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CHOIX DE TEXTES

SCIENCE ET MÉTHODE

Observation et Raisonnement

Les plus grands succès de l'esprit humain tiennent moins à l'emploi direct de ses forces naturelles, qu'à l'heureuse application des instruments qu'il sait se créer. Les forces de l'intelligence, livrées à elles-mêmes, sont bornées comme celles des bras: mais si les bras, à l'aide des leviers, et en se soumettant les forces mécaniques et même certaines forces vivantes de la nature, parviennent à mouvoir les plus grandes masses, l'esprit, de son côté, peut, au moyen des méthodes qu'il invente, exécuter des travaux dont les résultats le frappent lui-même d'étonnement et d'admiration. C'est de l'excellence et du bon emploi de ces instruments artificiels que dépendent les progrès des sciences et des arts.

Mais les arts et les sciences n'ont pas mis d'abord en usage les mêmes méthodes. Quoique l'esprit humain ait une manière générale de procéder qui peut s'appliquer également à tous les objets de ses recherches, il suit, selon les circonstances, des pratiques qui paraissent et qui sont en effet assez diverses à plusieurs égards. D'ailleurs, les règles de cette méthode universelle, qui répand une lumière égale sur tous les genres et sur tous les sujets, n'ont été trouvées que dans ces derniers temps. On n'a pas fait voir, par un nombre suffisant d'exemples, comment il est possible, comment il convient de la transporter d'un genre à l'autre ; l'on n'a pas surtout déterminé la nature et les limites des modifications qu'elle peuvent exiger dans certains cas ; et peut-être est-elle encore elle-même susceptible de plusieurs importantes améliorations.

C'est à raison du caractère des objets dont elles s'occupent, que les sciences ont pris naturellement différentes routes ; et ces routes se sont trouvées plus ou moins voisines de celle. de l'entière certitude, de la pleine conviction.

Les objets fixes, bien déterminés, et qu'on représente par des signes qui ne peuvent avoir rien d'incertain, de variable, de vague, ont dû se trouver, pour ainsi dire, d'euxmêmes ordonnés en système régulier. La connaissance de leurs rapports a dû faire des progrès rapides ; du moins les sciences qui les considèrent ne font-elles que des pas sûrs : il est de leur nature d'aller toujours en avant, et de ne jamais rétrograder. Telles sont celles qui traitent des quantités et des grandeurs. Comme tout y est convenu, et comme les termes ou les signes dont on se sert ont exactement la même signification pour tout le monde, les démonstrations y sont rigoureuses, et les vérités s'y lient dans un ordre qui ne psut avoir rien d'arbitraire. Ainsi donc ces sciences s'enrichissent et se perfectionnent de plus en plus avec le temps : les derniers bons livres élémentaires qu'elles produisent les contiennent en quelque sorte tout entières, et l'on peut se dispenser, en les étudiant, de remonter aux écrivains des anciennes époques, à moins qu'on ne soit curieux de connaître les premières méthodes employées et l'ordre dans lequel les découvertes se sont présentées aux inventeurs.

Toutes les parties des sciences physiques qu'on a pu fonder sur celles des grandeurs ou des quantités ont eu nécessairement le même sort ; et, à mesure que les autres ont été soumises à des méthodes plus rigoureuses, à mesure qu'on les a véritablement élémentées, c'est-à-dire, qu'on a pu ranger les vérités qu'elles possèdent dans cet ordre naturel qui les fait naître les unes des autres, ces sciences ont partagé de plus en plus les avantages inappréciables des premières. C'est ainsi que l'esprit philosophique a commencé ce grand ouvrage, par lequel il doit ramener successivement toutes les branches des connaissances humaines à des méthodes également sûres, et conséquemment les rendre toutes un jour également exactes.

Mais cette tâche de l'esprit philosophique sera longue ; car d'autres parties de ses travaux, et malheureusement c'est le plus grand nombre, portent sur des objets mobiles et changeants, sur des objets qui ne sont presque jamais bien circonscrits, que chaque homme considère sous des points de vue ou dans des rapports très différents, tandis que les signes, ou les mots dont on se sert pour les soumettre au raisonnement, dépourvus de précision, ne présentent

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que des images incertaines ou des sens indéterminés. Tant que les choses restent dans cet état, il est aisé de sentir que la vérité ne peut faire que peu de progrès ; que ceux qu'elle fait dépendent du talent particulier de quelques individus favorisés de la nature, et non d'un esprit général imprimé à la science ; que les découvertes utiles y restent éparses, et ne peuvent s'enchaîner en un corps complet de doctrine. On doit bien se garder alors de s'en rapporter aux écrivains systématiques, même les plus célèbres ; il faut remonter aux véritables sources, aux hommes de talent, aux esprits inventeurs. Le talent n'est qu'une manière plus abrégée de voir juste, de saisir rapidement, dans chaque genre, les rapports fins qui échappent au vulgaire, qui même ne sauraient être saisis par les méthodes mécaniques de raisonnement. Mais le talent a sans doute aussi ses procédés particuliers : quoiqu'il soit de sa nature de faire disparaître tout vestige de règle, sa marche n'en est pas moins régulière et constante ; et cette considération, bien réfléchie, peut nous aider à découvrir les lois qu'il suit même à son insu, peut nous ramener sur sa route, et nous montrer les moyens de suivre ses pas et de marcher à ses côtés.

Mais si la science dont on s'occupe repose principalement sur l'observation, c'est alors surtout qu'il sera tout à fait indispensable de recourir aux écrivains qui ont vu par euxmêmes, et qui ont vu d'une manière profonde et juste, aux grands observateurs. Rien sans doute ne dispense d'étudier de ses propres yeux les objets dont la connaissance tient à des impressions particulières, que leur présence et leurs phénomènes extérieurs peuvent seuls produire. Quand on veut avoir l'idée nette de l'odeur d'une fleur, il faut la sentir ; du goût d'un fruit, il faut le goûter. Pour reconnaître la physionomie d'une maladie, l'état du pouls qui l'annonce, la disposition du sang qui l'accompagne, le caractère des évacuations qu'elle détermine, il faut considérer tous ces objets ; il faut y revenir à plusieurs fois. L'expérience d'autrui ne nous sert qu'autant que nous en avons déjà nous-mêmes, et les tableaux qui se trouvent dans les écrivains n'ont quelque sens pour nous, qu'autant que nous les avons vus dans la nature même. Tout cela est très vrai ; cependant le projet le plus déraisonnable serait de se placer sans guide au milieu de cette vaste mer

de la science. Nous n'avons pas seulement besoin d'apprendre à réfléchir sur ce que nous avons senti, à bien saisir les rapports de ce que nous avons vu ; nous avons aussi besoin d'apprendre à sentir et à voir. Il n'est pas indifférent que nous commencions l'étude d'une science par tel ou tel objet ; que nous commencions celle d'un objet par telle ou telle face ; que nous passions légèrement,, ou que nous pesions avec lenteur sur telles ou telles particularités. Or, cet art, l'art d'observer, n'a pas encore de règles théoriques fixes : il existe uniquement dans les exemples pratiques que nous en offrant les ouvrages de quelques génies heureux qui l'ont deviné ; il s'apprend dans le commerce assidu de ces grands modèles, et l'esprit y contracte ces habitudes de justesse, de bon sens, de sagacité, de naturel, qui caractérisent particulièrement les anciens, et quelques modernes formés par leur lecture.

Car, citoyens, nous ne devons pas refuser d'en convenir, les anciens sont nos maîtres dans ce genre. Les modernes ont trouvé plusieurs belles méthodes qui simplifient les travaux, et suppléent à la faiblesse de l'intelligence ; ils ont créé l'art d'interroger la nature, en changeant les circonstances d'après lesquelles ses opérations s'exécutent dans l'état le plus régulier. Cet art avait été jadis indiqué par Démocrite ; mais, soit que les anciens n'en eussent pas senti l'importance, soit que leurs préjugés le leur aient fait regarder le plus souvent comme une espèce de sacrilège ou de profanation, on n'en trouve chez eux presque aucun vestige. Ainsi donc, la gloire en appartient uniquement aux modernes ; et dans l'état de perfection auquel l'ont porté les Lavoisier, les Priestley, les Fontana, les Spallanzani, les Ingenhouse, les Berthollet, etc., il promet à la science des progrès aussi rapides qu'indéfinis. Or, cette gloire est assurément bien grande et bien pure ; mais pour le talent de l'observation, nous ne pouvons pas, je le répète, lutter avec les anciens : trop souvent les modernes voient avec nos hypothèses, ou se perdent dans des détails insignifiants ; ils considèrent les choses sous des points de vue factices et frivoles, ou pèsent sur des minuties ; du moins ne trouve-t-on que rarement dans leurs tableaux cette vérité qui vous saisit et vous met tout de suite en scène, ce tact si juste qui sait toujours choisir les traits principaux et caractéristiques, qui fixe sur eux votre atten-

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tîon, en écartant tout ce qui pourrait l'affaiblir ou la distraire : qualités précieuses que les anciens ont, au contraire, presque toujours, même dans leurs ouvrages les plus négligés. Peut-être cela tient-il beaucoup à ce que la multiplicité de nos lectures nous laisse trop peu de temps pour observer, à ce que nous acquérons nos connaissances dan les livres plutôt que dans la nature. Mais il faut encore l'attribuer à une autre cause dont je parlerai ci-après, à ces relations prématurées que nous avons essayé plus d'une fois d'établir, entre les diverses parties des sciences, et qui n'ont pas seulement fourni de faux résultats sur les objets, mais dénaturé les impressions que ces objets eux-mêmes doivent produire.

