TRADUCTION
« Proclamation de Prah-Sang-Sin-Xai , général des armées de l'Ouest sur la frontière de Somron-Tong à Monsieur le commandant des troupes françaises.
« Je vous salue.
« La cause de notre soulèvement provient de votre ingérence dans les affaires de notre pays. Nous nous opposerons à vous tant que vous persisterez à occuper le Cambodge et ne serez pas retournés chez vous. Après votre départ,
nous établirons des hommes sages qui administreront le pays.
«Veuillez-nous informer de votre intention et l'afficher au même endroit, afin que nous puissions en prendre connaissance. »
KRONG SOP PRÉMIT
(Légende cambodgienne)
Krông Sop Prémit régnait sur le royaume de Noréa Tip Boréï; la reine s'appelait Néang- Kaï-Seney et ses deux enfants portaient les noms de Tchey Assaïn et de Tchey Atot. Il avait aussi un frère du nom de Ah Sop Prémit qui remplissait les fonctions de second roi.
Ah Sop Prémit se révolta et leva une armée.
Un des grands mandarins accourut au palais et, s'adressant au roi, lui dit :
— Sire, prenez garde, ce soir vous serez cerné par des rebelles commandés par votre frère en personne.
Le roi se contenta de répondre avec douceur au serviteur fidèle :
— Il me serait bien facile de venir à bout de Ah Sop Prémit, mais il me répugne de répandre le sang de mon peuple ; je préfère laisser le trône à mon frère et me retirer avec ma femme et mes enfants.
Gela dit, il s'enfuit au plus vite avec la reine.
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tous deux tenant un de leurs enfants par la main.
Ils marchèrent ainsi toute la nuit.
Lorsque le jour parut, ils se trouvèrent en face d'un fleuve très large. Krông Sop Prémit se tourna vers sa femme et lui dit :
— Puisque vous et vos enfants ne savez pas nager, je vais laisser les deux enfants de ce côté, et je vous passerai la première.
Pendant qu'il nageait, emportant la reine, un négociant rencontra les deux enfants sur la rive, et les trouva si jolis qu'il les emmena pour les adopter.
Ayant déposé la reine à l'autre bord, Krông Sop Prémit revint pour prendre ses fils.
Au moment où il se trouvait au milieu du fleuve, une jonque chinoise descendait le courant près de la berge; le patron, apercevant une belle femme, la fit enlever et l'emmena à son bord.
Quand le roi arriva à terre, surpris de ne pas voir ses enfants, il les appela de toute sa voix et les chercha de tous côtés... puis, ne les trouvant pas, il se mit à pleurer.
Désespéré, il traversa de nouveau le fleuve pour apprendre qu'un autre malheur non moins grand l'avait frappé. Fou de douleur, il poussait
des cris affreux, disant : «Je n'ai plus de femme ni d'enfants, quelle malédiction pèse sur moi!)) Puis il courut au hasard dans la forêt, se nourrissant de fruits et de racines. Pendant un mois, il continua sa course vagabonde, si maigre que sa peau flottait sur ses os.
Cependant le patron , ému de la beauté de Néang Kaï Seney, voulut aussitôt la prendre pour épouse, mais quand il s'approchait d'elle avec le désir de la posséder, les forces lui manquaient et il se trouvait mal. Ayant reconnu l'impossibilité de cette union , il n'en conserva pas moins une tendre affection pour sa captive et la traita comme sa sœur. Il fut récompensé de ces bons soins, car à partir de ce moment, tout lui réussit et il devint très riche.
A force de marcher, Krông Sop Prémit arriva dans un royaume appelé Tchey-Borey, gouverné par une toute jeune princesse.
Pour trouver un successeur au feu roi, les mandarins avaient décidé une procession solennelle avec les éléphants, chevaux, voitures, trésors et tous biens de l'ancien monarque, faisant annoncer au peuple que celui-là monterait sur le trône devant qui l'éléphant royal se prosternerait de lui-même.
L'éléphant marchait de tous côtés, hésitant.
préoccupé, revenait sur ses pas, cherchant dans la foule. Enfin, rencontrant Krông Sop Prémit, il s'agenouilla devant lui.
Peuple et mandarins reconnurent ainsi que Krông Sop Prémit était de sang royal et le portèrent en triomphe dans la capitale.
— Pourquoi me choisissez -vous, dit-il?... Votre royaume est-il sans roi ?
— Oui , répondirent de grands cris , nous sommes sans roi.
— Les parents du roi sont donc morts?
— Non, lui fut-il répondu sans explication. Avant de l'élire, on voulait, en effet, lui faire
subir trois épreuves, car le roi, sur son lit de mort, avait dit à sa fille : « Je vais vous confier trois secrets, vous mettrez sur le trône et prendrez pour mari qui les devinera. »
Krông Sop Prémit arriva donc dans la capitale ; en franchissant les portes du palais, il dit aux mandarins : «Au pied de la porte, il y a deux vases pleins d'or, creusez et vous les trouverez. » Ce qui fut vérifié aussitôt.
Passant près d'une échelle, il s'arrêta et dit: «Voilà une échelle retournée», le fait était exact.
Pénétrant dans l'intérieur du palais, à la vue du lit royal, il dit encore: «Les planches de la
couchette ne sont pas à leur place, on a mis le côlé de la tète aux pieds. »
C'étaient bien les trois signes indiqués par le feu roi à la princesse pour reconnaître son futur époux. La princesse devint donc sa femrae, et Krông Sop Prémit, choisi par le peuple, gouverna le royaume.
