‹ CabanisChapitre 3 sur 13 · LÉON DUBREUIL · texte numérisé non relu

LÉON DUBREUIL

D'après le portrait de Sophie de TotîP

de réaliser jusqu au bout son vaste projet. Il devenait en l'an III professeur d'hygiène aux écoles centrales. Il publiait au commencement de Tan IV (1795), dans le Magasin Encyclopédique, un petit écrit, réimprimé ensuite à part, sur le « supplice de la guillotine ». Quelques médecins avaient prétendu que les condamnés éprouvaient encore de vives souffrances après la décapitation. Tout en protestant contre la peine de mort, Cabanis conteste les affirmations de ces médecins. Les mouvements que Ton observe quelquefois après la décapitation ne prouvent, ditil, ni la persistance de la sensibilité, ni la douleur. L'intérêt de cet ouvrage, c'est qu'on y trouve la première esquisse du système de psycho-physiologie que l'auteur devait bientôt développer plus longuement. Cabanis y considère l'a vie du moi comme la résultante harmonique des vies particulières dont chaque fibre est douée. Il y signale aussi l'influence des fonctions de la vie organique viscérale sur la « perception des sensations et la production de la pensée >>. C'est là encore une théorie qu'il reprendra dans les Rapports. Ces observations bien que courtes, et présentées d'une façon incidente, permettent de supposer qu'il avait depuis longtemps médité sur ces questions et qu'il avait déjà songé à les exposer systématiquement.

C'est à la fin de cette année (1796, an IV) qu'eut lieu devant l'Institut la lecture d'un premier mémoire, contenant des Considérations générales sur l'étude de l'homme et sur les rapports de son organisation physique avec ses facultés intellectuelles et morales. L'Institut venait d'être f ondé par la Convention ; Cabanis y prit place à la classe des sciences morales et politiques, dans la section de l'analyse des sensations et des idées. C'est là qu'il lut dans les derniers mois de l'an IV et au commencement de l'an V les six premiers mémoires, imprimés en 1798-99 dans le recueil des travaux de la classe. Les six derniers ne parurent que plus tard, en 1802, dans la première édition du livre. L'ouvrage eut un grand succès et fit de Cabanis un des chefs de cette grande école philosophique du début du xixe siècle, à laquelle on a donné le nom d'Idéologique, et qui comptait, à cô'é du savant médecin, le métaphysicien de Tracy, le moraliste Volney, l'historien De Gerando,' le professeur Garât.

L'influence de cette école était alors considérable : à

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côté de T Institut, où se trouvaient réunis ses principaux représentants, son principal centre d'action était la maison même de Mme Helvétius, où se retrouvaient régulièrement ceux qu'on appellera plus tard les Idéologues. Comme l'a dit M. Damiron, la maison d'Auteuil était « une académie intime et un institut d'entre-soi, dans lequel, par pur zèle, par pur amour pour la science, on venait poursuivre des études pour lesquelles on avait besoin du commerce familier de la pensée. Cabanis en était l'âme, Volney y assistait, M. de Tracy y était assidu et y prenait une part très active. Garât, Maine, de Biran. Degérando, Laromiguière et plusieurs autres y apportaient aussi leur tribut de lumières. On y discutait, on y lisait, on s'y donnait des tâches, des directions, et des secours ; on y philosophait véritablement, et si le système qu'on y suivait avait des vices et des erreurs, du moins la manière dont on le développait, la méthode qu'on y appliquait, les recherches auxquelles on se livrait pour l'appuyer ou le défendre étaient-elles bien propres à fortifier et à éclairer les esprits ».

Cabanis, nous le savons déjà, avait été nommé professeur d'hygiène, au moment où les écoles centrales, dont la création avait été décidée en l'an II, avaient été organisées par la Convention (an III). Il passe en l'an IV à la chaire de clinique interne, dite de perfectionnement.

Ce cours, complémentaire du cours de Médecine interne institué à la Charité, avait pour objet principal l'étude des maladies rares ou inconnues, les essais thérapeutiques, et généralement l'exposition des parties les plus difficiles et les plus compliquées du diagnostic et du traitement des malad:es internes. C'était là un objet assez vague. Cabanis se proposa de faire une sorte de cours philosophique de méthodologie médicale et choisit pour texte de ses leçons l'exposition de la doctrine d'Hippocrate. On a retrouvé et publié deux leçons composées pour ce cours, qui ne fut du reste jamais professé.

Trois ans après, en Tan VIII (1799), Cabanis passe de cette chaire à celle de Médecine légale et d'Histoire de la médecine. Ses connaissances historiques, sa tournure d'esprit philosophique, son talent de professeur et d'écrivain le désignaient pour cette tâche. Mais sa mauvaise santé ne lui permit pas de faire ce cours ; il ne fut jamais qu'un professeur honoraire.

En l'an VI. Cabanis fut nommé représentant du peuple au Conseil des Cinq-Cents, et il y prit plus d'une fois la parole sur des questions d'ordre pédagogique.

C'est là qu'il lut le 29 brumaire an VII son Rapport sur l' organisation des écoles de médecine. C'est l'exposé des motifs d'un projet de loi sur les écoles de médecine, projet rédigé par Hardy au nom de la commission d'Instruction publique, et qui faisait partie d'un plan général d'enseignement dont s'occupait en ce moment le Corps législatif. La plupart des vues de Cabanis ont depuis lors passé dans la pratique. Parmi les propositions les plus importantes du projet, il faut citer celle des écoles secondaires de médecine, l'institution d'une chaire d'anatomie pathologique, d'une chaire de clinique d'accouchement, d'une autre de pharmacologie, et enfin d'une chaire de « méthode générale ».

Homme politique influent, personnage considérable dans le monde des lettrés et des savants, Cabanis ne pouvait pas se désintéresser des intrigues qui allaient se dénouer par le coup d'Etat de Brumaire. Il y prit en effet une part active, pour l'encourager auparavant, pour le défendre ensuite. Pour comprendre cette attitude, il faut se rappeler que Bonaparte apparaissait alors à beaucoup de gens sous un jourtont différent de celui où nous le voyons aujourd'hui. Après le traité de Campo-Formio, il répondait aux compliments de Garât , « comme un philosophe qui aurait paru quelque temps à la tête des armées >>. t Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que Ton fait sur l'ignorance. L'occupation la plus honorable comme la plus utile pour les nations, c'est de contribuer à l'extension des idées humaines. La vraie puissance de la République française doit consister désormais à ne pas permettre qu'il existe une seule idée nouvelle qui ne lui appartienne. » Ami de Volney, de Rœderer. de Destutt de Tracy, il allait visiter Cabanis à Auteuil et demandait à voir Mme Helvétius. On comprend que Cabanis n'ait vu, à ce moment, dans le général, qu'un ami sincère de l'ordre et de la liberté. Aussi, il défendit, devant le Conseil des Cinq-Cents, la révolution qui venait de s'accomplir, il publia à la fin de décembre Quelques considérations sur V organisation sociale et sur la nouvelle Constitution. Cabanis répond à ceux qui ne voient dans le coup

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d'Etat que l'œuvre d'une ambition personnelle, il y établit que le gouvernement doit être « fort, pour protégei efficacement la liberté des individus, pondéré, pour ne pas opprimer ceux qu'il doit défendre, stable, parce que la durée améliore les bonnes institutions, mais ouvert aux améliorations et aux perfectionnements. >> Ces espérances devaient être cruellement déçues.

La période de la vie de Cabanis que nous venons d'étudier (1789- 1799) est donc une période de grande activité et de production intense. Marquons en quelques mots les principaux traits de l'œuvre accomplie. Ami et collaborateur de Mirabeau, puis ami et conseil de Condorcet, membre de la Commission des Hôpitaux, collaborateur à la Décade, professeur des écoles centrales, et de la Faculté de médecine, membre de l'Institut, membre du Conseil des Cinq-Cents, enfin ami et défenseur de Bonaparte, Cabanis prend à la vie politique une part importante ; il se range résolument parmi les défenseurs de Tordre nouveau : dans tous ses ouvrages, nous retrouverons les mêmes dithyrambes en faveur de la liberté, du progrès, de la Révolution. Il ne fait pas que soutenir de sa sympathie et de ses nombreuses et puissantes influences le mouvement révolutionnaire, il collabore à la grande réorganisation entreprise par les premières assemblées et surtout par la Convention. Esprit lucide et ferme, il trace les plans d'une réforme systématique des écoles de médecine. Ses vues pratiques ne sont nullement celles d'un théoricien, d'un utopiste, mais au contraire d'un homme d'expérience, pondéré, sagace, qui aperçoit nettement le but à atteindre, les moyens à employer pour y parvenir, et la mesure dans laquelle il pourra réaliser et matérialiser son idéal. Car c'est un des caractères les plus frappants de l'œuvre pédagogique et médicale de Cabanis comme aussi de son œuvre proprement spéculative que cette alliance intime entre l'esprit philosophique, l'aptitude à la généralisation, la pensée synthétique et systématique d'une part, et d'un autre côté le bon sens observateur, l'appel constant à l'expérience, au fait, à la réalité de la vie journalière. Aussi ne saurait-on distinguer parmi ses ouvrages ceux qui sont proprement philosophiques de ceux qui ne le sont pas. Il en est de Cabanis comme de tous les vrais philosophes: précisément parce que leur pensée va d'elle-même et tou-