Il est donc, j'ose le dire, nécessaire, pour s'habituer à sentir et peindre juste la nature, de revenir à l'étude des anciens. Rien surtout n'est plus indispensable en médecine ; car s'il est une science dont les dogmes doivent se fondei principalement sur l'observation, c'est la médecine, sans doute. Or, l'on peut assurer que les Pythagore, les Aristote, les Epicure, les Théophraste, n'ont pas eu plus de ce génie dont les anciens nous paraissent offrir les véritables modèles, qu'Hippocrate, Arétée et quelques autres en ont déployé dans les ouvrages qui nous restent d'eux.

(Discours d' ouverture du Cours sur Hippocrate).

L'art de raisonner

L'art de raisonner ou de conduire son esprit, n'est autre chose que l'art de bien voir, de bien entendre, de sentir juste. Relativement aux objets de première nécessité, la nature nous apprend cet art, sans que nous y songions, et, pour ainsi dire, malgré nous. Le châtiment est si près de l'erreur, que Terreur se corrige bientôt d'elle-même. Des sensations pénibles nous avertissent que nous avons mal jugé : des sensations agréables les remplacent, quand nous parvenons à juger mieux, et ne les remplacent qu'alors.

Il est aisé de voir pourquoi nous devons multiplier les essais jusqu'à ce que nous ayons atteint ce but. Mais, pour cela, nous suivons une route déterminée, nous employons des procédés constants. L'observation nous apprend que cette route, la seule bonne, est toujours la même, que ces procédés se ressemblent dans tous les cas : c'est ce que

nous appelons la méthode de la nature ; et la logique consiste à savoir l'imiter au moyen de certaines règles qu'on se trace, -ou plutôt d'après la connaissance exacte de celles que nous avons suivies presque automatiquement dans les circonstances les plus simples où nous avons raisonné juste.

Dans les circonstances plus compliquées, dans celles surtout où les faux jugements n'entraînent pas avec eux leur punition, l'eireur devient d'autant plus facile, que des passions étrangères, et le besoin d'aller promptement aux résultats, nous portent à juger avec une précipitation funeste. Cette disposition de l'esprit, singulièrement accrue par les habitudes sociales, doit être considérée comme la principale source de ses écarts, et de tous les maux qu'ils enfantent. Le but d'une bonne éducation sera donc toujours d'en corriger les effets, de l'étouffer, s'il est possible, dans son berceau, ou de lui substituer des dispositions toutes contraires, c'est-à-dire, de nous accoutumer à mettre dans tous nos jugements la même circonspection que la nature nous fait apporter dans ceux qui paraissent son ouvrage.

Les objets au milieu desquels nous sommes placés, ou plutôt avec qui nous pouvons avoir des rapports, sont les seuls qu'il nous importe de connaître ; et l'arbitre suprême de notre destinée nous a donné tout ce qu'il faut pour acquérir cette connaissance.

Tout objet que nous voulons étudier est un problème à résoudre : tout problème à résoudre n'est qu'un objet qu'il s'agit d'étudier dans chacune de ses parties, dans son ensemble, et dans ses relations avec ceux qui nous sont déjà connus. Pour cela, il faut, en quelque sorte, le démonter pièce à pièce, le remonter de la même manière, et le mettre à côté de ce qui doit lui servir de terme de comparaison. Une idée s'analyse comme un corps physique, se décompose et se recompose. Nous ne sommes les maîtres d'une idée, ou même elle n'existe véritablement, qu'après cette opération ; mais alors aussi quand nous venons à l'énoncer, nous savons avec exactitude ce que nous voulons dire ; et si la manière dont elle est exprimée reproduit fidèlement le travail qui s'est fait dans notre esprit pour nous en rendre compte, nous ne portons dans l'esprit des autres que des images nettes et précises.

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Plusieurs objets placés à côté les uns des autn ressemblent ou diffèrent ; nous les classons par leurs analogies ou leurs dissemblances : les qualités communes qui les réunissent, ou les qualités distinctives qui les séparent, nous servent également à les enchaîner dans un ordre qui soulage la mémoire, rend leur rappel plus facile, et simplifie leur étude ultérieure, ou leur emploi, soit pour de nouvelles découvertes, soit pour l'étude de nouveaux objets. Cet acte de l'intelligence s'appelle généralisation. Les généralités sont bonnes, quand elles n'expriment véritablement que les qualités ou les* faits communs aux objets qu'elles embrassent.

La marche est absolument la même pour les idées. Les idées particulières se rallient entre elles par des rapports communs. L'énoncé de ces rapports forme ce qu'on appelle une idée générale ; et lorsqu'ils sont réels et bien déterminés, elle est exacte et précise.

Un objet connu nous sert de base et de moyen pour en étudier d'autres. Par gradations successives, nous marchons des objets les plus simples ou les plus faciles à connaître jusqu'aux plus complexes, ou dont l'étude offre le plus de difficultés. Si la chaîne qui les lie ne souffre aucune interruption, s'ils s'éclairent et se démontrent l'un par l'autre, s'ils vont tous se rallier à un chef ou à quelques chefs principaux, leur ensemble forme une série de connaissances incontestables, et leurs différents points de ralliement, des résultats aussi certains et d'une application féconde.

Nous partons d'une ou de plusieurs idées bien déterminées et bien précises, pour arriver par degrés à d'autres qui ne le sont pas encore. Le connu nous sert d'instrument pour découvrir l'inconnu, et de point de comparaison, de modèle, de preuve pour l'apprécier. De ces idées particulières, nous tirons des axiomes qui, d'abord, n'en comprennent qu'un [petit nombre, mais dont la sphère s'agrandit progressivement, ou qui plutôt vont se confondre dans d'autres axiomes moins circonscrits et -moins bornés, lesquels, à leur tour, se rangent sous les plus étendus et les plus généraux.

Toutes les fois que cette échelle est formée de degrés continus, sans interruption, sans lacune ; toutes les fois qu'on n'admet pour évident que ce qu'on a considéré sous

CABAN i S

toutes les faces, et qu'on n'enchaîne l'un à l'autre que les objets qui se rapportent évidemment, l'on peut être sûr d'avoir suivi la véritable marche analytique, ou la méthode de la nature.

Mais les opérations de l'esprit ont besoin d'être représentées par des signes : sa 'route a besoin d'être marquée par des espèces de pierres numéraires. Le raisonnement ne se forme qu'au moment même où ses termes sont exprimés dans une langue quelconque ; et nous ne sommes certains d'avoir bien raisonné, que lorsque nous avons, par ce moyen, conservé l'empreinte de tous nos pas, c'est-à-dire lorsque chaque membre de nos idées, et les points de contact par lesquels elles s'enchaînent, ont été signalés avec la plus sévère exactitude.

Sous un autre aspect, l'art de raisonner et l'art de parler sont donc une seule et même chose (par art de parler, il faut entendre ici celui de fixer les idées par des signes) ; la nature nous en inspire les procédés, non seulement pour communiquer avec nos semblables, mais aussi pour nous aider à discuter avec nous-mêmes, pour nous servir de guides dans tous nos jugements. C'est bien encore là sa méthode, puisque c'est très certainement celle de la raison.

Pour connaître les procédés de l'esprit, il faut donc suivre pas à pas la formation du langage ; pour les rendre plus parfaits, il faut apprendre à le perfectionner lui-même, toujours d'après les lois que la nature lui trace, et selon la direction qu'elle lui imprime. Voilà ce qui faisait dire à l'abbé de Condillac, que les langues sont des méthodes analytiques, et toutes les méthodes analytiques de véritables langues. Cette vérité fondamentale, qu'il a développée le premier dans toute son étendue, ouvre une nouvelle route à l'étude de l'entendement humain, et jette un jour singulier sur l'organisation systématique de nos connaissances.