A quelque temps de là, le négociant qui avait recueilli Tchey Assaïn et Tchey Atot sur la berge du grand fleuve, vint à passer par le royaume et demanda une audience au roi. Les prétendus enfants l'accompagnaient. En les voyant, le monarque s'écria :
— Mais ce sont mes enfants à moi!...
— Non, répondit le négociant, ils m'appartiennent.
— N'importe, reprit le roi, je les garde; ils ressemblent trop à ceux que j'ai perdus pour que je ne m'empresse pas de les adopter.
Il les adopta en eff'et et les nomma chefs de ses pages.
Peu après le Chinois qui avait enlevé Néang Kaï Seney vint commercer dans la capitale. A son arrivée, il alla présenter ses respects au roi, lui fit les cadeaux d'usage et lui demanda l'autorisation de circuler, sous sa protection, dans son royaume. Le souverain de Tchey Borey lui
accorda tout ce qu'il demandait, lui recommandant de ne pas quitter le pays sans le voir. Le Chinois parcourut les différentes provinces, et revint à la capitale, ses affaires terminées. Quand il alla prendre congé du monarque, Sa Majesté le retint en lui disant :
— Attendez à demain, ce soir je donne une fête en votre honneur.
— C'est impossible, répondit le patron, ma jonque est chargée, il y a bonne marée et bon vent... le gros temps peut venir. Avec votre permission, je voudrais partir aujourd'hui même; j'arrive de l'intérieur avec des objets très précieux et je crains de les voir enlever par les pirates.
— Attendez, reprit Krông Sop Prémit, je ferai garder votre jonque et je réponds de tout.
Le Chinois finit donc par accepter une invitation si pressante.
Pour tenir sa promesse, le roi envoya les deux chefs des pages avec cinq cents pages garder la jonque. Le frère aîné prit la garde de l'avant et le cadet la garde de l'arrière. Vers une heure du matin, le cadet dormait d'un profond sommeil, l'aîné le réveilla et lui dit :
— Rappelez-vous que nous sommes ici par
la confiance du roi, ne dormez plus, de crainte d'un malheur... Réveillez-vous, et, pour éloigner le sommeil, je vais vous conter des aventures que vous avez sans doute oubliées, car vous êtes plus jeune que moi.
Le frère aîné parla ainsi :
— Notre mère s'appelait Néang Kaï Seney, nous sommes nés dans le royaume de Noréa Tip Boréï. Notre père était roi et portait le même nom que le souverain de Tchey Borey, notre maître.
Puis il lui raconta toute leur enfance jusqu'au jour où ils perdirent leur père et leur mère au bord du grand fleuve.
Néang Kaï Seney écoutait avidement; ne doutant plus que le hasard lui rendait ses enfants, elle bondit de l'intérieur du bateau, sauta au cou des deux frères et leur dit :
— C'est moi Néang Kaï Seney, c'est moi votre mère!
Ivres de la joie de se retrouver, ils s'embrassent, se serrent, se pressent en pleurant.
Cette scène avait pour témoins les sous-chefs des pages ; ne comprenant rien à ces étreintes, poussés par la jalousie et la haine contre leurs supérieurs, ils courent au palais et disent au roi:
— Sire, les chefs que vous nous avez donnés commettent des infamies, ils sont dans les bras de la femme du Chinois et la traitent d'une façon horrible.
Pris d'indignation et de fureur, le roi répondit:
— Vraiment, je n'ai pas de chance... j'avais adopté ces deux enfants que j'aimais comme les miens... je leur avais confié une garde et ils me déshonorent en trompant mon hôte... Je ne veux plus les voir. Qu'on les frappe à coups de rotin à mettre leurs os à nu, et qu'ensuite on les décapite, pour que je n'en entende plus parler.
Le roi ayant donné ces ordres, le mandarin chargé de l'exécution alla prendre les deux princes, les fit fouetter jusqu'au sang et se présenta à la porte du palais. Le gardien l'arrêta et lui dit :
— Où menez -vous ces enfants?
— Je vais les faire décapiter par ordre du roi.
— Avez-vous une condamnation écrite?
— Non, mais c'est l'ordre du roi.
— Si vous n'avez pas de jugement écrit, je ne puis vous ouvrir la porte de nuit ; attendez le jour et vous passerez librement.
Au point du jour, à l'ouverture des portes, le mandarin se présenta avec les jeunes princes
pour les faire exécuter ; le président du conseil des ministres sortait à ce moment du palais, tout ému de voir ces deux favoris du monarque meurtris et sanglants, il demanda :
— Où conduisez- vous ces enfants?
— A la mort, par ordre du roi.
— C'est impossible!... le roi aime ces jeunes gens comme ses propres fils... Attendez, je vais le voir et lui demander la raison d'ordres si sévères.
Le chef du conseil ordonna aux malheureux condamnés de le suivre et de s'arrêter au pied de l'escalier de la salle du trône, puis il monta chez le roi et lui dit :
— Sire, vous aimez ces enfants et vous les condamnez à mort sans les entendre... laissezmoi au moins les interroger et les juger.
— Eh bien, qu'ils soient jugés, dit le roi, mais point de grâce, s'ils sont coupables.
