‹ Ça et laChapitre 3 sur 27 · LE ROI DE SIAM · texte numérisé non relu

LE ROI DE SIAM

Iles Samit, 30 janvier 1885.

Derrière l'île Go-Kang un joli yacht sortit et vint à notre rencontre ; comme signe de sa nationalité, il avait à la poupe le pavillon siamois, rouge, percé de l'éléphant blanc. En tète du mât de misaine flottaient les couleurs françaises au-dessus de trois pavillons du code commercial dont la traduction donnait consul. Le consul de France se trouvait à bord.

V Alouette, avec le pavillon du gouverneur au grand mat, stoppa; le yacht imita la manœuvre, amena une embarcation et, bientôt après, nous vîmes monter à bord notre représentant près la cour de Siam, accompagné d'un oliicier siamois. Cet officier, frère du roi, colonel d'artillerie, avait toute la raideur britannique dans cet uniforme anglais de coton blanc, si commode et si pratique en ce pays. Cette morgue du colonel nous surprit peu, quand le consul nous eut appris que Woolvvich avait été son école.

Quelques heures après, par une vraie métamorphose, en quittant Funiforme pour revêtir le sampot, le prince prenait un air bon enfant, en conservant d'ailleurs son intelligente physionomie.

Le colonel avait le costume des Européens de tous rangs et de toutes fortunes dans l'Extrême-Orient : pantalon blanc, veston blanc boutonnant droit jusqu'au cou, sur un simple filet de coton à mailles serrées en guise de chemise. Sur ce vêtement léger, officiers anglais et troupes attachent des insignes volants.

Car nos voisins ont, pour leurs soldats, un vêtement propre à chaque pays ; ils ne pensent pas, comms nous, que le troupier doit revêtir le même uniforme à Dunkerque et en Cochinchine.

Le Siamois portait cavalièrement son uniforme, son casque blanc de moelle de sureau, ses galons, son grand sabre de cavalerie, ses éperons d'or. Fort élégant, ce colonel de moins de trente ans, avec sa fine moustache noire, son beau teint de bronze clair ; malgré les pommettes trop saillantes de sa race, dans nos salons il ferait plus d'un caprice.

Le gouverneur et le colonel traitèrent d'abord du salut ; il fut convenu qu'en mouillant, la

canonnière d'escorte du gouverneur saluerait le roi de vingt et un coups de canon, puis le gouverneur rendrait visite à Sa Majesté sur le yacht royal. Après cette visite, le gouverneur, en quittant le yacht, serait salué à son tour de dixneuf coups de canon par la canonnière siamoise. Quand les navires français quitteraient la rade, ils salueraient de nouveau le roi de vingt et un coups de canon.

Lorsque nous vîmes le yacht du consul sortir derrière Co-Kang, lieu officiel du rendez-vous, nous nous disposâmes à prendre mouillage entre Co-Kang et la terre. Gela semblait fort naturel. Co-Kang se trouve, en effet, à la limite du territoire siamois incontesté. Là commencent les incertitudes sur le tracé des frontières siamoises et cambodgiennes.

A notre grande surprise, le yacht fila droit sur le groupe des Samit, à la limite du territoire contesté; car au delà de ces îles, la terre est sans contestation cambodgienne.

Les trois navires s'engagèrent dans ce labyrinthe : en tête le siamois, derrière V Alouette avec le gouverneur, en queue la Comète. C'était plaisir à les voir défiler dans les étroits canaux de ces petites îles rocheuses, très élevées pour l'exiguité de leurs bases, le plus souvent accores

et couvertes de grands bois sombres ; souvent on les rangeait d'assez près pour jeter un objet à terre. Un beau soleil égayait ce spectacle, éclairant, unie comme un lac, la mer de cette limpidité qu'elle a près des coraux. Après des tours et des détours sans fin, nous débouquons dans une gentille rade bordée d'arbres et de sable blanc, où nous attendait la flottille siamoise sous les petits pavois, c'est-àdire pavillon national en tête des mâts.

Rade, îles, escadrille, tout était mignon, coquet ; il y avait là une douzaine de yachts réjouissant l'œil du marin par leur bonne tenue.

Au même instant, les ancres de V Alouette et de la Comète tombèrent au fond, les deux navires se couvrirent de leurs grands pavois, pavillon de Siamau grand mât, le premier coup de canon de la salve retentit.

Il était environ trois heures, Sa Majesté fit dire qu'elle recevrait le gouverneur à quatre heures ; c'était le temps de s'habiller.

A l'heure prescrite, le gouverneur, escorté des états-majors de ses deux navires, en grande tenue d'hiver, comme le veut un implacable cérémonial, abordait le yacht royal, peu fait pour séduire un vrai marin, dont la première pensée est toujours de comparer un navire à ses

fonctions. C'est une magnifique goélette, la mâture est superbe ; mais on juge au premier coup d'œil l'impossibilité d'y loger un moteur suffisant. Fier navire à voiles, c'est un piètre bateau à vapeur. La tenue mérite tout éloge, nul yacht anglais n'est plus propret. On y sent un grand esprit d'ordre. Ce bâtiment, en tout points, fait honneur à son commandant, le capitaine de vaisseau siamois Armand Duplessis de Richelieu, ancien officier de la marine danoise, d'origine française, comme son nom le dit assez haut. Au moment où nous approchions de l'échelle de coupée, le consul nous dit : « Messieurs, le roi! » Sa Majesté, penchée sur le bastingage, nous regardait accoster. Une dérogation si complète à la sévérité de l'étiquette annonçait , chez le souverain , l'intention de donner à cette entrevue un caractère tout amical et familier.

C'est, en toute vérité, un beau jeune homme de tournure distinguée ; comme me dit mon voisin, on voit au premier coup d'œil qu'il a l'habitude de la cour.

Le sourire aux lèvres, le roi vint gracieusement au-devant du gouverneur et lui tendit la main. Il portait des escarpins découverts, des bas de soie gris-perle bien tirés sur une jambe

merveilleusement modelée, un sampot de soie jaune pâle, descendant à peine au genou, la veste de coton vulgaire avec des boutons de diamants.

Sa Majesté s'excusa de nous recevoir en négligé.

Le roi, nous dit-il, faisait sur la côte une promenade d'agrément, quand il apprit par hasard la présence du gouverneur aux environs (fait inexact, inventé pour les besoins de la cause), ce qui lui avait suggéré le désir de connaître personnellement un homme dont il n'avait pu apprécier que de loin le mérite éminent... l'entrevue gagnerait en cordialité ce qu'elle perdait en solennité et en apparat. Sa Majesté disait tout cela d'un visage affable, avec une aimable aisance ; bien qu'elle s'exprimât en siamois, on lui attribuait de prime abord une grande facilité de parole.

Le monarque paraissait bien ainsi, debout, seul en avant des princes : petits pieds, petites mains, attaches délicates, physionomie ouverte, l'air altier de l'homme habitué à tout voir ployer devant lui. Mes yeux ne pouvaient se détacher de ses bas gris-perle... quels mollets faits au tour!... de pareils mollets tourneraient la tête à bien des femmes... une jambe

ainsi dessinée annonce le corps de l'Apollon du Belvédère.

Ajoutez à cette beauté physique l'éclat de la jeunesse, le rayonnement de la toute-puissance.

Le roi serra la main du gouverneur et des principaux personnages du cortège, puis il s'assit à l'arrière du bâtiment, invitant le gouverneur et sa suite à prendre place dans des fauteuils semblables au sien.