jours au général, et qu'elle part des princip?s pour juger et décider des cas particuliers, tout se tient dans leur œuvre. Qu'il songe à organiser les fêtes publiques ou à réglementer la charité, ou à fonder un enseignement clinique de la médecine, qu'il réfléchisse sur les méthodes et les réformes possibles de la science médicale elle-même, Cabanis voit toujours de haut et de loin, et nous ne voulons pas dire par là qu'il dédaigne de descendre dans le détail. L'œuvre maîtresse de notre philosophe, les Rapports, se rattache donc étroitement à toutes les autres. Il ne l'achèvera que plus tard, mais dès maintenant, il n'en a pas seulement publié la moitié, il en a aussi tracé le plan général et les grandes lignes, il en a conçu dans son esprit les idées directrices. Les loisirs que feront à l'homme politique l'ambition toujours plus envahissante du Premier Consul lui permettront de l'achever.

Cabanis après le 18 brumaire

Cabanis, après le coup d'Etat, entra au Sénat conservateur à côté de ses amis Destutt de Tracy, Volney, Garât. Il ne paraît pas avoir pris aux travaux de cette assemblée une part bien effective. L'autoritarisme de Bonaparte ne laissait du reste pas grand'place à l'activité des corps législatifs. Cabanis se réfugia alors dans les études théoriques: il s'occupe de faire paraître, vers 1799, ses six premiers mémoires sur les Rapports du physique et du moral, dans le recueil de l'Institut, et en 1802, les six derniers, dans une édition séparée.

i En 1802, après la réorganisation de l'Institut, qui était devenu suspect au Premier Consul, Cabanis passe dans la classe de la langue et de la littérature française^, représentant l'ancienne Académie française, où il remplace l'abbé Maury. C'est à la demande de l'Académie que Cabanis écrivit, quelque temps après sa réception, l'éloge de Vicq d'Azyr.

Mais sa santé, qui n'avait jamais été très bonne, s'altérait de plus en plus. Aussi, pendant cette période, depuis le 18 brumaire jusqu'à sa mort, son activité se ralentit. Il publie une édition de ses œuvres concernant l'organisation et la réforme de l'enseignement médical, il correspond d'une façon régulière avec Maine de Biran qu'il

SA VIE ET SES ÉCRITS

exhorte à travailler sur la « Décomposition do la pcnsiV i, « Rien, lui dit-il, ne peut être plus utile à la considération et aux progrès de la science dont, au reste, on ne peut plus se passer aujourd'hui. » Il est en relations très étroites avec Destutt de Tracy qui lui dédie son Traité d'idéologie comme à un inspirateur et comme à un maître. « Vous avez donné réellement, dit celui-ci dans sa préface, toute l'histoire de l'homme, autant du moins que le permet l'état actuel de nos connaissances. Vous l'avez tracée de la manière à la fois la plus vaste et la plus sage, la plus éloquente et la plus exacte... Votre ouvrage m'a été utile avant même qu'il fût achevé, vos conversations me l'ont été encore davantage, et c'est à vous que j'ai dû jusqu'au courage d'entreprendre les recherches auxquelles je me suis livré et jusqu'à l'espérance qu'elles pourraient avoir quelque utilité. Le succès que j'ambitionne le plus, c'est que mon ouvrage puisse être regardé comme une conséquence du vôtre, et que vous n'y voyiez qu'un corollaire des principes que vous avez exposés... V histoire de notre intelligence serait enfin une portion et une dépendance de la physique humaine. »

Enfin Cabanis revient à ses premières études, celles par où il avait débuté dans la vie littéraire de son temps, il revoit sa traduction d'Homère et l'envoie à Thurot avec une lettre pleine de vues ingénieuses sur la constitution d'une esthétique scientifique. Une autre lettre, adressée vers 1806 à Fauriel, qui avait formé le projet d'écrire l'histoire du stoïcisme, publiée beaucoup plus tard (1824), a fait l'objet de longues controverses. Bérard, qui la publia comme une arme de guerre, soutint que c'était par condescendance envers l'esprit de son époque que Cabanis avait donné à son œuvre une couleur matérialiste, et que plus tard, il était revenu par la réflexion à des croyances plus vraies. Nous n'entrerons point dans le détail de cette discussion; il est évident, pour qui a lu Cabanis d'un bout à l'autre, que son opinion sur les causes premières n'a jamais beaucoup varié et que la doctrine qui est exposée même dans les Rapports n'est pas sensiblement différente de celle qu'on trouve dans la lettre à Fauriel. Nous exposerons plus loin l'attitude très originale qu'a pris 2 Cabanis dans cette question, attitude qui se rapproche beaucoup de celle qu'après Auguste X^omte devaient adop-

rCABAttlS

ter la plupart des savants du xixe siècle. r Cabanis, bien qu'en principe il ne soit point opposé à l'hypothèse d'une cause première, d'une cause profonde des phénomènes, bien que même il considère cette hypothèse comme presque nécessaire pour comprendre l'univers pris dans son ensemble, se refuse énergiquement, en tant que savant, à faire intervenir dans les études de détail une pareille explication. Il adopte sur ce point l'attitude qu'il a prise vis-àvis des causes finales; il faut autant que possible, dit-il, éliminer celles-ci, de la science, pour une raison de méthode, et bien qu'en théorie cette hypothèse n'ait rien d'absurde, ni d'invraisemblable. Il nous semble que le « matérialisme » de Cabanis a été, comme il Test pour beaucoup de savants d'aujourd'hui — et c'est là un point sur lequel nous reviendrons — une méthode. Ajoutons que le prétendu « spiritualisme » de la lettre à Fauriel est, comme on le verra par les extraits que nous en donnons, un spiritualisme d'un genre tout particulier.

Mais au milieu de ces travaux, Cabanis s'épuisait de plus en plus. Il eut le 26 avril 1807 une première attaque; son ami Richerand, qui était alors près de lui, réussit à rétablir le malade. Il le décida à quitter sa maison d'Auteuil, où le voisinage de Paris lui attirait trop de visites, et à aller s'établir à quelques lieues plus loin, dans la petite ville de Meulan, chez sa belle-sœur Mme de Condorcet. Dans l'automne, Cabanis eut une seconde attaque avec paralysie, suivie bientôt après d'une troisième. Dans l'intervalle de ses attaques, il s'observa constamment avec le plus grand sang-froid, avec la curiosité d'un savant et le stoïcisme d'un sage, faisant à ce sujet à ses amis les observations les plus spirituelles et les remarques les plus judicieuses ;<< sa raison ne l'abandonna ni ne faiblit un seul instant» (Moreau de la Sarthe). A l'approche de l'hiver, il se retira près de Rueil ; il allait, avec son neveu, visiter les malades des villages voisins. « Il méditait, nous dit de Tracy, le plan d'un grand ouvrage sur les moyens possibles d'améliorer l'espèce humaine en profitant de toutes les connaissances qu'elle a déjà acquises pour accroître encore ses forces, ses facultés et son bien-être. Il en avait rassemblé toutes les idées principales. Elles confirmaient ou étendaient les vérités répandues dans ses différents écrits, elles en étaient une application directe, il ne lui restait plus

SA VIE ET SES ÉCRTTS

qu'à prendre la plume, c'était le monument qu'il croyait le plus propre à honorer et à illustrer sa mémoire. >> 11 ne devait pas achever son œuvre. Dans la nuit du 5 mai 1808, une dernière attaque l'emporta, à l'âge de 5 1 ans. Le 14, son corps fut transféré, après une cérémonie funèbre dans l'église d'Auteuil, au Panthéon, pour y être inhumé. Garât, entouré des députations de l'Institut, du Sénat, de l'Ecole de Médecine, prononça un discours sur sa tombe.