Le chef du conseil ayant rassemblé les mandarins chargés de la justice, le président du tribunal dit aux accusés :
— Le roi vous avait confié une jonque, vous êtes accusés, au lieu de vous être consciencieusement acquittés de vos fondions, d'avoir abusé de la femme du patron. Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
Le fils aîné répondit :
— Nous avons été commandés pour la garde d'une jonque, cela est vrai ; mais le crime dont on nous accuse est un odieux mensonge. Après minuit, mon jeune frère fatigué s'endormit. Pour le tenir éveillé, je lui rappelai des souvenirs d'enfance, quand tout à coup à notre grande surprise, notre mère est sortie de l'intérieur du bateau et nous a embrassés tous les deux.
Le roi, qui écoutait derrière une tenture, fit arrêter l'enquête ; on lui conduisit les deux enfants, et, quand on leur eut enlevé leurs chaînes, il leur demanda :
— Voyons, ne mentez pas, est-ce vrai ce dont on vous accuse?
— Non, répondit l'aîné, nous n'avons fait aucun mal, nous avons embrassé notre mère...
— Quel est son nom?
— Elle s'appelle Néang Kaï Seney.
— Et votre père?
— Krông Sop Prémit.
— Quel est votre pays ?
— Nous sommes du royaume de Noréa Tip Boréï.
A ces mots, le roi descendit du trône, reconnaissant enfin ses fils, et s'évanouit en les serrant sur son cœur.
Une pluie abondante commandée par les anges le ranima bientôt.
Sur l'ordre du roi, on prépara les plus magnifiques litières pour aller chercher Néang Kaï Seney à bord de la jonque... Après l'avoir embrassée, il la proclama reine.
Le fils aine fut nommé second roi et le cadet reçut le titre de chef des princes.
Peu après Krông Sop Prémit, voyant partout régner la paix, eut un instant la pensée de reconquérir son royaume et de chasser son frère rebelle. Mais, toute réflexion faite, il resta tranquille dans ses États, disant : « Non, cela coûterait trop de sang, mieux vaut que mon frère règne de son côté. »
Krông Sop Prémit, curieux de connaître la cause de toutes ses infortunes, se rendit un jour chez un bonze renommé par sa sainteté et son savoir. Après les cadeaux d'usage, il demanda au saint personnage :
— Pouvez-vous me faire connaître pourquoi j'ai été poursuivi par tant de malheurs, pourquoi j'ai fait frapper mes fils avec des verges, et que peu s'en est fallu que je ne leur tisse couper le cou.
Le bonze répondit :
— Sire, souvenez-vous du jour où vous vous
promeniez avec vos fils encore jeunes dans une grande forêt... Vos enfants ayant aperçu un nid d'hirondelles, vous avez fait prendre dans le nid les deux petits pour les leur donner en guise de jouets. Vos fils les ont martyrisés, ils leur ont enlevé les plumes des ailes et les ont presque tués. Après quoi vous avez eu pitié des petits oiseaux et vous les avez fait remettre au nid. La mère infortunée poussait des cris de douleur, et ces cris montèrent aux oreilles des dieux. Les dieux vous ont donc condamné à endurer les souffrances de la mère hirondelle. Si, au lieu de remettre les petits au nid, vous les aviez laissés mourir, vos enfants auraient succombé comme les hirondelles.
Traduction de l'affiche placardée à Compong Luong.
Pnom-Penh, 30 août 1S85.
Ogniâ-Preah-Sagne-Seltie-Kraisô-Se-Hâ-Red et les chefs chargés de l'armée de l'Ouest font respectueusement savoir aux officiers et fonctionnaires européens que nous désirons traiter loyalement avec eux, suivant les lois du pays, afin que dorénavant ceux qui viendront faire
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du commerce ici ne risquent pas d'être tués et que la paix règne partout.
Les Français ne sont plus nos amis, car ils ont complètement oublié les conventions que nous avions arrêtées ensemble quand nous avons contracté alliance. Ils ont fait venir ici quantité de monde de Saigon, et pour quelle raison?... Parce que les Français veulent être ici les maîtres, veulent changer nos usages et supprimer nos lois... Telle est la cause de tant de morts.
Le peuple cambodgien fait savoir que si les Français veulent se contenter d'être nos alliés et de vivre avec nous en bonne intelligence, nous ne demandons pas mieux ; mais s'ils ont la prétention d'être les maîtres du Cambodge, le peuple déclare qu'il n'acceptera jamais cette domination.
Si les Français abandonnent leurs projets, s'ils veulent conserver notre amitié et commercer dans le pays, qu'ils commencent par retourner chez eux ! Qu'ils cherchent ensuite des gens d'une autre nation très puissante, en qui nous ayons confiance, et ces gens s'interposeront entre nous, comme arbitres, pour renouveler notre amitié et notre alliance; car déjà les Français nous ont trompés avec des paroles
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mielleuses et nous n'avons plus confiance dans les paroles de leurs officiers.
Quand les Français seront rentrés chez eux, nous rétablirons Tordre; et si Tordre n'est pas rétabli, qu'ils nous traitent de menteurs.
Affichez votre réponse au lieu oii vous aurez trouvé cette proclamation dont nous gardons copie.
Saigon, 3i août i885.
Nous attendons 4000 chrétiens de Khauh- Hoâ et du Binh-Thuan. Le Gerda et TAréthuse sont partis pour les chercher. La mission loue ces bateaux. Avec les 6000 chrétiens de Qui- Nhôn qui viendront tôt ou tard, nous allons avoir 12,000 chrétiens sur les bras.
