‹ Ça et laChapitre 7 sur 27 · PASSAGE DES RAPIDES DE SAMBOR · texte numérisé non relu

PASSAGE DES RAPIDES DE SAMBOR

Le 7 septembre, au petit jour, je quittai Krattié, considéré, il n'y a pas longtemps encore, comme le dernier point, sinon accessible, du moins réellement navigable du haut Cambodge.

C'est à Krattié que s'arrêtent présentement les Messageries fluviales.

Vers les sept heures du matin, nous entrions dans les premiers rapides de Sambor, regardés jadis comme infranchissables; depuis les belles études de M. de Fesigny, aller à Sambor est considéré comme un jeu d'enfant.

Grâce aux travaux du commandant de la Sagaie, la navigation jusqu'au nord de Ca-Prien n'offre plus la moindre difficulté; mais, pour reconnaître cette route, il fallait toute l'habileté, la constance et l'énergie de cet officier.

Au nord de Ca-Prien, les obstacles s'accentuent , non seulement les arbres jaillissant du fond deviennent plus nombreux, mais des massifs semblent barrer complètement la rivière.

Les arbres immergés constiliient pour les hélices un véritable danger.

Après divers barrages d'arbres , en somme assez aisés à franchir, on tombe dans la région des tourbillons... A tout moment il se forme des dénivellations considérables, on voit, au même point, l'eau monter et descendre avec une étonnante rapidité. Ailleurs elle bouillonne comme si une masse considérable de gaz se dégageait subitement du fond... Mais ce qui frappe surtout, c'est la profondeur des entonnoirs qui s'ouvrent tout à coup à la surface, engouffrant de grands bois flottants.

La canonnière tourmentée a des mouvements de roulis aussi prononcés qu'à la mer.

Une double remarque eut une grande influence sur mes décisions ultérieures : la canonnière gouvernait dans ces conditions beaucoup moins mal que je ne l'aurais préjugé. Les troncs d'arbres tournoyaient par leur inertie, mais il était clair que plus le navire franchirait le tourbillon avec vitesse, moins il serait dérangé de sa route.

Quant au torpilleur, bien que sa vitesse fût réglée sur celle de la canonnière, il ne semblait gêné en rien et ne manifestait aucun des mouvements désordonnés de son chef de file. Cette

observation, faite par le commandant de la Sagaie, ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd.

Après avoir franchi la région des grands tourbillons, nous entrons dans une zone d'un aspect tout nouveau. Les arbres noyés deviennent plus nombreux, les îles se fragmentent, se multiplient, se resserrent; de telle sorte que, pour atteindre le petit village des Penons, seuls habitants de cette partie des rapides, il faut passer fort près d^'un massif d'arbres qui barrent presque complètement le chenal.

A partir de l'île de Ca-Prien , on ne peut se défendre d'une impression d'inquiétude : la violence du courant s'accentue de plus en plus, on se sent environné de dangers indiqués par des dénivellations. Les îles couvertes de hautes forêts d un vert noir prennent un aspect mystérieux. Des arbres couchés, parsemés partout, ancrés on ne sait en vertu de quel miracle, avec leurs branches dépouillées (qui seront couvertes de verdure aux basses eaux), arrêtent des amas d'écume sale. L'eau, de plus en plus bourbeuse, se brise avec fureur contre tous les obstacles avec une vitesse que l'imagination exagère. Enfin un ciel constamment orageux et de fréquents éclairs achèvent de donner à ces lieux un aspect sinistre. Malgré la confiance absolue

que m'inspire M. de Fesigny, je me sens les nerfs tendus et l'esprit préoccupé.

Nous mouillons devant le village des Penons.

J'envoyai l'interprète à terre avec un Cambodgien, esclave du gouverneur de Samboc.

Le chef du village penon se fit attendre. La première fois que M. de Fesigny avait mouillé en cet endroit, les gens du village s'étaient enfuis. A sa seconde apparition, la curiosité avait retenu ces sauvages, rassuré par le respect absolu de leurs habitations à la première visite. Des dons de sel et de menus objets en avaient fait des amis de la canonnière.

Un vrai sauvage , ce chef penon , dans toute la crasse et la misère de notre nature primitive, avec un beau corps d'homme robuste , au visage point laid, mais défiant. 11 portait pour vêtement un morceau de cotonnade bleue passé entre les jambes, un veston de cotonnade blanc qu'il n'avait jamais eu même la pensée délaver.

