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LES AIGRETTES

(Fable cambodgienne)

Je me nomme Méas et j'ai vingt-deux ans.

J'ai été témoin de l'aventure du vieux Ta-Gol. Gomme c'est un vieil égoïste, un vieil avare, un vieux méchant, je veux faire connaître son histoire à tout le monde.

Ta-Gol cultive la terre par état, parfois aussi il coupe du bois dans la forêt pour gagner sa vie. Il n'a ni femme, ni enfants, ni parents.

Un jour il alla couper des bambous pour faire des pièges à prendre les oiseaux. Il en fit deux et les plaça non loin de là dans un bassin, puis rentra à sa case.

Ghemin faisant, il ne cessait de penser à ses pièges et voyait en imagination quantité de gibier déjà pris. Gela lui donna du cœur à l'ouvrage, aussi alla-t-il gaiement visiter ses courges et soigner ses fruits et ses légumes.

Pour le moment, laissons-là Ta-Gol et faisons connaissance avec d'autres personnages.

228 ÇV ET LA

Dans une épaisse forêt , où de grands et beaux arbres se dressent vers le ciel , deux aigrettes vivaient en famille. Après s'être concertées, elles dirent à leurs femmes :

— La vie est ici bien monotone. Au lieu de continuer à gagner péniblement notre vie dans ce bois pauvre en ressources, nous voulons aller bien loin en quête de quelque lieu charmant, où nous nagerons tous dans l'abondance et la joie.

Puis s'adressant à leurs frères :

— Nous vous confions, en notre absence, la garde de nos femmes et de nos enfants ; ne les quittez pas un instant, et quand vous vous éloignerez pour chercher à manger, emmenezles avec vous.

Gela dit, les aigrettes prirent leur vol; tout en s 'élevant dans l'air , elles recommandent à leurs femmes de prendre bien soin des enfants jusqu'au retour.

Les voilà parties... Une fois en route, elles ne tardent pas à en venir aux confidences.

— Moi, dit l'une, je vais m'amuser un peu et prendre du bon temps avec quelque maîtresse; mais il ne faut pas que ma femme en sache rien, car elle est très jalouse et se fâcherait.

— C'est comme moi, dit l'autre, mais j'ai une

excuse : ma femme est d'un caractère acariâtre, elle bat continuellement les petits et tous les jours me querelle... on la prendrait pour une cie:ogne malhonnête et mal élevée.

Tout en volant et bavardant, les aigrettes explorent le terrain et arrivent au bassin où le vieux Ta-Col avait placé ses pièges.

En l'apercevant, l'une d'elles s'écrie :

— Oh, ma chère!... Quel beau bassin!... Voyez donc, on y trouve toutes les espèces de poissons réunies.

Gela dit , elles descendent au bord de l'eau, étirant leur cou et relevant la tête pour bien voir et pour choisir le poisson.

Puis leurs regards tombent sur les bambous qu'elles n'avaient point remarqués.

La plus âgée, s'adressant au bambou voisin, lui dit :

— Va-t-en !... Tu me gênes pour ma pêche... Le piège ne bougeant pas, l'aigrette l'injurie:

— Si tu ne t'en vas pas, dit-elle, je te renverse d'un coup de patte.

Faut-il qu'elles soient bêtes ! murmura le piège... elles ne comprennent pas que je suis ici pour les prendre, elles n'ont pas conscience de leur mort prochaine. Puis, prenant un ton aigredoux, il parla en ces termes :

— Pourquoi voulez-vous me chasser?... vous n'êtes pas raisonnables ; mon vieux maître m'a mis ici pour garder les poissons et empêcher les oiseaux de les manger. Vous n'êtes pas ici chez vous ; c'est le bassin de notre maître, et voilà pourquoi il nous a placés en sentinelle à chaque extrémité. Partez, si vous m'en croyez j sinon, nous vous mettrons à la raison.