Tous ceux qui ont eu l'occasion d'approcher Cabanis sont unanimes dans les éloges qu'ils font de l'homme. Destutt de Tracy et de Ségur louent également en lui cette alliance intime de fermeté et de bonté, cette union étroite entre la richesse de l'imagination et la droiture d'esprit, qui semble en effet avoir été un des traits les plus frappants de son génie. « Que ne puis-je faire passer dans mes paroles, dit le premier, ce charme inexprimable qui était en lui, et lui attachait sans retour les cœurs de ceux qui furent assez heureux pour le connaître! Je peindrais cette bienveillance touchante qu'on trouvait toujours dans son accueil, cette simplicité aimable, unie à une sorte de dignité, cette indulgence facile qui rendait si doux tous ses rapports avec les autres hommes... Ceux qui furent ses amis savent quelle délicatesse, quelle générosité, quel dévouement il portait dans ce noble sentiment. » Sans doute, ce sont là les paroles d'un ami très fidèle prononcées presque au lendemain de la mort de son ami. Mais, cinquante ans après, l'étude de la vie du médecin philosophe provoque chez son impartial historien, un enthousiasme et une admiration aussi grande « Cabanis, dit Mignet, n'avait que 51 ans lorsqu'il mourut. Ce demi-siècle s'était écoulé pour lui dans la pratique des plus belles vertus. Il avait cultivé la science, aimé la raison, cru au droit, poursuivi la justice, exercé la bienfaisance. Pendant les traverses de sa courte vie, il n'avait été infidèle à aucune de ses opinions, incertain sur aucun de ses devoirs ; sans repentir, parce qu'il avait été sans excès, il n'avait jamais voulu moins de liberté, parce qu'il n'en avait jamais demandé trop. Son courage n'avait pas fléchi sous les violences de la multitude, sa fierté ne s'était pas courbée devant les grandeurs d'un maître. Toutefois cette force était accompagnée en lui de douceur, cette dignité mêlée d'agrément, et sa vertu, où l'on ne sentait rien de roide, associait les qualités les

plus charmantes, aux sentiments les plus nobles. Fondateur bien qu'incomplet d'une science nouvelle, et utile réformateur d'une science ancienne, il a su réunir en lui le dévouement du médecin, la pensée du philosophe, la générosité du politique, l'élévation de l'écrivain et la modération du sage. »

On affaiblirait l'éloge en y ajoutant. Pourtant, il n'est rien dans ces lignes qui semble exagéré. Elles rendent fidèlement l'impression que donne l'étude impartiale et objective des faits. Même à n3 considérer que l'homme, peu de figures apparaissent comme aussi séduisantes, et en même temps aussi dignes de respect et d'admiration dans cette époque troublée de la Révolution. De bien peu d'hommes, on pourrait dire avec autant de justesse que rien d'humain ne leur est resté étranger. Du dix-huitième siècle, Cabanis a conservé la grâce un peu fardée, toute l'élégance, et en même temps l'attachement passionné aux idées de progrès, de liberté et de justice ; et il a déjà du dix-neuvième la sévérité dans la critique, le sens historique, la largeur d'esprit unie à la prudence dans la construction scientifique. Les ouvrages qu'il nous a laissés ne représentent qu'une partie, une petite partie de son œuvre. Comme beaucoup d'hommes de son époque, il a agi d'une façon directe, par sa science de la conversation et par le charme de sa parole bien plus encore que par ses écrits, dont la plupart du reste, et les plus importants, sont des discours, des leçons, des rapports, ou des lettres. Aussi ne peut-on l'apprécier à sa mesure qu'en le replaçant au milieu de la société où il a vécu : c'est ce que nous avons cherché à faire dans cette étude. Et si maintenant, après avoir parcouru les différentes étapes de sa vie, après avoir envisagé les multiples aspects de son intelligence, nous essayions de trouver pour lui ce que les Allemands appellent la « caractéristique » d'un auteur, autrement dit le trait dominant de son génie, le terme qui résume et synthétise le moins imparfaitement l'ensemble de ses qualités intellectuelles et morales, nous nommerions cette vertu que les Grecs avaient mise parmi les quatre vertus essentielles du sage, la a<a?poevro : la tempérance, ou pour reprendre le mot par lequel Mignet termine si justement son éloge : la modération. Ce qui frappe en effet chez lui, ce sont moins encore ses dons naturels, que l'heureux usage

SON ŒUVRE

qu'il en a su faire. On le juge très mal d'ordinair \, pat qu'on ne connaît guère de lui qu'une formule ; « La p Sécrétion du cerveau », qui en effet, si on La déta< lie ainsi de l'ensemble de son système, semble d'un rêveur et d'un exalté. Pourtant personne n'eut autant que lui le sens de la mesura. Personne ne fut plus pondéré, mieux équilibré dans sa vie de savant, dans sa vie d'homme politique, et dans sa vie d'homme, tout simplement. Peu d'écrivains unirent, au même degré, dans leur œuvre, le génie constructeur au constant souci de l'expérience. Ferme et bon, droit sans raideur, honnête sans ostentation, plein de bon sens, avec une grande largeur d'esprit, précis sans sécheresse, éloquent avec sobriété, Cabanis a incarné quelquesunes des plus belles et des plus heureuses qualités de l'esprit français.

SON ŒUVRE L'éducateur

En dehors des nombreux mémoires que Cabanis a consacrés à l'enseignement de la médecine, le principal ouvrage où il expose ses vues sur l'éducation est le « Travail », retrouvé après la mort de Mirabeau dans les papiers du grand orateur. On a discuté l'authencité de ce travail. Mais le fait que Guinguené et Thurot, qui l'un et l'autre avaient connu personnellement Cabanis, lui attribuent cet ouvrage, ne permet pas, il semble, de conserver de doute à cet égard. D'ailleurs bien des idées que nous y trouvons exposées appartiennent certainement à notre auteur et se retrouvent dans d'autres ouvrages.

Ce travail est composé de quatre discours ; le premier traite de V Instruction publique ou de l'organisation du corps enseignant, le second, des Fêtes publiques civiles et militaires, le troisième de r établissement d'un lycée national, le quatrième de V éducation de V héritier présomptif de la Couronne et de la nécessité d'organiser le- pouvoir exécutif. Ce dernier discours a surtout un caractère politique, les trois premiers, et surtout le second, renferment des vues intéressantes, quoique un peu rapides, sur le but de l'éducation en général, et particulièrement dans un pays libre,

sur le rôle de l'Etat dans renseignement public, et sur

l'organisation pratique de cet enseignement.

Quel est le but de l'éducation ? L'auteur juge, en effet, nécessaire de remonter, pour établir les règles et les conditions de l'enseignement public, à des principes généraux et, comme il dit, un peu abstraits. De même que le but de l'association est le perfectionnement du bonheur de l'homme, de même le but général de l'éducation est le perfectionnement des moyens par lesquels s'étend notre existence et peut s'accroître notre bonheur. Les besoins de l'homme et aussi les moyens qu'il a de les satisfaire sont également des conséquences de sa sensibilité. Les uns et les autres sont des « émanations de cette sensibilité, dernier fait auquel on puisse remonter dans l'étude de l'homme ». C'est là une théorie qu'on retrouvera exposée tout au long, dans les Rapports. Par le fait même que l'éducation développe les moyens de l'homme, elle développe aussi ses besoins. L'important n'est pas de resserrer ses besoins en deçà des limites de la nature, ni de donner à ses moyens une extension forcée qui l'embarrasse et la fatigue, mais de les maintenir dans un état de balancement et d'équilibre, de manière qu'ils croissent et décroissent toujours ensemble. »

Partant de ces principes, Cabanis se fait de l'éducation une idée très large. « L'éducation est la culture de l'homme, c'est le développement de tout ce qui concourt à son existence : c'est l'apprentissage de la vie, et l'art de la rendre plus complète et plus heureuse. Or dans ce sens, l'homme est élevé par les lois mêmes qui le font vivre, par les phénomènes que ces lois produisent en lui, par cette chaine ininterrompue de sensations et de mouvements qui lui sont propres, il est élevé par les impressions successives et continuelles qu'il reçoit des objets extérieurs, et dont celles mêmes qui paraissent produites à son insu déterminent toujours dans les modifications de son être, des changements plus ou moins remarquables. »

Mais ce sens du mot est évidemment trop étendu : l'éducation, c'est plus précisément l'art de modifier les circonstances dans lesquelles se développe la vie de l'individu et d'influer par là sur sa personnalité. Quelles doivent être les règles directrices et le but principal de cet art ?

L'art ne consiste pas à repousser et à dédaigner les sages

SON ŒUVRE

dispositions de la nature, il consiste au contraire à * les adopter avec choix, à les imiter avec adresse, à les combiner avec intelligence >>. Or, de tous les objets dont l'homme doit vivre entouré, le plus important pour lui c'est l'homme. Susceptible de vivre dans autrui et par autrui, cette qualité distinctive qui l'incorpore, pour ainsi dire, avec toute son espèce, et qui fait la principale force de la chaîne sociale, lui défend de mener une vie isolée. S'il est perfectible, c'est par des communications de pensée; s'il est lu ureux, c'est par des communications de sentiments ; et ses plus grands maux lui viennent des faux rapports qui s'établissent entre lui et ses semblables. « L'art de coexister convenablement avec les hommes » est donc la partie fondamentale de l'éducation.