Deux jeunes compagnons vêtus d'un simple morceau de cotonnade bleue autour des reins escortaient le chef du village.

L'un d'eux, la tête penchée en avant, les bras chastement croisés sur la poitrine et lui couvrant les seins, osait à peine lever les yeux.

— Oh, la jolie fille! m'écriai-je ravi.

C'était le profil grec dans toute sa noble simplicité, la beauté grecque dans toute son harmonieuse pureté de lignes, avec un front plus ample.

Mais ce qui me frappait par-dessus tout, c'était l'expression d'extrême timidité de ce visage et de cette pudeur virginale qui commande le respect.

Aussi fus-je complètement abasourdi quand l'interprète me dit avec un sourire quelque peu moqueur :

— Mais c'est un des fils du chef de village!...

N'importe, avec ce teint de bronze clair, c'était bien la beauté parfaite, pure, idéale, sans sexe... beauté qui a dû inspirer la représentation , sous des traits humains, de pensées abstraites, comme le génie.

Quelle n'eût pas été la joie d'un sculpteur devant un pareil modèle!... Suivant son tempérament et le tour de son esprit, il eût baptisé sa statue du nom de «la timidité», (d'innocence», (( la pudeur», de je ne sais quoi ; mais, à coup sûr, il n'eût pas songé à en faire un être grossier de sang et de chair.

Hélas !... la perfection n'est pas de ce monde, une couche de crasse couvrait cette merveille d'un voile impur, ses cheveux emmêlés don-

liaient l'idée de broussailles offrant un asile sûr et inviolé à des hôtes incommodes.

Le chef portait les cheveux longs, relevés en chignon derrière la tête.

Sur ces trois visages, d'ailleurs très divers, prédominait un même sentiment, la crainte.

Tout en eux était craintif, le regard, la pose, le geste...

La défiance et la crainte doivent bien, en effet, hanter la cervelle de ces pauvres sauvages placés, entre l'enclume et le marteau, à la frontière commune de deux peuples , forts d'une civilisation relativement avancée, très cruels, très barbares et tous les deux très avides d'esclaves.

C'est à deux milles en amont de ce village que M. de Fesigny s'était buté contre un obstacle infranchissable. Son excellente embarcation et ses vigoureux rameurs avaient été impitoyablement refoulés; vainement ils avaient essayé de s'en rapprocher, en se halant débranche en branche à une forêt à demi noyée. Il avait dû se borner à contempler de loin un de ces spectacles de violence de la nature, dont la vue seule inspire la terreur.

Aussi M. de Fesigny avait-il porté sur sa carte barrage infranchissable , s'apprêtant d'ail-

leurs, avec son incroyable ténacité, à chercher une nouvelle passe.

L'interprète avait passé au lieu précis de ces tourbillons aux basses eaux, en sautant de roche en roche, autant en avait fait l'esclave du gouverneur de Samboc. Cet interprète était d'ailleurs un jeune homme des plus intelligents, fort à même de saisir toutes mes pensées. En parlant du barrage, il me dit :

— Les tourbillons y sont tellement violents qu'ils matent les arbres charriés, retenant dans les entonnoirs, tantôt les racines et tantôt le feuillage, dressant en l'air le feuillage et plus souvent les racines.

Suivant la déclaration du chef penon, le passage que s'apprêtait à explorer M. de Fesigny se trouvait dans des conditions analogues. — En effet, le lendemain, 8 septembre, la constance de M. de Fesigny échouait contre un nouvel obstacle dont il put seulement constater l'existence, le courant lui en ayant interdit les approches.

La violence du courant n'était pas pour moi un obstacle ; c'était précisément dans le dessein de la vaincre que je m'étais fait accompagner d'un torpilleur.

Et ce barrage n'était qu'à trois milles de la

frontière!... au delà le Laos où le fleuve est navigable... unanimité à cet égard.

C'était dur de s'arrêter à trois milles du but, après s'en être rapproché de trente-sept milles, regardés jusqu'à ce jour comme d'une fréquentation impossible pour les navires.

Pour faire ces trente-sept milles d'hydrographie dans des courants de foudre, au milieu des remous, des arbres jaillissant du fond perfidement cachés, sur la tête desquels une embarcation chavirerait sans aucun doute, il avait fallu à M. de Fesigny, outre l'habileté, ce qu'on appelle, en terme de joueur, «de l'estomac».