PEÏT MOKOT
(Conte cambodgien).
Un jour Peït Môkot entendit parler du passage dans la ville d'une princesse d'un État voisin et de son habitude de se baigner l'aprèsmidi, avec ses esclaves, dans un bassin des alentours. On la disait d'une rare beauté. Peït Môkot résolut de s'en assurer et se mit à l'affût pour la voir. Quand la princesse s'offrit à ses regards , parée des charmes de la nature , la tête lui tourna. L'étrangère, de son côté, l'apercevant, sentit son cœur battre bien fort.
Au bout de quelques instants, elle cueiUit une fleur, la porta à ses lèvres , puis la déposa à terre et l'écrasa de son talon.
Peït Môkot intrigué demanda à son précepteur, qui l'avait suivi de loin, pourquoi elle avait ainsi foulé cette fleur aux pieds?
— Elle a porté la fleur à ses lèvres pour vous exprimer qu'elle vous aime, répondit le professeur; elle l'a foulée aux pieds pour vous faire connaître son nom (Nchan Wadey, en cambodgien, signifie fleur écrasée).
Peu après, la jeune fille retourna dans son pays; le professeur et l'élève consternés se concertèrent pour la rejoindre.
Après délibération, ils se mirent en route.
A mi-chemin, ils rencontrèrent un riche Chinois monté sur une voiture à bœufs, en compagnie de sa fille , qu'il conduisait à son fiancé non loin de là.
Le précepteur eut une idée soudaine :
Mon élève, se dit-il, est amoureux fou de la princesse Néang Nchang Wadey; si, en attendant le jour de bonheur, je ne puis le distraire avec une autre femme, il est capable d'en mourir; avisons au plus vite.
Réflexions faites, il entraîne son élève dans le bois, bâcle rapidement une sorte de chambrette avec des rideaux, puis il lui prescrit de se coucher et de se bien couvrir le corps.
Tout ainsi préparé, Chat Put Srey court après la voiture du Chinois et l'arrête.
— Pourquoi arrêtez-vous ma voiture, demanda le Chinois, que me voulez-vous?
Le précepteur, prosterné le front jusqu'à terre, lui répond :
— Excusez ma brutalité, je vous en supplie; ma toute jeune femme a été prise en mal d'enfant au milieu de la forêt; je vous serais infini-
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ment reconnaissant , si vous vouliez bien permettre à votre fille d'aider ma femme à faire ses couches.
— Volontiers, répondit le Chinois, et il envoya sa fille, avec trois esclaves, secourir la prétendue malade.
Chemin faisant, le précepteur Chat Put Srey causait avec la Chinoise : il lui recommanda bien de laisser ses esclaves à la porte de la case improvisée, et d'y pénétrer seule. Car, dit-il, ma femme est toute jeune et rougirait de se trouver devant tant de monde dans cette situation.
Elle le lui promit.
Avant de l'introduire dans la chambrette, le professeur lui dit encore :
— De grâce, dès que ma femme sera accouchée, dites-moi bien vite si c'est d'une fille ou d'un garçon.
L'assistante pénétra donc dans la petite case, où elle trouva la soi-disant femme en couche, étendue et complètement recouverte. Son premier soin fut de soulever la couverture...
Elle recula tout effarouchée et voulut s'enfuir, mais Peït Môkot la saisit par la main.
— Mais, c'est un garçon ! ... c'est un garçon ! ... criait-elle de toutes ses forces.
— Dieu soit béni, répondit le professeur! Malgré ses cris, Peït Môkot l'attira dans ses
bras et la couvrit de baisers jusqu'à ce qu'elle se lût; puis il lui fit cadeau d'une belle bague. Quand la jolie voyageuse sortit de la chambrette, le précepteur lui demanda :
— Eh bien, décidément, quel est son sexe?
— Oh, c'est bien un garçon, répondit-elle en riant.
Puis elle retourna vers la voiture de son père avec ses esclaves.
Put Srey demanda alors à son élève :
— Et que lui avez-vous donné?
— Je lui ai donné ma bague.
— Mais c'est une bague héréditaire!... il faut absolument la reprendre.
Le précepteur alla donc trouver la Chinoise :
— Quand vous avez accouché ma femme, lui dit-il, que vous a-t-elle donné?
— Elle m'a donné cette bague.
— Ma femme, reprit-il, est tracôal préam (descendante des dieux) ; dans sa famille, on a l'habitude, il est vrai, de faire un cadeau à l'accoucheuse, mais il est aussi d'usage de le rendre... car alors le cadeau porte toutes sortes de bonheur.
— Malin, dit la fiancée entre ses dents, en lui rendant la bague.
Put Srey, voyant les voyageurs prêts, salua jusqu'à terre et dit au Chinois comme remercîment :
— Puisque votre fille se marie, veuillent les dieux lui accorder des couches aussi douces que celles de ma femme !
Sur ces souhaits, la Chinoise partit avec son père, et, malgré son aventure, se maria fort bien quelques jours après.
Put Srey et Peït Môkot, de leur côté, se remirent en route et arrivèrent à la ville de Nkhâ Boreï, où habitait Nëang Nchan Wadey.
■ Ils se reposèrent tout l'après-midi. La fraîcheur venue , ils firent un tour de promenade au marché situé devant le palais de la bien-aimée : elle se mit à la fenêtre et les deux amoureux purent échanger des regards très significatifs.
