LE BAL.U
Je tombai dans une somnolence jiitine de douces rêveries...
Le son de cloches lointaines retentissait à mon oreille...
Il me restait juste assez d'intelligence pour me demander de quelle illusion je pouvais être dupe, la baise Gochincliine n'ayant jamais possédé de clocher.
C'était bien cependant cette même harmonie qu'à riicure des vêpres j'entendais dans mon pays... Elles sont suaves, nos campagnes, éclairées par un beau soleil, quand des centaines de clochers lancent dans les airs leurs joyeux carillons. Toute la nature semble pénétrée de ferveur. Le murmure des ruisseaux, le frôlement du feuillage, les mille pcf.ts bruits des champs composent un doux cantique accompagné par les grandes voix de bronze.
Parfois, sortant de mon demi-sommeil, j'entr'ouvrais les yeux, è!onné de voir C( s rameurs au tein^t cuivré, aux visages de femmes, aux longs cheveux noirs retenus par un turban... puis je retombais avec délices dans les songes radieux que m'apportait le chant pieux des cloches...
Un Annamite me rendit à la vie réelle, en me
LE BALAI 189
montrant un caïman échoué sur la vase. Je fis feu ; le hideux reptile hondit et se plongea dans Teau, en laissant après lui une trace de sang.
Au bruit de mon fusil, le bourdonnement des cloches avait cessé, mais il reprit bientôt.
Je demandai enfin à l'interprète d"où provenaient ces sons étranges.
— Le préfet, me dit-il, vient d'entendre des poissons chanteurs. A mer haute, ils se posent sur les racines supérieures des palétuviers ; et, quand la mer descend, exposés à l'air, ils chantent.
ir
LE TIEIM-HO
L'insurrection de Go-Gong était définitivement Vaincue.
Le Tien-Hô, ii la tète de bandes formées des déljris des troupes rebelles, tenta de ranimer la guerre dans la province de Mitliù. Plusieurs villages, dominés par la terreur inspirée par ce terrible chef, reprirent les armes ; ou réprima, sans effort, celte tentative d'un parti expirant.
Repoussé partout, le chef insurgé dut chercher un refuge au désert.
On alkiit l'y poursuivre.
194 LE TIEN-IIÔ
Hugues rorut le commandement de cette expédition.
Les boulets annamites ne feraient point grands ravages dans nos rangs, mais les insolations et la dyssenlerie s'abattraient sur leur proie. Cette course effrénée, sous le soleil, au milieu des hautes herbes, souvent dans la vase et Teau croupie jusqu'à la ceinture, coûterait bien des vies d'hommes.
Le Tien-Ilô, ayant reconnu l'impossibilité de tenir en ligne devant nos baïonnettes, avait adopté un nouveau plan de guerre. Sa tactique consistait à tenir le pays dans un état continuel de fermentation, à faire renaître sans cesse dei'rièrc nous la révolte, à nous contraindre sans repos à des marches forcées, à nous tuer par la fatigue. Le soleil des tropiques remplaçait dans sa pensée les glaces de 1812. La force prodigieuse du chef cochinchinois, jointe à une rare énergie, lui donnait sur les masses un ascendant extraordinaire. Ce géant tirait un perrier comme un fusil f'f luisait un crâne dim coup de poing.
Avec un fuyard comme le Tien-IIù, un poursuivant comme Hugues, on devait s'attendre à des fatigues inouïes.
Le rôle le plus doux nous échut : nous reçûmes
Tordre de nous porter à la limite du désert et des plaines cultivées. Là, nous attendrions les bandes insurgées. Hugues devait les tourner et les rejeter sur nous : le tout était de leur couper le passage...
Nous sommes établis dans un lieu charmant, au confluent de deux arroyos.
A vrai dire, il y a bien le revers de la médaille : nous buvons de l'eau noire, infecte; les moustiques nous tourmentent affreusement.
La rivière compte à peine vingt mètres de large ; des arbres gigantesques croisent leurs branches au-dessus de la mâture, et nous couvrent d'un ombrage impénétrable. Des pigeons verts chantent, des ramiers roucoulent dans le feuillage. A droite, une coupée dans le rideau de verdure nous permet de voir au loin un village abrité sous des palmiers. Au delà, s'étend le désert, végétation aquatique flottant sur des eaux stagnantes. Les iiioustiques, les sarcelles, les poules d'eau et les sangsues peuplent ces solitudes foulées quelquefois par des bandes d'éléphants sauvages.