Ce travail, ce courage seraient-ils perdus?

Comme je l'ai dit, l'interprète, l'esclave cambodgien avaient vu le barrage à la saison sèche. Le chef penon y allait journellement aux basses eaux, c'était à deux pas de sa case. Tous trois s'accordaient sur le fait de l'existence d'une notable hauteur d'eau dans la passe.

Je leur dis, pour les ta ter, d'un ton convaincu:

— S'il y a de l'eau, je passerai.

Ils me répondirent d'un ton non moins convaincu :

— Jamais bateau ne pourra refouler le courant.

Je leur répondis :

— J'ai amené avec moi un bateau qui file ce que l'on veut.

Ils reprirent avec un air de doute :

— Ce n'est pas tout de marcher, il faut gouverner.

— Le bateau gouvernera , répondis-je avec assurance.

Bien entendu, je me réservais au dernier moment de ramasser mes rodomontades.

Dans cette conversation, qui devait, en grande partie, fixer ma résolution ultérieure, j'acquis cette conviction que l'interprète , l'esclave cambodgien et le chefpenon se rendaient un compte très exact des difficultés et du danger ; par suite, si, au dernier moment, ils n'opposaient pas un veto catégorique, on pouvait jouer la partie.

Le 8 septembre, au petit jour, la Sagaie appareillait du village des pauvres Penons. Le chef penon était à bord dès l'aube ; on l'avait amadoué la veille avec un verre de rhum, du tabac, des cigarettes, des biscuits, du fil et des aiguilles (que diable en pouvait -il faire?... Était-ce pour raccommoder sa peau?), du sel, des allumettes, des morceaux de cuivre... 0 candeur de l'âge d'or!... il avait refusé des piastres... mais il avait accepté avec empressement des sous.

Il m'exprima, fort timidement du reste, le désir de posséder un veston.

— Si je passe, lui dis-je, tu auras mon veston ; tu auras le veston d'un grand chef.

Au lever du soleil, nous mouillions devant le terrible barrage.

Du mouillage, il semblait absolument infranchissable... le fleuve se brisait avec rage contre une muraille de roches submergées, ininterrompue.

Alors l'interprète m'expliqua que le barrage, qui, par un effet de perspective, semblait d'une seule pièce , se composait en réalité de deux fragments : l'un, en aval, à gauche en montant; l'autre, en amont, à droite... que ces deux fragments, en mordant l'un sur l'autre, avaient l'air de former un tout. Ainsi, à cause de divers obstacles , il fallait se rapprocher de la rive droite, venir sur tribord, puis sur bâbord, pour doubler le premier fragment , puis revenir ensuite sur tribord, pour doubler le second. Dans rS à faire, il y avait de l'eau, même en quantité largement suffisante; mais, dans le passage, le courant surpassait tout ce qui se peut imaginer et les tourbillons y étaient effroyables... En supposant au bâtiment assez de vitesse pour remonter le courant, il était impossible de pré-

voir si le bâtiment pourrait gouverner dans les remous.

Je dis à l'interprète en lui faisant un dessin qu'il comprit fort bien :

— Je vais essayer de remonter avec le torpilleur, mais il faut que tu comprennes bien comment il est fait en dessous... C'est un petit bateau, mais il a une grande hélice ; pour marcher vite, il lui faut de grandes jambes. Cette hélice a plus de deux mètres, si elle venait à toucher, nous serions tous noyés comme des chiens... Tu comprends?

— Je comprends.

A sept heures, le torpilleur quittait la Sagaie; je prescrivis à M. de Fesigny de continuer ses travaux comme si je n'avais pas été à bord, de ne pas s'occuper de moi... j'ajoutai que j'allais m 'amuser à reconnaître le barrage avec le torpilleur.

J'agis ainsi parce que j'entendais bien ne prendre que sur place, au dernier moment, ma résolution définitive, et je ne voulais la laisser soupçonner que de l'interprète, de l'esclave cambodgien et du chef penon.

Quelques minutes après avoir quitté la Sagaie, nous étions devant le barrage.

Le spectacle était terrifiant.

A. côté d'arbres qu'on est absolument stupéfait de trouver là — car leurs troncs, tout en étant en dehors du rapide, se trouvent déjà dans un courant d'une violence extrême — l'eau se creusait, se soulevait, s'amoncelait, bouillonnait, écumait... des entonnoirs béants, noirs s'ouvraient et se refermaient instantanément.

