‹ Ça et laChapitre 26 sur 27 · UN NÉOPHYTE · texte numérisé non relu

UN NÉOPHYTE

Enfin le cercle dont j'ai la surveillance jouit à peu près de la tranquillité; mais des soucis d'un autre ordre troublent la satisfaction que j'éprouve à voir le pays en paix.

Il me faut réfréner les mauvais penchants développés chez nos hommes par cette vie d'expédition, de guerre et de pillage. Beaucoup d'entre eux trouvent fort naturel d'aller au marché sans payer ; d'autres sollicitent les fiiveurs des dames la carabine en main.

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je rentrais d'une fête donnée pir le luiyen de Ké- Bô en m '-moire de sa mère, immense banquet suivi de spectacles, pour lesquels il avait fait venir une troupe de comédiens. Tous les habitants du village oJ sa mère était née figuraient parmi les convives ; le magistrat annamite dii'igeiit ces réjouissances publiques avec beaucoup d'entrain et de gaieté.

En montant à bord, je trouvai sur le pont cinq vieillards qu'à leurs robes et à leurs turbans noirs je reconnus pour des notables. Ils m'offrirent (i'altord des cadeaux de fruits. Le maire prit ensuite la parole :

— Cet homme, dit-il, en me montrant un Cochinchinois garrotté, s'est présenté dans notre v.llage porteur de ce papier — il me tendit, en j)rononçant ces mots, un vieux chiiïun couvert de caractères français — et nous a demandé, au nom du préfet, une valeur de cent piastres en sapéques et quatre buffles. Si telle est bien sa volonté, Voici les sapéques ; les buffles sont à terre, nous les lui livrerons. Que le préfet nous pardonne en ce cas et prenne en considération notre ignorance de récriture française.

— Je loue, leur répondis-je, votre soumission et votre sagesse. Emportez votre argent et

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emmenez VOS biifTlcs ; je n'ai point le droit de lever des impôts. Qaant à mon prétendu messager, je vais le livrer à la justice du quan-an.

Je mis mon imposteur à la cangue, après lui avoir fait appliquer préalablement quatre-vingts coups de verge pour mon compte personnel.

Le lendemain, un missionnaire se dirigeait vers le bord, dans une barque ornée des insignes du mandarinat, sauf les parasols. L'humilité, sans doute, ne lui avait permis de prendre que le timbre et le tambourin.

— Mon père, lui dis-je en le recevant, que vous êtes aimable de m^étre venu voir!

— Je viens vous dem tnder une grâce.

— Une grâce , mon père ; vous me rendez confus : je suis tout à votre service.

— Vous avez fustigé hier un Annamite bien coupable.

— Bien coupable, mon père. Il a levé des contributions en mon nom sur plusieurs villages ; et il en lèverait encore, s'il n'était tombé sur un m.'iire moins naïf que ses collègues.

— Aussi a-t-il été rudement fouetté.

— Rudement, mon père ; je veillai moi-même à rexéculion.

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— 11 mérite même une peine plus grave.

— Demain je l'expédie au quan-an, avec une bonne recommandation.

— Etvous auriez raison;... mais, je vous en prie, ne le faites pas : c'est un de mes catéchumènes.

— Ce coquin vous fait peu d'honneur , mon père.

— Hélas! vous dites vrai... Il devait recevoir prochainement le saint baptême. Mais, je vous le promets, au nom de la très-sainte Vierge Marie, si vous ne le remettez pas entre les mains de la justice, je ne le baptiserai d'un an.

— Dans l'intérêt de son salut, mon père, ce chrétien sera beaucoup mieux sous une surveillance continue qu'à courir les champs; en prison, il pourra méditer à l'aise, et profitera de vos sermons bien plus à loisir.

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