En premier plan, le huyen de Ké-13é repose sous
K)6 LE TIEN-IIÔ
un ajuupa. Sa iiioustaclie et sa barbiche blanches donnent un air guerrier à son énergiqui3 physionomie. Accroupi à la mode orientale, il reçoit les soins de ses serviteurs et donne des ordres aux quatre cents matas armés de lances qui forment sa troupe. La béatitude se peint sur le rude visage du vieillard, quand il hume un verre d'absinthe, don du lieutenant Pecci, véritable purée à faire tomber en convulsion un Européen. On connaît ses concussions ; mais ces exactions, en le compromettant aux yeux des siens, nous répondent de sa fidélité. Quel honnête Annamite accepterait aujourd'hui des fonctions conférées par un pouvoir abhorré ?
Devant la canonnière, sur le bec formé par les deux bras de rivière qui se perdent dans le désert, on aperçoit, à travers le feuillage, les tuiles rouges d'une pagode à l'ombre de figuiers des banians séculaires. Un détachement d'infanterie de marine, commandé par le lieutenant Pecci, y a établi son campement.
En expédition, pour vivre il est bon d'être chasseur. Tous les matins je fais une course dans les rizières et les marais environnants ; quelques fusihers marins et matas m'accompagnent ; en
LE tien-hO 19?
changeant de terrain chaque jour, je puis chasser à peu près en sécurité.
J'arrive, on décliarge de ma harque poules d'eau, sarcelles, sultanes.
Mon interprète, un des meilleurs de la Cochinchine, s'avance vers moi les miins jointes. Les missionnaires obtinrent sa destitution. Ordonné prêtre, il s\.per>.ut trop tard de son peu de vocation pour le célibat ; grand scandale quand on le vit , pour réparer son erreur , i>rendre deux femmes.
— Les matas du huyen, dit-il, ont lait une prise. Le Tien-Hô meurt de faim; un de ses quans a été arrêté, cette nuit, volant un porc dans le village.
— Die huyen interrogare illiim.
Ces interrogatoires me causaient du dégoût , je n'avais pas encore les fibres du cœur assez racornies. Je pouvais me fier au huyen ; s'il ne tirait rien d'un questionné, Satan lui-même y eût épuisé ses ressources.
L'ancien zouave Pecci et moi, nous nous mettons à table sur le pont ; tout en déjeunant, nous suivons la scène.
On conduit le prisonnier au magistrat annamite ;
on lai lie les pieds et les mains, après lui avoir relire sa can^rue. Il n'y a point à déshabiller le misérable, un méchant morceau de cotonnade lui couvre à peine les reins. Les matas retendent le ventre à terre, l'un d'eux s'assied sur son dos, pour le mettre bien en contact avec le sol ; deux autres prennent des piquets pointus^ les passent inclinés dans les liens, puis les enfoncent dans le sol, en les redressant vivement, de manière à bien tendre le patient, à lui bien faire faire la planche, suivant l'expression pittoresque en usage.
La flagellation commence.
L'exécuteur s'arrête par moments.
Le huyen parle alors au captif d'un Ion pattu'nel. Jamais un magistrat ;;nnamite ne montre de colère; quand il vous enlève la peau, c'est toujours avec l'accent de la douceur. Les réponses du rebelle ne le satisfont point, car le bourreau r i)rend presque aussitôt sa besogne interrompue. L'interprète branle la tète, et me dit :
— Non mit loqui.
Pendant ce temps nous déjeunons. Le lieutenant dévore, avec une tranquillité absolue, une poule sultane tuée la veille et cuite fi point.
Le quan fait de vains efforts pour comprimer
ses cris : trne sorte de boue sanglante couvre ses reins. L'interprète me répète froidement :
— Non vuU loqui.
— Assez, dis-je. qu'on remette l'interrogatoire à demain.
Non i'uH loqui!... Ce quan a vraiment une àine bien trempée.