Il résulte donc, de tout ce qui précède, que la nature nous fait suivre une certaine marche dans nos jugements les plus faciles à rectifier, soit par la simplicité des objets sur lesquels ils se forment, soit par leur importance, qui nous y ramène jusqu'au moment de la conviction ; que cette marche est nécessairement bonne, et la seule bonne ; que de sa connaissance dépend celle des principes du raisonnement ; qu'en la prenant pour modèle et pour règle, on

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peut le ramener de tous ses écarts, lui donner toute la rectitude dont il est susceptible, et préparer à, l'esprit de

Portrait gravé par Dejuinne (communiqué par M. A. Dutens).

l'homme des triomphes qu'on ne soupçonne même pas ; qu'enfin tout cet artifice consiste dans la juste appréciation des signes de nos idées, dans leur parfaite exactitude, dans leur enchaînement naturel, ou dans la bonne organisation du langage et dans la précision des termes.

Cela posé, l'étude de la grammaire universelle doit être inséparable de celle de la méthode universelle ; et même, à proprement parler, elles ne sont qu'une seule et même étude. Aussi, messieurs, vais-je vous proposer de confier leur enseignement aux mêmes professeurs, à qui vous indiquerez par-là le point de vue sous lequel vous considérez leurs travaux, l'esprit philosophique, qui doit les animer, et le but où vous les faites tendre.

Mais il ne suffit pas, pour familiariser les élèves avec la bonne méthode, de leur en donner des notions théoriques et générales, il faut encore leur en montrer l'application pratique dans l'étude des sciences et des arts ; il faut leur faire voir que les objets peuvent être très divers, mais que c'est toujours le même instrument analytique, toujours la même manière de s'en servir. Par là, non seulement ils le connaîtront mieux, mais ils apprendront à le manier avec plus de justesse et de facilité, dans tous les cas ; et, chemin faisant, ils acquerront beaucoup d'idées nouvelles, qui ne peuvent que multiplier pour eux les données et les moyens d'instruction.

Car chaque science a son genre d'idées propres, chaque art, ses procédés et son mode d'action, soit sur la nature, soit sur l'homme lui-même. Tout individu bien organisé recueille donc dans leur étude, ou dans l'examen réfléchi de leurs travaux, une foule d'impressions d'où résultent, même pour une tête médiocrement active, des combinaisons sans nombre. Outre cela, tous les arts et toutes les sciences sont liés par des rapports plus ou moins sensibles : la même chaîne les embrasse, ou plutôt ils forment séparément des chaînes particulières, entre lesquelles il s'établit de fréquentes communications, et qui vont toutes s'attacher au même anneau principal. Totalement distincts, dans un sens, ils se rapprochent singulièrement dans l'autre ; certaines lois les séparent, mais certaines lois les réunissent. Ils se donnent la main, ils s'éclairent mutuellement, ils ont des vues et des principes communs.

(Travail sur T Education publique, 3e Discours).

Rôle des théories

Ne mettons ni trop, ni trop peu d'importance aux théories. La seule théorie qui n'égare jamais, n'en

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mérite pas le nom, à proprement parler. Elle ne va pas plus loin que l'observation : elle n'est que l'obsc rvation ellemême. Les autres se hâtent de ranger d'avance tous les faits sous des principes généraux qui ne se rapportent qu'à un petit nombre d'entre eux: par conséquent, elles doivent nous induire presque toujours en erreur. Elles peuvenl cependant nous faire rencontrer juste quelquefois ; car les plus absurdes de ces théories se sont appuyées, dans l'origine, sur des expériences incontestables. Le tort de leurs auteurs a été de donner à ces expériences une signification trop étendue ; de faire un système complet de ce qui pouvait à peine fournir quelques vues de détail. Quand on veut expliquer l'économie animale par les lois de la mécanique, de la physique, de la chimie, ou par quelque hypothèse philosophique puisée ailleurs que dans l'observation même du corps vivant, on se trouve arrêté, pour ainsi dire, à chaque pas : les exceptions à la règle deviennent bientôt plus nombreuses que les faits qui s'y trouvent conformes ; et non seulement on est forcé de reconnaître combien ces hypothèses sont insuffisantes pour lier les fragments de la science, mais on s'aperçoit facilement qu'elles entraînent des fautes sans nombre dans la pratique. Ira-t-on conclure de là qu'il n'y a rien de chimique, de physique, ou de mécanique dans les fonctions vitales ? on aurait bien tort sans doute : et s'il en était ainsi, qui jamais eût trouvé, qui même jamais eût cherché de pareilles explications ? Les bons esprits 'es rejettent, non parce qu'elles n'expliquent rien, mais parce qu'elles n'expliquent pas tout ; parce qu'elles ne sont rigoureusement applicables qu'aux mêmes faits plus ou moins nombreux, dont on les a tirées : et s'il est vrai que leurs sectateurs les plus raisonnables les abandonnent au lit des malades, peut-être n'ont-elles pas, à beaucoup près, toutes les mauvaises conséquences qu'on devrait en redouter.

(Du degré de Certitude de la Médecine, § 8).

Causes et faits

Il est certain que, d'une part, la nature de la cause qui meut les corps animés, et, de l'autre, les circonstances immédiates qui modifient son influence dans les divers

organes, se dérobent également à nos recherches, et nous sont tout à fait inconnues. Il est certain que si leur connaissance doit servir de base à l'art de guérir, l'art pèche essentiellement par sa base. La question se réduit donc à savoir s'il est nécessaire, ou du moins s'il serait très avantageux, de pénétrer l'essence même des forces vivantes, et d'avoir une idée précise de la manière dont elles agissent sur le corps.

L'homme ne connaît l'essence de rien, ni celle de la matière qu'il a sans cesse sous les yeux, ni celle du principe secret qui la vivifie et détermine tous les phénomènes de l'univers. Il parle souvent des causes qu'il se flatte d'avoir découvertes, et de celles qu'il se plaint de ne pouvoir découvrir : mais les vraies causes, les causes premières, sont aussi cachées pour lui que l'essence même des choses ; il n'en connaît aucune. Il voit des effets, ou plutôt il reçoit des sensations : il observe des rapports, soit entre les objets auxquels il attribue ces sensations, soit entre ces objets et lui-même ; il s'efforce d'apercevoir sans cesse de nouveaux rapports ( i ) ; il les met en ordre pour fixer leur souvenir dans son esprit, pour les mieux apprécier, pour en tirer ce qui peut servir à sa conservation, ou lui donner de nouvelles jouissances ; et voilà tout. En examinant ces prétendues causes, dont la connaissance l'enorgueillit, on voit qu'au fond, elles ne sont toutes que des faits. Deux faits se trouvent enchaînés l'un à l'autre dans un ordre successif : on dit que le premier est la cause du second. Celui-ci peut devenir cause à son tour, relativement au troisième qui le suit ; comme en remontant, vous trouverez toujours un fait antérieur à votre cause, jusqu'à ce que vous arriviez à cette force spontanée (2) qui meut le monde dans son ensemble et dans chacune de ses parties. Or, cette cause est

(1) Expliquer un fait par ses rapports avec un autre, ce n'est pas remonter véritablement à sa cause. Quand les deux faits sont identiques, c'est les réduire à un seul ; quand ils sont simplement analogues, c'est déterminer leurs points de ressemblance. (Note de Cabanis.)

(2) Cette force n'est autre chose que le principe général du mouvement, la puissance active, personnifiée chez la plupart des peuples, sous des noms différents, mais dont il nous est impossible de nous faire d'autre idée que celle qui résulte directement des phénomènes de l'univers. Je l'appelle spontanée, non que je prétende exprimer par-là sa nature, mais parce que ce mot me parait rendre l'impression qu'en reçoit l'intelligence bornée de l'homme, en voyant cette force agir sans relâche, avec une activité toujours nouvelle et toujours renaissante d'elle-même. (C.)

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la seule véritable ; elles les renferme toutes ; et sa nature, ainsi que ses moyens propres d'action, se: dérobenl également à notre faible vue. En vain cherchons-nous à les dégager des nuages qui les couvrent : à chaque effort de notre part, l'obscurité semble s'épaissir davantage : nous n'apercevons que des fantômes trompeurs : l'objet fuit, et se plonge devant nous dans un vague lointain, à. mesure que nous croyons en approcher.

D'après la nature des choses, ou plutôt d'après notre propre nature, nous sommes dans l'impossibilité de connaître cette cause première, l'objet des recherches et le désespoir des penseurs de tous les âges. Nous l'entrevoyons sous mille formes diverses ; mais elle nous échappe toujours. Car, dans les phénomènes de 3 trois règnes, dans la marche régulière des corps célestes, et jusque dans les propriétés de la molécule la plus inerte en apparence, elle se fait toujours sentir évidemment. Mais que voit-on là, de plus que ces propriétés mêmes, la régularité de cette marche, l'ordre et les rapports de ces phénomènes ?