Cet art étant le fruit de l'exercice, comme tous les autres, ne peut s'apprendre qu'au milieu des hommes. Mais ce milieu social, où doit se faire l'éducation, ne peut être formé d'hommes faits, que l'enfant ne comprendrait pas, parce qu'il leur ressemble trop peu. « L'instinct choisit ici comme l'éducateur le plus sage et le plus profond. » C'est donc parmi une société d'enfants que l'enfant s'habituera à la société. L'éducation doit être publique.

Y a-t-il maintenant un genre d'éducation qui convienne plus particulièrement à un peuple libre ? Oui, car la pratique de la liberté n'est pas une chose aisée, c'est une véritable science. « La science de la liberté, dit l'auteur, n'est pas si simple qu'elle peut le paraître au premier coup d'œil, son étude exige des réflexions, sa pratique, des préparations antérieures ; sa conservation, des maximes mesurées, des règles inviolables et plus sévères que les caprices mêmes du despote. » Cette science est intimement liée à tous les grands travaux de l'esprit et à la perfection de toutes les branches de la morale. C'est d'une bonne éducation seulement que l'on doit attendre « ce complément de régénération qui fondera le bonheur du peuple sur ses vertus, et ses vertus sur ses lumières ».

Mais, tandis que les législateurs anciens cherchaient tous, par le moyen de l'éducation, à donner à leurs peuples une tournure particulière, l'objet unique d'une éducation « républicaine » (si je puis employer ce mot, qui est un anachronisme en 1790) sera de rendre à l'homme l'usage de ses facultés, de le faire jouir de tous ses droits, de faire

naître l'existence publique de toutes les existences individuelles librement développées, et la volonté générale de toutes les volontés privées. Car, selon ces principes, les hommes doivent « être ce qu'ils veulent, vouloir ce qui leur convient, et faire toujours exécuter ce dont ils sont convenus >>. L'éducation les mettra à portée de s'entendre plus facilement pour régler leurs intérêts comme bon leur semblera.

Cabanis, comme tous les hommes du xvme siècle, à grande confiance dans l'influence des idées, dans la puissance des « lumières >> pour amener les peuples à la vertu. Mais il sait s'arrêter à temps : l'éducation, pour lui, a surtout pour but de former des habitudes, et elle s'adresse autant à la sensibilité de l'individu qu'à sa raison. L'homme, dit-il, en sa qualité d'être sensitif, est mené tien moins par des principes rigoureux qui demandent de la méditation pour être saisis sous toutes leurs faces, que par des objets imposants, des images frappantes, de grands spectacles, des émotions profondes. L'homme obéit plutôt à ses impressions qu'au raisonnement. « Ce n'est pas assez de lui montrer la vérité, le point capital est de le passionner pour elle. Il s'agit moins de le convaincre que de l'émouvoir ; moins de lui prouver l'excellence des lois qui le gouvernent, que de les lui faire aimer par des sensations affectueuses et vives. » Cabanis revient avec insistance sur ce point, qui est selon lui de première importance. Si ces considérations sont vraies pour tous les individus, elles le sont encore plus pour les nations et particulièrement pour la nation française « qui, propre à la culture de tous les talents, et capable de 'toutes les vertus, est en même temps, s'il est permis de le dire, douée d'une mobilité si grande, que, pour tenir à ses travaux, pour conserver ses goûts, et ses meilleures qualités, elle paraît avoir besoin de les transformer en passions, et de les environner toujours de quelques prestiges ». Aussi Cabanis admire-t-il beaucoup la psychologie avisée et subtile des législateurs anciens, leur art de diriger les hommes, de produire les plus grands effets par les plus petits moyens, et il les oppose à la Constituante dont les institutions portent sans doute l'empreinte de la froide raison, de la justice, de la vérité dont les lois s'adressent à la raison sévère, à l'insensible équité. Mais il y manque encore ce qui saisit

SON ŒUVRE

l'homme par tous les sens, ce qui le passionne, ce qui L'entraîne. Et cette observation n'est pas seulement d'un psychologue et d'un éducateur avisé, mais aussi d'un politique clairvoyant.

Nous venons d'exposer les vues générales de Cabanis sur l'éducation ; nous n'entrerons pas dans le détail des mesures qu'il propose, ce sont là des projets qui n'ont qu'un intérêt historique. Cabanis est partisan en principe de l'éducation libre, surveillée seulement de loin par l'Etat ; mais, en pratique, pour ménager l'opinion publique, qui est favorable aux institutions d'enseignement officiel, on créera des écoles dont les maîtres seront soumis aux magistrats des départements : car aucun pouvoir permanent ne doit avoir à sa disposition une arme aussi redoutable que la nomination des maîtres. « C'est la plume qui conduit l'épée, et qui donne ou enlève les sceptres, ce sont les instituteurs de la jeunesse, les philosophes et les écrivains de tous les genres qui font marcher les nations à la liberté ou qui les précipitent dans l'esclavage. » Il faut donc qu'ils soient toujours aux ordres de l'intérêt public. L'enseignement sera payant; il sera organisé par l'Assemblée nationale. On encouragera l'étude des langues anciennes et particulièrement de la belle langue grecque, dont « le mécanisme est si parfaitement analytique, et dont l'harmonie appelle toutes les beautés du discours » ; l'étude des sciences naturelles, « la vraie colonne lumineuse qui doit nous conduire au sein des déserts ». On organisera des fêtes publiques pour exalter le sentiment national. On réunira les meilleurs élèves de toutes les écoles de France dans un grand établissement, où ils puissent achever leur éducation et qui sera appelé Lycée National. Cette idée de Cabanis devait quelques années plus tard être réalisée par la fondation de l'Ecole normale. Dans la discussion de ce projet, nous retrouvons les mêmes qualités de bon sens avisé et de pénétrante psychologie. Le projet de Cabanis est bien plus pratique que celui de la Convention; son Lycée National ne comprendra, comme l'Ecole normale supérieure de Napoléon, qu'une centaine d'élèves, et non quinze cents comme l'Ecole fondée par la Convention. « Le législateur, dit-il à ce propos, agit bien plus par le mouvement qu'il imprime que par les effets directs que ses institutions produisent. Les places où le mérite peut conduire

n'ont pas besoin d'être nombreuses pour éveiller l'ambition d'une multitude de concurrents : un seul les obtient, mille s'en rendent dignes ; il ne suffit pas de considérer les hommes qu'elles récompensent, il faut voir aussi ceux qu'elles forment, dont elles sont également par là les véritables bienfaitrices, et qui deviennent eux-mêmes à leur tour un grand bienfait de la législation >>.

Cabanis éducateur a gardé de l'époque la confiance dans les réformes législatives, la ferme conviction que les institutions transforment lès peuples, la foi dans la puissance de la raison, la croyance que la moralité dépend pour une grand part du raisonnement, que les hommes, éclairés, seront meilleurs, et qu'il suffit de leur montrer le droit chemin pour qu'ils le suivent. Pourtant nous avons vu que sur tous ces points, il ne suit pas son siècle sans réserves ni sans restrictions. Il pense que les réformes ne seront point durables, si elles ne s'appuient sur l'esprit public, que le législateur ne fait que transformer les circonstances dans lesquelles l'individu se développe et agit selon les lois propres de sa nature ; il sait que l'homme obéit autant et plus à sa sensibilité qu'à sa raison, et si une bonne éducation peut selon lui améliorer la moralité publique, c'est en créant des habitudes, en essayant de développer, de favoriser ce sentiment naturel, cet instinct, ce besoin de sociabilité qui a dans la psychologie de Cabanis un si grand rôle. S'il admire Rousseau comme tous ses contemporains, il le proclame plus grand encore par la multitude d'observations morales de détail ou de leçons applicables au bonheur journalier de l'individu, qui remplissent toutes les pages de ses livres, que par ses systèmes généraux métaphysiques ou politiques. Et d'ailleurs, la place même qu'il fait à la sympathie, à la sensibilité, à l'influence toute puissante de la société sur l'individu, montre assez qu'Emile n'est point son idéal. Sans doute, il ne faudrait pas exagérer la valeur de ce travail fait assez hâtivement, et dont la forme même n'est pas toujours d'une correction irréprochable : pourtant, nous y voyons se dessiner les principes de la psychologie des Rapports ; nous y trouvons marquées d'un trait assez net des idées fort intéressantes sur le but et le rôle de l'enseignement. C'est assez pour faire du Trav Ul inv V Education un livre digne de toute notre attention.