L'interprète s'avança d'un air patelin, tenant U'i monte-ressort de carabine, et me proposa ingénieusement d'écraser avec cet instrument les doigts du prisonnier ; son entêtement ne résisterait pis, sans doute, à cette douleur.
J'allais entrer en fureur contre ce défroqué, quand je vis Hugues se diriger vers le bord, descendant en pirogue un des arroyos du désert.
La mauvaise humeur répandue sur son visage m'apprit incontinent l'insuccès de ses poursuites. Je prévis un vilain quart d'heure pour notre insurgé. •
Le commandant portait son costume habituel, chapeau pointu de roseau, pantalon de toile et chemise.
— Avez-vous du nouveau? me demanda-t-il.
— Pas grand'cbose. J'ai battu les environs et tout incendié. Hier, j'ai remonté, sans rien voir,
200 LE TIEN-IIÔ
Tun des bras de la rivière, tant que la barque a pu flotter. Ce matin, j'ai envoyé un détachement dans l'autre bras.
— Je l'ai rencontré. Il n'y a rien, non plus, de ce côté.
— Nos matas ont arrêté, cette nuit^, un des quan du Tien-IIô en maraude. Le huyen n'a pu en rien tirer, malgré deux cents coups de verge ; j'ai fait suspendre l'interrogatoire.
— Un quan du Tien-Hô ! — bonne prise. — envoyez-le-moi, peut-être me répondra-t-il.
Hugues comptait sur le prestige de terreur attaché à sa personne.
Le rebelle se juta, en effet, à ses genoux, et se déclara prêt à fournir tous les renseignements demandés.
— Tu es de la bande du Tien-Ilô.
— Oui.
— ïu étais hier avec lui?
— Oui.
— Tu sais où il a passé la nuit?
— Oui.
— Tu sais où il passera la nuit pro^haina ?
— Non. Il change de campement tous les soirs.
— C'est possible. Mais Ui sais où le rejoindre puisque tu lui portais un ix)rc.
L'Annamite baissa la tète.
— Il faut y conduire mes soldats,
— Je conduirai.
Je me demandai comment ce malheureux pourrait marcher, ayant au vif les muscles de la locomotion. Hugues ne s'en inquiéta pas ; se tournant vers le lieutenant Pecci :
— Prenez trente soldats, et ce quan pour guide; s'il vous égire,... il se sera enfui dans les herbes...
— Je comprends.
La veille, Hugues, avait marché tout le jour dans la fange du désert ; il avait passé la nuit en pirogue et devait repartir à la brune. Au lieu de songer au repos, il me demanda :
— Y a-t-il du gibier par ici ?
— Beaucoup,
— Eh bien, en ch:.sse !
Et nous partîmes.
Au coucher du soleil, au moment où Hugues s'apprêtait à me quitter, le lieutenant d'infanterie de marine revenait de son expédition.
— Ce quan nous a bernés, dit-il, et a fini par s'échapper dans les hautes herbes!...
— C'est bien, dit Hugues, sans le questionner davantage.
L"homnie est un tigre assez mal apprivoisé par le régime social. Nos ancêtres ont été fétichistes et anthropophages ; bon sang ne peut faillir.
« Quand les hommes commencèrent à ramper » sur la terre, ce n'étaient alors que des animaux » bruts et muets qui se battaient avec les ongles » et le poing, pour un peu de glands, ou pour une » tannière. Ensuite ils prirent des bâtons, puis * des armes, que le besoin leur fit imaginer. •
(HOUACE )
Aujourd'hui nous avons des chassepots et des vaisseaux blindés. Est-ce là le progrés?... La bête est toujours 1 1 m^mo : dans sa peau mourra le renard...
Le lendem;;in de la visite de Hugu3S, l'interprète me prévint de Tarrivée d"un oiricier du Tien-Hù : il demandait à faire sa soumission, et offrait de découvrir le refug.? d'une bande de deux cents rebelles.
Je désignai douze matelots pour m'accompagner, et jordùiiiîai au tong, ou chef de canton, du lîanaï, de me suivre avec cinquante m.ilas.
Nous remontions, sous un berceau de verdure, l'arroyo de droite qui conduit à la pldno des Joncs.