Maintenant, il reste à savoir si cette connaissance, à la poursuite de laquelle tant de profondes méditations et tant de veilles ont été si inutilement employées, est réellement applicable aux besoins de l'homme. Pour observer l'ordre constant dans lequel se fait le flux et le reflux ;

-pour s'en servir à régler la marche des vaisseaux qui descendent ou remontent à l'embouchure d'un fleuve, ou qui longent des bords escarpés, l'homme a-t-il besoin de connaître quelle force balance l'Océan, quelle loi primitive fait agir cette force avec tant de régularité ? A -t-il besoin de connaître la cause des affinités des corps, de leur élasticité, de leur cohésion, pour faire, soit en chimie, soit en physique, toutes les opérations fondées sur ces propriétés ? Pour inventer, pour perfectionner l'agriculture, fautil qu'il arrache à la nature le secret de la vie des végétaux, celui de leur instinct et de leurs penchants particuliers ? Non, sans doute. L'observation des faits est son partage : elle lui suffit. Comme il ne lui importe d'étudier les objets

- que par leurs rapports avec lui, et que ces rapports mêmes sont de sûrs moyens d'y découvrir tout ce qui peut l'intéresser, il s'ensuit que les objets qui résistent à ses recherches, lui sont d'autant moins utiles à connaître, qu'ils sont plus hors de la portée de son esprit ; et que,dans le fait,

il n'a besoin de savoir que ce qu'il peut apprendre par le bon usage de ses facultés.

J'ignore donc les causes. Mais l'observation m'apprend que tout s'opère dans la nature d'une manière régulière et constante ; que, dans des circonstances absolument semblables, les faits sont toujours les mêmes ; que si l'on peut quelquefois les rendre différents, c'est à raison des changements qu'on peut apporter aussi dans les faits antérieurs dont ils découlent, dans les faits simultanés avec lesquels ils ont des rapports étroits.

(Du degré de Certitude de la Médecine, III).

Définition de la cause

Ce mot cause ne doit point nous faire regarder les phénomènes de la nature comme contenus les uns dans les autres, comme tour à tour engendrés et générateurs : car il n'existe véritablement pour nous que des faits, qui se présentent ou simultanément ou dans un ordre successif. Tout ce que peut l'observation raisonnée est d'établir entre eux des rapports d'analogie ou de différence, d'indépendance réciproque ou de subordination et d'enchaînement. Deux faits se ressemblent, ou ils diffèrent ; ils paraissent toujours ensemble, ou ils surviennent souvent isolés. Si nous voyons un fait arriver constamment à la suite d'un autre, nous disons que le premier est l'effet, le second la cause. Mais ces noms ne leur donnent pas des qualités nouvelles : ils expriment seulement l'ordre de leur succession. Au reste, cet ordre n'en est pas moins important à connaître, puisque l'apparition du premier fait nous annonce avec certitude celle du fait subséquent. Sans cette connaissance, toute histoire n'est qu'une vaine suite de tableaux dépourvus de liaison ; sans elle, l'histoire des différentes maladies, incomplète et ridicule, comme description, devient inutile et même dangereuse comme objet de comparaison applicable à la pratique.

Mais si cet ordre des phénomènes, tel que la nature livrée à elle-même ou le cours le plus ordinaire des choses le présente, est très difficile à déterminer ; celui des phénomènes, qu'on peut appeler artificiels (puisque c'est l'art qui lés produit par l'emploi raisonné de diverses impres-

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sions insolites), est sans doute bien plus difficile ëàbbrfe I reconnaître et à fixer exactement.

Un homme éprouve des douleurs à la suite d'un grand nombre de circonstances qui peuvent également les avoir occasionnées : si ces douleurs cessent naturellement au milieu de beaucoup d'autres circonstances qui se mêlent et se confondent, l'ignorance et l'irréflexion peuvent seules regarder comme facile de démêler et la véritable cause du mal, et celle de la guérison. Si le changement favorable arrive ensuite de l'emploi de certains remèdes que l'analogie avait fait présumer utiles, la conjecture d'après laquelle nous prononçons qu'ils l'ont été réellement a d'autant moins de poids que les exemples du même succès, dans des cas semblables, sont moins nombreux : et ce n'est qu'avec le temps, et par des observations répétées dans diverses circonstances, qu'elle peut atteindre à un très haut degré de probabilité.

[Révolutions et Réforme de la Médecine, ch. III, § f%

La cause première

Nous avons déjà dit que la cause universelle, par cela seul qu'elle est universelle, ne peut être comparée à rien, et qu'en qualité de cause première, elle ne peut être rapportée à rien. Elle est parce qu'elle est ; elle est en ellemême. Son existence ri'à rapport à aucune autre ; elle ne peut nous être connue que par ses effets. Mais l'esprit de l'homme n'en restera pas là : il est de sa nature de lier entre eux et de grouper tous les objets de ses recherches. Si, dans ces mêmes effets, il retrouve les traces de certaines propriétés ou qualités particulières que l'observation lui a déjà montrées ailleurs, et dans des êtres dont il a pu étudier attentivement les actes et leur liaison, avec les moyens par lesquels ils sont opérés, je dis, non-seuleinent qu'il saisira les analogies, quelque faibles qu'on les suppose, mais qu'il ne peut s'empêcher de le faire, *soit pour les adopter définitivement, soit pour les rejeter après un plus mûr examen.

On nous arrêtera peut-être ici, et l'on dira : Mais, dans votre hypothèse, si l'homme a reconnu que tous les phénomènes de l'univers sont le résultat des pro-

priétés de la matière, pourquoi voulez- vous qu'il remonte à une autre cause, et qu'il ne regarde pas ces propriétés comme la vraie cause universelle et première ? car, dès lors, elles ont le grand mérite d'expliquer tout à ses yeux, et le mérite plus grand encore, pour tout esprit sage, de pouvoir être étudiées et constatées par l'observation.

Je réponds que c'est bien peu connaître la nature de l'intelligence humaine, de croire qu'elle peut s'arrêter aux faits qu'elle a reconnus (car les propriétés de la matière sont, dans ce moment, de véritables faits pour elle), sans vouloir remonter aux causes, ou à la cause dont elle suppose toujours qu'ils dépendent. Et, d'ailleurs, en admettant que les choses se passent comme on le dit, cela ne change rien à la question. Seulement, au lieu d'attribuer certaines qualités, dont nous avons établi qu'on retrouve les empreintes dans les phénomènes, à une cause universelle antérieure aux propriétés de la matière, il faudra les imaginer répandues dans l'ensemble de ces propriétés ; et cette manière de considérer la nature, bien loin de rendre la production des phénomènes plus facile à concevoir, ne fait que répandre sur l'action de leurs causes des obscurités nouvelles qu'il ne paraît guère possible de dissiper (i).

L'homme apprend bientôt sans doute que tous les mouvements et tous les bruits n'annoncent pas de l'intelligence et de la volonté dans leur cause, du moins dans leur cause immédiate ; mais ce qu'il ne peut concevoir sans l'une et l'autre de ces deux qualités ou propriétés, c'est la production régulière d'ouvrages savants, coordonnés dans toutes leurs parties, et surtout coordonnés avec d'autres ouvrages du même ou de différents genres, qui, sans leur être unis par des rapports mécaniques, sont arrangés de manière à produire concurremment avec eux de nouveaux effets empreints des mêmes caractères de combinaison. Il lui suffit de jeter le coup d'œil le plus superficiel sur l'organisation des végétaux et des animaux, sur la manière dont ils se reproduisent, se développent et remplissent, suivant l'esprit de cette organisation même, le rôle qui leur est

(1) Il est vraisemblable que la personnification des propriétés a produit le polythéisme dans plusieurs religions savantes de l'antiquité. Mais pour faire concourir au même but toutes ces divinités particulières, il faut toujours un dieu suprême, un Vichnou, un Jupiter. (C.)

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assigné dans la série des êtres. L'esprit de l'homme n'est pas fait pour comprendre que tout cela s'opère sans prévoyance et sans but, sans intelligence et sans volonté. Aucune analogie, aucune vraisemblance ne peut le conduire à un semblable résultat ; toutes, au contraire, le portent à regarder les ouvrages de la nature comme produits par des opérations comparables à celles de son propre esprit dans la production des ouvrages les plus savamment combinés, lesquelles n'en diffèrent que par un degré de perfection mille fois plus grand : d'où résulte pour lui l'idée d'une sagesse qui les a conçus et d'une volonté qui les a mis à exécution ; mais de la plus haute sagesse, et de la volonté la plus attentive à tous les détails, exerçant le pouvoir le plus étendu avec la plus minutieuse précision.