Enfin, pour exciter tout à fait l'aigrette, le le piège lui lance ce défi :

— Je n'ai pas peur de vous... Quand je vous aurai prise, mon maître vous mettra à la sauce au kari avec de bonnes courges ; il vous accompagnera de ses meilleurs légumes pour faire de vous un mets succulent... Il vous hachera en menus morceaux et vous mettra dans la marmite avec du piment, du sel, du poivre, des poivrons et vous fera cuire à petit feu en mijotant. Quand le kari sera cuit, l'odeur en montera au cerveau comme un parfum enivrant. Pour mon maître, quelle bombance!... Il croquera votre tête, fera craquer vos os sous ses dents et trouvera que c'est exquis. Quand il aura fini son repas, il lui restera tant de graisse aux lèvres, qu'il se dira : « Ces aigrettes sont si grasses que je ne sais vraiment comment je parviendrai à me laver le visage et les mains et à

nettoyer mes assiettes. » Réfléchissez à ce que je vous dis, j'ai pitié de vous, écoutez mes conseils et filez au plus vite.

A ces mots , les aigrettes entrent en fureur :

— Vraiment, nous nous soucions bien de votre maître, un homme!... un être réduit à ramper sur la terre, tandis que nous, nous planons dans les airs.

— L'homme est réduit à ramper sur la terre, cela est vrai, répondirent les pièges, mais les oiseaux ne vont pas moins dans sa marmite. Essayez de vous mesurer avec moi et vous ferez connaissance avec les courges.

Furieuses, les aigrettes bondissent vers les pièges et s'écrient :

— Vraiment, c'est bien à vous de nous défier, affreux bossus que vous êtes; vous êtes maigres comme des prisonniers traînés sur les routes, les mains liées derrière le dos... et vous avez la prétention d'être forts!... Croyez- vous nous effrayer av€c votre gueule, grande à y faire passer un buffle.

— Nous ne sommes pas forts, répondirent les pièges, c'est possible ; mais essayez de lutter avec nous et vous verrez.

— Ce n'est pas bien difficile de vous renverser et de clore votre grande gueule, nous n'a-

vons qu'à prendre un morceau de bois et a le laisser tomber sur vous.

Les pièges, surpris par cette menace, furent d'abord quelque peu effrayés ; ils songèrent à la colère de leur vieux maître à la vue de ses pièges vides et renversés. Revenus à eux-mêmes, ils reprirent d'un air narquois :

— Vous pouvez bien prendre du poisson avec votre bec, mais manier du bois, jamais!... vos mères ne vous ont point faites pour le métier de bûcheron... Allez-vous plaindre à vos mères de vous avoir si mal bâclées.

— Oh, ils insultent nos mères! s'écrient les aigrettes en fureur... il faut venger cette injure. Ce serait lâcheté de notre part de laisser ces pièges debout... Nous serions la risée du monde entier... Attrappez ce coup de patte!...

— x\pprochez encore ! . . . Vous tremblez ! . . . Les aigrettes donnent un nouveau coup de

patte, alors les boucles les saisissent, et, quand elles veulent se retirer, elles se sentent prises. Pour se dégager , elles s'envolent , essaient à coups de bec de couper les lacets... Vains efforts ! . . .

Les pièges les narguent à leur tour :

— Vous vous disiez si fortes tout à l'heure et vous vouhez nous détruire... faites-le donc!

Les aigrettes éperdues de terreur, s'apercevant trop tard de leur sottise, implorent leur grâce :

— Prenez pitié de nous!... nous souffrons trop de la patte... Pardonnez-nous pour cette fois, nous vous jurons de ne plus recommencer. Nous avons eu bien des torts envers vous, mais pardonnez-nous... nous vous serons bien reconnaissantes, vous en recevrez la récompense, comme si vous aviez construit une pagode pour les bonzes et pratiqué la vertu.

— Pas tant d'histoires ! répondent les pièges. .. nous ne savons si nous serons récompensés plus tard, mais nous savons que notre maître a besoin de remplir sa marmite... Il nous a confié la garde de ce bassin pour empêcher les oiseaux d'y voler des poissons. Si les oiseaux ne nous écoutent pas, notre devoir est de les arrêter.

Les aigrettes se mettent à pleurer et , dans leurs efforts pour se dégager, elles redoublent leur supplice.