Alors commença, par l'intermédiaire du consul servant d'interprète, l'entretien du souverain de Siam avec le gouverneur français. Ce petit duel de paroles entre deux hommes très fins, très maîtres d'eux-mêmes, grands rieurs, — riant chaque fois que la conversation prenait un tour un peu précis, — ne pouvait manquer d'attrait pour un observateur désintéressé.

Les deux adversaires se complaisant, pour se tâter, dans les premières passes, les compliments menaçaient de s'éterniser.

Les convenances obligeaient le gouverneur à n'attaquer le premier aucune question sérieuse, à garder la défensive, à rester sur le terrain neutre des banalités, jusqu'à ce qu'il plût au roi d'en sortir; au fond, il ne se plaignait certainement pas d'être tenu dans cette réserve. Le Siamois semblait n'avoir aucune hâte d'abor-

der le vrai sujet de l'entrevue... Aussi les deux brillants causeurs multiplièrent à l'envi les variations sur ce thème : Siam désire l'amitié delà France, la France désire l'amitié de Siam... variations émaillées de congratulations mutuelles, d'échanges de sourires, de gestes approbateurs.

La diplomatie, me dis-je, serait-elle l'art de parler sans rien dire?... s'ils n'ont à se conter que de pareilles sornettes, qu'ils s'embrassent, puisqu'ils s'aiment tant... mais qu'ils en finissent avec ces discours qui s'allongent comme un bonnet de coton dans lequel on laisse tomber une pierre.

Entre temps, je faisais les réflexions suivantes : vraiment il n'est pas si bête, ce beau jeune homme dont le seul défaut est d'avoir des dents d'ébène, noircies par le bétel... il nous comble de ses tendresses, juste a l'extrémité du territoire contesté, dans cette jolie rade qui pourrait bien nous appartenir, et dont il nous fait les honneurs avec une amabilité touchante. Allez donc dire à ce gentleman si poli, si prévenant : Pardon, Monsieur, malgré toutes vos belles manières, je trouve fort déplaisante cette afïectation de vous regarder comme chez vous sur un domaine que je prétends être mien.

Coïncidence bizarre!... On nous donne rendez-vous hors du territoire contesté, et précisément là nous rencontrons un navire qui nous dit : (( Le roi s'ennuyait ici, il a continué sa promenade sentimentale et cherche un lieu plus à son goût ; vous n'avez qu'à nous suivre, il n'est pas loin, »

Et nous suivons... nous suivons toujours, sans savoir où l'on nous mène, et nous défilons ainsi devant toute la côte contestée.

Mais que diable dire à ce prince charmant au visage si ouvert, si dépourvu de malice.

Je faisais ces réflexions et bien d'autres pendant que les échanges de politesse allaient leur train, prenant un caractère de plus en plus intime, si bien que j'en vins à me demander: (( Me tromperais -je, Sa Majesté n'aurait-elle réellement dérangé le gouverneur que pour lui prodiguer sa tendresse? »

Enfin le roi dit :

— Ces lieux sont infestés de pirates ; dans l'intérêt des deux peuples voisins, il est temps de mettre fin à ces brigandages.

— Votre Majesté a bien raison, cela est d'autant plus nécessaire que ces bandits se sont livrés dernièrement à des actes de cruauté abominables.

Le roi reprit négligemment :

— Mon intention est de laisser ici un navire en station pour y assurer l'ordre.

Et pour faire acte de possession, beau prince ! . .. Décidément c'est un roué, ce séduisant monarque à peau jaune.

— Je ne demande pas mieux, répondit le gouverneur, que de poser les bases d'une convention entre les deux marines pour la répression de la piraterie.

— Je ne demande pas mieux non plus, répliqua le roi, mais j'y vois des difficultés... les navires de guerre français pourraient commettre des erreurs et confondre le territoire siamois avec le territoire cambodgien.

Enfin, nous y voilà, m'écriai-je intérieurement!... il a été long, le préambule.

— Vos cartes françaises sont inexactes, continua le monarque, elles ont compris par erreur des terres de Siam dans le protectorat.

La partie s'engageait décidément.

— Il est vrai, dit le gouverneur, que la commission mixte chargée du travail de la délimitation des frontières s'est malheureusement arrêtée à quelque distance de la mer; le fait est d'autant plus regrettable qu'elle avait jusqu'alors tout réglé à la complète satisfaction des deux

peuples... j'espère que, quand le moment sera venu de traiter cette grave question, de part et d'autre nous ne rencontrerons pas plus d'obstacles que dans le premier travail.

— La solution de cette question est urgente, reprit le roi, l'état de désordre des pays limitrophes ne peut se prolonger, il faut de toute nécessité fixer au plus tôt les frontières des deux royaumes.

Prince charmant, il y a des années, et des années que ces désordres durent, d'oii vient cet empressement subit?... Vous nous voyez engagés dans une guerre des plus sérieuses avec la Chine, obligés de contenir la cour de Hué toujours à l'état de révolte latent... Enfin, vous exagérant peut-être l'importance de la rébellion de Si-Votha, dans le Cambodge, vous nous jugez assez empêtrés pour nous montrer plus coulants... C'est fort spirituel cette façon d'agir.

— Je ne pense pas, dit à son tour le gouverneur, que ces divergences puissent être à l'heure actuelle utilement réglées... pour procéder à ce travail, il est de toute nécessité d'attendre la ratification du traité du 47 juin, par lequel la France prend en mains l'administration du Cambodge.

— Il y a cependant de grands intérêts en souffrance.

— Cet état de choses date de longtemps.

— Raison de plus pour y mettre fin.

— Je pense entièrement comme Sa Majesté ; dès la ratification du traité du 17 juin, je me rendrai à Bangkok pour m'entendre avec elle et nommer une commission qui, bien certainement, réglera tout aussi aisément que la commission précédente.

Le monarque se fit apporter des caries françaises et rit beaucoup des erreurs qu'il prétendait trouver.

C'est donc au moment de la révolte de Si- Votha, quand la guerre avec la Chine est à l'état aigu, que le prince charmant s'installe dans le pays contesté en disant: «Ceci est à moi... je n'en étais pas bien sûr, mais tous mes doutes se sont levés en vous voyant dans l'embarras. »

Allons, Sire, vous avez la première manche, mais pas encore partie gagnée ; comme dit 13éranger, les destins et les flots sont changeants.

Tout cela se disait gaiement, le cigare à la bouche, le verre de Champagne à la main.

Le roi fit quelques invitations à dîner, s'ex-

cusant d'en borner ainsi le nombre sur l'exiguité de son yacht ; il insista beaucoup sur la chaleur et la petitesse de ses appartements pour engager ses hôtes à venir en vestons blancs, et pour interdire de la façon la plus formelle cette grande tenue inventée pour les fêtes d'hiver en Sibérie.

Le souverain siamois permit alors au gouverneur de se retirer et le reconduisit à la coupée en parfait gentleman.

En embarquant dans notre canot, j'aperçus à l'intérieur du yacht un gentil gamin qui regardait curieusement, par le hublot, ces vilains hommes blancs, affublés de costumes si étranges.

Au coucher du soleil, quand le yacht royal rentra ses couleurs, les navires français amenèrent les pavois en saluant de vingt et un coups de canon ; la musique du roi accompagnait la cérémonie d'un morceau magistral.

— Voilà d'admirable musique, dis-je en me tournant vers un officier siamois en visite à bord de V Alouette.

— Cet air a plus de deux cents ans, me répondit-il.

C'est tout simplement du Lully, dit le gouverneur.