Voilà ce qui s'offre naturellement à l'esprit ; voilà ce que la r. flexion confirme, sans le porter cependant au terme de la démonstration rigoureuse, car la nature de la question s'y oppose. Et comme l'hypothèse contraire ne s'appuie sur aucune analogie véritable, qu'elle n'a pour lui presque aucune vraisemblance, et que tout ce qu'on peut, en la soutenant, est de la défendre du reproche d'impossibilité absolue, toutes les règles de raisonnement en matière de probabilité ramènent l'homme à son impression première, et il juge en définitif comme il avait senti d'abord.

Ce n'est pas qu'il faille jamais, dans les recherches sur la nature ou dans les discussions philosophiques qu'elles font naître, adopter les vaines et stériles explications des causes finales ; rien sans doute n'est plus capable d'étouffer ou d'égarer le génie des découvertes ; rien ne nous conduit plus inévitablement à des résultats chimériques, et souvent aussi ridicules qu'erronés. Mais ce qui est vrai dans toutes les recherches et dans toutes les discussions de détail, ne l'est plus lorsqu'on est au point où nous avons, par hypothèse, supposé l'homme parvenu ; et quand nous raisonnons sur la cause, ou, si l'on veut, sur les causes premières, toutes ces règles de probabilité, dont nous venons de parler, nous forcent à les reconnaître finales. Telle est, du moins, la manière de concevoir et de procéder de notre esprit ; et l'on ne peut en combattre les conclusions que par des arguments subtils, qui, par cela même, ne semblent guère pouvoir être fondés en raison, ou par des systèmes

savants dans lesquels il reste toujours de grandes lacunes. Or, la certitude étant bien loin de se trouver dans ce dernier parti, plus on se donnera la peine d'examiner les motifs énoncés par ceux qui l'adoptent, plus, ce me semble, on se trouvera ramené comme invinciblement vers le premier, qui réunit en sa faveur les plus fortes probabilités.

Il est très évident, en outre, que le principe de l'intelligence est répandu partout, puisque partout la matière tend sans cesse à s'organiser en êtres sensibles. Sans doute la sensibilité ne devient observable pour nous qu'au moyen de l'organisation ; mais on ne peut guère supposer qu'elle n'est que le produit de cette circonstance ; qu'elle en dépend exclusivement, et n'existe pas sans elle. Il est bien plus naturel et plus raisonnable de penser que la sensibilité se trouve répandue, quoiqu'en différente proportion, dans toutes les parties de la matière, puisque nous y remarquons distinctement l'action des forces motrices, qui non seulement les tiennent dans une activité continuelle, mais par l'effet direct de tous les mouvements qu'elles leur impriment, tendent à les faire passer par tous les modes d'arrangement régulier et systématique, depuis le plus grossier jusqu'à celui de l'organisation la plus savante et la plus parfaite, capable de produire à son tour tant de phénomènes nouveaux encore bien plus admirables et plus étonnants :

Mens agitât molem, et magno se corpore miscet.

C'est une vérité que le seul aspect de l'univers annonce et célèbre en quelque sorte. Elle est particulièrement confirmée par les phénomènes de la germination des plantes et de l'organisation des animaux, surtout des plantes et des animaux qu'on voit naître et se développer spontanément dans toutes les substances animales et végétales altérées. Peut-être même la connaissance des causes dont dépendent les affinités chimiques et l'attraction gravitante (qui vraisemblablement n'en est que le premier terme ou le degré le plus simple), suffirait-elle pour donner la plus grande évidence, et la plus entière certitude à cet important résultat ; car il paraît bien plus vraisemblable qu'on pourra parvenir à expliquer mieux les affinités et l'attraction par l'étude approfondie de la sensibilité à son degré le

sci::xc;: et Méthode ; '

plus faible, qu'à expliquer la sensibilité elle-même jjftt l'étude de l'attraction et des affinités au plus haut t< rme où elles puissent être suivies et constatées par l'obsrrvation.

Quoi qu'il en soit, au reste, on ne peut méconnaître que des forces actives animent toutes les parties de la matière : rien n'est plus frappant et plus certain. Non seulement elles la tiennent dans un état de mouvement continuel, elles lui font subir toutes sortes de transformations, mais ces transformations s'exécutent suivant des plans très habiles, très compliqués, très divers entre eux, et cependant constants et uniformes, chacun dans son genre et son espèce : c'est-à-dire s'opérant par les mêmes moyens, manifestant les mêmes phénomènes, tendant au même but. Enfin ces forces font éclore, développent et conduisent au terme de leur perfection ou de leur maturité, des êtres sensibles et par suite intelligents. Or, je l'avoue, il me semble, ainsi qu'à plusieurs philosophes auxquels on ne pouvait pas d'ailleurs reprocher beaucoup de crédulité, que l'imagination se refuse à concevoir comment une cause ou des causes dépourvues d'intelligence peuvent en donner à leurs produits ; et je pense en particulier avec le grand Bacon, qu'il faut être aussi crédule pour la refuser d'une manière formelle et positive à la cause première, que pour croire à toutes les fables de la mythologie et du Talmud.

Cette suite de raisonnements, qu'il serait facile de fortifier encore en entrant dans l'exposition détaillée des phénomènes, et en insistant sur l'admirable coordination qui les lie entre eux et fait concourir toutes les parties de chacun au but qui lui est prescrit, me paraît donc nous conduire à ce résultat : que l'esprit de l'homme, d'après sa manière de sentir et de concevoir (et nous ne pouvons nous servir d'un autre instrument dans nos examens), ne peut éviter de reconnaître dans les forces actives de l'univers intelligence et volonté. Nous ne séparerons point ces deux facultés l'une de l'autre ; car c'est par les actes de la dernière que la première se dévoile à nos yeux.

Mais presque tous les hommes qui regardent l'intelligence et la volonté comme essentielles à la cause première, la revêtent en même temps d'autres attributs, sur là nature (lesquels ils ne s'expliquent pas d'une manière assez

précise ; je ne dirai pas qu'ils ont tort de reconnaître en elle la puissance, la justice, la bonté, etc. Sans doute l'idée elle-même de ces vertus naît de l'observation des lois que la cause première a établies entre les êtres sensibles, et, par conséquent, on peut dire qu'elle en est la source et le modèle ; mais il est absurde de raisonner par rapport à elle comme par rapport à eux ; et de la mettre avec nous dans des relations semblables ou même simplement analogues à celles d'un chef avec ses subordonnés, dont le bien-être l'occupe exclusivement, et qui les gouverne, comme on le fait malheureusement beaucoup trop parmi les hommes, par une suite d'expédients et de mesures accidentelles appropriées aux circonstances et aux individus. Voilà bien assurément l'idée tout à la fois la plus ridicule en elle-même et la plus indigne de l'Etre suprême, qu'on a cependant la prétention de rendre par là plus majestueux et plus imposant aux yeux de ses adorateurs.

Dans le langage consacré, l'épithète d'infini est jointe à chacune de ces vertus dont l'ensemble et la perfection caractérisent la force ordonnatrice de l'univers ; mais le mot d' infini et tous ses dérivés devraient, dans l'état actuel des lumières, être absolument bannis de la langue philosophique. Ge mot est vide de sens, puisque nous ne pouvons concevoir ce qu'on veut qu'il représente. Sans doute la puissance de la cause première est immense ; elle opère tous les mouvements de la nature ; elle comprend toutes les forces existantes. Si par la puissance infinie, on entend cela, c'est en effet celle dont la cause première dispose ; mais le mot demande explication, et l'explication nous ramène à ces autres expressions tout à fait insignifiantes : que le principe des mouvements de l'univers a toute la force nécessaire pour les produire ; que ce qui se fait peut se faire ; que ce qui est, est. Si l'on veut dire autre chose, il n'y a plus moyen de s'entendre : car l'esprit ne peut même imaginer une puissance qui ne serait pas limitée par sa propre nature, par celle des circonstances où elle s'exerce, des effets qu'elle doit produire et du but où elle doit parvenir.

Il en est de même de tous les autres attributs que l'on comprend ordinairement dans la notion de la cause première. La justice et la bonté de cette cause sont dans les lois de l'univers : sa justice, dans l'accomplissement rigou-

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reuxdc ces mêmes lois ; sa bonté, dans l'ordre qui en résulte, dans les biens qu'elles répandent sur tous les êtres, dans les dons qu'elles leur prodiguent ; et par rapport à la race humaine, dans la faculté plus délicate de sentir, et dans les jouissances indéfinies attachées à l'exercice de ses plus nobles fonctions. Mais c'est une imagination tout à fait absurde de supposer, dans la source de tous ces phénomènes si réguliers et si constants, une bonté et une justice disposées à sortir sans cesse de l'universalité qui les caractérise, et de fléchir dans tous les sens pour s'adapter à tous les cas particuliers avec la partialité et la précipitation qu'inspirent les courtes vues et les passions de l'homme. Si l'on veut y réfléchir attentivement, on verra que rien ne pourrait fournir des armes plus puissantes à ceux qui ne veulent voir dans l'univers qu'un mécanisme aveugle, sans dessein connu et voulu.