— Laissez-nous partir, implorent-elles, ces douleurs sont atroces... vos noms seront proclamés comme ceux des gens de bien et vous aurez autant de bonheur que si vous aviez élevé une statue à Bouddha.

— Nous n'y pouvons rien , répondent les pièges, notre maître seul décidera.

Les aigrettes, n'espérant plus attendrir leurs bourreaux, versent des torrents de larmes.

— 0 ma femme!... 0 mes enfants!... s'écrient-elles, vous ne savez quels maux j'endure... les lacets ont tant serré mes pattes que le sang coule et que je vais mourir... chers enfants, prenez soin de votre mère quand votre père ne sera plus... ô mon père! ô ma mère!... en mourant, je n'aurai pas la consolation de vous voir... Vous attendez mon retour, hélas, tout est fini!... Je ne serai point là pour consoler votre vieillesse... En vous quittant, j'espérais bientôt vous revoir, et je vais mourir sans secours.

Alors tout leur passé leur revient en mémoire ; elles revoient les grands arbres où elles perchaient, les bassins où elles trouvaient le poisson en abondance, les plaines, les rizières où elles avaient aimé... enfin épuisées, elles tombent et rendent le dernier soupir.

Laissons là les aigrettes, elles ont achevé leur destinée présente et voyons ce qui se passe dans leurs familles. Au bout d'un certain temps, elles s'inquiètent de la longue absence des voyageurs.

Les petits disent :

— Nos pères se seront trompés de chemin.

— Non, ce D-'est pas cela, reprennent les femmes, ils ont dû être attaqués par des ennemis.

Les grands parents, au nombre de huit, ajoutent en branlant la tête :

— Ces ennemis sont des hommes... mes petits-enfants, si demain vos papas ne sont pas de retour, il faut aller les chercher.

Les quatre-petits enfants se mettent en route : l'un se dirige vers l'Est, l'autre vers l'Ouest, le troisième au Nord, le quatrième au Sud. Ils poussent des cris plaintifs, appellent en vain leurs pères... Après bien des recherches, ne trouvant rien, ils se décident à revenir à la maison. Les parents, les voyant revenir seuls, versent des larmes. Le lendemain, ils reprennent le cours de leurs investigations, interrogent les oiseaux de leur connaissance, visitent les mares et les étangs, les fleuves, les rivières et les arroyos... peine inutile, ils n'obtiennent aucun renseignement. Les parents, tombés dans un sombre désespoir, se refusent à prendre toute nourriture, bientôt ils ne peuvent tenir sur leurs pattes, et quelque temps après ils meurent tous.

Revenons au vieux Ta-Gol.

Couché sur son lit, il souffre de rhumatismes et de douleurs de toutes sortes.

— Ah ! dit-il, je ne suis plus fort comme à mes vingt ans... j'ai mal aux épaules, aux reins, au dos... les genoux me font horriblement souffrir, je suis bien malheureux!... Si, au moins, j'avais une femme, je n'aurais pas besoin de me lever, elle ferait ma cuisine... hélas!... je suis trop vieux pour plaire aux jeunes filles.

Gela dit, il se laisse glisser et appuie la main sur sa hanche, car sa cuisse lui fait un terrible mal. Il se dispose à faire sa cuisine, quand il s'aperçoit qu'il n'a rien à manger. II songe alors à ses pièges.

— Peut-être, se dit-il, y trouverai-je un bon plat?.. Si j'allais voir!... cela dit, il se met en route clopin-clopan, son coupe-coupe à la main.

Après avoir traversé la forêt, il se dirige vers le bassin ; à ce moment, il entend chanter un oiseau trois fois, signe infaillible de bonheur.

— Si mes vœux sont exaucés, dit-il au bon génie, je partagerai avec vous... à vous la plume, la peau et les entrailles, à moi la chair et les os.

Sur ce, arrivé au bassin, il aperçoit les deux aigrettes prises au piège.