A la tombée de la nuit, Peït Môkot fut agréablement surpris parla visite d'une vieille chargée de présents de la part de la princesse.
— Et comment avez-vous pu venir ? lui demanda-t-il.
— Au moyen d'une échelle de corde, répondit-elle ; ma maîtresse m'envoie pour savoir quand vous êtes arrivé et d'où vous venez.
— Bon, se dit le précepteur, Néang Nchan
Wadey nous envoie son éaiissaire par une échelle de corde, pour nous enseigner le moyen de pénétrer chez elle.
Quand la nuit fut bien noire, Peït Môkot se rendit sous les fenêtres de son amoureuse ; comme l'avait prévu le professeur, Néang Nchan Wadey descendit une échelle de corde, et notre heureux amant, au comble de ses désirs, passa la nuit près de sa maîtresse.
Ce manège dura plusieurs jours. La princesse avait soin d'envoyer aux voyageurs leurs repas du matin et du soir, et, la nuit venue, le passionné Peït allait la rejoindre jusqu'à l'aube.
Après un certain temps, la princesse réfléchit et se dit :
— Ce précepteur me paraît trop malin pour ne pas avoir une arrière- pensée. Qui sait si, en me donnant pour maîtresse à son élève, il n'a pas eu seulement l'intention de le distraire pendant quelques jours et de me l'enlever ensuite, sans que j'aie le temps de l'épouser. Pour en arriver à mes fins, le plus sûr est d'empoisonner Put Srey; de cette façon mon bien-aimé restera seul ici, et je saurai bien l'empêcher de retourner chez lui.
Sa décision prise, Néang Nchan Wadey envoya, comme d'ordinaire, par sa confidente, le
repas du matin aux deux voyageurs, mais cette fois sur deux plateaux séparés, l'un d'or, l'autre d'argent. La vieille dit à Peït Môkot, en lui désignant le plateau d'or :
— Celui-ci est pour vous , la princesse m'a bien recommandé de vous le dire... Pour vous gâter, elle a préparé elle-même toutes ces friandises de sa propre main ; c'est sa fantaisie que vous mangiez seul ce qu'elle a préparé pour vous seul.
Après le départ de la vieille , le précepteur dit à son élève :
— Je me méfie de ces deux plateaux séparés, l'un pour vous, l'autre pour moi... Je vais donner le mien au chien.
En effet, il donna sa part au chien, qui tomba mort presque instantanément.
A cette vue, Peït Môkot en fureur s'écria :
— Elle a voulu vous empoisonner, vous qui êtes bien autrement rusé que moi. . . que ferat-elle de moi alors?... Je ne veux plus d'une pareille femme, allons-nous-en au plus vite.
— Pas du tout , répondit Put Srey, si cette femme est rusée, soyons-le davantage... Je tiens du reste à me venger. D'abord, j'entends que vous la possédiez sans bourse délier et sans les cadeaux d'usage. De plus, chaque fois que
VOUS passerez la nuit avec elle, enlevez-lui une bague, un bracelet, une chaîne, un collier... jusqu'à son dernier bijou, puis prévenez-moi.
Peït Môkot, à regret, se prêta aux exigences de son précepteur, et le prévint quand il eut tout dérobé.
— Il ne reste plus rien à prendre? demanda Put Srey.
— Non, j'ai tout pris.
— Maintenant nous allons construire une cabane au milieu de la campagne. Je m'y installerai comme médecin-sorcier, vous passerez pour mon élève. A votre prochain rendez-vous avec Néang Nchan Wadey, le matin, avant de la quitter , cherchez-lui querelle et donnez-lui un coup de poing dans la poitrine ; seulement, frappez assez fort pour obtenir une marque bien apparente.
Peït Môkot suivit ces injonctions à la lettre et fit un bleu énorme à la poitrine de sa maîtresse.
A son retour, Put Srey lui demanda :
— Avez -vous bien fait ce que je vous ai prescrit?
— Oui. Gela m'a fait beaucoup de peine, cependant je me suis conformé à vos instructions.
— Fort bien... maintenant prenez ces bijoux et vendez-les partout où vous pourrez, à n'imporle quel prix, à n'importe qui, peuple, mandarins ou ministres.
Peït Môkot parcourut en vain toute la ville pour vendre les joyaux ; tout le monde les refusa, disant: «Ce sont les joyaux de la couronne. »
Quand Peït Mokot se présenta au palais, à première vue le roi s'écria :
— Mais ces bijoux sont à moi !
Sa Majesté fit appeler la reine et lui demanda :
— N'est-ce pas que ces joyaux nous appartiennent?
— Ce sont les parures de notre fille.
— Faisons-la appeler, nous verrons bien.
— De qui tenez-vous ces bijoux, demanda le roi à Peït Môkot?
— De mon professeur, le médecin-sorcier.
— Faites-le venir, que je l'interroge.
Put Srey se présenta, déguisé en sorcier, au moment où entrait la princesse, mandée par son père.
— Comment ces joyaux se trouvent-ils entre vos mains, demanda le prince ?
— Sire, j'ai veillé et prié toute la nuit... Pendant mes prières, un mauvais génie m'est ap-
paru, en faisant briller à mes yeux ces parures pour me tenter. Je l'ai frappé en pleine poitrine, alors il s'est enfui, abandonnant tout. Il est ici... et le voilà !... dit-il en découvrant la poitrine de la princesse.
