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CONCLUSION

Nous nous sommes efforcé d'indiquer ce que Cabanis devait à son temps, et ce qu'il y avait de personnel et de proprement original dans son œuvre, nous avons signalé au passage celles de ses idées qui devaient plus tard faire leur chemin, celles qui sont devenues, et qui restent encore aujourd'hui les règles de la pensée scientifique. Il nous faut maintenant étudier l'accueil qu'ont reçu ces innovations au moment où elles sont apparues, et exposer les vicissitudes qu'a eu à traverser, pendant le cours de ce mobile et

(1) Destutt de Tracy. Discours de réception à l'Académie française. Cf. aussi sur cet ouvrage : Rapports, 216> 336, 465 ; Billet à Guinguené du 23 janvier 1807, cité par Guillois, Le Salon de Madame Helvétius, p* 194.

SON ŒUVRE

changeant xixc siècle, la mémoire et la réputation de notre auteur.

Si en effet les idées de Cabanis et particulièrement la théorie des Rapports avaient trouvé au moment de leur apparition un accueil enthousiaste près de la majorité du public savant et de l'opinion publique tout entière, elles ne devaient point avoir après la mort de leur auteur et surtout après la réaction politique et religieuse de la Restauration un succès aussi brillant. Nous avons montré plus haut avec quelle sympathie on avait accueilli les théories du premier des psycho-physiologistes. Destutt de Tracy avait en pleine Académie française proclamé les Rapports « le plus beau monument de la philosophie de notre temps et l'un de ceux qui contribueront le plus à la gloire du siècle où nous entrons ». Benjamin Constant après avoir lu le livre s'en disait enchanté. « Il y a, ajoutait-il, une netteté dans les idées, une clarté dans les expressions, une fierté contenue dans le style, un calme dans la marche de l'ouvrage, qui en font, selon moi, une des plus belles productions du siècle. >> Andrieux disait de l'auteur qu'il nous rendait Hippocrate et Platon, et en 1810, l'Institut faisait figurer les Rapports parmi les ouvrages auxquels on pouvait décerner le prix de morale et d'éducation.

Mais tout va changer à l'époque de la Terreur blanche. Nous allons voir prononcer contre notre, philosophe la sentence définitive, qui le placera au rang des proscrits, le mot qui, à ce moment condamne sans rémission et sans appel : Cabanis va devenir, au yeux de tous, un vil matérialiste. Déjà sous l'Empire, ' Frayssinous avait prononcé le mot et condamné son système comme aussi absurde en métaphysique que funeste en morale. En 18 17, la congrégation de l'Index proscrit les Rapports de toutes les bibliothèques bien pensantes. En 18 19, l'abbé de Feletz écrit que Cabanis a cherché en vain à se laver de l'accusation de matérialisme. Aimé Martin le cite comme un « athé3 intolérant >>.

Pourtant quelques voix s'élèvent contre ces interprétations absurdes et par trop simplistes de la doctrine. Mgr. de Bovet fait figurer Cabanis dans son Dictionnaire des Croyants célèbres. Le journaliste Enard écrit que son sentiment est très différent de ceux qu'on lui a supposés. Mais la légende est formée. Désormais et pendant un demi-

siècle et plus, on jugera Cabanis sur la réputation Que lui ont faite les hommes de la Restauration et les historiens, selon le mot de Rémusat, le citeront plus qu'ils le ne liront. En vain, Sainte-Beuve indique que sa philosophie est plus sérieuse qu'on voudrait le faire croire, en vain Peisse réédite les Rapports et essaie de présenter la doctrine sous son vrai jour, en vain Mignet, dans le bel éloge que nous avons cité, proclame Cabanis le fondateur d'une science nouvelle et l'utile réformateur d'une science ancienne; en vain, Auguste Comte fait une place à Cabanis dans son calendrier positiviste tout en lui reprochant de ne pas avoir vu que l'histoire humaine ne saurait être expliquée par la seule physiologie, les attaques de la génération précédente avaient été trop violentes, et Cabanis disparaît de la scène philosophique. M. de Rémusat déclare qu'il n'y a dans son œuvre ni science, ni philosophie véritables, et Taine lui reproche injustement d'omettre, par amour -propre littéraire, le détail caractéristique, le fait vivant, le spécimen probant et complet.