Mais lorsqu'on personnifie tous ces différents attributs réunis pour en former un être placé hors de l'univers, quoiqu'il soit présent dans toutes les parties de la matière ; agissant sur elles pour leur imprimer le mouvement, quoiqu'il soit privé de tous les moyens de contact, et par conséquent d'action concevable : lorsqu'on le représente sous l'image d'un homme colossal, doué de tous les caractères de la prudence et de la force, et auquel on prête cependant presque toutes les sottises humaines et les passions les plus basses, produit de la faiblesse ; qui se repent, comme s'il n'avait pas prévu ; qui se met en colère, comme si quelque chose pouvait lui nuire ou l'offenser ; qui se venge particulièrement, comme si la violation de ses lois n'entraînait pas après elle une punition, résultat inévitable de ces lois elles-mêmes ; enfin, qui a moins de générosité que l'homme le plus médiocrement vertueux et bon, et qu'on n'apaise que par des présents comme un despote avide, ou par des louanges, comme un prince sot et orgueilleux ; lorsqu'on se peint ainsi la cause première, et que tel est l'Etre suprême qu'on offre à l'adoration du genre humain, il faut avoir soi-même bien peu d'usage de sa raison, ou compter étrangement sur la folie et la crédulité des hommes, et il serait difficile de dire si, dans une idée pareille, il y a plus de démence que d'impiété, en donnant à ce dernier mot la seule acception raisonnable qu'il' puisse recevoir en matière d'opinion.

L'intelligence des êtres sensibles dont nous pouvons observer les penchants et les actes, ne se manifeste à nous que par le moyen de leurs organes, et toujours elle est relative à leur organisation particulière. Il y a plus, la décomposition rigoureuse des sentiments et des idées nous en fait retrouver la source dans les impressions reçues par les différentes parties de l'être organisé, Les hommes qui personnifièrent les premiers l'Intelligence suprême, et qui se la représentèrent sous l'image d'un ou de plusieurs êtres pensants et doués de volonté, furent donc conduits par l'analogie à leur donner des corps. Car, comment imaginer des idées sans une tête qui les combine, et des volontés agissantes sans une force physique et des bras qui les exécutent ? Mais il ne fallut pas beaucoup de temps et de réflexions pour voir combien cette analogie était grossière, combien elle était peu confirmée par les faits observables, combien surtout elle était indigne de la puissance qui gouverne l'univers. Alors, des philosophes subtils, qui ne pouvaient renoncer à l'idée de l'établir hors de l'univers, apparemment pour la faire agir plus commodément sur lui, réunirent toutes les perfections humaines, ou du moins ce qu'ils regardaient comme digne de porter ce nom, pour en former une combinaison abstraite dont, par conséquent, l'objet ne pouvait avoir d'existence que dans leur esprit ; et, afin que rien ne manquât à l'absurdité de cette conception, ils en écartèrent avec soin toute qualité sensible et percevable, ce qui, sans doute, était bien personnifier le néant.

Sans avoir la prétention de se faire une idée exacte de la cause première, et de la manière dont sa pensée et sa volonté agissent sur l'univers, on peut, ce me semble, concevoir l'intelligence voulante qui la caractérise, comme répandue partout, et partout dans une activité continuelle ; et, en s' attachant uniquement aux faits qui ne la manifestent que par cette activité même, ou par tous les phénomènes que produit le mouvement éternel de la matière, il n'est pas contraire à la raison de supposer l'univers, dans son ensemble, organisé de manière que toutes ses parties sympathisent entre elles ; qu'il y ait, comme dans les autres corps organisés, des centres partiels où le principe de l'intelligence se rassemble et produise des effets plus sensibles, et vraisemblablement encore de même, un centre

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commun où tous les mouvements aillent aboutir et soient perçus.

Ce n'est pas l'univers dont on met en doute l'existence (i). On ne met pas plus en doute qu'il ne soit mû par des forces invisibles et puissantes dont l'action, comme celle de toutes les forces dirigées par des êtres intelligents, est calculée avec beaucoup de sagesse et tend avec beaucoup d'art au but qui paraît lui être assigne. Ces deux points sont convenus des deux parts ; nous n'irons pas plus loin nous-mêmes. Comme nous ne voyons et ne pouvons observer que l'univers, nous ne supposerons rien hors de lui ; mais nous l'animerons d'intelligence, parce que nous ne pouvons autrement concevoir les phénomènes, et de volonté, parce que la volonté n'est autre chose que l'acte qui met celui de l'intelligence en exécution, et que ces mêmes phénomènes ne peuvent annoncer l'une sans manifester l'autre en même, temps. C'est donc l'univers animé ; c'est l'univers doué, dans son ensemble et dans ses parties, de toutes les propriétés sans lesquelles l'ordre des éternelles transformations de la matière ne peut être conçu par l'esprit humain.

(Lettre sur les causes premières).

Le Rôle du Langage dans les Sciences.

Parmi les causes diverses qui peuvent hâter le progrès des scisnees, il n'en est point sans doute de plus puissante que les langues : c'est une vérité trop généralement reconnue aujourd'hui, pour avoir besoin d'être exposée et prouvée ici de nouveau. Premier lien des hommes épars, doux fruit des premières relations fraternelles, les langues, après avoir fait et scellé toutes les conventions des peuples naissants, ont confondu de plus en plus les intérêts et les efforts des individus, les ont dirigés par une impulsion bientôt indépendante d'eux-mêmes : et se mêlant à tous les détails de la vie privée et publique, elles ont exercé la plus puis-

(1) Les sectateurs de Malebranche et de Berkeley ne sont pas assez nombreux pour que l'on doive en tenir compte, et leur principal sophisme a été réfuté trop victorieusement par M. de Tracy, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir encore. (C.)

êô

santé influence sur toutes les institutions et sur toutes les habitudes des sociétés. Partout où les langues et surtout les langues écrites étaient bien faites, les progrès de l'état social ont été rapides et sûrs : partout, au contraire, où des circonstances, qu'il paraît impossible de déterminer avec exactitude, avaient fait adopter un mauvais système de langage et de signes fixes ou d'écriture, les peuples ont croupi dans l'ignorance, ou gémi sous l'oppression.

Mais les avantages des langues quand elles étaient bien faites, et leurs inconvénients quand elles étaient vicieuses, se sont fait sentir principalement encore dans celles dont les objets sont très mobiles, et par conséquent souvent mal déterminés.

Les mots saisissent, pour ainsi dire, les sensations : ils les réunissent et les fixent. En les retraçant à l'esprit, ils nous fournissent les moyens de les considérer sous toutes leurs faces, de les comparer entre elles, d'en former les idées les plus simples, qui sont le résultat direct de cette première comparaison. Les idées les plus simples jouent à leur tour, en quelque sorte, le même rôle que les sensations directes. Elles se fixent, se retracent, se comparent encore à l'aide des mots ; et ainsi de suite. D'où l'on voit que, par ce moyen artificiel, non seulement des idées plus compliquées et plus étendues s'expriment lorsqu'elles sont formées, mais aussi qu'elles se forment et se développent. Ce sont donc l'exactitude et le bon emploi des mots, ou plus généralement des signes, qu'il faut considérer comme le critérium de la vérité : c'est à leur caractère vague, à la manière incertaine et confuse dont on les emploie, qu'il faut attribuer les notions imparfaites, les préjugés, les erreurs et toutes les habitudes vicieuses de l'esprit.