— Ah! quel bonheur, s'écrie-t-il en se frappant la poitrine!... jamais je n'aurais espéré pareille aubaine... je vais faire un bon kari avec de grosses courges un peu vertesc

De peur d'être surpris, il enveloppe les aigrettes dans des feuilles, les cache sous son vêtement, s'enfonce dans un endroit désert de la forêt, plume et écorche sa proie ; cela fait, il ramasse la chair en paquet et s'en va tout joyeux.

— Quelle chance, disait-il, le long de la route, deux aigrettes!... Si une femme voulait se marier avec moi, elle ne manquerait pas de bonne viande ; je ne garderais pour moi que les ailes, les cuisses, le croupion, le dos et le ventre, ma femme aurait le reste.

Sur la route, des enfants, entendant radoter ce vieillard, se mettent à rire.

— Vous riez, dit-il, parce que je ne laisserai à ma femme que les os ; c'est qu'elle aurait des dents et que je n'en ai point.

Chemin faisant, il trouva des fleurs charmantes, et songeant à la bonne fille qui voudrait l'épouser, il s'écrie :

— 0 jeune fille... voyez comme ces fleurs

sont belles ! si vous voulez de moi, je vous emmènerai dans la forêt, là nous cueillerons les plus jolies et nous prendrons un bain délicieux dans un bassin à l'eau très claire.

Mais le vieux Ta-Col a beau faire pour adoucir sa voix, on croirait entendre crier des canards.

Des gamins qui conduisaient des troupeaux de buffles lui demandent en riant :

— Qu'avez-vous donc à être si content? Que portez-vous sur le dos?

Furieux, Ta-Gol répond :

— Ce que j'ai?... ce n'est pas un trésor probablement... Ce sont des feuilles de lianes que j'emporte pour mon dîner.

— Vous avez des aigrettes, vieux menteur, répondent les jeunes malins, nous avons vu vos pièges sur le bassin.

Ta-Gol entend déjà les enfants publier la nouvelle de sa capture et voit les voisins accourir empressés de prendre part au festin, aussi s'écrie-t-il exaspéré :

— Est-ce ta mère qui me les a données, mauvais garnement?

Le poing levé, il essaye de les frapper... puis boitant et geignant, il se met à courir tant qu'il peut pour échapper à leurs railleries.

Rentré chez lui, il dépose son coupe-coupe, cache ses aigrettes , ferme sa porte. Puis il va prendre des courges et du piment.

Une femme lui demande :

— Eh bien, vieux, y a-t-il du nouveau?... Avez- vous quelque bonne chose pour faire le kari?

— Rien , répondit-il en maugréant , je n'ai que du sel.

Il rentre pour préparer son kari; mais, n'osant le hacher menu de peur d'être entendu des voisins, il coupe son gibier en quelques gros morceaux.

Quand le kari est cuit, le vieux Ta-Col se sert en mettant de côté, pour la fin , les parties les plus délicates. Il avale alors avec tant de gloutonnerie qu'un os s'arrête dans son gosier, malgré ses efforts pour le rendre. Alors il pousse des cris affreux.

Les voisins prêtent l'oreille.

— Qu'y a-t-il, dit l'un?

— Oh , rien , répond un autre ; sans doute des buffles ont pénétré dans le jardin de Ta-Gol et il crie pour les chasser.

— Non, non, dit un troisième, il ne pousserait point pour cela de pareils cris de détresse.

Et tous trois s'élancent pour le secourir.

Mais , quand ils voient que le vieux ladre a fait bonne cuisine et qu'il a été assez gourmand pour n'inviter personne , les voisins l'abandonnent à son triste sort. Riant et se moquant de lui, ils mangent son kari sous son nez, et, pendant leur bombance, Ta-Col se lamente et finit par mourir.

Pnom-Penh^ 10 septembre i885.

Les voitures du roi vinrent prendre le représentant du protectorat , le commandant de la marine et son état-major.

Les factionnaires de la garde royale cambodgienne rendirent au cortège les honneurs militaires.

En effet, le nouveau gouverneur a débarrassé le roi de sa soi-disant garde d'honneur d'infanterie de marine.