Je stoppai.

L'interprète me montra le second barrage et me dit ces paroles tentatrices :

— Après cela, la route est libre.

Cinq ou six cents mètres à franchir... après, route libre!...

De sa main, le chef penon me dessina, dans l'air, rs que le torpilleur aurait à décrire... la courbe qu'il avait dans la pensée ne me parut pas avoir des inflexions exagérées.

Outre l'équipage du torpilleur, commandant Vignot, j'avais avec moi le lieutenant de vaisseau Guiberteau.

Je me recueillis une dernière fois... une voix intérieure me pressait de passer, de ne pas m'arrêler devant un vain épouvantail. Avec solennité, je demandai à l'interprète :

— Y a-t-il de l'eau?

— Il y a de l'eau.

— Tu es sûr?

— Je suis sûr.

Je me tournai vers le commandant du torpilleur lid et lui criai :

— A toute vitesse !

Le torpilleur partit comme un trait.

Alors tout se pressa comme dans un rêve... d'abord je remarquai que le torpilleur remontait beaucoup plus vite le courant que je n'avais osé l'espérer... que sur l'indication du chef penon de venir sur tribord, le torpilleur vint sur tribord... nous rangeons de près les arbres de notre gauche... au signe de venir sur bâbord, le torpilleur vint sur bâbord... puis sur tribord et il vint sur tribord...

Tout cela se passait au milieu d'un chaos d'eau bourbeuse.

Et le brave kll avait l'air absolument à son aise au milieu de toutes ces furies... ii s'avançait avec une dédaigneuse fierté comme un être conscient, sur de sa force.

Dans de pareilles circonstances, où tout lient de l'hallucination et de la fantaisie, on apprécie bien mal le temps ; j'estime que cela dura environ cinq minutes.

L'interprète me dit :

— Nous avons passé, il n'y a plus de dangers devant nous.

Et je fis cette réflexion : « Ce n'est pas tout de monter, il faudra descendre», puis je me dis avec cette confiance que donne un premier succès : « Bah ! nous descendrons bien. »

Néanmoins, en causant avec MM. Vignot et GuiberteaUj la question s'agitait : « Lequel est le plus dangereux, monter ou descendre?»; j'affirmais, moitié par politique, moitié par conviction, que la descente était plus facile.

Après le barrage, recommença la lutte énervante contre le courant, au milieu d'un dédale d'îlots sombres, de bouquets d'arbres submergés, navigation agaçante au suprême degré, mais sans périls... Quelquefois cette pensée me traversait l'esprit sans s'y arrêter : « en cas d'un accident quelconque, le barrage nous séparait du reste du monde... »

A sept heures trois quarts nous doublions la pointe rocheuse de la frontière cambodgienne et nous entrions dans le Laos.

Là nous retrouvons le fleuve large, calme, majestueux, dont on admire, au-dessous de Sambor, le spectacle grandiose, nous retrouvons dans toute son imposante beauté le splendide Mékong.

Dès que nous eûmes passé la frontière, le penon se jeta à mes genoux, mains jointes.

tremblant de tous ses membres ; j'eus les plus grandes peines à le calmer, à lui faire comprendre qu'à bord je répondais de sa peau.

Un gai soleil éclairait le grand fleuve, mes nerfs, plus ou moins tendus depuis l'entrée de la canonnière dans les rapides, se détendirent; responsable moralement — l'ayant provoquée — de la dangereuse campagne hydrographique de M. de Fesigny, j'avais vécu dans une grande agitation intérieure.

Aussi je jouissais largement d'une impression de délivrance et bientôt — signe infaillible du calme de l'esprit — je me sentis un appétit formidable.

Nous nous mîmes gaiement à table — par métaphore — accroupis sur le pont autour d'une serviette servant de nappe.

Pendant le déjeuner, nous arrivons à Stung- Treng, là nous quittons les eaux bourbeuses du Mékong pour entrer dans les eauK claires de la rivière d'Ato-Peu.

Quelques instants après, nous mouillions devant le village de Stung-Treng.

Un beau village vraiment.

La population était accourue en foule au bord du fleuve pour voir cette chose étrange : un bateau à vapeur... en foule est le mot, car

Stung-Treng et riche et populeux. Il y avait loin de cette agglomération de paillettes coquettes aux quelques cases isolées où s'étalait la crasseuse misère des sauvages penons. L'eau claire d'Ato-Peu n'était pas pour peu de chose dans ce gracieux tableau ; les jardins, les grands arbres, les vastes cases soigneusement construites, prenaient par ce beau soleil un air de fête et de confort ; le village semblait s'admirer dans la calme et limpide rivière.