Une langue est destinée à transmettre et à retracer les idées ou les images de tous les objets qui s'offrent à nos sens. Ces idées doivent d'abord être claires et précises : ainsi, le premier vice des mots d'une langue sera d'être confus, vagues ou susceptibles de plusieurs sens. En second lieu, les idées doivent être enchaînées dans un ordre naturel, et classées de manière à faire sentir distinctement et sans effort les rapports qui les lient entre elles : le second vice d'une langue est donc que ses mots n'aient point été formés suivant le plan de la formation même des idées ;

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qu'on les y transporte d'un objet à l'autre ; qu'on les modifie ou les combine sans règle fixe ; que l'usage constant de la règle n'y lève pas toute incertitude par rapport à leurs transformations de sens, et ne montre pas, dans les analogies ou dans les relations grammaticales des mots, celles mômes des objets. La troisième qualité des idées est de se réveiller et de se transmettre facilement : le troisième vice d'une langue est donc d'être difficile à apprendre et à retenir. Enfin, cette peinture parlée de nos sensations, ou plutôt des idées qu'elles font naître en nous, doit être capable de rendre par l'harmonie, la couleur, l'élégance, la force et la vivacité de l'expression, les différents caractères de ces mêmes idées : elle doit pouvoir en suivre tous les mouvements, en faire sentir toutes les nuances, et s'adresser avec le même succès à la raison, à l'imagination et à la sensibilité. Ce n'est pas seulement le désir de plaire, ou le besoin d'être ému, qui impose cette dernière condition ; ce sont la netteté, la rapidité, l'énergie et la durée des impressions qui l'exigent : c'est par là seulement que l'intérêt et l'attention peuvent être toujours soutenus. Les langues qui sont tout à la fois exactes et brillantes réagissent sur les esprits : elles leur impriment une activité nouvelle, et deviennent ainsi la cause directe de beaucoup d'idées qui n'eussent point été produites sans ce nouveau genre d'impressions. On pourrait croire que la langue des sciences doit se borner à l'exactitude, à la précision, à la clarté, ces qualités y sont les plus essentielles sans doute : mais, non seulement les sciences ont leur genre d'élégance, et d'agrément ; elles ont aussi leur éloquence ; elles ont leur manière d'ébranler l'imagination ; et quelquefois même elles peuvent, sans sortir des limites que trace un goût sévère, parler à la sensibilité du lecteur.

Il serait inutile d'expliquer ce qu'on doit entendre par un mot précis. Pour être tel, il suffit que ce mot désigne clairement un objet déterminé, et qu'il ne puisse en aucune manière réveiller l'idée d'un objet différent.

La nécessité de suivre, dans la formation des langues, la même route que la nature dans celle des idées, n'est pas moins généralement reconnue aujourd'hui parmi les hommes éclairés : mais on a commis, je pense, quelques méprises à cet égard. Il n'est peut-être pas inutile d'en chercher la raison.

L'esprit humain n'a qu'une manière de procéder ; il va toujours du connu à l'inconnu. Mais, selon la nature des objets, cette méthode peut paraître quelquefois suivre un ordre inverse. Dans la formation d'un grand nombre de nos idées, l'analyse va directement du simple au composé ; dans celle de quelques autres, elle part du composé pour arriver au simple. Ainsi, dans la formation primitive de nos idées et de nos sentiments moraux, dans le premier examen, dans la première classification qu'elle en a faite, l'analyse naturelle est partie des données les plus simples : ensuite elle les a combinées, surcomposées en quelque sorte à l'infini, sans pouvoir jamais arriver au terme de ces compositions et de ces combinaisons. Dans l'étude, au contraire, des objets de la nature dont nous voulons connaître les ressemblances et les rapports, par les déterminations de leurs éléments ; dans la chimie, par exemple, dont le but est d'abord de séparer, les unes des autres, toutes leurs parties constitutives, les objets composés sont les premiers qui s'offrent à nos regards ; et les plus simples, ou ceux que nous regardons comme tels, faute de pouvoir les décomposer, sont toujours nécessairement les derniers connus.

Ainsi, les premières idées de la morale, et les premiers mots qu'elle emploie, ne renferment, pour ainsi dire, qu'eux-mêmes : ils sont moins susceptibles de décompositions. Par exemple, dans la première époque de l'état social, l'idée de vertu n'est que l'idée de force ; la valeur de ce mot ne va pas au-delà de son sens direct. Mais, peu à peu, l'idée de vertu comprend celle de plusieurs autres qualités ou dispositions ; et la signification du mot s'étend et se complique chaque jour, de plus en plus.

En chimie, au contraire, les premiers objets de nos recherches sont les corps les plus composés. A mesure que nous faisons de nouvelles découvertes, l'analyse résout ces corps en principes élémentaires, de plus en plus simples ; et le degré de cette simplification pourrait être regardé comme la mesure exacte des progrès de la science.

Dans ces deux exemples, l'esprit a toujours marché du connu à Y inconnu, mais non toujours du simple au composé.

(Révolutions et Réforme de la Médecine, ch. III, § 8).

LA SCIENCE DE L'HOMME

La Science de l'Homme.

ON commence à reconnaître aujourd'hui, que la médecine et la morale sont deux branches de la même science, qui, réunies, composent la science de l'homme. L'une et l'autre reposent sur une base commune ; sur la connaissance physique de la nature humaine. C'est dans la physiologie qu'elles doivent chercher la solution de tous leurs problèmes, le point d'appui de toutes leurs vérités spéculatives et pratiques. De la sensibilité physique, ou de l'organisation qui la détermine et la modifie, découlent, en effet, les idées, les sentiments, les passions, les vertus et les vices. Les mouvements, désordonnés ou réguliers, de l'âme, ont la mêmes source que les maladies ou la santé du corps : cette véritable source de la morale est dans l'organisation humaine, dont dépendent et notre faculté et notre manièr 3 de sentir. Là, sont écrits en caractères ineffaçables, des mains même de la nature, ces principes éternels, seul fondement solide de nos droits et de nos devoirs. L'égalité, la liberté, la vertu, le bonheur, enchaînés étroitement l'un à l'autre, se confondent, en quelque sorte, avec notre existence : l'oppression, les préférences iniques, le vice, le malheur, également inséparables et liés, comme dans un invincible et fatal système, dépendent toujours d'atteintes évidentes et directes portées à notre nature ; de la subversion des rapports qu'établit entre l'homme et ses semblables leur commune organisation.

Au bon usage de nos facultés ; au respect de cette voix intérieure, qui parle toujours assez haut, quand on veut l'entendre ; à l'observation scrupuleuse et réfléchie de cette direction spontanée que prennent, sur les objets les plus simples, nos impulsions natives immédiates ; en un mot, à l'habitude de l'attention et de la réflexion sur soimême et sur les autres, sur ses propres sensations et sur leurs objets, se lient les sentiments généreux, les idées grandes et les idées justes, la raison et la vertu. Au mépris de cette voix, véritablement divine ; à l'abus des dons de

la nature ; à l'oubli stupide des lois éternelles qui régissent et l'univers et nous-mêmes, tiennent aussi toutes les erreurs, tous les vices, tous les forfaits. Il est important, il est nécessaire de faire sentir ce rapport constant des différents états physiques, avec les différents états moraux. C'est en montrant comment les sensations s'aiguisent, ou s'émoussent ; comment les idées s'élèvent et s'agrandissent, ou rampent et s'éteignent ; comment les passions naissent, se développent, acquièrent une énergie qui renverse tous les obstacles, ou restent dans l'engourdissement, ou y retombent après en être sorties par quelques secousses impuissantes, et se glacent sans retour : c'est en saisissant, pour ainsi dire, toutes ces rênes invisibles de la nature humaine, qu'on peut se flatter de la conduire par des routes sûres, vers le bonheur : c'est par ce moyen, que, non seulement on transforme sans peine le bon sens en habitude, la morale en besoin ; mais qu'on peut agrandir toutes les facultés de l'homme, épurer et multiplier toutes ses jouissances, et satisfaire, sur des objets réels, cet instinct inquiet qui l'entraîne sans cesse hors de lui-même, ce désir insatiable d'impressions nouvelles, qu'effraient les Ipomes de l'espace et de la durée : c'est ainsi que, dans son étroite et courte existence, l'idée et la certitude d'un perfectionnement, toujours progressif, toujours illimité, peuvent lui faire embrasser en quelque sorte l'infini.

La nécessité de chercher dans la connaissance de l'homme physique les moyens de diriger et de perfectionner la nature humaine, devient évidente par la considération des rapports qui lient au développement de certains organes la formation, souvent presque subite, de certains penchants, et du genre d'idées qui s'y rapportent ; par l'étude approfondie des effets moraux de certaines habitudes de régime, de certaines maladies, de certaines dispositions primitives de l'organisation, ou de certains états accidentels du système vivant.

Voyez cet enfant que la légèreté de ses goûts fait passer rapidement par toutes les impressions, qu'elle emporte sans cesse d'objets en objets : ses mœurs incertaines, ses idées vives, mais sans suite, ne sont-elles pas, si Ton peut s'exprimer ainsi , l'image fidèle de la manière dont la nature ébauche en lui la vie ; de ces digestions promptes, mais imparfaites ; de ce pouls vif, inégal, irrégulier ? L'em-

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prcinte de l'enfance physique ne se rctrouve-l-elle pas dans tous les traits de l'enfance morale ? et celle-ci pculelle être modifiée par des moyens qui n'agissent point directement sur les fonctions des organes, et sur la marche des mouvements vitaux ?