— Aux yeux des Français, dit à ce sujet le monarque ravi d'être délivré de cette humiliation , cette garde était un honneur sans doute, mais, aux yeux de mes sujets, je n'en passais pas moins pour prisonnier.

Le cortège entra dans la royale enceinte.

Cette enceinte de murs crénelés avec un goiit détestable renferme en tas des cases plus ou

moins dorées, disposées au hasard ; le plus souvent, ce sont de simples toitures supportées par des piliers de bois... Tout cela pue à plein nez le désordre, l'incurie, la crasse et la misère.

On passe près d'un petit jardin anglais soigneusement entretenu, seule joie des yeux dans ce capharnaiim.

Le fameux Col de Montero, confident du roi, secrétaire, interprète, majordome, directeur du palais, intendant des menus plaisirs, caissier, vint à notre rencontre, remplissant pour l'heure les fonctions de chambellan. On ne retrouve plus, chez Col de Montero , le moindre vestige de sang portugais. C'est bien un Cambodgien de faciès et d'allures. Il est pieds nus, en sampot et en modeste veston de cotonnade.

Montero nous conduisit devant une villa européenne, assez élégante pour un épicier retiré. Nous montons le perron, le roi attendait dans un appartement du rez-de-chaussée, étendu sur un sofa, en veste de coton, sampot très simple et chaussettes. Avec sa royale goutte, conséquence de son penchant immodéré pour le madère, il a grand'peine à se tenir debout.

A notre entrée , Norodôm se leva très gracieusement , — je veux dire avec beaucoup d'amabilité , car il n'y avait pas la moindre

grâce dans ses mouvements de goutteux, — et se mit sur son séant en faisant une grimace arrachée par la douleur. Il serra la main de tous les visiteurs avec beaucoup de cordialité et de bonhomie. Sa Majesté semblait heureuse de nous voir, — et l'était sans doute, — car ce fantoche, dans la plupart de ses actions, s'abandonne à ses lubies.

Impossible de présenter moins de prestige : un gringalet vieillot.

Petit, maigre, laid, manifestement ravagé par des excès de tous genres , Norodôm a cependant un certain air de cette dignité naturelle à toute personne née dans un rang élevé ; malgré tout, la fausseté, la cruauté percent sous son sourire. Peut-être n'est-il point cruel pour un Asiatique, en ce sens qu'il n'a pas le goiit du sang ; mais il n'en fait pas moins tomber une tête avec une indifférence tout orientale et royale.

Son sampot laissait à nu ses jambes... Quand un grand de la terre est jambe comme un échassier, il devrait voiler cette disgrâce. Ses chaussettes, naturellement fort grandes pour contenir ses extrémités enveloppées de bandages, retombaient affaissées... Ces bâtons chocolat, perdus dans ces vastes chaussettes et terminés par ces

gros pieds, donnaient au personnage un aspect burlesque.

Après cet effort, dont ses visiteurs durent lui savoir gré. Sa Majesté se recoucha sur son sofa près d'une table sur laquelle était posée un crachoir d'or repoussé et une grande boîte d'or enrichie de merveilleuses émeraudes, seul luxe de cet appartement meublé comme un pied-àterre de bon bourgeois.

Sa Majesté fut on ne peut plus aimable. Après avoir fait offrir des cigares aux assistants par Col de Montero, elle daigna allumer ellemême une allumette pour le représentant du protectorat.

Pour nous servir d'intermédiaire, l'interprèteconfident s'aplatit sur le ventre... on n'approche de Sa Majesté que dans cette posture d'ultraprosternation.

Chez le Cambodgien, le culte de la personne royale est porté jusqu'à l'idolâtrie, et l'on sent en Col de Montero la sincérité de son adoration.

En 1875, la voiture du roi se brisa au moment où il rentrait au palais. Sa Majesté, grièvement blessée dans sa chute, gisait inanimée. Les Cambodgiens se prosternèrent, mais aucun d'eux ne lui porta secours; personne n'en eut même la pensée. Heureusement des Européens moins res-

pectueux passèrent par là ; prenant le roi dans leurs bras, — probablement au grand scandale de la foule, ils déposèrent dans le palais sa personne sacrée.