— Il n'y a jamais eu de mauvais esprit dans ma famille, répondit le monarque irrité; celui-ci porterait malheur aux miens... Néang Nchan Wadey, je vous chasse, ne reparaissez jamais devant mes yeux.
La pauvre enfant, chassée du palais, erra à l'aventure et ne tarda pas à rencontrer la hutte de Put Srey ; ne reconnaissant pas le faux sorcier, elle lui demanda l'hospitalité. C'était là précisément où l'attendait le précepteur, désireux de mettre à l'épreuve l'amour de la princesse et sa fidélité.
Plusieurs fois, pendant la nuit, il tenta de la prendre dans ses bras, mais la jeune fille se dérobait obstinément.
— Que craignez-vous, lui dit-il ?... Peït Môkot a reçu vos bijoux de votre père et reste près de lui ; vous perdez votre temps. Il ne reviendra plus et vous allez vous trouver seule , sans appui, sans ressource... Youlez-vous de moi pour mari?
— Non, répondit-elle, j'aime Peït Môkot et
je ne veux pas d'autre mari... Si je ne puis l'avoir pour époux dans ce monde , j'espère bien le posséder dans la vie future.
Puis elle se mit à verser des larmes, disant :
— 0 mon amant chéri , quand pourrai-je te revoir !
Elle pleura si abondamment et sanglota si fort qu'elle s'évanouit.
Témoin de ce désespoir, Put Srey reconnut la fidélité de Néang Nchan Wadey et la jugea digne de régner sur un grand peuple. — Car Peït Môkot était prince héritier du grand pays de Piréï Né Séi.
Sans plus tarder, le précepteur appela son élève , lui fit asperger sa fiancée d'eau fraîche, et se retira discrètement, invitant Peït Môkot à le prévenir, quand il pourrait lui parler.
Grâce aux caresses de son amant, la princesse revint à elle; ouvrant les yeux, elle lui dit en pleurant :
— 0 mon bien-aimé, pourquoi m'avez-vous soumise à une si rude épreuve?... Pourquoi m'avez-vous exposée à tant de honte et livrée à la risée de tout un peuple?... Pourquoi m'avoir fait chasser de la maison paternelle?... Si vous m'aviez aimée, vous auriez eu pitié de moi, vous n'auriez pas promené mes bijoux dans
toute la ville... ni permis au sorcier de me désigner comme un mauvais esprit errant la nuit.
— Pardonnez- moi, répondit Peït Môkot, mon précepteur a, bien contre mon gré, causé tout ce mal... Ne soyez plus fâchée, ne pleurez plus, vos misères sont finies ; je vais vous emmener dans le pays de Piréï Né Séï, où régnent mes vieux parents.
Il la prit dans ses bras, lui essuya les yeux, la couvrit de baisers.
Put Srey se présenta et dit à son élève :
— Vous avez assez éprouvé votre maîtresse, votre devoir mainlenaot est de la bien traiter.
Honteuse et désolée, elle dit au professeur d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Sans doute, j'ai dû mal agir dans ma vie antérieure pour être accablée de tant d'infortunes... C'est la punition de mes fautes passées, je n'attends plus de grâce... Je ne puis croire à la vérité de vos paroles et je tremble que Peït Môkot ne se joue de moi et ne me prenne jamais pour femme.
— Chassez ces mauvaises pensées, répondit le précepteur, Peït Môkot vous emmène en son royaume pour vous épouser.
Ils se mirent en route. Après une journée de marche, à la tombée de la nuit, ils arrivèrent
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dans une plaine immense, où Néang Nchan Wadey tomba épuisée au pied d'un arbre.
— Un peu de courage, lui dit Peït Môkot, reposez-vous et dormez, nous veillerons sur vous ; dans un jour nous serons au bout de nos peines.
Le lendemain, en effet, Peït Môkot et Néang Nchan Wadey entrèrent triomphalement dans le royaume de Piréï Né Séï, annoncés par des courriers, précédés par Put Srey. Les vieux parents vinrent à leur rencontre avec toute la cour, et pressèrent tendrement les deux amoureux dans leurs bras.
— 0 mon fils, dirent-ils, nous avons été bien inquiets pendant votre absence... mais maintenant tout est oublié ; nous sommes si heureux de vous revoir, surtout accompagné d'une aussi jolie femme!
Ayant ainsi parlé, ils appelèrent les grands mandarins et les hauts dignitaires; ils prescrivirent de construire de magnifiques palais et de préparer de somptueux festins pour célébrer dignement les noces de leur enfant bien-aimé. Après le mariage, ils abdiquèrent en faveur du prince leur fils et de la princesse Néang Nchan Wadey sa femme.
Peït Môkot monta sur le trône, acclamé par
un peuple ivre de joie ; il n'y eut à son intronisation ni révolte ni trouble (sic). Le nouveau roi combla son précepteur d'honneurs et de richesses, et le garda près de sa personne comme conseiller intime. Les rois tributaires et les princes du royaume accoururent présenter leurs hommages, chargés de présents merveilleux.
Les parents de la princesse apprirent bientôt le mariage de leur fille. Ils se repentirent d'avoir renvoyé leur enfant avec tant de légèreté et de l'avoir accusée devant tout un peuple d'être un mauvais génie. Dans leur désespoir, ils refusèrent toute nourriture et se laissèrent mourir de faim.
Pnom-Penh, iei" septembre 1885.
Le second roi est parti pour sa nouvelle tournée de pacification. Une étrange colonne raccompagne.