— Cet hymne, repris-je, me semble supérieur

au God Save... Si Lully entend de l'autre monde les airs qu'il a composés pour celui-ci, il doit en éprouver quelque fierté... n'est-ce pas une singulière fortune pour un morceau de musique d'avoir été composé à la cour de Louis XIV et de retentir journellement après des siècles à la cour d'un roi de l'Extrême-Orient?... Quand au God Save, il s'élève à toute heure du jour, sur tous les points de la terre...

A sept heures, le roi de Siam attendait ses invités pour leur offrir le vermouth et le bitter, appéritifs un peu trop démocratiques ; puis il ouvrit la marche et descendit. La salle à manger longue, étroite, occupait toute la largeur du yacht, revêtue à l'intérieur des belles boiseries de nos luxueux paquebots ; quatre bonnes peintures européennes représentant des paysages ornaient l'appartement. — Rien d'asiatique, sinon quatre grands vases d'or repoussé dont je n'ai pu déterminer l'usage.

Le roi tenait le haut bout de l'étroite table — à sa droite, le gouverneur et les invités — à sa gauche, les princes de sa famille, en sampot et veston blanc. Le colonel d'artillerie n'avait plus rien de la morgue empruntée à nos voisins d'outre-Manche, ce qui ne l'empêchait pas, avec sa figure de bon garçon, d'avoir

l'air singulièrement malin ; d'après le consul, il jouit de toute la confiance du monarque et joue un rôle important dans les affaires de l'Etat.

Sa Majesté eut, pendant le repas, la bonne grâce, la parfaite aisance, la noble simplicité de l'entrevue. La conversation entre le gouverneur et le prince charmant roula sur les sujets les plus variés; on écoutait en silence, sauf quelques mots échangés entre M. de Richelieu et ses voisins, lui seul parlant français — fort bien d'ailleurs. Le roi parla de ses voyages dans l'Inde; le gouverneur, de son côté, déploya toutes ses séductions, toutes ses facultés persuasives, pour inspirer au monarque le désir de visiter la France pendant l'exposition de J889. Le Siamois causait beaucoup, riait davantage, se montrait de plus en plus aimable ; mais ne disait ni oui ni non.

Derrière chaque convive, un matelot indigène, armé d'un grand éventail en plumes, lui rafraîchissait la nuque par des coups secs et violents à intervalles prolongés.

Le menu, pour être long, n'en était pas moins médiocre, le nombre des plats n'en rachetait pas l'infériorité. Un kary national vraiment exquis consolait un peu de cette cuisine soidisant européenne. Les pâtisseries valaient

mieux. Comme fruits, des raisins passables à peau trop épaisse — enfin de délicieux kakis, fruits savoureux, semblables à la tomate à s'y méprendre, dont le goût et le parfum rappellent l'abricot. Il fut servi à profusion des vins de toutes nationalités.

Pendant le repas une bonne musique de cuivres joua fort agréablement ces morceaux d'opéra connus que Ton entend toujours avec plaisir. Je n'appris pas sans surprise qu'à part le chef d'orchestre italien, les exécutants sont siamois.

Au dessert le gouverneur porta à la famille royale un toast fort bien tourné, mais sans grande portée ; peu après le roi se leva et le paya de la même monnaie.

Les toasts échangés, le roi invita ses hôtes à monter sur le pont prendre le café en plein air.

La conversation devint alors un peu plus générale ; pendant que le roi, le gouverneur et le consul continuaient à s'entretenir ensemble, les invités causèrent, soit entre eux, soit avec M. de Richelieu.

Tout à coup le roi prit une attitude solennelle annonçant qu'il allait nous présenter à la reine. On se leva pour faire la haie et je vis apparaître

ÇA ET L.V iOl

l'espiègle curieux du hublot, qui semblait assez embarrassé de sa personne. Sa très jeune Majesté a les formes graciles d'une adolescente; avec ses cheveux courts, son costume siamois, on la prendrait pour un mignon petit prince des contes bleus. L'absence d'ornements de tête et de pendants d'oreilles lui donnent l'air d'un garçonnet. La reine porte des escarpins, des bas de soie blancs, — pas de mollets — un sampot de soie brun foncé, une courte chemisette avec une légère écharpe de soie bleue en travers de sa poitrine — gentillette, naïve, nulle. De beaux brillants sur d'invisibles montures relèvent ce costume bien simple ; elle avait au doigt un diamant d'un éclat si merveilleux que j'en vins à comprendre la passion, pour ces petits morceaux de charbon cristallisé, de ces rajahs qui donnent, sans balancer, en échange, la substance de toute une province.

Chacun des convives, successivement présenté à la reine, eut l'heur de sentir sa main royalement fine lui serrer les phalanges, sur un signe du royal époux répondant à un regard interrogatif. A l'invitation du prince charmant tout le monde s'assit.

Le monarque contemplait son épouse avec ravissement, son visage rayonnait de béatitude.

La conversation reprit alors entre le roi, la reine — qui ne parlait guère — et le très galant gouverneur qui se pique de chevalerie française. Il aime le contact des femmes et leur plaît, comme tout beau parleur... naturellement il déploya tous ses moyens et réussit à faire sourire cette poupée ; il n'avait pas ménagé l'encens. Le roi nageait dans la joie et s'y abandonnait en toute liberté, quand on n'effleurait pas la politique. Les deux interlocuteurs, satisfaisant leur rancune, s'entendaient à merveille pour casser, à qui mieux mieux, du sucre sur le dos deNorodom.

— Groiriez-vous, dit en riant le gouverneur, que Norodom, dans une réception officielle, a poussé l'impudence jusqu'à accuser le gouvernement de Siam d'avoir soldé la rébellion de Si-Votha?... Je n'ai pas besoin de vous dire combien je fus indigné de ce mensonge.

Soldé ou non, Si-Votha a tiré les marrons du feu, et Sa Majesté siamoise entend bien profiter de l'occasion.

Comme familiarité, comme attitude, vous eussiez dit de bons bourgeois causant en famille de leurs petites affaires.

Quant à moi, j'avais une vision des contes de Perrault, je ne pouvais détacher ma pensée

de ce petit monde fantastique, coquet, enfantin ; il me semblait avoir bien réellement sous les yeux ces petits princes, ces petites reines, si souvent admirés dans la lanterne magique... pas de cérémonial, des rois et des reines bons enfants et gentillets, gais, aimables, derrière lesquels il n'y a pas de peuple gênant.

Ces costumes originaux prêtaient à l'illusion... ces bas de soie tirés sur une jambe découverte jusqu'au genou me fascinaient, quoique la reine, sauf respect, fut montée sur des flûtes, avec une poitrine à l'unisson. Le sampot de soie jaune pâle du roi me transportait dans le pays des rêves ; le sampot brun de la reine et son écharpe dérobée au firmament m'idéalisaient cette jolie marionnette... le costume siamois va bien à la jeunesse.

Le cadre entourait bien le tableau.

A l'arrivée de la reine, la musique avait commencé des airs siamois, airs étranges qui plaisent sans impressionner.

Ces princes de contes de fées se mouvaient à l'arrière d'un yacht splendidement illuminé de lampes et de fanaux de navires. Le coup-d'œil de la rade était magique. La pleine lune, dans un ciel bien pur, versait doucement sa lumière

110 ÇA liT LA

argentée sur la petite rade, les petites montagnes, la flottille de petits navires, parés de lanternes vénitiennes et de verres de couleur.

La musique siamoise me transportait dans une loge de l'Opéra-Gomique, d'où j'assistais k quelque pièce nouvelle.

Enfin sonna l'heure de l'appareillage, le roi et la reine nous pressèrent la main très cordialement à tous, le roi donnant franchement le shake-hand, la reine avec sa timidité de biche effarouchée.