Parfois, entre les arbres, apparaiss.iieiit les ruines de cases brûlées. Le pays a été frappé d'une l)unition exemplaire. Ordre a été donné de tout incendier; la besogne, faite en conscience, ne laisse rien à désirer.
Sur Tune des rives, nous entendîmes la voix lamentable d'un aveugle. Ce malheureux l'avait échappé belle peu de jours auparavant : quatre soldats s'apprêtaient à le fusiller, quand le chef d'un petit détachement de la canonnière survint eî arrêta l'exécution.
Les malheureux incendiés rôdent autour de leui's cabanes pour y chercher un p^u de riz échappé aux flammes, ou les animaux domestiques dont nos pillards n'ont pu s'emparer. A l'aspect de nos barques ils s'enfuient ; quelques coups de fusil hâtent leur course.
Nous avions franchi la limite des arbres et des terres cultivées ; la plaine des Joncs s'étendait
dcviLiii nous à porte de vue. To;it à coup, un Annamite se lève au milieu des herbes, un drape^-u tricolore à la main, et s'avance avec les gestes d'un suppliant. D'après notre guide, le refuge des rebelks se trouve aux environs.
Le porteur du drapeau demanda le pardon pour lui et pour les siens, otTrant de nons conduTC au repaire de Tien-Ilù lui-même.
— Combien a-t-il d'hommes ?
— Environ trois cents.
— Comment sont-ils armés "?
— De lances et de quelques fusils.
— Combien y a-f-il de canons?
— Huit.
Je regardai le t(jng.
— M .rchons a:i Tien-llô, dit-il , sans hésiter. Nous partîmes avec no're nouveau guide.
Les Annamites ramaient ; les marins, assis sur la toiture des barques, fumaient et devisaient entre eux.
Nous entrions définitivement en plein désert.
A tout moment, des poules d'eau de toutes couleurs se lèvent de la berge en criant. Les unes sont noires, avec une petite tache blanche à la gorge et des caroncules blanches; d'autres, très-sauvages, désignées par leur cri sous le nom de
quinquin, ouvrent de belles ailes d'un vert tendre, mettant à découvert un corsage brun ; des caroncules rouges ornent leurs têtes. Plus souvent encore partent des poules grises, semblables par la forme et h couleur au roi des cailles, mais de \\ grosseur d'un poulet. Cet oiseau singulier, râle de genêt pendant la saison sèche, devient râle d'eau pendant l'inondation .
Dans les espaces laissés libres par les grands joncs, un vaste et beau tapis bleu de ciel recouvre parfois les herbes noyées. C'est un innombrable vol de sultanes qui cachent sous leur riche plumage les plantes aquatiques sur lesquelles elles se posent.
Jadmirais, chemin faisant, la patience du Tien- Hô, tout en le blâmant de prolonger les horreurs d'une guerre inutile. Un mois auparavant, ses bandes se trouvèrent acculées dans un marais par un détachement de turcos. Pour éviter d'être pris, il dut passer une journée entière accroupi dans l'eau jusqu'au menton, la tête cachée sous des feuilles, le corps livré aux sangsues. Plusieurs fois nos soldats passèrent près de lui.
La position du chef rebelle ne valait guère mieux dans le moment.
•200 LE TIÉN-HÔ
Des nuées de moustiques, nuées à rendre Tair irrespirable, infestent la plaine des Joncs. Lui et les siens, réfugiés sur une éminence relative, n'ont à boire que des eaux empoisonnées.
Deux ou trois arbres au feuillage terne et rare dominent seuls le désert ; je les donne au diable en y voyant des sentinelles.
Peu après nous tombons sur des ajoiipas, dont la toiture dépasse à peine les tètes dcs grands joncs ; des lits d'lier!»e fiaîcliement foulés indiquent un départ subit.
Notre guide ne nous trompe pas.
Là, nous laissons nos Ixirques, qui ne peuvent plus flotter. Les joncs sont assez hauts pour dérober notre marche.
Mais la proie a Téveil ; il ftiut de la promptitude.
Depuis trois heures nous marchons sous le soleil, remuant des eaux stagnantes d'où s'élèvent des vapeurs empestées.