Sans aucun doute, nous avions sous les yeux une société prospère. Au milieu des étoffes voyantes de toutes couleurs se détachaient les robes jaunes des bonzes.

Dès l'ancre au fond, nous recevons la visite de marchands chinois empressés, désireux de savoir si le commerce avec Pnom-Penh est libre et s'ils peuvent faire descendre leurs jonques.

Le sous-gouverneur, le fils du général siamois chargé d'arrêter à la frontière les révoltés cambodgiens, suivent de près les Chinois.

Mais moi, je n'avais pas un instant a perdre, à tort ou à raison, je m'étais imaginé avoir reçu, de cette puissance supérieure qui mène les hommes, la mission de conduire un bateau à vapeur à Stung-ïreng et de le ramener sain et sauf.

Malgré le charme de cet agréable décor, je ne pouvais oublier l'effroyable responsabilité que j'avais assumée. Je n'étais pas sans penser au retour, à la vertigineuse vitesse du courant dans l'étroite passe des rapides... la moindre erreur, la moindre indécision, la plus légère avarie dans la machine ou le gouvernail, le torpilleur disparaissait comme une scène de lanterne magique, livrant aux caïmans les cadavres de son équipage.

Si, en remontant, la crosse du torpilleur ou son hélice venaient buter contre un obstacle, on pouvait espérer que le courant ramènerait, par le même chemin, le torpilleur désemparé; s'il se crevait l'avant contre une roche, il y avait encore une chance de salut dans la cloison d'étanche... à la rigueur, le bateau pouvait ne pas couler sur place et être ramené par le courant à portée des secours de la canonnière.

En descendant, il n'y avait pas de demimalheur, de demi-accident possible... c'était la destruction certaine, complète, instantanée... à ce point de vue, la descente du torpilleur serait aussi émouvante que son ascension.

En revanche, j'avais la conviction, parfaitement justifiée deux heures après, que si le retour, sous l'impression de vertige produit par la vi-

tesse, allait être plus imposant, en réalité, il était plus facile... le torpilleur gouvernerait mieux, ferait les coudes de lui-même, pour ainsi dire, et prendrait la meilleure route, naturellement emporté dans la partie la plus profonde du rapide.

J'avais bien cette tranquillité d'esprit que donne la confiance ; mais, en somme, rien n'était fait tant que je n'aurais pas regagné la canonnière. Aussi ne tenais-je pas en place à Stung-Treng et je m'i-mpatientais des questions oiseuses du sous-gouverneur et du général siamois. Le voyage de retour était dépourvu d'intérêt jusqu'au barrage, nous n'avions qu'à contempler le grand fleuve, sa riche bordure de merveilleuses forêts, ses charmants îlots verts.

Quand nous approchâmes du barrage, j'étais debout à l'avant du torpilleur avec mon conseil privé composé de l'interprète, de l'esclave cambodgien, du chef penon... la confiance régnait sur leurs visages... enfin nous entrons dans la ligne des remous... elle se déroule devant nous comme un serpent colossal nageant à la surface de l'eau... les fluctuations de ces remous simulent très bien les mouvements de reptation d'un gigantesque reptile... les arbres des rives défilent comme dans un train.

A quoi comparerai-je le torpilleur 1\.. à une jeune fille bien élevée qui fait ses premiers pas dans le monde?... au stoïcien de Vimpavidum ferient ruinœ?... au sage dédaigneux des insultes de la canaille? Au triomphateur assailli parles quolibets d'esclaves?... Il marche doucement — patuit dea — et se laisse emporter, prêt à la première requête à détendre ses forces en réserve. Nous faisons le premier coude sans nous en apercevoir, le courant se charge de la besogne ; il en serait probablement de même du second, quoique plus dur... mais ce ne serait pas assez théâtral . . . tribord ! ... à toute vitesse ! . . ce que nous filons ainsi, je ne m'en doute pas... bâbord!..

L'interprète, l'esclave cambodgien, le chef penon battent des mains dans l'ivresse de la victoire... le Cambodgien pousse un cri sauvage, l'interprète rit à pleines dents, le chef penon trépigne... et je dis à l'interprète:

— Dis au chef qu'il aura mon veston à boutons d'or.