Sa Majesté siamoise nous reconduisit à la coupée.

Au moment où nous posions le pied dans l'embarcation, la Marseillaise retentit à bord du yacht illuminé soudain des vives lueurs des moines, des feux Coston, des feux de Bengale, projetant une telle quantité de lumière que la flottille et la rade en furent éclairées comme en plein jour.

Un instant après nous appareillions, mais je restai longtemps sous le charme de cette vision, et je continuai quelques heures à vivre dans le pays des fées.

Puis je me demandai ce que ce vernis de grâce et d'aff"abilité cachait de dissimulation et de cruauté... car c'est bien un monarque asia-

tique, une cour asiatique, de cette race malaise d'un tempérament si faux et si cruel.

Saïgon, 6 mai i885.

A peine la triste affaire de Sambor venaitelle d'être connue, que toutes les canonnières présentes au Cambodge, Coutelas, Escopette, Sagaie, prenaient leurs dispositions de combat.

Le Gogah, avec des troupes de renfort prises à Chaudoc, la Framée, accourue en toute hâte de Gochinchine, arrivaient à toute vapeur; car, on n'avait pas seulement affaire à des pirates qui, après avoir pillé et brûlé un village, se retirent avec leur butin ; on se trouvait en présence de véritables rebelles, ayant à leur tête un chef populaire ; Si-Votha, le frère du roi luimême, avec un programme déterminé ; celui d'anéantir les Français, en allant les chercher jusqu'à Pnom-Penh même.

Si audacieux , si surprenant que puisse paraître ce projet, il n'en avait pas moins été conçu par celui qui se faisait appeler le roi de la rive droite, par Si-Votha, aidé d'un certain Kéo, son lieutenant.

L'affaire de Sambor était le prélude de l'insurrection, et, déjà les bandes, fières d'un

ai ÇA ET LA

succès inattendu , avaient passé sur la rive droite.

Faibles au début, grossies en route, faisant boule de neige, elles descendaient rapidement le fleuve dans la direction de Ratlinot et de Spu. Cette marche précipitée devenait inquiétante, il fallait à tout prix l'enrayer, sans perdre un instant.

En ce moment, le poste de Sambor était désorganisé, celui des tirailleurs de Krauchmar, insuffisant pour repousser une attaque sérieuse; les résidences, à peine établies de la veille, et gardées par des miliciens inexpérimentés, étaient hors d'état de se défendre: c'était à la marine, et à elle seule, qu'incombait l'honneur de protéger le grand fleuve menacé.

Le rôle des canonnières a été bien vite déterminé : pendant que le Coutelas, usé par l'âge et contraint à un repos presque absolu, restait autant que possible près de Kratié, les autres canonnières ÏEscopette, la Framée, la Sagaie parcouraient le fleuve du haut en bas, de nuit comme de jour, prenant partout des renseignements, fouillant les berges et organisant la défense aux points les plus menacés : Krauchmar et Compong-Gham ; à Krauchmar la Sagaie

prêtait son concours au renforcement de la palissade de la régie, et mettait le poste dans un bon état de défense.

A Gompong-Gham, la Framée et VEscopette construisaient dès le premier jour un redan qui couvrait la résidence ; les jours suivants , des abatis d'arbres, des colonnes, destinées à la construction de bâtiments, prolongeaient le redan et allaient couvrir la régie de l'opium , oii un poste de matelots faisait la garde de nuit; en trois jours, tout était prêt pour recevoir les rebelles , il était temps , car ceux-ci n'étaient déjà plus qu'à quelques kilomètres de Gompong- Gham.

Gependant V Alouette était arrivée à Pnom- Penh avec le gouverneur de la Gochinchine.

Une colonne organisée immédiatement fut placée sous le commandement du lieutenantcolonel Miramont et prit passage sur V Alouette pour remonter le fleuve.

A Gompong-Gham, VEscopette et la Framée, depuis plusieurs jours sous le coup d'une attaque imminente, n'avaient pas quitté les postes de combat.

La Framée, mouillée en grand'garde, protégeait toute la plage et le flanc gauche de la résidence.

VEscopette, mouillée au large, devait tirer dans une direction déterminée qui devait lui être donnée par des signaux convenus.

Malgré les nouvelles apportées par les coureurs chams, qui annonçaient la proximité des rebelles, le colonel continua sa route avec V Alouette et se fit débarquer à Hanchey, à quelques milles au nord de Gompong-Gham ; le lendemain matin , il se mit en marche et s'enfonça dans l'intérieur.

C'était le 19 janvier. La colonne était partie depuis deux heures à peine, lorsqu'un émissaire, venu de Gompong-Gham, remit au capitaine de V Alouette une lettre urgente à faire parvenir au colonel, s'il en était temps encore, pour l'informer que la résidence allait être attaquée.

Le colonel était trop loin pour qu'on pût l'avertir à temps. Le capitaine de VAlouette leva l'ancre, et fit route pour Gompong-Gham. Avec l'approbation du gouverneur, on organisa aussitôt une colonne composée des marins de la Framée (capitaine Deleschamps), de la compagnie de débarquement de VAlouette (M. Jourden) et de quelques tirailleurs annamites, le tout placé sous le commandement du capitaine de V Alouette.

On partit dès qu'on fut prêt ; deux heures plus tard, la petite troupe rencontrait l'avantgarde des rebelles à 500 mètres en avant de la pagode de Wat-Nocor ; la fusillade commença et l'ennemi prit la fuite emportant ses morts et ses blessés, dont un seul restait entre nos mains.

C'est ainsi que celte colonne, composée en grande partie de marins, commandée exclusivement par des officiers de marine, eut, la première, l'honneur de combattre les bandes de Si-Votha, et de les mettre en déroute.

Le soir, par ordre du gouverneur, la petite expédition retournait à Gompong-Gham , où venait seulement d'arriver la Sagaie, avec son capitaine, désolé de n'avoir pu faire le coup de feu.

Les suites de ce premier combat furent particulièrement heureuses, car les rebelles, en opérant leur retraite, tombèrent, le lendemain, sur le colonel Miramont, qui les tailla en pièces près de Mieng, et acheva leur déroute ; il y eut grand nombre de morts et de blessés, Si-Yotha lui-même fut atteint à la jambe et eut son cheval tué sous lui.

Deux jours après, une colonne, placée sous le commandement de M. le lieutenant de vais-

seau Boitard, s'organisait à Compong-Cham ; elle était composée des mêmes ofiiciers et marins que précédemment, auxquels étaient venues s'adjoindre des troupes d'infanterie de marine apportées par le Gogah.

Pendant douze jours, cette colonne tint la campagne, tantôt à Wat-Nocor, plus tard à Peamdulang et Gompong-Sim, en dernier lieu à Krauchmar, sans avoir la chance de rencontrer une fois les rebelles.

M. Deleschamps fut plus heureux; détaché momentanément avec une partie de la colonne mobile dans la direction du lac Prapit, il parvint à surprendre les insurgés dans le village d'Amelang-Sor, où il leur tua seize hommes.

Il revint ensuite à Pnom-Penh, où la colonne mobile venait elle-même de rentrer.

Quelques jours auparavant, le gouverneur avait rappelé V Alouette à Pnom-Penh, pour aller remplir une mission importante dans le golfe de Siam ; à partir de cette époque V Alouette ne revint plus dans les eaux du Cambodge et resta en dehors du théâtre des événements, jusqu'au jour, où, deux mois plus tard, elle reparut en première ligne devant Kampot.