En tête dix soldats d'infanterie de marine à cheval — viennent ensuite trente tagals, à cheval également — la colonne proprement dite grimpée sur trente éléphants à raison de deux ou trois soldats par cage ■ — derrière le second roi et sa suite montés sur une trentaine d'éléphants — enfin le convoi composé de quarante voitures à bufïles, gardées par la milice cam-
bodgienne. Ajoutez à cela une foule de mandarins, de gens du second roi, et vous aurez une idée de l'aspect original jDrésenté par cette interminable colonne qui doit ramener la paix intérieure au Cambodge.
Saigon, 2 septembre 1885.
L'histoire des sciences, d'ordinaire, se déroule avec une majesté calme, c'est sa marche rationnelle ; cependant elle nous offre parfois le spectacle de drames poignants. Le plus célèbre, à juste titre, est l'abjuration de Galilée, La peinture, la poésie, le théâtre se sont complus à nous représenter Galilée, à genoux, un cierge à la main, abjurant, aux pieds des inquisiteurs, l'hérésie du mouvement de la terre.
Ce jour-là, en effet, s'accomplissait un des plus solennels événements de l'histoire de l'humanité ; ce fut la mise en demeure d'opter entre la science et l'Église.
Ce jour-là s'est opérée chez l'homme une révolution radicale de sa notion de l'univers et par suite de lui-même.
L'histoire scientifique de l'Extrême-Orient a enregistré dans ses annales un drame analogue, mais autrement tragique.
La scène se passe au Japon.
Ce singulier pays a toujours offert avec la Chine un contraste absolu. A cette époque, comme aujourd'hui, un mélange hybride de despotisme byzantiu et de démocratie avancée caractérisait l'organisation du Céleste Empire. Les institutions du moyen âge régnaient sur l'aristocratique Japon : pape, empereur, féodalité, chevalerie rivale, par la bravoure, des héros de la table ronde, rien n'y manquait.
Le daïmio de Satzouma avait fort bien accueilli les missionnaires catholiques. A leur demande d'autorisation de fonder des chapelles et de prêcher, ce grand vassal avait répondu : « Trois religions se partagent déjà le pays, quel inconvénient y aurait-il à en introduire une quatrième? Le catholicisme fit de rapides progrès sous l'impulsion des jésuites, qui profitèrent amplement d'un régime de liberté religieuse absolue.
Il faudrait une grande naïveté pour supposer les Révérends Pères touchés de cette tolérance ; avec eux se renouvelle invariablement la fable de « La lice et sa compagne ».
La où l'Église pose le pied, elle entend régner sans rivale et sans contrôle, par la violence et la force au besoin.
Sur les incitations des jésuites, la destruction des idoles bouddhiques par les néophytes embrasa le pays.
L'orgueil consomma la perte d'une œuvre déjà ébranlée par la fureur de la domination ; rien d'orgueilleux comme les dévots de cette religion de l'humilité, si ce n'est ses prêtres.
Non seulement le clergé prétend au respect (c'est le droit de quiconque le mérite), aspire au pouvoir, mais il veut, avec l'autorité, l'éclat et le prestige. Il faut qu'il se pavane ; s'il n'éblouit pas, il est mécontent.
Le renversement des idoles conduisit à la guerre civile et religieuse; un acte de cette monomanie des grandeurs inhérente au clergé détermina la persécution.
Un évêque, porté dans une chaise somptueuse, rencontra un des ministres qui se rendait en grande cérémonie à la cour. D'après la loi du pays — afficher le mépris des lois du pays est le péché mignon de l'Église ; c'est sa manière de reconnaître l'hospitalité et de pratiquer le précepte : ce Rendez à César ce qui est à César», — l'évêque aurait dû descendre de sa chaise et prendre une attitude respectueuse.
Avec une morgue tout épiscopale, l'évêque
passa fièrement en lançant au ministre un regard de défi.
Aussitôt la persécution commença... les chrétiens prirent les armes ; la guerre dura quarante ans et coûta quarante mille hommes.
Le Japon continua ses relations avec les Hollandais; sur l'îlot où les avait confinés la défiance japonaise, ils récoltaient des boisseaux d'or; et cet or, à leur estime, valait bien quelques sacrifices de dignité. Ainsi, sur la demande de l'empereur, ils eurent le courage de contribuer, de leur artillerie, à la prise de la dernière forteresse chrétienne et de préparer ainsi le massacre des derniers chrétiens.
Malgré toutes leurs complaisances, les Hollandais n'en étaient pas moins strictement surveillés ; enfermés dans leur îlot, dont ils ne pouvaient sortir, ils ne correspondaient avec les indigènes que par l'intermédiaire d'interprètes japonais, patentés par le gouvernement, espionnés eux-mêmes avec un soin jaloux.
A cette époque, trois médecins laborieux, passionnés pour leur art, liés d'une étroite amitié, travaillaient ensemble. Leurs travaux avaient naturellement pour base les traités classiques des Chinois, regardés alors au Japon comme la source de toute lumière. Ces traités professaient
notamment une thérapeutique fantaisiste, dans laquelle les remèdes les plus saugrenus se compliquaient d'incantations pour conjurer l'influence des astres. La médication chinoise n'avait pas encore franchement divorcé avec la sorcellerie, racine commune de la médecine et des cultes. Un de ces interprètes officiels dont nous venons de parler proposa à Sougita l'acquisition d'un traité d'anatomie ; il en demandait modestement mille francs. Du reste, il le lui prêta pour l'allécher.