SON ŒUVRE

Le médecin

Cabanis, Cômme nous l'avons indiqué plus haut, com- > mença ses études de médecine en 1778 et les termina en 1783. Il étudia d'abord sous la direction d'un praticien de Saint-Germain, Dubreuil, qui faisait grand cas de ce que nos médecins modernes appellent la médication psv< lu -

Mme HELVÉTIUS.

D'après une miniature appartenant à M. A. Dutens

que, autrement dit des remèdes moraux, et s'occupait à ses heures perdues d'histoire médicale. « Il exerçait, nous dit Cabanis, sur les âmes les plus fortes et sur les esprits les plus éclairés le même empire que le merveilleux exerce sur le vulgaire ». C'est avec lui que Cabanis commenta Hippocrate et Galien. En même temps, il suivait à l'Ecole les cours d'anatomie et d'hygiène, et étudiait avec passion les maîtres de l'école de Montpellier. Il ne dédaignait même pas de s'inscrire comme élève chez le fameux magnétiseur

Mesmer, qui obtenait à cette époque des cures merveilleuses. Au sortir de ces études, Cabanis ne perd point contact avec les médecins. Il retrouve chez Mme Helvétius, plus tard, à Meulan,chez le marquis de Grouchy, les « princes de la science » d'alors : Thouret, l'importateur en France de la méthode jennérienne, le chirurgien Richerand, le savant aliéniste Pinel, celui qui le premier délivra les fous de leurs chaînes, Desgenettes, que son dévouement pendant la peste de Jaffa a rendu célèbre.

Membre de la commission des hospices, en 1795, professeur d'hygiène aux écoles centrales, puis à la Faculté de médecine (1799), Cabanis ne prit cependant point une part active à l'enseignement; sa mauvaise santé l'en empêcha. Comme on refusait sa démission, il consacra ses appointements à subventionner la bibliothèque de l'Ecole, à encourager les travaux anatomiques, et à créer une bourse d'études à la Faculté de médecine.

Il ne pratiqua jamais la médecine qu'à Auteuil, chez les pauvres gens. Mais il faut ajouter qu'il trouva en lui-même un sujet d'observations, et, dans le mémoire de V Influence des maladies sur le moral, il déclare qu'il est le premier exemple de sa thèse.

Au point de vue purement scientifique, Cabanis laisse peu de chose, une Note sur un genre particulier d} apoplexie, et les Observations sur les affections catarrhales, et particulièrement sur les rhumes de cerveau et de poitrine, où il étudie surtout les conditions générales de développement de ces catarrhes. Cet ouvrage, d'ailleurs, n'ajoutait à peu près rien aux connaissances du temps. M. Labrousse a signalé encore une annotation inédite au « Tableau du climat et du sol des Etats-Unis >> de Volney. Enfin Cabanis avait écrit un Traité de Physiologie qu'il n'édita point, parce qu'à la même époque, Richerand fit paraître un travail analogue.

La partie la plus importante de son œuvre médicale, c'est la réorganisation de l'enseignement. Il avait préludé à cette tâche en publiant, en 1789, ses Observations sur les Hôpitaux. Beaucoup des réformes qu'il propose dans cet ouvrage ont été réalisées depuis. Il demandait que les hôpitaux fussent transportés, ainsi que les cimetières, hors des villes. Il défendait l'idée de pavillons petits et nombreux substitués aux grands hôpitaux. Il proteste

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contre le régime qu'on faisait alors suivre aux malades Les purgeant à dates déterminées par le règlement ; il souhaite la collaboration plus intime du chirurgien et du médecin ; il réclame surtout la suppression définitive de ces lits barbares où l'on faisait coucher à la fois quatre, cinq et même six malades. Les hôpitaux pour lui devraient servir à l'enseignement des jeunes étudiants: il faudrait noter soigneusement les observations, établir un tableau où l'on indiquerait le rapport entre les maladies, le moment de l'année et la température. Il vantait, en passant, les avantages du régime cellulaire et du travail forcé pour les prisonniers. Nous n'avons qu'à regarder autour de nous pour voir que c'étaient là des idées d'avenir.

Le travail le plus important que Cabanis consacre à l'enseignement est le Rapport au Conseil des Cinq-Cents. Il y demandait la création d'une chaire d'anatomie pathologique, d'une chaire de clinique d'accouchements, d'une autre de pharmacologie, et enfin d'une chaire de « méthode générale ». Tous ces projets ont été réalisés depuis. Mais surtout il y traçait du rôle de la médecine dans l'Etat un tableau très vaste et très élevé.

Le premier objet de cette science, y disait-il, c'est sans doute de guérir les maux des êtres souffrants. Mais c'est aussi le médecin qui doit tracer les règles d'hygiène générale, appropriées aux différents climats, surveiller les travaux publics où la santé des citoyens est intéressée, diriger les mesures de police, en cas d'épidémie, contrôler les denrées alimentaires, pour y éviter la fraude, motiver les jugements dans plusieurs questions de droit civil ou criminel. « Enfin, ajoute Cabanis, si notre espèce est susceptible d'un grand perfectionnement physique, c'est encore à la médecine qu'il appartient d'en chercher les moyens directs, de s'emparer à l'avance des races futures, de tracer le régime du genre humain, d'où il suit que des progrès de cette science dépendent peut-être les destinées étonnantes d'une époque à venir que nous n'osons pas même imaginer. »

On voit que Cabanis, même quand il traite de questions techniques, ne néglige jamais les vues d'ensemble; et les réformes de détail ne sont pour lui que le moyen d'atteindre un but. très élevé, qu'il aperçoit clairement. On retrouve le même esprit dans les deux ouvrages consacrés à cette

méthode générale de la médecine, qu'il aurait voulu voir professer officiellement : Du degré de certitude en médecine (1798) et Coup & œil sur les Révolutions et la Réforme de la médecine (1804).

Le premier de ces ouvrages a été écrit pour « faire sentir aux médecins toute la dignité de leur ministère, pour leur en inspirer l'enthousiasme ». Sans parler de son utilité directe, la médecine est encore « la base de toute bonne philosophie rationnelle ». Elle nous montre à nu « tout l'homme physique dont l'homme moral n'est lui-même qu'une partie oj, si l'on veut, une autre face ». Elle fournira donc des bases également solides « à cette philosophie qui remonte à la source des idées, et à cette autre philosophie qui remonte à la source des passions. D'une part, ses vues doivent diriger tout bon système d'enseignement ; de l'autre, elle trouve dans les lois éternelles de la nature, les fondements des droits et des devoirs de l'homme ». Enfin, une des autres utilités de la médecine est de « dissiper les fantômes qui fascinent et tourmentent les imaginations » et de détruire les superstitions. Nous ne suivrons pas l'auteur dans le détail de la discussion qu'il institue sur les objections et les critiques qu'on fait couramment aux médecins. Nous y retrouvons partout ce bon sens judicieux et sûr qui n'exclut pas, on le voit, la largeur et même la hardiesse d'esprit. Signalons seulement en passant la conception que se fait l'auteur du rôle des théories. « La seule théorie qui n'égare jamais, n'en mérite pas le nom à proprement parler. Elle ne va pas plus loin que l'observation ; elle n'est que l'observation elle-même. Les autres se hâtent de ranger d'avance tous les faits sous des principes généraux qui ne se rapportent qu'à un petit nombre d'entre eux... Les bons esprits les rejettent, non parce qu'elles n'expliquent rien, mais parce qu'elles n'expliquent pas tout. » Ces théories trop ambitieuses n'exercent sur la pratique qu'une influence fort petite, car leurs partisans mêmes les abandonnent en présence des faits. C'est toujours aux faits, à l'observation qu'il faut revenir, et c'est sur eux que les idées directrices doivent être sans cesse vérifiées. « Oui, s'écrie l'auteur dans la conclusion, j'ose le prédire, avec le véritable esprit d'observation, l'esprit philosophique, qui doit y présider, va renaître dans la médecine, la science va prendre une face nou-

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velle. On réunira ses fragments épars, pour en former un système simple et fécond comme les lois dr hi nature. Après avoir parcouru tous les faits, après les avoir revus, vérifiés, comparés, on les enchaînera, on les rapportera tous à un p2tit nombre de points fixes ou peu variables. On pi rfcctionnera l'art de les étudier, de les lier entre eux par leurs analogies ou leurs différences, d'en tirer des règles générales, qui ne seront que leur énoncé même, mais plus précis. On simplifiera surtout l'art plus important et plus difficile de faire l'application de ces règles à la pratique. >> Pour comprendre toute l'importance et saisir la valeur de ce programme, il faut se rappeler que jusqu'à cette époque, la médecine était restée perdue dans les abstractions et les théories. Les grandes écoles du xvme siècle n'étaient pas parvenues à séparer les problèmes médicaux des questions proprement philosophiques. On dissertaitsur l'animisme, sur le solidisme, sur l'archée ou le principe vital. Les iatromécanistes luttaient avec les iatrochimistes. Aller d'abord aux faits, observer avant de construire, voir et examiner avant de réfléchir nous paraît aujourd'hui chose toute simple. Il a fallu pourtant des siècles pour découvrir cette méthode si naturelle. Cabanis a été, avec Pinel et avec Eichat, l'un des promoteurs du mouvement philosophie -mé ical, qui, s'inspirant de Condillac et de Locke, a tenté de réformer la médecine par l'application d'une analyse concrète, par une critique sévère des documents, et avant tout par l'observation directe de la nature. Nous pourrions lui appliquer l'éloge qu'il a fait d'Hippocrate, félicitant l'illustre médecin grec d'avoir ramené la médecine dans « sa route naturelle, r expérience raisonnée ». Cette page du Degré de certitude c'est véritablement le « Discours de la méthode » de la médecine.