Il faut courir cependant, nous n'avons pas un instant à perdre.
Le Tien-Ilù fera-t-il résistance derrière des obstacles à peine ébauchés?... ce serait notre meilleure ch:\nce... Suivant toute probabilité, dans
Tignorance du petit nombre des assaillants, il prendra la fuite.
Les forces nous manquent, quand enfin nufie guide nous fait signe de nous courber et de marcher avec les plus grandes précautions ; de temps à autre, il lève la tète, jette un coup d'œil rapide autour de lui et continue sa route en rampant.
Nous voici bientôt au but; cette pensée ranime nos courages.
Peu après, l'espion me pose une main sur le bras, et de l'autre me montre la toiture d'une piiillotte fort basse. Le tung s'apprête à la tourner avec SCS matas ; un instant de repos donne de l'avance à nos partisans et permet aux Européens de reprendre haleine. Au signal du guide, la baïonnette au canon, nous courons sur les cabanes.
Aucun coup de peirier ne se fait entendre : mauvais présage...
Après avoir enjambé un commencement de fossé, nous entrons dans le camp.
Du feu allumé, des sabres suspendus, des lances aux râteliers, des vêtements épars sur des lits do bambou, tout indique un poste nombreux brusquement abandonné,
Ce dernier effort nous a épuisés; nous tombons, la poitrine haletante, sur les lits de camp.
Les partisans fouillent les environs et nous ramènent un vieillard et un enfant pour toute capture.
L'interprète, sur l'inévitable interroga illiim, se met en devoir de procéder à l'enquête.
L'enfant pleure en voyant garrotter son père. ' Dés les premiers coups, le prisonnier se déclara prêt à répondre à toutes les questions :
— Où est le Tien-Hù ?
— Je ne sais. Il vient de s'enfuir à l'instant, sans avoir même pris ses souliers ni son sabre : les voilà...
— Il ne peut être loin.
— Non.
— Dans quelle direction a-t-il fui ?
L'Annamite indiqua une trace d'herbes foulées. Le long partit, sur celte indication, avec ses
plus solides matas.
— Le Tien-llô avait-il des canons ?
— Oui. Il s'apprêtait à construire un fort ; mais, une grande partie de sa bande ayant déserté, il s'est décidé à les enterrer.
— Où?
— Je ne sais.
— Tu le sais, et tu le diras, ou tu seras fouetté jusqu'à la mort.
— J'ignore où sont les canons.
Mon prêtre défroqué me glissa mielleusement ce conseil :
— Si le préfet menaçait de fusiller l'enfant, le père parlerait.
Cette révoltante proposition me fit rentrer en moi-même :
— Déliez cet homme et laissez-le partir.
Le vieillard se jeta à mes genoux ; je ne pus l'empêcher de me baiser les pieds.
L'expédition avortait; cep ndant nous tenions les armes et la dernière réserve de riz du chef rebelle ; la faim allait dissiper les débris de sa bande.
Nous mîmes le feu aux cases, et, quand il fut bien pris, nous nous dirigeâmes vers le bord.
Au retour, nous prîmes une nouvelle direction pour visiter, en passant, le refuge d'un village révolté.
Après deux heures de marche, nous voyons les joncs agités par des fuyards, puis nous pénétrons peu après dans un cercle de cabanes toutes
neuves, la plupart même inachevées, construites sur un terrain à peu près sec et nettoyé des herbes. On y voyait errer quantité de porcs, de poules et de canards. Une vieille aveugle gardait seule ces lieux.
Le long me dit :
— Ce village serait une ressource pour le Tien- Hô et les siens : il faut Tincendier.
L'observation était juste.
Les matas commencent le pillage, et nous partons, laissant derrière nous une immense colonne de flamme et de fumée.
Le lendemain, les notables des villages déjà soumis vinrent au nom des derniers rebelles demander le pardon. Le commandant de la province avait déjà accordé une amnistie générale, le Tien-Hù excepté.
A dater de ce moment Tordre régne dans le pays. Mais des quantités considérables de riz ont été anéanties. Dans les villages le plus éprouvés, des misérables, réduits à vivre d"herbes cueillies au bord des ruisseaux, meurent d'atroces inflammations d'entrailles.