profond celui de pêcher à la ligne, tous ces visages rayonnent d'un placide contentement intérieur. Sans doute cette innocente occupation, n'exigeant ni grands efforts physiques ni grande dépense d'activité cérébrale, répond aux besoins intellectuels des natures contemplatives.
La rivière se peuple de plus en plus, des pirogues vont et viennent. De belles jonques neuves, construites sur les chantiers riverains, attendent, pour sortir, la prochaine inondation. Partout de l'animation, partout un air de bienêtre et de gaieté.
A mon retour, quand je redescendis la rivière, je me posai cette question : lorsqu'au lieu de la forêt sauvage où s'effondrent les derniers vestiges d'Ang-Kor la Grande, une brillante cour promenait son faste au milieu de monuments féeriques, était-on plus heureux au village de Siem-Reap?... Et je me répondis : non certes. L'homme a d'autres aspirations que le bonheur... le bonheur est une chose et la grandeur une autre... il ne suffit pas à l'homme d'être heureux, il veut être grand.
A tous moments, nos piroguiers obligés de
se mettre à l'eau traînent péniblement l'embarcation ; dans un mois, la jolie rivière ne sera plus qu'un ruisseau. De nombreux buffles couchés sur le sable se prélassent voluptueusement dans l'eau courante.
Nous avançons lentement malgré les efforts méritoires de nos piroguiers poussant et hâlant nos pirogues trop chargées ; fatigués de la lenteur du transport et pris du besoin de nous dégourdir les jambes, nous mettons pied à terre.
3Iais le maire est très mécontent de ne point avoir été avisé de notre passage; il nous somme de ne pas aller plus loin avant qu'il n'ait prévenu le gouverneur ; puis il se calme. x\près un bout de toilette pour se présenter à son chef, nous fait-il dire, il partira lui-même à cheval.
En effet, au bout d'un instant, un vieux sampot autour des reins, le maire se jette à la rivière où il se lave avec grand soin le visage, la bouche et tout le corps. Les habitants ont ainsi sous la main leur cabinet de toilette qui est aussi leur garde-manger... car on y prend du poisson — quand on ne pêche pas à la ligne, mais à la lance ou au filet.
Après s'être bien baigné, le chef du village
court à sa case pour en ressortir avec un sampot neuf et un veston blanc ; alors s'élançant sur son poney, brandissant sa badine comme un colonel qui enlève son régiment, il nous fait signe de continuer notre route.
Le soleil se couche dans un lit de pourpre, les arbres prennent une teinte sombre, les panaches des palmiers à l'Occident se détachent en noir sur le ciel rutilant, et sur les rives l'activité s'éteint.
Nos pirogues échouant de plus en plus, nous sautons à terre pour continuer notre route, faisant aboyer aux portes les chiens hargneux, furieux de sentir leur quiétude troublée par des gens à odeur inconnue.
Nuit close nous arrivons à la paillotte destinée à servir d'asile aux visiteurs, sorte de hangar où, pour tout mobilier, quelques chaises entourent une table éclairée par une lampe à pétrole. C'est l'hôtel des voyageurs à Siem- Reap. Le sous-gouverneur arrive en veston blanc repassé, il a l'air d'un homme bien élevé.
Nous échangeons quelques paroles banales et quelques propos sur la guerre du Cambodge, sujet sur lequel il semble mieux renseigné que nous; alors nous offrons nos cadeaux, pour lui: deux boîtes des meilleurs cigares de Pnom-Penh,
cigares de Hambourg eu dépit de leurs pompeuses étiquettes havanaises — pour ses femmes : deux sampots — pour le gouverneur absent : un buvard très admiré ; un timbre pour appeler les domestiques; un réveilmatin à musique aussi reluisant que de mauvais goût — le tout de fabrique allemande. Dans nos colonies de l'Extrême-Orient, il faut entendre par commerce la vente de produits allemands par des marchands chinois. En revanche, elles sont un débouché pour les politiciens, les déclassés de la bourgeoisie, les bacheliers sans emploi.
