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Saïgon, 7 août 1885.

Je vous prie de vouloir bien me faire délivrer 15 fusils, 2 miliciens, \ dôi et 1 caï qui ins-

truiront les miliciens mois. Je vous tiendrai au courant de toutes les affaires urgentes.

Signé : Patao.

Saïgon, 8 août 1885.

Au sujet de la paix conclue entre la France et la Chine, un journal chinois terminait ainsi son article :

c( La France implorait la paix...

Implorer, c'est beaucoup... désirer n'est peutêtre pas assez.

« Nous la lui avons accordée à la suite des terribles pertes qu'elle a essuyées.

« Nous aussi, nous avons fait des pertes.

« Nous sommes un troupeau de buffles, et l'un des buffles du troupeau a perdu un poil. »

C'est de la forfanterie.

Néanmoins cette image ne représente pas trop mal la réalité.

Saigon, 9 août 1885.

Un de mes amis possède un instrument de musique des mois, instrument si compliqué et d'apparence si bizarre qu'au premier coup d'œil on n'en devine point l'usage.

Il consiste en une calebasse en forme de poire dans laquelle on souffle par une ouverture percée à la place du pédoncule. De la partie sphérique de cette calebasse sortent avec des directions et des longueurs différentes des roseaux munis à l'intérieur de la calebasse de petites lames vibrantes. Les sons de cet étrange appareil sont purs, harmonieux ; il semblerait que ces sauvages, absolument sauvages, ont l'instinct d'une musique analogue à la nôtre.

Ces divergences entre les peuples d'Europe et d'Orient dans leur façon de sentir et de comprendre la musique constituent un fait fort remarquable assurément.

Notre musique est aussi désagréable aux Chinois et aux Annamites que la leur est exaspérante pour nous. De part et d'autre, l'effet produit est un agacement insupportable, une irritation profonde du système nerveux.

Dans la musique cambodgienne on trouve un embryon de mélodie et même d'harmonie.

Le sentiment musical s'accentue chez les Laotiens, aussi écoutent- ils avec plaisir la musique de nos fanfares.

L'éducation de l'oreille est nécessaire comme celle de l'œil. Naturellement, nous ne savons point voir ; nous avons d'ailleurs des besoins de

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voir très divers suivant la civilisation à laquelle nous appartenons, suivant la profession que nous exerçons. Le sens du goût a besoin d'une éducation toute spéciale ; de même pour le toucher. Sans doute, nous avons la même oreille que les Chinois, mais notre jugement n'est pas le même.

La sensation est chose très complexe.

Dans le cas présent, elle se compose de l'impression produite sur l'oreille (appareil expéditeur), l'impression suit le nerf (appareil conducteur), puis elle aboutit en un point du cerveau (appareil récepteur). C'est là que, sous l'influence du jugement, l'impression se transforme en sensation. Ce n'est pas l'organe qui di/Tère, c'est le jugement, fruit de l'éducation. L'éducation réagit, il est vrai, sur l'organe et le modifie dans des limites d'ailleurs peu étendues.

Notre nature est étonnamment flexible, l'habitude et l'exercice refont l'homme... aussi s'adapte-t-il aux usages les plus opposés. Quant aux Chinois, leurs usages sont implantés dans leurs cerveaux comme les fossiles dans le roc.

Parmi les surprises que nous réservent les habitudes chinoises, je note l'usage des oreillers de faïence ou de porcelaine. Les hommes

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s'en servent, je ne sais trop pourquoi... mais il est une nécessité pour les grandes dames et les horizontales distinguées ; c'est peut-être bien la raison qui l'a fait adopter par les hommes. Grandes et petites dames portent une coiffure tellement compliquée, tellement étalée, la construction de leur monument capillaire demande tant de soins, qu'elles ne se décident guère que toutes les quinzaines à cet important travail de démolition et de réédification. Le fragile édifice s'écroulerait au contact de corps même très peu résistants. La Chinoise dort donc la tête dans le vide, le cou appuyé sur un oreiller de fayence en forme d'U renversé. Serait-ce un supplice pour des Européens!...