Cependant, pendant qu'en France Cabanis était calomnié, méprisé, refuté ou, ce qui est pis, oublié; à l'étranger on réfléchissait sur ses écrits, on reprenait les problèmes qu'il avait posés, on essayait de le continuer. Schopenhauer et Hartmann, en Allemagne, ont tiré des Rapports quelques-unes des idées fondamentales de leur système ; en Angleterre Lewes et Darwin, par l'étude directe des faits, arrivaient à des conclusions que, bien avant eux, le philosophe français avait prévues et préparées. Quand à la fin du long règne de l'éclectisme, on sentit le besoin d'une direction nouvelle, on ne retourna point jusqu'à Cabanis, et ceux même, comme le dit M. Picavet, aux travaux desquels il eût applaudi, se gardèrent bien de le réclamer comme prédécesseur, et préférèrent s'appuyer sur des noms étrangers et moins discrédités.

Il a fallu les études de psychologie moderne, et les travaux de M. Picavet sur l'Idéologie pour remettre au jour l'œuvre de Cabanis. Et le jugement auquel arrivent l'impartial historien ou le savant d'aujourd'hui est exactement le même que celui qu'on formulait au moment même de la publication des Rapports, « Nous pouvons affirmer, dit M. Picavet, que rarement un ouvrage a autant servi aux progrès de la science et de la philosophie des sciences,

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Cabanis a, dans les Rapports, crée la psychologie physiologique, recommandé la psychologie animale embryonnaire et morbide, insisté sur l'importance des sensations internes et précédé ou préparé Lamarck et Darwin, Schopenhauer et Hartmann, Comte, Lewes et Preyer, sans compter ceux qui, par Biran et Ampère, lui ont fait indirectement plus d'un emprunt ». Et M. Georges Dumas ajoute qu'aucun philosophe peut-être n'a été plus injustement oublié et ne mérite mieux qu'on lui rende la place que ses contemporains lui attribuaient dans l'histoire de la philosophie.

Il était nécessaire de rappeler brièvement ces faits pour faire sentir au lecteur toute l'injustice qu'il y eut à reléguer dans l'ombre pendant près d'un siècle un des plus beaux génies philosophiques qu'ait produits notre pays. Et certes, on appréciera mieux maintenant la page hautaine et désabusée qu'en un jour de tristesse, le grand philosophe écrivit sur l'ingratitude : « Il faut bien le dire, car il faut que chacun le sache, rien de plus commun que l'ingratitude. Aussi ne tarde-t-on pas à regarder comme une espèce d'enfantillage de ne s'y être point attendu. Bien loin de laisser décourager par là son zèle pour l'humanité, l'homme vertueux, n'attendant plus sa récompense que de luimême, se reconnaît plus indépendant et plus libre; il n'est plus arrêté dans ses efforts par aucun motif étranger. Il trouve une douceur secrète à sentir qu'en servant les hommes, il n'a nul besoin de les occuper de lui; il leur donne sa vie, mais il foule aux pieds leur opinion ; il ne compte même pas sur la plus stricte justice de leur part ; et son âme noble et fière aime à se dérober au salaire de ses bonnes actions, en quelque sorte, comme un coupable s'applaudirait d'échapper au châtiment de ses crimes (1). »

Cabanis mérite d'être replacé parmi les savants au rang qu'il n'aurait jamais dû perdre. La pensée contemporaine, qui lui doit tant, ne peut plus l'ignorer comme un étranger. Nous souhaiterions qu'elle lui rendît le plus bel hommage qu'on puisse apporter à un écrivain, qui est de le lire, de le méditer, de s'inspirer de son œuvre, et si possible, de le continuer,

(1) Œuvres, V, 173,

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