Cependant la pénurie des officiers d'infanterie de marine, obligeait le colonel à recourir

aux services des marins. M. le lieutenant de vaisseau de Kergoz, qu'on avait envoyé à Pnom- Penh avec les compagnies de débarquement du Lynx et du Lutin, partit un jour dans la direction de Gompong-Toul et mit en déroute complète les bandes rebelles.

Puis ce fut le tour de M. le lieutenant de vaisseau Deleschamps, aidé de M. Jourden, en qualité de second.

Leur colonne partit de Preapsop, ayant pour objectif Prey-Veng, où l'on avait à venger la mort des miliciens de M. Sendret.

Prey-Veng est un point capital de la province de Banam, patrie de Si-Votha, devenue le principal foyer de l'insurrection. A Prey-Veng, les rebelles essayèrent de surprendre la colonne Deleschamps^ au moment où elle s'embarquait pour retourner à Banam, cette entreprise tourna pour eux en un échec qui les obligea à se jeter en désordre au milieu des bois.

Dans la province de Bapnom à Motdoc, M. Deleschamps infligeait des pertes très sérieuses aux rebelles. Cette province garda le souvenir de la leçon qu'on leur avait donnée; car les bandes, tout en continuant de se reformer, évitèrent pendant longtemps de reparaître devant nos colonnes.

Pendant ces événements, les navires ne restent pas inactifs. Nuit et jour, les canonnières transportent des troupes ou circulent par le fleuve, explorant les moindres villages, prenant tous les renseignements qui peuvent éclairer les autorités résidant à Pnom-Penh sur la marche et les projets des rebelles. Les capitaines donnent partout l'exemple ; peines, fatigues, nuits entières passées en marche, rien ne les arrête.

Plusieurs fois nos canonnières ont l'honneur de la fusillade, en passant près des berges.

A Peam-Phkai-Merek , le Coutelas disperse les rebelles avec son Hotchkiss ; à Banam , la Bombe tire sur un groupe qui s'était approché de la résidence et le met en fuite ; à Compong- Cham, VEscopette arrête d'un coup de canon une bande venue trop près réquisitionner des buffles et des gens ; plus tard elle tue des insurgés qui avaient fait feu sur elle à son passage à Ka-Sutin; à Peam-Chilang le Gogah, lui aussi, reçoit une décharge et riposte par deux obus qui tuent quatre rebelles, dont un chef.

Enfin, tout récemment, la Sagaie, dans les passes de Krauchmar, engage le feu avec une bande nombreuse, commandée par un bonze, qu'on suppose être Kéo lui-même.

De toutes les canonnières, la Sagaie est celle

qui s'est mêlée le plus directement aux opérations militaires dirigées contre l'insurrection.

Au moment de l'affaire de Sambor, M. de Fésigny, alors lancé dans l'étude des rapides, accourt à Kratié, oii se trouvait sa canonnière, appareille et va surveiller la rive droite du fleuve, épiant les moindres mouvements de Kéo, l'ennemi qu'il n'a cessé de poursuivre depuis avec acharnement.

A Kratié, Krauchmar, Sambor-Guly, Compong-Gham, partout on le voit paraître et organiser avec le peu d'hommes qu'il possède, de véritables battues pour découvrir les bandes.

C'est dans une de ces excursions hardies, à la pagode de Rathnot, qu'il lui arriva de mettre en fuite, avec six marins, une forte bande de deux à trois cents hommes, commandée par Kéo en personne, qui reçut, dans cette journée, une balle dans la jambe, et faillit tomber entre nos mains.

Les rebelles avaient pris la petite troupe pour une avant-garde; si M. de Fésigny n'eût payé d'audace, lui et les siens étaient perdus.

Un mot maintenant sur le Gogah. C'était un bâtiment tombé dans la déconsidération, que la Gochinchine a conservé, ne voulant pas l'exposer à faire la traversée du Tonkin.

120 ÇA Eï LA

Au point de vue des transports de troupes, c'est le bâtiment qui a rendu le plus de services; depuis le 21 janvier, il a déjà transporté seize colonnes et parcouru 1/|50 milles.

Le Gogah est certainement aujourd'hui un des navires les plus utiles et les mieux commandés de la station.

Son capitaine, M. Destephen, ne s'est pas ménagé; ses peines, ses services méritent d'être hautement appréciés.

Pnom-Penh, 8 mai i885.

Il ne faut pas se le dissimuler, les insurgés ont toujours pour objectif Pnom-Penh, témoins les deux bandes qui existaient avant hier sur le bras de Chaudoc, à vingt kilomètres seulement d'ici. L'une d'elles a brûlé la mission catholique et assassiné quelques Annamites chrétiens qui n'avaient pu fuir ; le lieutenant Mordant a débarqué dans ce village avec une colonne de quarante hommes, mais ses recherches sont demeurées infructueuses, les bandes ayant disparu dans les bois.

Hier on nous a signalé une autre bande, sur la rive droite du grand fleuve, en face de la mission de Mot-kassar, à douze kilomètres seu-

lement de Pnom-Penh. Une colonne de trentecinq hommes a été vite organisée.

Guidés par le gouverneur de la province de Kieu-Soai, nous avons suivi pendant quatre kilomètres une route étroite bordée de bananiers qui furent bientôt remplacés par les arbres touffus d'une forêt épaisse. Tout à coup des cris formidables éclatent devant nous ; les rebelles étaient là. Le colonel, pensant qu'ils allaient fuir par la plaine, y envoie ses soldats européens, puis il s'avance sur le chemin avec les tirailleurs annamites ; nous parcourons ainsi une centaine de mètres lorsque tout à coup, brusquement, comme à un lever de rideau, nous nous trouvons dans une jolie clairière oii le spectacle le plus étrange se présente à nos yeux. A cent mètres de nous, un homme, portant un parasol rouge, nous regarde fièrement, ayant à ses côtés deux individus agitant des bâtons ; un peu plus loin et d'une façon symétrique, deux parasols blancs entourés de groupes de rebelles, plus loin encore la bande presqu'entière disposée sur deux rangs, comme des figurants de théâtre, le bâton à la main, immobiles, ne disant plus un mot ; et derrière eux, dans le fond, de grands arbres qui se détachent en noir sur le ciel rougeâtre du soleil

couchant. C'était un véritable décor d'opéra ; vous eussiez cru être à une représentation de l'Africaine, tellement le coup-d'œil était merveilleux, tellement ils avaient pris soin de se placer pour produire de l'effet. Le spectacle était si imposant, qu'il y eut comme un moment d'hésitation pendant lequel on ne tira pas ; il n'y avait pas à s'y tromper, cependant, les pavillons blancs, jaunes et verts plantés en terre dénonçaient clairement des rebelles; le feu commence, pas un ne bouge ; une minute, deux minutes se passent ainsi, et c'était merveilleux et triste à la fois de voir ces hommes, véritables cibles vivantes, rester là, plantés debout, immobiles, au milieu de la fusillade et du sifflement des balles. Cependant le feu continue, et malgré le tir détestable des tirailleurs, quatre, cinq, six, huit hommes tombent... les autres se débandent et fuient en désordre, laissant sur le champ de bataille leurs parasols et leurs maigres provisions ; si les soldats européens avaient été avec nous, la plaine fût restée couverte de cadavres. La bande dispersée tomba bientôt sur les Européens du lieutenant Mordant, qui en tua encore sept ; total quinze morts, quinze victimes qui, pour la plupart, sinon tous, avaient été battus pour suivre les chefs ; c'est ce que

nous ont raconté deux blessés restés entre nos mains. On ne peut s'empêcher d'être ému, et de plaindre ces gens assez insensés pour venir là, bêtement, sans armes, braver nos balles, se faire tuer pour une cause inconnue de la plupart d'entre eux.