Grande, à la vue des planches, fut la perplexité des trois savants : l'anatomie européenne n'avait aucun rapport avec l'anatomie chinoise... Cependant il y avait chance que les Européens fussent construits sur le même gabarit que les Chinois.
Qui avait tort?... Qui avait raison?
Etaient-ils faux ces vieux ouvrages consacrés par l'antique sagesse de savants révérés dans un empire immense?
Risquer l'achat d'un ouvrage de mille francs, — mille francs, il y a un siècle, était une bien grosse somme au Japon, — à l'aveuglette, sans savoir s'il renferme la vérité ou l'erreur, c'eiit été folie, surtout pour des gens plus riches de science et de vertu que d'argent.
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Ce n'était pas tout, nos médecins ignoraient la langue de ce traité d'anatomie ; ils se trouvaient en face de cette difficulté : traduire un livre écrit dans une langue inconnue.
Mais l'amour de la science possédait ces trois hommes, amour qui compte des martyrs et soulève des montagnes, — comme la foi, — parce qu'il est aussi une foi.
Heureusement, dans un traité d'anatomie, les figures accompagnées de légendes sont nécessairement fort nombreuses ; par la comparaison des figures avec leurs légendes, ils obtinrent la signification de beaucoup de mots. Cet étonnant travail de traduction n'est pas sans analogie avec l'œuvre de Champollion. Ils obtinrent à grand'peine des interprètes le sens de quelques mots, mais ces secours furent minimes ; nos trois médecins opérèrent donc par leurs propres moyens un prodige en apparence au-dessus des forces humaines. Leur persévérance fut telle qu'au bout d'une année ils pouvaient traduire une dizaine de lignes par jour. Confiants dans ces deux puissances magiques, la patience et la volonté, ils ne doutèrent pas du succès final, dussent-iis y vouer leur vie entière.
Mais l'ouvrage hollandais valait-il cet immense efTort?
Toute la question était là.
Elle fut bientôt résolue dans une scène émouvante :
Le soleil se levait sur le fameux champ de supplice de Kozoukappara ; un homme conduit par des soldats est attaché nu au poteau des tortures; le bourreau, armé d'une de ces merveilleuses lames d'acier japonais sans rivales, s'apprêta à écorcher méthodiquement ce vivant.
Il enlevait lentement la peau , comme on dépouille un bœuf abattu, mais ici le sang coulait et les chairs vivantes palpitaient à nu.
La foule s'enivrait de ce spectacle, s'ébaudissait des hurlements du misérable.
Le plus près possible du supplicié, les trois médecins assistaient à cet écorchement ; préoccupés de leur idée fixe, ils n'entendaient pas les gémissements de la victime, tout leur être s'était concentré dans les yeux. Ils comparaient la réalité, — réalité en ce moment horrible, — aux figures du traité. Plongés dans l'extase, ils suivaient impassibles ce lent et sanglant lever de voile qui découvrait à leurs yeux les mystères du corps humain. L'écorché du poteau était bien conforme à l'écorché du traité.
Quand l'exécution fut terminée, Sougita dit :
— Les Barbares ont raison.
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Saigon, 3 septembre 1885.
Mille chrétiens, fuyant le massacre, sont arrivés de Qui-Nhon par navire allemand.
Les mandarins ont dit : « Avant de battre les Français du dehors, exterminons les Français du dedans. »
C'est la parole de Marat aux journées de septembre.
Quatrefages soutient la doctrine de l'unité de l'espèce humaine ; sous toutes les peaux on retrouve du moins une unité bien réelle , celle de la môme bestiale férocité.
Sur toute la côte on décapite les chrétiens.
Trop heureux de sauver leurs personnes, les fugitifs ont tout abandonné... ils n'ont pour tout bien que les quelques loques qui couvrent mal leur nudité.
L'évoque avait fait prévenir de leur arrivée les chrétiens des environs.
Dès que les malheureux ont posé pied à terre, leurs coreligionnaires se sont disputés, — presque battus, — pour leur offrir l'hospitalité la plus fraternelle et la plus complète; ils ont reçu les exilés comme des niembres de leur propre famille, partageant avec eux la table et le toit.
Au bout de quelques jours , tous étaient casés, tous pouvaient gagner leur vie, tant on mit de zèle à leur procurer des moyens d'existence. Devant cet empressement des chrétiens des campagnes, l'évêque put dire : S'il m'arrivait demain cinq mille réfugiés, je n'en serais pas embarrassé.
Les chrétiens ont recueilli avec ardeur même les orphelins de deux à trois ans — fait remarquable — ces bambins n'étant guère appréciés dans le pays. L'accueil fait aux jeunes gars de sept à huit ans ne peut surprendre les gens au courant du rôle de l'adoption dans les mœurs de la Gochinchine ; les Annamites recherchent les enfants de cet âge pour les adopter.
On a ouvert un registre, à l'évêché, pour y inscrire les chrétiens disposés à offrir l'hospitalité aux nombreux proscrits que l'on attend encore; les Gochinchinois faisaient queue aux portes, en un jour le registre fut rempli.
J'ai ouï le nom d'une ouvrière annamite travaillant à Saigon en journée, qui s'est fait inscrire pour trois petites filles.
Tandis que le conseil colonial votait à grand' peine quatorze cents piastres pour secourir de si grandes infortunes, la charité cochiuchinoise en récoltait six mille.