SaïgoNj JO août i885.

Un médecin occupant un grade élevé dans l'armée de l'Extrême-Orient me disait :

— J'ai vu de très près les Chinois dans trois fonctions différentes : domestiques, négociants, soldats au feu ou en campagne. A mon avis, les Chinois appartiennent à une race supérieure et, dans ces trois fonctions, sont au moins les égaux des Européens.

Saïgon^ il août 1885.

X... rencontre un Chinois qui le salue avec cet air souriant, familier à cette race.

— Tiens!... tu es ici !... tu as quitté la mission.

— Oui... moi plus catholique, moi jardinier.

Saigon, 13 août 1885.

Le formidable développement de la Chine tient à ses croyances religieuses... Du reste, toute grande action d'un peuple a son origine dans sa foi.

Ce peuple, prolifique comme les termites, n'est pas porté seulement à la reproduction par les sens, mais encore par les institutions.

Les Egyptiens reconnaissaient à la même personne trois âmes, il en est de même des Chinois.

L'une tient compagnie aux restes du défunt dans le cercueil, la seconde habite les tablettes sur lesquelles sont inscrits les noms des ancêtres, la troisième vit dans le monde des esprits.

Ce monde des esprits ne diffère pas beaucoup de notre monde sublunaire, on y boit, on y

mange, on y a besoin d'argent... Les descendants ont la charge de fournir à tous ces besoins.

Il faut donc établir des communications entre les vivants et les morts... Quel procédé employer?

La fumée... qui s'élève comme l'âme et s'évanouit comme un rêve.

Ce moyen de communication antique semble avoir reçu une consécration à bien peu près universelle.

Ainsi communiquent avec l'Olympe les héros d'Homère... les premiers habitants de la Gaule offraient à Bel le sacrifice du feu... Les âmes des choses brûlées et évaporées en fumée vont rejoindre les âmes des morts ; car dans l'opinion primitive les choses ont des âmes... L'homme, se sentant une âme, en prête une généreusement à tout ce qui l'entoure. Le guerrier sauvage invoque ses armes. Pour Roland, Durandal renferme un esprit doué de volonté; en allant au marché, la femme indoue prie son panier.

Nourrir, en nature, des morts doués de leur appétit de vivant est une lourde charge. Heureusement, avec le ciel chinois, il est des accommodements, comme avec tous les ciels possibles... sans cela, y aurait-il moyen de vivre ici-bas?... Si l'on ne pouvait s'arranger avec le ciel on prendrait vite le parti de s'en

passer. On brûle donc de la monnaie de papier, ce qui est économique... Pour quelques sapèques, par la poste de la fumée, on peut envoyer beaucoup d'argent à son papa... Quel dommage qu'il n'y ait point réciprocité !

D'où l'impérieuse nécessité de faire des enfants.

Ceux d'ailleurs qui pourraient être inhabiles en cet art ont la ressource de l'adoption.

Si de pauvres diables, en Chine, vendent leurs enfants, c'est que des gens riches les achètent... il n'est nullement nécessaire de les donner à manger aux cochons, suivant la forte plaisanterie des missionnaires et propagateurs de la Sainte-Enfance.

Que le père de famille ait le droit horrible d'anéantir sa progéniture, c'est possible... Y a-t-il autant d'infanticides en Chine qu'il y a en France d'infanticides et d'avortements?... Je n'hésite pas à affirmer le contraire. Il grouille assez d'enfants dans les rues pour prouver qu'on ne les tue pas. Quand on voit comment, dans leurs boutiques, ou sur leurs portes les Chinois câlinent leurs enfants, qu'ils ne cessent de tenir dans leurs bras, on ne suppose pas qu'ils les élèvent et les engraissent pour les donner aux porcs.