Ces règles de la méthode médicale, qu'il avait posées dès avant 1788, c'est-à-dire avant que Pinel eût dans sa Nosographie tenté d'appliquer l'analyse de Condillac à la classifica ion des maladies, ces règles, dis-je, Cabanis va les reprendre, les commenter, les analyser dans son ouvrage sur les Révolutions et la Réforme de la médecine, commencé en 1795 et publié en 1804.

L'ouvrage porte en épigraphe cette pensée d'Hippocrate : '1/jTpôs yàp yùoco'foi i7odeoç. En vérité, le médecin philosophe est l'égal d'un dieu. — C'est une « réforme

entière et semblable à celle qui fut jadis exécutée par Hippocrate >> que réclame Cabanis, et même, ajoute-t-il, « l'état des lumières semble permettre de la rendre plus complète et ses effets plus durables, qu' Hippocrate même ne put le faire de son temps ». Il faut, comme lui, « délivrer la médecine des faux systèmes, et lui créer des méthodes sûres, et d'un autre côté, faire rejaillir sur la philosophie morale et physique les lumières de la médecine, en d'autres termes, transporter ces deux sciences l'une dans l'autre. Il faut mettre la médecine en harmonie avec les autres sciences, et déterminer avec exactitude leurs rapports mutuels. Il faut y porter cette méthode générale, la seule qui soit appropriée à la manière dont s'exercent nos facultés intellectuelles, et qui, dans chaque art ou dans chaque science, faisant naître les axiomes des observations, transforme les résultats des faits en règles ; méthode qui n'est elle-même réduite en principes que depuis peu de temps, et qui dans les siècles passés ne pouvait être devinée que par quelques génies heureux ».

C'était là une entreprise bien vaste. L'auteur ne l'acheva jamais. L'ouvrage dont nous parlons n'en devait être que l'introduction. La mauvaise santé, d'autres occupations, sans doute aussi la difficulté même de la tâche empêchèrent Cabanis de la mener à bonne fin. Dans la partie que nous possédons, il trace à grands traits l'histoire de la médecine depuis ses origines jusqu'aux temps modernes et il se contente d'exposer rapidement les principes généraux qui doivent présider à sa réforme.

L' analyse, qui est au fond toujours la même, est une analyse de description ou de décomposition ou de recomposition. Elle est historique, si elle forme des histoires raisonnées, où la succession des faits relatifs à tels ou tels objets de nos recherches se développe dans l'ordre naturel ; dêductive quand nous opérons sur les produits de notre entendement ou plutôt sur leurs signes.

En médecine, l'analyse de description donne la forme, la couleur, la situation d'un organe, ses rapports de voisinage, d'éloignement, de ressemblance ou de différence avec d'autres parties. L'analyse chimique fait trouver les corps simples qui composent les parties. L'analyse historique expose les fonctions d'un organe et les mouvements d'un muscle ; l'analyse de déduction tire des conclusions justes.

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Dans l'enseignement, on appliquera la méthode analytique, on commencera par les objets les premiers connus ou les plus faciles à connaître, pour ne passer que graduellement et successivement à ceux qui demandent une obsrrvation plus profonde, des sens plus exercés ou même de nouveaux instruments. Cabanis ne se lasse point de recom mander d'initier, dès le début, Le jeune médecin à la pratique, à l'observation concrète de la maladie et du malade. Il faudrait même que, dès son enfance, on lui apprît à voir, à toucher, à exercer tous ses sens, avant de lui apprendre à exercer son jugement ; et il signale le danger de la routine professorale, qui amène à donner à l'art de la parole une valeur disproportionnée et à sacrifier le réel aux signes qui le représentent. Enfin nous retrouvons dans ce traité des considérations développées dans les Rapports. Cabanis y revient à chaque instant sur les relations étroites qui unissent le physique et le moral ; il indique le parti qu'on pourrait tirer d'une application judicieuse des lois de l'hérédité, il espère qu'on arrivera, en modifiant le régime, à perfectionner l'espèce humaine. C'est là une de ses idées favorites qu'on retrouve à peu près dans toutes ses œuvres, et qu'il nous présente sous les formes les plus diverses. C'est à elle encore qu'il revient dans une péroraison enthousiaste, où il marque la solidarité étroite qui existe dans les temps modernes entre les travaux des différents savants et la possibilité, la nécessité pour la médecine de collaborer au progrès universel, et «de commencer une ère nouvelle, également riche en gloire et féconde en bienfaits ».

Le philosophe.

L'œuvre pédagogique et l'œuvre^médicale de Cabanis suffiraient à elles seules à lui assurer une place très honorable dans l'histoire des idées au commencement du xixe siècle. Mais son véritable titre de gloire est d'avoir été le fondateur d'une science nouvelle, la psycho-physiologie, qui allait peu à peu, au cours du siècle, supplanter l'ancienne psychologie et la science de l'analyse des idées, telle qu'on la concevait à cette époque.

On regarde d'ordinaire Descartes comme le fondateur de la psychologie moderne et même de la psycho-physiologie.

Nous ne prétendons rien enlever ici à la gloire de l'illustre auteur du Traité de l'homme, nous voudrions seulement marquer la place qui revient à côté de lui, dans cette création, à Cabanis, et indiquer les points les plus importants sur lesquels ce dernier a heureusement transformé la méthode ou les doctrines de son devancier. Aussi bien n'est-il guère possible de comprendre parfaitement l'œuvre du médecin philosophe, si on ne l'oppose à ce qu'elle a remplacé ; et ce qu'elle a remplacé, c'est précisément, en même temps que la science de l'analyse des idées de Condillac, la psychologie cartésienne, toute puissante au xvne et au xvme siècles.

Descartes avait eu le mérite de bien mettre en valeur l'idée de conscience ; en faisant de cette conscience, du «je pense » le critère des états spirituels, en se refusant à expliquer le mouvement et la vie par l'action de l'âme, il avait donné une définition du psychique qui, sans être parfaite, était claire, et qui conduisait à envisager d'une manière toute nouvelle la vie mentale ; le fait que la science de l'âme . a, depuis trois siècles, vécu sur cette découverte, en montre assez l'importance. De plus, par une contradiction singulière, et que lui-même a reconnue, puisqu'il trouve sa propre doctrine aussi difficile à comprendre que le mystère de l'Incarnation, Descartes, qui avait fait du corps et de l'âme deux « substances >> absolument hétérogènes l'une à l'autre, et complètement distinctes, admet néanmoins une action réciproque entre les deux. Par là, il ouvrait la porte à une explication mécanique des sentiments et des idées, sans qu'il soit possible de dire exactement jusqu'où allait sa pensée sur ce point. Ainsi, l'auteur des Méditations, pour qui la pensée était la seule chose claire, celle dont l'existence était connue avant toutes les autres, pour qui les lois de la nature physique ne pouvaient être démontrées qu'après l'existence de Dieu, en venait à expliquer, dans le Traité de l'Homme, la plus grande partie des événements psychologiques par la seule action des esprits animaux :« Toutes les fonctions que j'ai attribuées à cette machine (le corps humain), comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil ; la réception de la lumière, des sons, des odeurs, des goûts, de la chaleur, et de telles autres qualités dans

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les organes des sens extérieurs ; l'impression de leurs idées dans l'organe du sens commun et de l'imagination, la rétention ou l'empreinte de ces idées dans la mémoire, les mouvements intérieurs des appétits et des passions, et enfin les mouvements extérieurs de tous les membres, qui suivent si à propos tant des actions des objets qui se présentent aux sens que des passions et des impressions qui se rencontrent dans la mémoire..., ces fonctions suivent toutes naturellement en cette machine de la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que font les mouvements d'une horloge ou autre automate, de celle de ses contre-poids et de ses roues (i) ». En résumé, on doit attribuer au corps seul « tout ce qui peut être remarqué en nous qui répugne à notre raison (2) ». Malgré sa confusion, ses incertitudes, ses contradictions perpétuelles, cette théorie audacieuse préparait et annonçait l'œuvre qui ne devait êtrè achevée que par les successeurs du cartésianisme. Il nous suffira d'en avoir souligné l'importance, sans nous arrêter aux détails des explications, sans relever les idées ingénieuses et fécondes qu'on trouve à chaque page du Traité des passions, comme par exemple, l'usage qu'on y fait de la notion d'utilité (3), ou le rôle que joue l'association d'idées dans les sentiments (4).