Cet adolescent, poursuivi par une vague inquiétude, sans cesse plongé dans des rêveries sans objet, ému jusqu'aux larmes par les moindres impressions, commence à trouver dans son imagination des tableaux, et dans son cœur des penchants inconnus. En même temps que le foyer des passions s'allume dans son sein, que son âme, s'attachant à tout ce qui l'entoure, s'élance encore vers des objets ignorés, sa stature, ses traits, son air, ses regards, le son de sa voix prennent un autre caractère : sa démarche est plus ferme, plus impétueuse, sa physionomie, presque aussi mobile, devient plus animée ; ses joues se peignent rapidement d'un vif incarnat ; ses yeux expriment, à la fois, et les désirs, et l'ignorance ou l'incertitude de leur but. C'est alors seulement, que la nature le rend sensible aux accents passionnés ; qu'en les faisant retentir dans son cœur, elle lui en enseigne l'art et l'usage. Ses penchants, ses idées, ses dispositions physiques, tout n'est-il pas d'accord ? et les grands changements qui viennent d'en faire un être si nouveau, ne dépendent-ils pas uniquement de la maturité, d'un système d'organes presque inertes jusqu'alors, et qui presque toujours avaient à peine attiré son attention (i) ?

Peut-être cette époque a-t-elle quelque chose de plus important et de plus décisif encore chez les filles. Les rapports du moral avec le physique sont marqués, chez elle, par des traits plus légers et plus fins en apparence, mais, en effet, plus caractérisés et plus profonds. Une jeune fille, dont les organes commencent à secouer le sommeil du premier âge, ne fait pas un mouvement, ne dit pas un mot, ne lance pas un regard qui conserve le caractère de l'enfance : les observateurs attentifs en sont toujours frappés. De la timidité, de l'embarras, des caprices qui se

(1) Je dis, presque toujours, parce que je parle de La race humaine en général. Dans l'ouvrage intitulé : Rapports du physique et du moral de V homme, toutes ces idées sont développées avec plus de détails : voyez en particulier le Mémoire sur l'influence des sexes. (C.)

déguisent vainement ; l'incertitude et le vague des regards, remplacés par une expression qui veut n'être pas aperçue, par une flamme qui éclate d'autant plus, qu'elle se déguise et se voile avec plus d'effort et de soin : toutes ces circonstances réunies ne laissent aucun doute sur la révolution qui vient de s'opérer, sur cet acte important de la nature, qui présage et prépare des changements, et des actes plus importants encore et plus nécessaires à l'accomplissement de son plan total. Ce sein, dont les ondulations peignent souvent les mouvements du cœur, et qui ne paraît d'abord que l'objet de doux désirs, se trouve déjà disposé, d'après les lois admirables des choses, à préparer l'aliment du nouvel être que ces mêmes désirs ont pour but d'appeler à la vie. Un système entier d'organes, foyer des penchants les plus vifs, et dont l'influence ne modifie pas seulement toute l'économie animale, mais développe en outre tant d'idées nouvelles, tant de sentiments moraux ignorés, n'est pour la nature que le moyen par lequel elle assure la durée indéfinie du genre humain.

Voyez également comme dans l'âge mûr, la régularité du pouls, l'énergie constante des fonctions, l'opiniâtreté des maladies correspondent avec des goûts plus uniformes, avec des idées plus fixes, avec des passions moins vives, mais plus profondes et plus ineffaçables.

Voyez enfin si le corps glacé du vieillard, cette circulation régulière, mais lente, ces sensations émoussées et comme enfantines, ces maladies presque toujours pituiteuses, et pour lesquelles la nature semble n'oser entreprendre de crises, ne sont pas l'emblème fidèle de cet esprit tardif et sans chaleur, de ces goûts puérils et sans énergie, de cette répugnance à former des entreprises que l'individu n'espère pas de pouvoir terminer. En un mot, l'état physique du vieillard n'est-il pas l'annonce et l'image d'une âme, qui, se concentrant par degrés en elle-même, se prépare à cesser d'être, par le plus funeste de tous les sacrifices, le détachement de ses affections ?

Dans les différents asiles où la société recueille la démence ; dans ceux où les lois enchaînent le crime, qui n'est lui-même qu'une démence d'un autre genre, vous trouverez des preuves, plus frappantes encore peut-être, de ces rapports constants entre le physique et le moral. Vous y remarquerez bientôt que certaines dispositions

LA SCIENCE DE L'HOMME

organiques, manifestées par les formes extérieures, pat les traits, par la physionomie, accompagnent toujours les habitudes coupables et les écarts de la raison. Vous reconnaîtrez avec la satisfaction d'un ami des hommes, que ces deux espèces de désordres se confondent souvent, et, qu'ils sont toujours plus ou moins liés entre eux.

Je me borne à ces observations principales, dont les objets se trouvent sous les yeux de tout le monde, et qui peuvent être faites à tout instant.

Le physiologiste ne saurait donc se dispenser, à l'avenir, de recueillir soigneusement tous les faits que l'étude de l'homme, dans l'état de santé et de maladie, peut fournir sur cette matière : leurs résultats doivent servir de fondement à toutes les sciences morales. Désormais, qui pourrait entreprendre de traiter les sujets qui s'y rapportent, sans connaître d'une manière exacte et détaillée la liaison des bonnes ou des mauvaises habitudes physiques, avec les bonnes ou les mauvaises habitudes de l'intelligence et de la volonté ? C'est par là seulement qu'on peut apprendre à perfectionner les unes par les autres : c'est d'après ces données, qu'on est en état de tracer les règles de ce perfectionnement ; soit qu'on ne s'adresse qu'aux individus, pour leur enseigner l'art d'augmenter leur propre bonheur, soit qu'on indique aux sociétés tout entières, par quels moyens elles peuvent faire éclore au milieu d'elles tous les biens de la destinée. C'est enfin d'après ces considérations qu'on peut tracer avec certitude le tableau d'une prospérité toujours croissante, dont les penseurs et les philanthropes n'ont peut-être fait encore qu'entrevoir la possibilité sans se faire une idée complète des moyens qui doivent y conduire la race humaine.

La méthode empirique rationnelle, qui rassemble les faits pour les classer, en indiquant les lois de leurs rapports, trouve son entière application dans la physiologie. Beaucoup d'observations sont déjà faites ; il suffit de les enchaîner dans un ordre naturel : d'autres restent encore à faire ; on peut quelquefois les indiquer d'avance. Il importe surtout de bien déterminer dans quel*esprit, et par le secours de quels procédés, toutes les recherches de ce genre doivent être faites, pour l'être avec fruit, et tous les résultats tirés, pour l'être avec certitude ; à quels caractères on peut directement reconnaître la solidité de

oes résultats ; et comment il convient de les lier à ceux qui forment déjà la base, ou les principes de la science, afin qu'ils s'éclairent et se rectifient mutuellement.

(Révolutions et Réforme de la Médecine, ch. IV, § 3).

L'Homme physique et l'Homme moral.

L'étude de l'homme physique est également intéressante pour le médecin et pour le moraliste : elle est presque également nécessaire à tous les deux.

En s'efforçant de découvrir les secrets de l'organisation, en observant les phénomènes de la vie, le médecin cherche à reconnaître en quoi consiste l'état de parfaite santé ; quelles circonstances sont capables de troubler ce juste équilibre ; quels moyens peuvent le conserver, ou le rétablir.

Le moraliste s'efforce de remonter jusqu'aux opérations plus obscures, qui constituent les fonctions de l'intelligence et les déterminations de la volonté. Il y cherche les règles qui doivent diriger la vie, et les routes qui conduisent au bonheur.

L'homme a des besoins : il a reçu des facultés pour les satisfaire ; et les uns et les autres dépendent immédiatement de son organisation.

Est-il possible de s'assurer que les pensées naissent, et que les volontés se forment par l'effet de mouvements particuliers, exécutés dans certains organes ; et que ces organes sont soumis aux mêmes lois que ceux des autres fonctions ?

En plaçant l'homme au milieu de ses semblables, tous les rapports qui peuvent s'établir entre, eux et lui résultentils directement ou de leurs besoins, mutuels, ou de l'exercice des facultés que leurs besoins mettent en action ? et ces mêmes rapports, qui sont pour le moraliste ce que sont pour le médecin les phénomènes de la vie physique, offrentils divers états correspondants à ceux de santé et de maladie > Peut-on reconnaître par l'observation les circonstances qui maintiennent, ou qui occasionnent ces mêmes états ? et peuvent-ils, à leur tour, nous fournir, par l'expérience et par le raisonnement, les moyens d'hygiène, ou

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