Nous faisons ensuite nos commandes pour le lendemain. C'est une grosse affaire pour nous, mais c'est aussi une affaire pour le sous-gouverneur ; pour nous : parce que nous ne pouvons rien sans sa bonne volonté, pour lui : parce que les gens du village pourvoieront à nos besoins et qu'il empochera les piastres. Nous lui commandons des œufs, des poules, du riz pour notre nourriture et celle de notre escorte, cinq voitures à bœufs, deux voitures à buffles pour le transport du personnel et des bagages.
Nous soupons légèrement de lait de conserve suisse, de biscuits anglais, de thé, et nous
allons nous étendre sur nos excellents matelas cambodgiens, car l'hospitalité siamoise n'offre que la toiture. Nous les posons sur le plancher en lattes de bambou élevé de deux mètres audessus du sol. Le voyageur ne saurait se passer du matelas cambodgien composé de prismes rembourrés, réunis par une seule face sur une commune étoffe; frais et souple, il se plie et s'empile avec facilité ; il sert de siège, de canapé, de coussin. Pas d'insectes, il fait presque froid, car nous sommes en décembre ; on se met avec plaisir une couverture de coton sur le corps... oh l'excellente nuit, et qu'il fait bon de dormir en voyage !
Nous avons recommandé au guide (imposé par le gouvernement siamois pour nous surveiller sous prétexte de nous piloter) de nous réveiller à quatre heures ; il s'en est bien gardé. Je fais un bond en voyant ma montre marquer cinq heures et j'ordonne à l'interprète de faire atteler et charger les bagages. Bœufs, buffles, voitures, conducteurs campent devant notre hôtel depuis la veille au soir. Les bagages sont chargés sur une voiture à buffles ; nous prenons, mon compagnon et moi, chacun une voiture à bœufs, car il faut une voiture par personne pour être à l'aise. Rien ne bouge dans le
paisible village plongé dans le sommeil, cependant un musicien matinal joue chez lui dans les ténèbres, sur une musette, des airs qui ne sont pas sans analogie avec nos airs bretons.
Tel est le luxe asiatique : deux européens, pour faire deux lieues, se font accompagner de sept voitures, dix bœufs, quatre buffles, quatorze serviteurs, le tout pour voyager moins commodément que dans un wagon de troisième, faire six kilomètres à l'heure et vivre de poules bouillies.
La lueur lactée de la lumière zodiacale lance de l'horizon son fuseau aigu dans un ciel transparent et nous annonce l'aube au moment oii nous montons sur nos charrettes, l'estomac repu de lait suisse. Je prends la tête avec mon automédon, gamin de huit à dix ans au plus, bien éveillé, prodigue de l'aiguillon pour nos petits bœufs trotteurs, jaunes, tachés de blanc, à l'œil très doux — l'œil de Junon. Cette espèce s'est très bien adaptée à ce métier de trotteur, un poil luisant recouvre leur corps grassouillet. On leur pose le joug sur le cou et non sur les cornes.
Les Siamois — comme les Cambodgiens, du reste, et les Annamites de Gochinchine — construisent sans un atome de fer des voitures
d'une légèreté singulière. On a peine à se rendre compte de la solidité d'un essieu de bois de la grosseur du doigt à peine ; cet essieu fort ingénieusement disposé, il est vrai, joue un rôle assez analogue aux essieux de poulie. Pour tout dire, ces chars se détraquent souvent (nous avons eu quatre avaries) ; en revanche tout le monde est charron et l'on trouve dans la forêt le matériel de réparation. Les charrettes cassées, raccommodées par le conducteur, rejoignaient une demi-heure après le train des équipages.
L'extrême légèreté des voitures rend les cahots tolérables, quand on est à demi-couché sur un matelas cambodgien ; car les routes ressemblent à nos chemins creux de Bretagne au temps de la chouannerie. Parfois les bœufs galopent ; dans le sable , ils marchent au pas ; le plus souvent ils trottent en faisant tinter leurs clochettes...