Nous avons quitté Kieu-Soai-Knong, le lieu du combat (!) à la nuit; à huit heures, nous étions de retour Pnom-Penh.

14 juin i885.

L'amiral Courbet est mort.

La France entière pleure ce grand homme qui porta si haut notre pavillon dans l'Extrême- Orient.

Il est mort à la signature de la paix, comme s'il eût attendu, pour mourir, l'entier accomplissement de sa rude et noble tâche.

Cette mort est un malheur public, un deuil national.

L'amiral Courbet fut le vivant idéal, dans toute sa grandeur austère, de l'homme de guerre dont le seul mobile est le devoir.

Il fut l'incarnation de toutes les vertus guerrières.

Si nous ne pouvons plus compter sur son

courage et son génie, il nous rend peut-être un plus important service par ce grand exemple de la religion du devoir, si nécessaire à la régénération de la patrie.

i5 juin i885.

Quoi de plus beau que la mort dans l'accoraplissement du devoir.

Doit-on plaindre un héros mourant dans le rayonnement de la gloire ?

Traduction du brouillon d'une lettre adressée à l'empereur de Chine par un de ses sujets, sur les affaires de Fou-tchoug.

Le mandarin supérieur de Fou-tchoug et ses soldats, pris de panique, se sont enfuis et ont perdu la bataille.

Je demande à Votre Majesté qu'une enquête soit ouverte sur cette affaire, et que l'on prenne des mesures pour relever la discipline des troupes. Après le combat de Fou-tchoug, j'ai reçu de nombreuses lettres de ma famille, disant que Tchang-bé-lène et Hô-jou-Tsan avaient pris peur et que c'était à eux que revenait l'insuccès de l'affaire : les avis sont unanimes

à ce sujet. J'ai l'assurance que désormais les mandarins ne pourront plus vous induire en erreur. Tchang-bé-lène et Hô-jou-tsan vous avaient menti en confondant au même titre dans leurs rapports ceux qui s'étaient bien conduits et ceux qui n'avaient pas fait leur devoir. Les lettres de ma famille contredisent formellement leurs assertions, et c'est pour rectifier les faits que je vous écris.

Deux jours avant le combat, les Français avertirent le commandant du Yang-ou qu'ils allaient ouvrir les hostilités. Le commandant Tschang-tsen en informa Hô-jou-tsan qui ne répondit rien. La veille de la bataille, les consuls et les marchands étrangers s'embarquèrent à bord des bâtiments battant leur pavillon. Dès lors on eut la certitude que la guerre allait commencer et on en avertit Tchang-bé-lène. Ce dernier répondit par des insultes et refusa de distribuer des munitions. Oué-han, professeur de l'arsenal, craignant les menaces de Tchangbé-lène, garda le silence. Le matin du combat, on vit les navires français pousser leurs feux, lever l'ancre et se mettre en marche. Ils avaient fixé l'attaque à deux heures. Tchang-bé-lène dépêcha alors le professeur vers l'amiral Courbet pour le prier de différer jusqu'au lendemain.

Mais les canons français partirent à l'heure dite. Nos navires n'avaient pas eu le temps de s'armer et de lever l'ancre que nous avions déjà reçu sept coups terribles. Le Foo-Sine, le Tzen-oué, le Foo-sène et le Kien-sène furent d'abord mis au fond ; le feu consuma ensuite les autres navires : sept grands bâtiments, dix jonques de guerre et une foule de petits bateaux furent anéantis de cette façon. Le Foo-pao et le Y-sine s'échouèrent en essayant de remonter la rivière. Les troupes de terre ont toutes décampé au moment du combat. Quant aux Français, ils n'ont perdu qu'un torpilleur.

Telles sont les pertes éprouvées par les deux adversaires dans la journée du 28 août.

Tchang-bé-lène et Hô-jou-tsan se tenaient cachés derrière l'arsenal avant le combat ; au premier coup de canon, ils prirent la fuite. Il avait plu et la route était mauvaise. Tchang-bélèiie qui courait nu-pieds glissa sur le sol et fut enlevé par ses soldats qui l'entraînèrent dans la campagne. Les paysans refusant de lui donner asile, il fut contraint de passer la nuit dans un temple, situé à plus de six kilomètres de l'arsenal. Le lendemain, il poursuivit sa route. On reçut à ce moment une dépêche de Votre Majesté ordonnant au gouverneur de Fou-tchoug

de chercher Tchang-bé-lène. Mais on ne put le découvrir. Le gouverneur envoya alors dans toutes les directions des hommes à la poursuite du fuyard, promettant récompense à qui le ramènerait.

Hô-jou-tsan plus agile à la course, put atteindre un temple dédié aux ancêtres des campagnards. Ceux-ci mirent le feu au bâtiment pour en chasser le réfugié. II dut passer la nuit dans une maison d'agence européenne. Le lendemain il atteignit la ville et pénétra dans le club des compatriotes de Canton. Mais il fut expulsé de la cité par les marchands. Il se lança dès lors à la recherche de Tchang-bé-lène et le joignit. Ce dernier déclara qu'il désirait rester hors des murs, tout en invitant Hô-jou-tsan à regagner l'arsenal. Mais à la nouvelle que l'escadre française avait quitté le mouillage de la Pagode pour aller bombarder les forts de la passe, il se décida lui-même à revenir sur ses pas.

Hô-kin et Tchang-zo-tou, le gouverneur général et le sous-gouverneur de Fou-tchoug, se jouaient des intérêts du pays et n'avaient pris aucune disposition en vue des hostilités. Même négligence de la part de Sen-po-tsin, intendant militaire. Les soldats n'étant point payés, les officiers n'arrivaient pas à se faire obéir et.

dans de pareilles conditions, il était facile de prévoir l'issue funeste de l'affaire de Fou-tchoug. Désirant remettre les choses en bon état, Votre Majesté mit à la tête de l'armée Tchang-bé-lène. Mais cette haute distinction le rendit arrogant et il ne s'acquitta pas consciencieusement de ses fonctions. C'est à lui que revient la grande part de responsabilité dans le désastre de Fou-tchoug, la culpabilité de Hô-jou-tsan tient la seconde place.

Pour quel motif avait-on envoyé Tchangbé-lène à Fou-tchoug et Lieu-min-tchoueng à Formose? C'était parce que les gouverneurs de Fou-tchoug n'étaient pas jugés capables de lutter contre les Français. Lieu-min-tchoueng, en arrivant à Formose, a fait sauter les mines de charbon et infligé aux Français une grave défaite. Bien autre a été la conduite de Tchangbé-lène à Fou-tchoug! Les gouverneurs de la place eurent pour lui toute la déférence que comportait son titre de mandarin supérieur. Avant l'arrivée de leur chef, ils avaient défendu aux pilotes de diriger les bâtiments français en rivière Min. Les commandants des forces de terre et de mer demandèrent à Tchang-bé-lène l'autorisation d'attaquer les Français. Tchangbê-lène répondit par un refus.