Quand j'ai cité la France pour les infanticides et les avortements, c'est que le nom de mon pays m'est naturellement venu sous la plume ; mais la pudique Angleterre, l'austère Amérique et la vertueuse Allemagne n'ont rien à nous reprocher à cet égard.

Saïgon, i4 août i885.

Si nous avons perfectionné bien des choses, nous n'avons rien inventé, les Chinois ont tout inventé avant nous. En matière d'association sommes-nous en avance sur le céleste empire^ le cas me semble au moins douteux ; très probablement, sur ce grave sujet, nous aurions profit à consulter la Chine.

Les congrégations chinoises , sans aucun, doute, sont une des plus belles œuvres de l'esprit d'association.

Les Célestes ont la bosse de l'association ; à propos de tout ils s'associent.

En voici un exemple :

Pour une raison ou pour une autre, la carte de votre dîner vous déplaît, vous faites mettre votre couvert chez l'un de vos amis, on vous sert précisément le dîner que vous vouliez éviter.

Comment cela se fait-il?

Faire des comptes avec un cuisinier chinois est une duperie ; jamais un Européen ne tombe dans celte erreur... Les dames seules persistent, considérant la direction de la cuisine comme un des plus importants apanages de la maîtresse de maison ; aussi les cuisiniers chinois fuient-ils les maisons où il y a des femmes; quand ils se résolvent à subir cette surveillance, ils entendent bien se faire payer, outre les bénéfices ordinaires, l'ennui des chicanes. On traite à tant par jour avec son cuisinier qui, d'ordinaire, vous sert convenablement ; le jour où vous en êtes mécontent, vous le changez, il n'y a pas d'autre remède.

Les cinq ou six Chinois qui nourrissent des maisons analogues s'associent. Chacun à tour de rôle fait le marché pour tous. Cette méthode permet d'acheter des pièces entières fort belles, détaillées ensuite au prorata des mises... Voire cuisinier agit bien ainsi dans son intérêt sans doute, mais vous n'en êtes pas moins mieux servi.

Vous vous arrangez avec un cuisinier que vous considérez comme vôtre, peu après l'arrangement vous voyez apparaître chez vous un aide : votre Vatel vous dit qu'il est fatigué et

qu'il a pris un aide à ses frais. Plus tard, vous rencontrez votre artiste en fonctions chez une connaissance, et vous découvrez qu'il est l'approvisionneur de plusieurs maisons et le directeur de divers sous-cuisiniers... il prépare la besogne, donne ses ordres, passe l'inspection, en un mot conduit les fourneaux d'une demidouzaine de ménages. Gomme en somme tout marche bien, vous fermez les yeux pour n'avoir rien à dire.

La piraterie, oii un même chef dirige des flottes entières, fournirait des modèles d'organisation et d'association.

L'assurance sur la vie est une vieille institution ; les Chinois la pratiquent depuis longtemps, j'en citerai un exemple tout moderne.

Le camphre joue un rôle considérable dans le commerce de Formose. Depuis longtemps les camphriers ont disparu des terres soumises aux Chinois ; il faut donc conquérir le camphre sur les sauvages. Une expédition s'organise dans ce but — exemple d'association en lui-même déjà remarquable — tous les Chinois de la bande ont soin de se faire assurer contre les risques de l'entreprise. L'entreprise, en effet, n'est pas sans danger, car, malgré leur armement primitif, les indigènes défendent leurs

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vallées avec une rare énergie contre les envahisseurs, comme le témoigne ce chant de guerre :

«Rapide comme le cerf, je descendrai dans la plaine «Envahie par le Chinois, le surprendrai, le tuerai. «Je rapporterai sa tète dans mon filet à ma fiancée, «Qui alors n'hésitera plus à partager ma couche. «Elle y dormira jusqu'au soleil levant «L'ausrure m'est favorable. »

Naturellement, de part et d'autre il n'est fait aucun quartier.