Nous suivons la jolie rivière le long des cases endormies, réveillant quelques chiens grognons.
Aux premiers rayons du jour nous entrons dans la Silencieuse forêt composée d'abord de taillis et d'arbres sans caractère ; bientôt la végétation s'ennoblit, les arbres jaillissent du
sol, droits et forts comme des mâts de gros vaisseau, avec des troncs lisses jusqu'aux premières branches, arceaux de la voûte feuillue. Il est fort difficile d'apprécier les hauteurs, quand on manque de points de comparaison ; faute d'étalon, on est exposé à se tromper dans des proportions invraisemblables. J'interrogeai mon compagnon également fort perplexe. Les troncs variaient de 1"\20 à l'",/iO de diamètre; quant à la hauteur des premières branches, je l'estimai timidement à une trentaine de mètres, prêt à ne montrer aucune surprise devant une grosse erreur dans un sens ou dans l'autre. A notre campement d'Ang-Kor-Thom, j'eus l'occasion de mesurer un de ces arbres renversés; du pied aux premières branches, il comptait cinquante mètres ; nous nous promenions donc sous une voûle de verdure épaisse d'une dizaine de mètres, élevée d'une cinquantaine de mètres au-dessus de nos têtes.
Vers sept heures, nous débouchions devant un vaste espace... voici les ruines !...
Encore une désillusion, me dis-je avec chagrin, décidément mes facultés émotionnelles s'éteignent avec l'âge et mes facultés intellectuelles aussi, je ne sens plus, je ne comprends plus.
Les grands lions de granit sur lesquels mes regards tombèrent d'abord furent pour beaucoup dans cette appréciation. Ces fantastiques lions m'agacent toujours : il est impossible de rien voir de moins artistique, de plus laid, de plus grossier. Ce n'est ni nature ni fantaisie, c'est tout simplement ridicule. Avec leurs yeux en boules de loto, leur crinière régulièrement tressée, leurs grosses pattes cylindriques, ils ont l'air de jouets à bon marché pour des bébés de géants. De plus, à derai-accroupis sur leur train de derrière, ils ont une posture peu digne. Qu'on les voie à Pnom-Penh, à Wat- Nokor ou ailleurs, s'ils varient par la taille, ils ne varient ni par le galbe ni par la pose antiacadémique. On dirait le proiluit d'une commande faite en bloc à la fabricjue... Bon pour tant de lions, fourniture au rabais.
Irrité par la vue de ces grotesques, je jette un regard prévenu sur les ruines. Un long mur au milieu duquel s'élèvent trois tours lourdes et basses, flanquées de chaque côté de colonnades qui n'ont guère plus de deux, mètres de haut, le tout précédé d'un fossé de cent à cent cinquante mètres de large, voilà ce qui s'ofFre à la vue. Un fossé carré de quinze cents mètres de développement sur chaquç face, d'une lar-
geur de cent mètres et d'une profondeur de dix, cela représente bien quelques pelletées de terre ; mais ce travail de terrassier ne me semble pas de nature à exciter un enthousiasme bien vif.
Une imposante chaussée de dix mètres de large, dallée de longues et larges pierres, traverse le fossé et conduit à la porte d'entrée... on y retrouve les vestiges d'une balustrade monumentale de granit. Dans le fossé gisent des débris de colonnes qui soutenaient l'encorbellement de la chaussée.
Çà et là de grandes pierres taillées montrent que cet immense fossé était entièrement revêtu de belles pierres et orné d'une large corniche.
J'arrive au pied des trois tours, tours-dômes, en forme de pain de sucre, forme caractéristique de l'art khmer, en partie dissimulée sous les ornements.
Si nous comparons ces tours à nos constructions européennes, il nous faudra bien avouer que c'est horriblement lourd et sans grandeur. Pour faire de l'architecture noble, il faut des connaissances que ne possédaient point les Khmers. Dans les voûtes toutes les pierres sont posées horizontalement ; ils obtenaient la fermeture en faisant avancer chaque pierre un peu au-delà de la pierre sous-jacente ; ils ignoraient