Pourquoi ce mandarin n'a-t-il pas, avant le combat, demandé des ordres à Votre Majesté? Pourquoi, pendant le combat, n'a-t-il pas délivré des munitions et fait appareiller les navires? Pourquoi, au moment du combat, n'était-il pas à bord d'un de ses bateaux? Il avait onze bâtiments de guerre sous ses ordres ; il n'est pas excusable de s'être enfui avant le combat et d'avoir demandé à l'ennemi de remettre l'attaque au lendemain; ensuite, sachant les Français descendus en rivière pour aller bombarder les forts Blanc et Kinpaï, il est revenu dans l'arsenal et a eu l'audace de prétendre que c'était dans l'intention de le défendre, alors que l'escadre et l'arsenal étaient déjà complètement anéantis. Malgré cela, Tchang-bé-lène déclara qu'il n'y avait pas lieu d'être effrayé, il envoya un télégramme privé à Canton, demandant des troupes pour délivrer Fou-tchoug. A ce moment, il se sentait la vie sauve ; qu'importait le reste!

Quant à Hô-jou-tsan il ne songeait qu'à s'enfuir; il prit soin, comme Tchang-bé-lène, de cacher toutes les dépêches qu'il avait reçues. Un mois après le combat, il y avait 260,000 taëls d'argent au trésor de l'arsenal. Hô-jou-tsan fit une commission en son propre nom et adressa tout cet argent à la banque de Canton, sans en

parler à personne. Voilà de quelle façon Hô-joutsan comprenait le devoir!

Si nous avons été battus à Fou-tchoug, la faute en revient a Tchang-bé-lène et à Hô-joutsan. Je prie Votre Majesté de vouloir bien punir très sévèrement ces deux mandarins. Il faut payer le sang des deux mille hommes tués au combat de Fou-tchoug ! Il faut relever la discipline militaire dans tout l'est de la Chine! Les mandarins qui ont démérité au Tonkin ont bien été dégradés ! Il faut enfin imposer silence au langage hostile des Européens.

Ces quelques lignes que je vous adresse ont pour but de vous rendre un compte fidèle de l'affaire de Fou-tchoug. Je vous supplierai à nouveau d'envoyer dans cette ville un mandarin de confiance, pour faire une enquête sérieuse, en faisant appel aux gens du pays et prenant connaissance des lettres qui ont été écrites à ce sujet. Ainsi l'on arrivera à découvrir les coupables, ainsi l'on connaîtra les conditions de leur fuite et de la perte de Fou-tchoug.

Je suis fonctionnaire très humble de Votre Majesté, ma famille et moi avons été cruellement éprouvés par le désastre de Fou-tchoug, et c'est ce qui m'a déterminé à vous écrire. Puisse ma supplique être accueillie avec faveur!

Ci ET LA 131

Cambodge, i7 juillet 1885.

Nous sommes descendus dans l'île de Ka- Sutin pour y visiter une pagode de quelque renom. Le soleil se couchait devant nous dans UQ ciel sans nuages tout de pourpre et d'or. Comparer la campagne aux plaines de la Beauce dans un beau soir d'été fut notre impression unanime. Les grands buffles sous le joug traçaient lentement leur sillon; à quelque distance, dans les premières atténuations de la lumière du jour, ils nous rappelaient les scènes champêtres de nos pays plats.

Nous nous enfonçons dans un petit chemin bordé de haies et de clayonnages, masquant à demi les chaumières ; les chiens aboyaient aux portes comme en France, rappelant le proverbe : tout chien aboie fort devant son logis.

Enfin nous arrivons à la pagode, dont la toiture, en tuiles rouges et bois doré, apparaît tout à coup entre les arbres.

Le monument n'est pas compliqué ; en fait, c'est un toit porté par des colonnes. Aux angles et sur diff"érents points de l'arête médiane se dressent des trompes d'éléphants dorées. La plate-forme en émail, sur laquelle il repose, est

élevée d'environ 2 mètres au-dessus du sol. A l'œil, c'est un rectangle de liO mètres sur 50.

Le chef des bonzes, accompagné de ses moines, nous ouvrit la grille et nous entrâmes; malheureusement le voile crépusculaire commençait à s'épaissir. La clarté du jour, mieux que quelques flambeaux, eût fait valoir l'ensemble de la pagode. Cependant ces bonzes, aux cheveux ras, au teint bronzé, enveloppés de leur grande toge jaune, dans la nuit, éclairés par les rouges lueurs des torches fumeuses, se promenant graves au milieu de piliers d'or, composaient un tableau qui ne manquait ni d'originalité ni de grandeur.

La toiture se compose de deux parties bien distinctes : une haute partie centrale, abritant la statue de Bouddha, a la forme d'un prisme dont l'angle de l'arête supérieure est très aigu ; des tuiles recouvrent les faces inclinées; sur les faces verticales, de grands sujets dorés représentent des scènes du Ramayana; autour de cette partie sacrée de l'édifice s'étale un large toit à pente modérée.

On éprouve un éblouissement en entrant dans la pagode. Le Bouddha , assis les jambes croisées, n'a pas moins de li mètres de haut ; il repose sur un trône de même hauteur; le tout,

personnage et trône, est entièrement doré. Le visage un peu plat exprime bien le calme de la contemplation.

Les colonnes, d'un seul morceau de bois indestructible, nous dit-on, arrondies comme au tour, ont [i6 centimètres de diamètre ; leur hauteur varie de 5 à 10 mètres environ, a cause de l'inclinaison de la toiture. Toutes les colonnes sont dorées de la base au faîte. Ce colosse doré au milieu de ces nombreux piliers revêtus d'or impressionne par son éclat et son luxe.

A l'intérieur de la pagode, une suite de panneaux de 45 centimètres de hauteur fait le tour de la toiture... l'artiste en renom de Pnom- Penh les a peints de sujets du Ramayana. Héros et déesses se font remarquer par la fraîcheur de leur teint. Je m'étonne toujours de voir les races jaunes, cambodgiens, chinois ou japonais, considérer le teint des filles du nord comme l'idéal de la beauté.

En effet, dans toutes les peintures, les femmes ont des teints de lys et de roses, et, sur les théâtres, les actrices (qui sont des acteurs) sont odieusement fardées de blanc de céruse et de vermillon.

Dans toutes ces peintures, l'oiseau fantastique des livres sacrés joue un rôle considérable. Cet

oiseau, aux ailes étincelantes, au merveilleux plumage, armé de griffes formidables, au lieu de cou porte le noble buste d'une jeune femme dans toute la fleur de sa beauté couronnée d'une tiare.

Comme facture, tous ces panneaux ont une analogie frappante avec les enluminures des missels du moyen âge.

Toute la bonzerie nous entourait, nous remerciâmes l'évêque des bonzes de son gracieux accueil. Les oiseaux d'alentour s'étaient déjà couchés, ce qui nous priva du spectacle fort curieux, paraît-il, des nuées de volatiles, nourris et protégés par les religieux bouddhistes.

De tout ceci , il ressort qu'au Cambodge, comme ailleurs, le métier de serviteur de Dieu profite ; ici se vérifie le vieux dicton : « Les moines pullulent sur les peuples malades, comme la vermine sur les gueux »,

L'ile de Ka-Sutin passe pour un pays fort riche. Pendant le temps qui s'écoule entre la descente et la montée des eaux , c'est-à-dire pendant l'émersion des terres, les habitants font trois récoltes sur le même sol : l'une de coton, l'autre de haricots, la troisième de maïs.

Saïgon, 22 juillet 1885.

Ces derniers jours un navire anglais naufrageait au delà du cap Saint-Jacques dans des conditions assez pénibles. Des bateaux-pilotes recueillirent une partie de l'équipage et des passagers, l'autre partie monta dans les embarcations du navire. Tous ces malheureux arrivèrent en vue du sémaphore qui signala le désastre à Saigon. Le commandant du Tilsitt mit son vaisseau à la disposition du consul anglais pour recevoir les naufragés, dans le cas oii il se trouverait embarrassé pour leur trouver un asile. Le représentant de l'empire britannique accepta d'abord avec empressement, mais il ne tarda pas à remercier en disant : j'ai réussi à loger l'équipage européen peu nombreux; quant aux passagers et à l'équipage asiatique, les congrégations avaient tout préparé pour les recevoir à leur débarquement.