A l'esclave, je donnai une piastre.

— C'est la première qu'il a vue de sa vie, me dit l'interprète, et probablement la dernière qu'il verra... certainement il n'eût jamais osé rêver possession pareille.

En arrivant à bord de la canonnière, je tins ma promesse, je donnai ma veste blanche à boutons dorés au chef penon radieux... Sa joie fut au comble quand M. de Fesigny, à son retour, lui donna à choisir entre une culotte et un casque en peau de daim . . . il opta pour le casque. Avec son casque et son paletot, il avait l'orgueil de deux Artaban.

Les cadeaux pleuvaient de tous côtés sur le héros de la journée : commandant du torpilleur, équipage de la canonnière, équipage du torpilleur, rivalisèrent pour l'accabler de tabac, de cigares, de sel...

Lorsque le commandant de la Sagaie monta à son bord, j'allai vers lui et l'embrassai bien cordialement :

— Mon cher Fesigny, lui dis-je, le barrage est vaincu; vous m'avez mâché la besogne, vous avez pris pour vous toute la partie de la tâche qui exigeait de la science et de l'habileté, plus encore peut-être de la patience et du courage... car, entre nous, pour faire l'hydrographie de Sambor ici et y naviguer, comme vous l'avez fait, avec votre canonnière, il faut une fière audace. Si, comme je l'espère, le Laos est un jour ouvert à nos navires, c'est à vous qu'on devra ce grand résultat.

Et maintenant concluons :

Ce passage des rapides est-il un stérile coup d'audace personnelle ?

Je ne le crois pas.

C'est en navigation surtout qu'il est vrai de dire : « Il n'y a que le premier pas qui coûte. »

Autrefois on eût traité de fou celui qui aurait parlé d'aller à Sambor avec une chaloupe à vapeur; les grands avisos de la station locale, les grandes canonnières y vont aujourd'hui comme on va de Paris à Saint-Gloud.

Le barrage de roches écarté, toute cette longue ligne d'obstacles qui s'étend sur une longueur de 40 milles de Sambor à la frontière, est difficile sans nul doute ; mais ces difficultés sont de l'ordre de celles que l'on surmonte tous les jours. Il n'est pas un patron des cotes de Bretagne qui ne fasse mieux, sans avoir la prétention de rien faire d'extraordinaire.

Quant au barrage de roches, il faut l'étudier aux basses eaux, ma conviction absolue est que ce barrage donnera lieu k une nouvelle application de la fable des bâtons flottants.

De loin, c'est quelque chose , et de près ce n'est rien.

Ce dont je doute moins encore, c'est qu'avec quelques centaines de kilos de dynamite, en

faisant peut-être sauter simplement deux ou trois roches, on redressera le canal des rapides, que j'ai parcouru... alors il n'offrira plus la moindre difFicullé ; car bien certainement il ne faut pas, à beaucoup près, la vitesse d'un torpilleur pour remonter les rapides.

Il n'est pas inutile de dire que le /i/t appartient à un type démodé et ne peut donner lli nœuds dans l'état où il se trouve. Non, les travaux de M. de Fesigny et le coup d'audace du 8 septembre ne sont pas des œuvres sans portée.

Ma conviction est que la constance et l'énergie du commandant de la Sagaie nous ont ouvert la navigation et le commerce du Laos.

Non, ce n'est point pour une vaine satisfaction d'amour-propre , pour avoir le plaisir de dire: «J'ai fait ce que l'on jugeait insensé», que j'ai joué, sur la parole d'un sauvage ignorant, la vie de tout un équipage.

Ma conviction arrêtée est que l'entreprise du 8 septembre portera un jour ses fruits, mais à une condition sine quâ non :

« Qu'on fasse aux basses eaux une minutieuse étude des rapides. »

Or cette étude est un travail de longue haleine, exigeant, de ceux qui auront à l'accomplir, une santé robuste, une volonté de fer.

Le résultat sera-t-il en proportion de l'effort?

Pour moi, il n'y a pas l'ombre d'un doute.

M. de Fesigny et moi nous avons tracé la roule... mais ce n'est qu'un méchant sentier, il faut le rectifier et l'élargir. Alors notre pavillon flottera, dans le Laos, sur les navires de guerre et de commerce... jusqu'à quel point?... L'avenir nous l'apprendra.

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