Quel que soit l'intérêt qu'ait présenté en son temps cette psychologie, il n'est pas injuste de dire que notre science actuelle l'a dépassée. Et la première critique qu'un de nos contemporains lui ferait sans doute serait qu'elle est toute pénétrée de métaphysique. Ce n'est point faiblesse chez Descartes. Mais c'est qu'en effet, il ne conçoit pas une science qui ne s'appuierait pas à son origine sur des considérations philosophiques. C'est pour donner à sa physique des fondements solides qu'il aécrit les Méditations, et l'on sait que dans les Principes, il déduit les lois de la mécanique des perfections de la divinité. Pour lui, d'ailleurs, physique et philosophie sont deux termes synonymes ; toute science est conçue sur le type de la mathématique, et l'expérience, si elle y trouve sa place, comme l'a fort

(1) Traité de l'Homme, fin.

(2) Les Passions de l'âme, I, 47»

(3) Ibid. II, 74, 111.

(4) Ibid. II, 136.

bien montré M. Liard, n'y joue néanmoins qu'un rôle secondaire. Si cette « confusion des genres » a mené assez souvent, il faut le reconnaître, le physicien ou le naturaliste à des résultats heureux, il faut dire aussi qu'elle a été pour l'un et pour l'autre, mais plus encore pour le psychologue, la source d'inextricables difficultés.

Tout au contraire de Descartes, Cabanis veut une science dégagée de tout rapport avec la métaphysique. Il a eu, avant Auguste Comte, l'idée très nette, parfaitement claire, d'une science dont l'expérience concrète est le point de départ et le point d'arrivée, qui part des faits, qui ne cesse de s'appuyer sur des faits, dont toute l'ambition est de prévoir et de prédire avec certitude des faits ; une science, qui sans mépriser les idées générales, et même en leur gardant la place qu'elles méritent, ne les considère qu'à leur valeur, qui est d'être des instruments de recherche, ou des auxiliaires pour la mémoire.

Cette conception de la science, Cabanis l'a exposée dans ses premiers ouvrages en opposant la cause « dont la connaissance est interdite à l'homme et lui est d'ailleurs inutile » au rapport scientifique.

« L'observation des faits, dit-il, dans le Degré de Certitude de la Médecine (i) est le partage de l'homme, elle lui suffit. J'ignore les causes; mais l'observation m'apprend que tout s'opère dans la nature d'une manière régulière et constante ; que, dans des circonstances absolument semblables, les faits sont toujours les mêmes, que, si l'on peut quelquefois les rendre différents, c'est à raison des changements qu'on peut apporter aussi dans les faits extérieurs dont ils découlent, dans les faits simultanés avec lesquels ils ont des rapports étroits. » Et voici maintenant la définition de la cause, entendue cette fois au sens scientifique, définition absolument semblable à celle qu'on retrouvera plus tard chez Stuart Mill : « Le mot cause ne doit point nous faire regarder les phénomènes de la nature comme contenus les uns dans les autres, comme tour à tour engendrés et générateurs ; car il n'existe véritablement pour nous que des faits, qui se présentent ou simultanément ou dans un ordre successif. Tout ce que peut

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l'observation raisonnée, est d'établir entre eux des rapports d'analogie ou de différence, d'indépendance réciproque ou de subordination et d'enchaînement. Deux fait? se ressemblent, ou ils diffèrent : ils paraissent toujours ensemble, ou ils surviennent souvent isolés. Si nous voyons un fait arriver constamment à la suite d'un autre, nous disons que le premier est l'effet, le second la cause. Mais ces noms ne leur donnent point des qualités nouvelles ; ils expriment seulement V ordre de leur succession. Au reste, cet ordre n'en est pas moins important à connaître, puisque l'apparition du premier fait nous enseigne avec certitude celle du fait subséquent (i) >>.

De cette théorie de la science, définie comme l'étude exclusive des faits, Cabanis tire deux conséquences importantes. C'est d'abord que les grandes théories, les systèmes d idées qui, à une époque donnée, résument l'ensemble des faits connus, n'ont de valeur qu'en tant précisément qu'ils représentent ces faits, mais pris en eux-mêmes ne méritent aucune considération. Cabanis va si loin dans ce mépris de la science terminée, arrêtée, de ce qui, à une date donnée, constitue la vérité, que certaines de ses pages semblent presque inspirées du pragmatisme de W. James ou de Schiller. « Chaque époque, dit-il, s'attribue Y exclusive possession de la vérité et toutes pourront avoir également raison, si les systèmes qu'elles ont fait naître embrassent et lient d'une manière naturelle tous les faits connus ; car les vérités générales ne sont et ne peuvent être que les conséquences de toutes les observations et de toutes les notions particulières qu'on a recueillies sur un sujet donné (2). »

La seconde conséquence de cette attitude philosophique, c'est que les faits très généraux ou les plus généraux, ne sauraient devenir des objets de connaissance : « Les faits généraux ne s'expliquent point, et l'on ne saurait en assigner la cause. Puisqu'ils sont généraux, ils ne se rapportent point par ressemblance à un autre, attendu que dans cette dernière supposition, ils cesseraient d'être généraux, soit en se subordonnant à lui, soit en s'y confondant d'une manière absolue. Encore moins peut-on y chercher les rapports d'un effet à sa cause, puisque ces rapports ne

(1) Du degré de certitude de la Médecine, I, 173; , ,

(2) Œuvres, I, 2

peuvent s'établir qu'entre des phénomènes également connus, qui sont offerts par la nature dans un ordre constant de succession, et puisque le dernier ou le fait général perdrait évidemment son caractère, du moment qu'il serait possible de le subordonner à un autre, qui, dès ce moment en effet, viendrait le remplacer (i). » Ainsi, les causes universelles, les causes premières ne sauraient être « ni un objet d'examen, ni un sujet de doute, et l'ignorance est le seul résultat, auquel nous conduise à leur égard le sage emploi de la raison (2) >>. Ce n'est pas d'ailleurs que cette ignorance où nous sommes de la nature des choses dernières soit absolue ; l'agnosticisme de Cabanis est moins une affirmation qu'une méthode scientifique ; en réalité nous pouvons, dans une certaine mesure, apercevoir quelle peut être, "quelle est probablement la nature de la cause universelle, et Cabanis s'arrête sur ce point à une conception philosophique très analogue à celle des stoïciens, à l'hypothèse d'un monde matériel travaillé et mené par une intelligence diffuse. Mais qu'il soit bien entendu que c'est là une hypothèse, et surtout que cette vérité générale, conclusion toujours douteuse de la science, n'intervienne jamais dans le détail de l'explication des phénomènes.

Il est absolument nécessaire de connaître ces vues générales de Cabanis sur la méthode pour apprécier à sa valeur et même simplement pour comprendre la conception qu'il s'est faite des rapports du physique et du moral de l'homme. Remarquons d'abord combien il était important de poser en ces termes et sous cette forme le vieux problème sur lequel les métaphysiciens des deux derniers siècles avaient eu des querelles si acharnées, et qui, en leur langue, s'appelait le problème de l'union de l'âme et du corps. Or, il est bien certain que parler de l'âme, du corps et de leur union, c'était, avant toute discussion, supposer déjà certains postulats admis, à savoir — i° que les phénomènes psychologiques d'une part, et de l'autre les phénomènes physiologiques formaient deux groupes, ayant chacun un principe d'unité — et 20 que ces deux principes d'unité étaient irréductibles l'un à l'autre. C'était, nous l'avons vu, l'opinion de Descartes. Cabanis, au contraire, s'il voulait res-

(1 Rapports, éd.fPeisse. 141.