Peu de temps après ce naufrage, un incendie considérable éclata dans Saigon; la prison tout entière, en un instant, devint la proie des flammes. Dans ce désastre, on put constater que les congrégations chinoises étaient seules bien organisées, soit au personnel, soit au ma-

tériel pour lutter efTicacement contre l'incendie. Les pompiers chinois arrivèrent les premiers en ordre parfait et en tenue irréprochable, un uniforme pratique pour le pa^s, pantalon et vareuse de toile grise, avec une lune comme insigne sur la poitrine. Ils dressèrent méthodiquement leurs pompes en batterie et procédèrent à l'attaque avec silence et calme ; les Français faisaient beaucoup de bruit et jetaient le désordre partout. La municipalité saïgonnaise, s'étant payé le luxe d'un théâtre, n'a plus de fonds pour acheter des pompes et organiser des pompiers. Les actrices, il est vrai, éteignent dans les hauteurs des feux que les pompiers ne sauraient éteindre.

Un officier avait demandé directement un boy au chef de l'une des congrégations ; peu après, il fut volé de ses décorations, de sa montre et de sa bourse. Soupçonnant son boy, l'officier déposa contre lui une plainte à la police. A peine plainte portée, le chef de la congrégation se présenta chez notre compatriote et lui offrit de le désintéresser. Le français refusa, espérant voir incarcérer un serviteur qu'il jugeait coupable ; son espérance fut déçue, et il dut regretter sa décision, car, après enquête, la police relâcha le boy.

Saïgon, 94 juillet i885.

Ici les originaux foisonnent; mais parmi les types étranges, il n'en est pas de plus étrange que celui de la baronne de Prescha... Nul ne sait d'ailleurs pourquoi on l'appelle ainsi.

Grande dame et aventurière, fille naturelle et princesse, cette parisienne de Bangkok résume toutes les contradictions et toutes les antithèses.

Mignonne et fùtée comme une petite duchesse, malgré ses cheveux coupés ras comme au pays natal, elle porte la toilette avec une suprême élégance... C'est un contraste vivant, cette délicate fleur jaune , cultivée en serre européenne, née sur le sol de Siam, dorée par les chauds rayons du soleil de l'extrême Orient.

Ayant beaucoup couru le monde, elle possède à son actif une grande expérience en dépit de ses vingt-cinq ans. Ses mœurs — en a-telle? — font supposer qu'à la femme aussi s'applique le proverbe : rarement à voyager, on devient homme de bien. Ce merveilleux cloisonné renferme la quintessence de tous les poisons de l'Europe et de l'Asie.

Pierre qui roule n'amasse pas de mousse:

elle a déjà croqué un bon morceau de l'héritage paternel, ses petites dents auront vite grignoté le reste.

Quand elle arrive au grand restaurant de la ville, parfois escortée par ses amoureux du moment, il s'y fait un grand remue-ménage ; tous les convives la contemplent... les chinois avec leurs larges pantalons et leurs vestes légères, blancs comme la neige, la queue pendante dans le dos, s'empressent autour d'une cliente qui mène grand train. Elle s'asseoit, regarde autour d'elle ; si elle est seule, son inspection de la salle dure jusqu'au dessert. Alors elle demande du Champagne et désigne à son chinois le jeune homme à qui elle en offre un verre... c'est l'heureux du jour.

Appelée devant le gouverneur pour se laver de l'accusation d'espionnage, elle répondit avec animation :

— Moi , espionne au service de l'Angleterre!... c'est insensé!... Je retourne à la cour de Norodom, parce que Sa Majesté, quand je l'ai visitée m'a fort bien accueillie comme un peu cousine. Je m'y rends pour faire enrager le roi de Siam, et m'y arranger, s'il est possible, une situation... J'ai bien pensé à épouser Norodom, mais il est vieux, répugnant avec ses

plaies inguérissables, et par trop abruti... A vrai dire, j'ai jeté les yeux sur son fils aîné.

— Son fils aîné!... ne faites pas celte sottise... S'il succède à son père, ce ne sera que dans un temps difïicile à prévoir. Le second roi est solide, il n'a pas, comme son frère aîné, ruiné sa santé par des abus de tous genres. Qu'arrivera-t-il avant que le fils de Norodom soit en mesure de lui succéder?... nul ne peut le soupçonner. Il passera d'ici là bien de l'eau sous les ponts. En attendant sa couronne, le prince touche douze mille francs... douze mille francs ! pour vous, c'est une bouchée, croyezmoi, vous feriez là une détestable affaire.

Dans tous les cas, M. le gouverneur, vous auriez giand tort de me prendre pour une ennemie. On cherche à me faire passer pour un agent de l'Angleterre ; cependant je déteste l'Angleterre comme je déteste Siam. Si je pouvais vous être utile, ma haine me commandederait de marcher avec vous... Puis-je oublier la parfaite indifférence de l'Angleterre, quand le roi de Siam a fait tomber la tête de mon mari ?... Il lui était si facile de le sauver à l'aide d'une de ces démarches qu'elle sait si bien faire, et devant laquelle un prince de l'Orient s'incline toujours.

Cela est vrai ; cette évaporée a derrière elle un passé tragique.

Le consul anglais près la cour l'eut d'une femme du pays. Le père raffolait de cette enfant éveillée et la fit élever en Europe. La petite siamoise passa son adolescence dans les maisons d'éducation les plus renommées de France et d'Angleterre. Pendant ses congés, le consul la fit voyager le plus possible, elle visita une bonne partie de l'Europe et se trouva en contact avec les sociétés les plus variées.

Enfin, profitant, sous la régence, de son crédit sans limite, le diplomate anglais maria sa fille à un prince de sang royal.

Le consul était alors tout-puissant, le royaume de Siam était une province anglaise.

Quand le jeune tigre — un tigre charmant — actuellement en possession du trône, sentit pousser ses griffes, la puissance de cet étranger le jeta dans une fureur concentrée. Le rôle de roi fainéant ne lui souriait en aucune façon. Dès sa prise de pouvoir effectif, le nouveau souverain entra en lutte avec le consul ; son frère cadet, jeune homme d'une rare intelligence, élevé à Woohvich , envoyé en ambassade à Londres, gagna la partie et obtint le rappel du consul.

ÇA ET L.i 141

Cette disgrâce de son ennemi ne satisfit point la haine du roi , il résolut de se venger sur sa fille. Ce n'était point chose aisée : la protection de l'Angleterre couvrait l'enfant solennellement reconnue, inscrite au consulat ; mais il était facile de frapper le mari. Le prince, époux de l'anglo-siamoise, gouvernait la plus opulente province de l'empire et l'exploitait bien entendu suivant l'antique tradition de tous les satrapes de l'Orient. Le roi nomma une commission d'enquête pour examiner l'administration du gouverneur; c'était demander sa tète. Les biens du prince convaincu de concussion , puis décapité, confisqués par un arrêt royal, rentrèrent au trésor.

La princesse quitta Siam après ces événements lugubres.

Pendant les premiers mois de son veuvage, elle perdit son père qui lui laissait une fortune considérable. Si pleine que soit la huche, quand on y prend toujours sans y rien mettre , on ne tarde pas à en trouver le fond... Aussi la baronne Prescha cherche-t-elle une situation à la cour de Norodom avant d'avoir englouti les derniers débris de sa fortune.

Page 1