Quand le roi embarque dans un sampan, on dépose près de lui une bouée de sauvetage ; en cas d'accident, il doit se tirer tout seul d'affaire et sans le secours de qui que ce soit.

D'après les Cambodgiens, sauver le roi serait un acte d'orgueil insigne, car ce serait mériter une récompense dont nul ne pourrait s'acquitter ici -bas. D'après la légende, — elle pourrait bien être vraie, — un indiscret s'étant permis de sauver son souverain , on lui décerna de magnifiques funérailles... dans ce cas embarrassant, on avait commencé par lui couper le cou.

Le représentant du protectorat dit au roi, en lui présentant le commandant de la marine :

— Sire, le commandant n'a pas voulu passer à Pnom-Penh sans présenter ses respects à Votre Majesté ; il arrive de Stung-Treng , où il est monté avec un torpilleur.

Le roi stupéfait se fit répéter à plusieurs reprises le nom de Stung-Treng, ne pouvant en croire ses oreilles... Il avait l'air de se dire: «Quelque beau jour, ces diables de Français escaladeront la lune. » Enfin il manifesta le

désir de voir le bateau qui avait accompli ce miracle.

Le représentant ne se possédait pas de joie.

Le roi allait sortir! ! !...

Depuis la signature du traité du 17 juin, ce serait la première fois que le souverain du Cambodge franchirait l'enceinte de son palais... Norodôm abandonnait la politique de la prison inaugurée par Pie IX... Seulement on n'avait pas encore vendu la paille du cachot de Norodôm.

La politique a ce don particulier de faire de rien des choses énormes... la fantaisie de ce goutteux de visiter un petit bateau devint un événement...

Etrange!... étrange!... étrange!...

Sa Majesté insista à diverses reprises sur son désir de voir le navire vainqueur des rapides du Préa-Patang. . . il n'y avait pas à s'y tromper, un subit et violent caprice venait de naître tout à coup dans ce cerveau de despote. Norodôm ajouta qu'il irait à la cale en palanquin et monterait à bord avec ses béquilles.

Le représentant du protectorat, sans le faire exprès, venait de remporter un triomphe diplomatique.

Le roi allait sortir!...

A la face du Cambodge, le roi, renonçant à sa politique de rancune et d'opposition sourde, se déclarait libre et ami des Français.

11 septembre i885.

Sa Majesté ayant témoigné le désir de voir le torpilleur marcher à toute vitesse, les dispositions convenables furent prises pour obtenir le maximum de marche.

L'heure annoncée pour la visite royale était sept heures du matin... vers sept heures arrivèrent quantité de dignitaires de tous rangs avec des escortes plus ou moins nombreuses.

Les jonques voisines de la jonque royale , le long de laquelle était accosté le torpilleur, se remplirent de curieux. La variété des costumes, la vivacité de couleur des écharpes et des sampots, les cris de joie, le murmure confus de la foule, l'attente de l'arrivée du roi, tout concourait à animer cette scène attrayante.

A sept heures et demie, il se fit un grand silence, le roi s'avançait avec sa cour.

En tête marchaient des miliciens armés de lances garnies de banderoles ; venaient ensuite de nombreux esclaves habillés de noir, les uns, sur des coussins de soie, les autres, sur des pla-

teaux d'or, portaient des insignes variés, des boîtes d'or garnies de diamants, des cigares, des cigarettes, la mèche royale... tout un appareil archi-coraplet de fumeur... Un des esclaves exultait de tenir, au-dessus de la tête du despote, l'ombrelle royale, ombrelle en soie jaune, aux reflets surprenants.

Norodôm s'avançait en palanquin, suivi des ministres en habits de fête, d'une partie de sa maison, du représentant du protectorat accompagné d'ofliciers français.

A l'approche du cortège, les Cambodgiens se prosternaient, attendant la fin du défilé pour relever la tête, prodigues des marques du respect le plus craintif envers ce monarque naguère omnipotent. Quant à lui, couvert de brillants habits de soie enrichis de pierreries, il semblait enchanté d'avoir mis fin à son emprisonnement volontaire. Du geste, il montrait, avec une évidente satisfaction, la foule accourue sur son passage, savourant cette aveugle adoration populaire.