En cas de destruction ou de retraite de la tribu, l'exploitation des camphriers permet aux bandits chinois de réaliser d'assez gros bénélices et de solder leur prime d'assurance.

Saïgox, 15 août 1885.

Pour se rendre chez les Mois, on a à craindre la fièvre des bois, fièvre tenace et souvent dangereuse, et les sangsues des bois qui paraissent aux premières pluies. Ces petites sangsues envahissent tout le corps pour peu qu'on marche dans l'herbe. C'est une nécessité de voyager à cheval.

L'insouciance et l'inactivité caractérisent le Moi ; du dernier esclave au chef, tout le monde

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vit au jour le jour. Les Mo'ïs ne connaissent point la monnaie, et se procurent par voie d'échange les objets dont ils ont besoin. Ce sont des nomades. Leurs cases, vastes abris construits pour durer trois ans, ont jusqu'à soixante mètres de longueur. Telle était l'habitation de Patao, il y logeait avec une quarantaine de serviteurs et un troupeau de vingt buffles.

Leurs procédés d'agriculture sont on ne peut plus primitifs: ils brûlent un coin de forêt pour y cultiver pendant trois ans un mauvais riz. Au bout de ce temps, la terre est épuisée ; ils vont brûler ailleurs ces bois magnifiques, laissant comme trace de leur établissement passager de gigantesques troncs d'arbres qui se dressent tristement au lieu de la forêt détruite.

Les Mois ont toujours faim.

Pour vêtements, ils portent de longs sarraus en étoffe de coton sauvage, sous lesquels ils grelottent dans la froide humidité de leurs montagnes.

Dans leurs habitations, ils conservent précieusement, pendues aux poutres, les mâchoires de cerfs et de chevreuils tués depuis leur naissance ; les souvenirs des grands exploits comme la capture d'un éléphant ou d'un rhinocéros est conservé par un tambour en paille, fixé à son

rang de date avec les autres dépouilles. On brûle ces trophées à la mort du chasseur.

Les femmes moïes, de physionomie beaucoup plus fine que leurs compagnes de l'Annam, du Cambodge et du Laos, plaisent par leur grâce et leur air de bonté. Les Mois sont doux et craintifs. Leurs chiens n'aboient pas; quand on approche d'un village on le trouve vide ; bêtes et gens, en silence, se sont enfuis dans la forêt. Cette timidité s'explique trop bien dans un pays où pullulent les bandits de toutes races, où les femmes et les enfants sont la meilleure marchandise, d'un transport facile et d'une défaite aisée.

Les Mois n'ont pas d'écriture.

Après l'inhumation ou l'incinération, ils n'honorent les morts par aucun culte, comme les Chinois et les Annamites.

Leur religion très simple consiste en une croyance vague à une puissance supérieure — au fond, sommes-nous bien plus avancés? — Probablement une adoration des forces élémentaires. Ce qu'il y a de certain, c'est que quand on sert un festin accompagné de vin, au moment de commencer le repas et de déboucher la jarre, un vieillard allume un petit cierge, en se tournant vers la lumière, et fait une assez longue oraison.

Pnom-Penh, il août 1885.

Le prince Yucanthor, fils aîné du roi, s'est réfugié au protectorat.

L'histoire de sa fugue est assez obscure.

Il y a environ quinze jours, Yucanthor vint demander asile à notre représentant. Il échappait à une tentative d'assassinat, victime, disait-il, de son dévouement à la France. La mère de Duong-Tiack l'accusait de trahir le roi en notre faveur.

Au fond de tout cela, il y a naturellement des intrigues de femme.

Le prince a des relations suivies avec la baronne Prescha, qui fait actuellement le bonheur de Saigon. Dans une lettre de la baronne, tombée par erreur entre les mains de la reinemère, on lut le nom de Norodom, sans déchiffrer le reste ; la reine-mère remit donc la lettre à Yucanthor, sans en connaître le contenu. Cette petite affaire parvint aux oreilles du roi, qui invita son fils à lui remettre ladite missive ; le prince refusa de la livrer alléguant qu'il l'avait détruite. Le roi ordonna de l'arrêter.