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ter fidèle à sa méthode, de partir des faits, et de ne concevoir de groupes de faits, de faits généraux, que ceux qui lui seraient indiqués par l'expérience, devait refuser d'accepter, au moins avant examen, ces deux postulats. C'est là une conséquence logique de son systime dont il faut bien se rendre compte pour pénétrer sa doctrine. Pour Descartes, par exemple, qui p; rt du raisonnement, l'essence, ou pour employer le langage moderne, la définition d'un corps et par suite du corps humain consiste uniquement dans l'étendue ; par les propriétés de l'étendue s'expliquent toutes les propriétés physiologiques, et Descartes, en son Traité de l'Homme, a essayé de les déduire a priori. La marche que suit Cabanis, savant positif, est tout inverse : ce qui est premier pour lui, ce sont ces propriétés physiologiques du corps; et sans doute, sa conviction, sa pensée intime est qu'elles s'expliqueront finalement, c'est-à-dire qu'elles se réduiront à l'unité, et que, comme Descartes l'avait dit, elles ne sont que des conséquences des lois du mouvement; mais, pour lui, ceci est une conclusion, non un point de départ; c'est le terme ultime de la recherche scientifique et non l'affirmation première qui doit lui servir de guide ; dès lors, rien ne prouve, au premier abord, que ces propriétés physiologiques ne soient pas hétérogènes l'une à l'autre. Est-ce la même cause qui produit la chaleur animale et qui transforme les aliments en chyle ? Est-ce cette même cause qui explique l'action mystérieuse du système nerveux sur la fibre musculaire? l'action encore plus mystérieuse du même système nerveux sur les glandes de l'estomac ? La science le dira. A priori, avant examen, nous n'en savons rien. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que nous observons certains rapports constants entre certains phénomènes physiologiques. Et c'était le premier point à établir. Voici maintenant le second : les philosophes cartésiens avaient creusé entre V âme et le corps un fossé profond, avaient proclamé l'hétérogénéité absolue de ces deux idées, leur irréductibilité totale. Et comme ils entendaient construire la science de l'absolu, de la réalité vraie, comme d'autre part, ils constataient, à n'en pas douter, des rapports plus ou moins réguliers entre les phénomènes physiologiques et les phénomènes psychologiques, la question s'était posée à eux de savoir comment ces deux substances, radicalement étrangères l'une à l'autre, pouvaient

CABAN ï S

entretenir néanmoins des rapports apparents ou réels. Question si obscure, si embarrassée, si abstruse, qu'aucun d'entre eux, on peut bien le dire, n'avait réussi même à en apercevoir une solution satisfaisante. Mais il faut bien se rappeler que pour Cabanis, le problème ne se pose pas du tout dans les mêmes termes; pour lui, en effet, nous l'avons dit, la science n'a pas à étudier les réalités dernières, les causes universelles, les faits généraux (par exemple le corps, ou l'âme) : constater des rapports constants entre des faits d'observation, telle est sa tâche, à cela se borne son ambition. Mais qu'il y ait entre la pensée et le mouvement des rapports au moins apparents, cela, tous les philosophes l'ont reconnu. Or cela seul suffit à la science pour affirmer qu'il y a un lien de CBnsalité (au sens que nous avons défini) entre le moral et le physique, entre le cerveau et la pensée. Réunissons maintenant les deux propositions que nous avons établies successivement, nous trouvons : i° entre les différents groupes de iaits physiologiques, on ne constate point, à premier examen, de rapports intelligibles, il n'y a que des rapports d'expérience ; il n'y a point de lien de causalité (au sens métaphysique), il y a une causalité (au sens scientifique); 20 entre le physique et le moral, il y a des rapports (d'expérience), il y a une causalité (au sens scientifique). Du simple rapprochement de ces deux propositions s'ensuit la célèbre affirmation, qui a valu à Cabanis une si fâcheuse renommée, qu'on a tant de fois taxée d'absurdité, et qui pourtant s'impose à ceux qui partagent sa conception de la science, Entre le physique et le moral, il y a des rapports aussi étroits qu'entre les divers groupes de phénomènes physiologiques, ou pour traduire en langage imagé cette proposition abstraite : « le cerveau digère en quelque sorte les impressions ; il fait organiquement la sécrétion de la pensée (1) ».

Cette formule, qui a fait tant de bruit, a fait accuser Cabanis de « matérialisme >> ; L. Peisse remarque avec raison qu'à la considérer en elle-même, elle n'est pas plus matérialiste que spiritualiste. Il faut ajouter qu'elle exprime avant tout l'attitude du savant, et que, précisément

SON Q.UVRK

parce qu'elle exclut toutes les hypothèses philosophique?, elle est compatible avec toutes ( j ).

C'est sans doute parce qu'il avait ainsi abattu les barrières qui séparaient depuis deux siècles l'organique et le psychique, le physique et le moral, parce qu'il s'était refusé à accepter de prime abord ces divisions nettes, trop arbitrairement tranchées, que l'attention de Cabanis a été appelée sur ces états neutres, intermédiaires, dont ou ne saurait dire exactement s'ils relèvent de la physiologie ou de la psychologie ; et autant peut-être que par sa double éducation médicale et philosophique, c'est par sa conception très originale de ce qu'on peut appeler déjà la psycho-physiologie qu'il a été conduit à cette découverte capitale, qui allait renouveler la vieille science de l'âme et qui domine encore la psychologie contemporaine, la découverte du rôle de la cénesthésie ou, comme il dit, des sensations internes.

Voyons comment il y arriva.

Un problème qui avait soulevé au xvne et au xvme siècles des discussions passionnées était de savoir si toutes les idées de l'homme ont été acquises par lui, au cours de son développement, par l'expérience, si selon la formule d'Aristote, il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait passé par les sens, ou si au contraire il existe certaines idées qui ne soient pas le fruit de l'expérience, autrement dit qui soient innées en l'homme (2). Cabanis ne pouvait éviter de répondre à cette question. Mais c'est le propre des grands esprits de briser, à chaque instant, les cadres traditionnels que la pensée des âges précédents s'est construits. Ils n'appor-

(1) On a beaucoup discuté sur les opinions philosophiques de Cabanis. A ce propos, plusieurs de ses historiens ont raconté, après Aimé Martin, l'anecdote selon laquelle Cabanis aurait, un jour, juré en plein Institut que Dieu n'existait pas, et aurait défendu à Bernardin de Saint-Pierre de prononcer ce nom. M. Picavet et M. Guillois ont donné de fort bonnes raisons de mettre en doute cette invraisemblable histoire. Nous pouvons ajouter à leurs arguments un témoignage précis, celui des filles mêmes de Cabanis : M. Alfred Dutens, dans une lettre qu'il nous a écrite à ce sujet, déclare tenir de Mme d'Orval et de sa sœur, ses grand'mère et grand 'tante, que cette légende est due toute entière à l'imagination de Bernardin de Saint-Pierre. Nous le croyons bien volontiers.

(2) Il faut remarquer que Cabanis ne semble pas avoir connu la théorie de l'innéité, sous sa forme psychologique ; il parle seulement de « déterminations qui ne sauraient être rapportées à aucune espèce de raisonnement, sans cesser pour cela d'avoir leur source dans la sensibilité physique ». C'est une forme physiologique de la même théorie.

tent pas aux problèmes seulement des solutions, mais des formes nouvelles.

Cabanis, physiologiste, ne conçoit pas l'idée abstraite, déracinée de la vie. Il lui cherche dans le physique un équivalent, et le trouve dans le mouvement qu'elle annonce et qui le suit. Une idée, une sensation est pour lui une détermination à l'action. En langage d'aujourd'hui, il ne croit pas que l'élément premier de la vie psychique soit l'idée pure, ou même l'image, mais le couple idéo-moteur.

Cabanis va même plus loin : dans sa pensée le lien entre l'idée, le sentiment et le mouvement, est plus intime encore, et peut-être la distinction entre les deux phénomènes s'évanouirait-elle devant une analyse plus sévère. Mais c'est là seulement une hypothèse sur laquelle il passe sans s'y arrêter.

Les idées et les déterminations morales ont-elles toutes pour origine des sensations ? Cabanis reconnaît, avec Condillac, que beaucoup d'entre elles dérivent en effet des impressions que font sur nous les objets extérieurs. Mais ce n'est pas là pour lui la source la plus importante, il y en a deux autres que la philosophie du xvne siècle a négligées faute de connaître la physiologie. La première, ce sont précisément ces sensations internes, dont bien des faits tirés de la vie normale et surtout de la pathologie nous montrent l'importance. Cabanis étudie leur rôle dans les rêves, l'ivresse, ou dans la crise de la puberté : « Les idées et les déterminations morales ne dépendent pas uniquement de ce qu'on nomme les sensations, c'est-à-dire des impressions distinctes reçues par les organes des sens proprement dits ; mais les impressions résultant des fonctions de plusieurs organes internes y contribuent plus ou moins, et dans certains cas, paraissent les produire uniquement (i). » Il y a encore une autre source des idées et des déterminations morales, c'est l'activité spontanée du système nerveux lui-même, qui peut produire les uns et les autres en l'absence de toute impression soit externe, soit interne ; par là s'expliquent d'une part les hallucinations, de l'autre les mouvements convulsifs. Ainsi « il y a dans l'homme un autre homme intérieur, doué des mêmes facultés, des mêmes

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