Les miliciens se rangèrent le long du fleuve quand on déposa le palanquin, d'où le roi se leva assez aisément.

Les officiers français et notre représentant l'entouraient ; sans hésitation aucune, Norodôm

se décida à monter à bord du torpilleur. L'embarquement de sa goutteuse Majesté ne se fit pas sans difficulté, l'étiquette interdisant à tout Cambodgien de toucher à la personne sacrée du monarque. On réussit néanmoins à l'installer tout souriant dans un fauteuil placé derrière le poste du capitaine et le torpilleur appareilla.

Après avoir fait offrir à l'assistance des cigares et des cigarettes par Col de Montero, Sa Majesté demanda, pour mieux se rendre compte de la marche du torpilleur, de partir avec l'allure des bateaux de sa flottille , puis de lancer brusquement à toute vitesse.

Ce mouvement fut exécuté à diverses reprises à la grande satisfaction de Sa Majesté, qui s'amusait comme un enfant. Malgré sa maudite goutte, elle se mettait debout pour mieux sentir la secousse due à l'arrêt soudain du torpilleur. Elle regardait la gerbe de l'avant, la houle de l'arrière, le pavillon flottant au vent, la flamme de guerre qu'il fit parer, alors qu'elle était engagée , parce que , dit-il , c'est beaucoup plus joli, quand elle fait le serpent volant. On fit évoluer le torpilleur de toutes manières ; on stoppa presque sur place en renversant subitement la machine... une attaque de jonque fut

simulée. Tout nouvel exercice était pour le roi un amusement nouveau.

Ces manœuvres durèrent près d'une heure, Sa Majesté ne s'en lassait point. Quand on demanda au roi s'il était satisfait, il répondit en serrant chaleureusement les mains au capitaine du torpilleur. Il fallut ensuite lui donner des renseignements sur l'emménagement du bateau, lui expliquer l'appareil militaire. Norodôm avait bien entendu parler de la torpille Whitehead, mais il avait assez naturellement à ce sujet des idées fort vagues. Fantaisie lui prit de descendre dans la chambre de chauffe; on eut grand'peine à l'en dissuader, en lui objectant la chaleur étouffante de ce réduit et la difficulté pour un malade d'y pénétrer par un passage étroit et incommode... Sans cela il entrait avec ses habits royaux dans ce trou tout souillé d'huile et de charbon. Pour le consoler, le représentant du protectorat lui promit de lui faire visiter plus complètement un torpilleur un jour ou l'autre.

Heureux kM... comblé de toutes les gloires, après avoir franchi les rapides de Préa-Patang, il scelle la réconciliation de Norodôm avec la France.

P.nom-Penh, 20 septembre i885.

Divers chefs insurgés, résistant aux ordres du roi lui-même, persistent dans leurs refus de soumission. Parmi ces entêtés, on remarque le balat Alak Ghey, très connu dans le Cambodge sous le nom de Vhomme aux coquillages. C'est un sorcier en relation avec les esprits par l'intermédiaire de coquilles qu'il porte toujours avec lui. Il dispose de sept à huit cents hommes.

Avant d'entreprendre une marche, il consulte les esprits.

Cette consultation se fait à la nuit tombante: Alak Chey dépose les coquilles sacrées sur un petit autel en bambous construit de ses propres mains. Après avoir rassemblé autour de lui tous les chefs soumis à son commandement, il se met en prière... puis, approchant l'oreille de l'autel, il écoule les voix mystérieuses et dit :

«Les coquilles ordonnent d'aller dans telle direction. »

Le lendemain, la bande se met en marche sans discuter.

Depuis le début de l'insurrection, Alak Chey a toujours évité le contact des troupes françaises.

ÇA Eï LA 251

Quand ses gens lui demandent de marcher à l'ennemi , il résiste au violent désir de nous écraser pour obéir aux coquilles , qui lui prescrivent prudemment de marcher du côté opposé.

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