Dans une communication de Norodom au protectorat, Sa Majesté déclarait n'avoir aucune

intention malveillante à l'égard de son fils ; il voulait seulement user de ses droits de père pour empêcher le prince de faire des sottises. Suivant Yucanthor, qui pourrait bien avoir raison, l'entourage du roi nourrissait le projet bien arrêté de s'en débarrasser.

Duong-Tiack préféré du roi, sans même prendre la peine de sauver les apparences, souffle activement le feu de la révolte ; à Oudong, il donnait naguère ouvertement, de concert d'ailleurs avec la reine-mère, des ordres aux chefs rebelles. La mère de Duong-Tiack, ambitieuse et cruelle, désignée au palais sous le nom de «la tigresse», jouit d'une influence prépondérante sur l'imbécile Norodom. Elle pourrait bien vouloir éliminer Yucanthor pour rapprocher son fils des marches du trône.

SaïgoNj i9 août i885.

Un interprète et un lettré chinois, auxquels j'ai rendu service sont venus me rendre visite ; ils se montrent très reconnaissants. Tous deux sont catholiques.

Le lettré a les ongles coupés à la main droite, ainsi qu'au pouce et à l'index de la main

gauche ; les (rois autres doigts renfermés dans de longs roseaux portent des ongles d'au moins six pouces de long, propres et soignés d'ailleurs. C'est la preuve ostensible, pour le lettré, de ne se livrer à aucun travail manuel. Ce dédain des classes savantes pour le travail manuel est un des plus fâcheux côtés de la civilisation chinoise.

L'interprète me dit :

— Si je retournais en Chine, la protection de l'amiral Lespès me couvrirait pendant une, deux ou trois années... peut-être davantage; mais à un jour donné, les mandarins trouveraient certainement un prétexte, d'abord pour m'enferraer en prison , puis pour me couper le cou. Je pourrais citer l'exemple d'un compatriote que la patience mandarine guetta vingt années pour le décapiter. A défaut du coupable de ce crime irrémissible, rendre service à l'étranger, la vengeance du pouvoir s'exercerait sur ses enfants et ses petits-enfants. Aussi ne rentrerons-nous jamais dans nos foyers.

Je pensais à part moi : je me suis employé de tout mon pouvoir pour acquitter la dette de mon pays envers ces deux hommes... c'était mon devoir; mais chez nous ce genre de services rendus a l'étranger s'appelle trahison. Sans aucun doute cependant ce sont de braves gens...

ils ne se font aucun reproche d'avoir trahi leur patrie dans l'intérêt de leur foi.

Cela se voit souvent : traître pour l'un, on est héros pour l'autre.

— A votre avis, lui demandai-je , la guerre a-t-elle été vraiment onéreuse pour la Chine, lui avons-nous fait subir des pertes bien réelles?

— Des pertes considérables...

— La Chine est un si vaste empire!... Qu'est pour elle la destruction de quelques navires et l'occupation d'un point sur une île lointaine, dont le Céleste Empire n'eut jamais que la possession bien incomplète... Les provinces de l'intérieur ont-elles seulement entendu parler de ces événements insignifiants pour elles?

— Assurément la Chine même n'en a pas éprouvé un grand dommage; mais il n'en a pas été de même du gouvernement; le gouvernement est pauvre, parce que les mandarins pillent le peuple pour leur propre compte et volent l'Etat... Le peuple est pressuré, mais rien n'arrive à l'empereur; aussi est-il vite à bout de ressources.

— Pensez-vous que la Chine ait sincèrement accepté la paix?

— Je suis absolument convaincu du contraire... Le gouvernement chinois signera tout

ce que Ton voudra, mais il continuera la guerre sous le couvert des Pavillons noirs; la Chine ne manque pas de bandits dont elle trouvera ainsi l'emploi. Vous autres Européens, vous n'avez aucune idée de la ténacité et de la perfidie chinoises.

— La dynastie actuelle est une dynastie tartare; une révolution nationale contre les conquérants n'est-elle pas au nombre des possibilités?

— Je regarde une pareille révolution comme tout à fait improbable. Le peuple est entièrement aux mains des mandarins, et les mandarins se surveillent trop entre eux pour qu'aucun d'eux ose jamais prendre l'initiative. D'ailleurs, le peuple respecte profondément l'empereur, il sait bien que rien du dehors ne pénètre jusqu'à lui ; captif dans son palais, l'empereur ne voit et ne sait que ce que les mandarins veulent bien lui faire connaître. Changer l'empereur ne servirait de rien.

Ceci m'a rappelé la vieille parole de nos pères d'avant 89 : « Ah, si le roi savait ! »

Le roi ne savait pas et ne pouvait pas savoir, aussi nos pères ont-ils bien fait de mettre le feu à la baraque.

Saigon, 90 août i885.

Patao a été tué, voici les faits :

Patao avait annoncé l'achèvement de son fortin ; mais , par coquetterie , il avait donné une nouvelle anticipée, car un côté n'était pas clos. Aucune case à l'intérieur n'était construite, les armes se trouvaient encore au dépôt de la maison commune.

Pendant la nuit, le chef moi était assis devant cette maison avec le doï ou sergent annamite Nui, chargé de l'initier à l'art de la guerre. Une torche brûlait près d'eux , éclairant le visage de Patao. Les sentinelles veillaient... Tout à coup deux coups de feu retentirent, le chef moi tomba mort, frappé d'une balle en plein visage.

Le doï rassembla ses hommes, les fit entrer dans le fortin et tirer dans la direction d'où les coups de feu étaient partis et où l'on entendait battre le tam-tam. Les agresseurs, tenus à l'écart par cette fusillade , n'osèrent pas entrer dans le village ; Nui s'aperçut de la disparition. d'un moï, le transfuge s'était enfui avec son arme.

Un orage violent éclata soudain , la pluic'

tombait en abondance, l'obscurité devint profonde. La fusillade cessa de part et d'autre ; à l'estimation du doï, les assaillants devaient être armés d'une dizaine de fusils.

Au point du jour, le sergent annamite réfléchit à sa situation : le fort n'était pas terminé, ses mois n'étaient point aguerris ; une nouvelle attaque pouvait amener de nouvelles défections et permettre à l'ennemi de s'emparer des armes et des munitions ; il prit donc le parti de battre en retraite et de se rendre à Bieuhoâ.

Le doï se mit en route avec le corps de Patao et les munitions déposés dans une charrette; sa petite troupe put tenir à distance leurs adverversaires, qui les accompagnaient de coups de fusil inoffensifs et de flèches tirées de trop loin. Enfm il trouva une embarcation, avec laquelle une partie des mois conduisit la femme et les enfants de Patao dans un village ami. Le doï, ses deux miliciens et quatre mois prirent la route de Bienhoâ.

A partir de ce moment la retraite s'opéra sans incident, et le sergent annamite arriva à bon port avec tout le matériel confié à Patao.

La mort de ce chef nous prive des services d'un homme habitué aux émanations fiévreuses de ces forêts et qui , mieux que tout

autre, pouvait plier les mois à un service régulier.

Lors de son dernier voyage chez Patao, l'administrateur de Bienhoâ ramena un moi pour remplacer un milicien mort ; ce moi s'engagea très volontiers dans la milice. Tous les jours il fait des progrès dans la langue annamite et manœuvre aussi bien que nos miliciens. Ces sauvages peuvent donc être plies à un service régulier. Ils sont certainement les plus aptes à tenir garnison dans les forêts qui nous séparent du Bin-Thuan.

Pnom-Penh, ^5 août i885.

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