‹ CabanisChapitre 7 sur 13 · BENJAMIN FRANKLIN · texte numérisé non relu

BENJAMIN FRANKLIN

D'après le portrait de Cochi

de curation qui doivent être employés dans la direction de l'homme moral ?

Telles sont les questions que le moraliste a pour but de résoudre, en remontant dans ses recherches jusqu'à l'étude des phénomènes vitaux et de l'organisation.

Les écrivains qui se sont occupés avec quelque profondeur de l'analyse des idées, de celle du langage, ou des autres signes qui les représentent, et des principes de la morale privée ou publique, ont presque tous senti cette nécessité de se diriger, dans leurs recherches, d'après la connaissance de la nature humaine physique. Comment, en effet, décrire avec exactitude, apprécier et limiter sans erreur les mouvements d'une machine et les résultats de son action, si l'on ne connaît d'avance sa structure et ses propriétés ? Dans tous les temps, on a voulu convenir, à ce sujet, de quelques points incontestables, ou regardés comme tels. Chaque philosophe a fait sa théorie de l'homme : ceux même qui, pour expliquer les diverses fonctions, ont cru devoir supposer en lui deux ressorts de nature différente, ont également reconnu qu'il est impossible de soustraire les opérations intellectuelles et morales à l'empire du physique : et dans l'étroite relation qu'ils admettent entre ces deux forces motrices, le genre et le caractère des mouvements restent toujours subordonnés aux lois de l'organisation.

Mais si la connaissance de la structure et des propriétés du corps humain doit diriger l'étude des divers phénomènes de la vie ; d'autre part, ces phénomènes, embrassés dans leur ensemble et considérés sous tous les points de vue, jettent un grand jour sur ces mêmes propriétés qu'ils nous montrent en action. Ils en fixent la nature ; ils en circonscrivent la puissance ; ils font surtout voir plus nettement par quels rapports elles sont liées avec la structure du corps vivant, et restent soumises aux mêmes lois qui présidèrent à sa formation primitive, qui la développent et qui veillent à sa conservation.

Ici, le moraliste et le médecin marchent toujours encore sur la même ligne. Celui-ci n'acquiert la connaissance complète de r homme physique, qu'en le considérant dans tous les états par lesquels peuvent le faire passer l'action des corps extérieurs et les modifications de sa propre faculté de sentir : celui-là se fait des idées d'autant plus étendues

LA SCIENCE DE L'HOMME

et plus justes de l'homme moral, qu'il l'a suivi plus attentivement dans toutes les circonstances où le placent les chances de la vie, les événements de l'état social, les divers gouvernements, les lois, et la somme des erreurs ou des vérités répandues autour de lui.

Ainsi, le moraliste et le médecin, ont deux moyens directs de donner à la théorie des différentes branches de la science que chacun d'eux cultive particulièrement toute la certitude dont sont susceptibles les autres sciences naturelles d'observation, qui ne peuvent pas être ramenées au calcul : et, par ces mêmes moyens, ils sont en état d'en porter l'application pratique à ce haut degré de probabilité, qui constitue la certitude de tous les arts usuels (1).

Mais depuis qu'on a jugé convenable de tracer une ligne de séparation entre l'étude de l'homme physique et celle de l'homme moral, les principes relatifs à cette dernière étude se sont trouvés nécessairement obscurcis par le vague des hypothèses métaphysiques. Il ne restait plus, en effet, après l'introduction de ces hypothèses dans l'étude des sciences morales, aucune base solide, aucun point fixe auquel on pût rattacher les résultats de l'observation et de l'expérience. Dès ce moment, flottantes au gré des idées les plus vaines, elles sont, en quelque sorte, rentrées avec elles dans le domaine de l'imagination ; et de bons esprits ont pu réduire à l'empirisme le plus borné les préceptes dont elles se composent

Tel était, avant que Locke parût, l'état des sciences morales ; tel est le reproche qui pouvait leur être fait avec quelque fondement, avant qu'une philosophie plus sûre eût retrouvé la source première de toutes les merveilles que présente le monde intellectuel et moral dans les mêmes lois, ou dans les mêmes propriétés qui déterminent les mouvements vitaux.

Déjà cependant quelques hommes, doués de plus de génie peut-être que ce respectable philosophe, avaient

(1) Voyez sur l'application du calcul des probabilités aux questions et aux événements moraux l'ouvrage de Condorcet, et l'excellente leçon de mon collègue Laplace sur le même sujet, consignée dans le recueil de l'Ecole normale. Et qu'il me soit permis de rappeler ici que cette Ecole, où l'on entendit à la fois les Lagrange, les Laplace, les Bertholet, les Monge, les Garât, les Volney, les Hauy, etc., fut un véritable phénomène lors de sa création, et qu'elle fera époque dans l'histoire des sciences. (C.)

entrevu les vérités fondamentales exposées dans ses écrits. On en retrouve des vestiges dans la philosophie d'Aristote, et dans celle de Démocrite, dont Epicure fut le restaurateur. L'immortel Bacon avait découvert, ou pressenti presque tout ce que pouvait exiger la refonte totale, non seulement de la science, mais, suivant son expression, de r entendement humain lui-même : Hobbss surtout, par la seule précision de son langage, fut conduit, sans détour, à la véritable origine de nos connaissances. Il en trace lès méthodes avec sagesse ; il en fixe les limites avec sûreté. Mais ce n'était point de lui, c'était de Locke, son successeur, que la plus grande et la plus utile révolution de la philosophie devait recevoir la première impulsion. C'était par Locke que devait, pour la première fois, être exposé clairement et fortifié de ses preuves les plus directes cet axiome fondamental : que toutes les idées viennent par les sens, ou sont le produit des sensations

Helvétius a résumé la doctrine de Locke : il la présente avec beaucoup de clarté, de simplicité, d'élégance. Condillac l'a développée, étendue, perfectionnée : il en démontre la vérité par des analyses toutes nouvelles, plus profondes et plus capables de diriger son application. Les disciples de Condillac, en cultivant différentes branches des connaissances humaines, ont encore amélioré, quelquesuns même ont corrigé, dans plusieurs points, son tableau des procédés de l'entendement (i).

Mais quoique depuis Condillac l'analyse ait marché par des routes pratiques parfaitement sûres ; certaines questions qu'on peut regarder comme premières dans l'étude de l'entendement présentaient toujours des côtés obscurs.

(1) Garât, dans ses belles et éloquentes leçons, recueillies par les sténographes des écoles normales, annonçait une exposition détaillée de toute la doctrine idéologique : mais c'est là, malheureusement, tout ce que le public possède de son travail ; il pàraît même qUe l'auteur ne l'a jamais terminé.

Les Eléments d'idéologie de mon collègue de Tracy sont le seul ouvrage vraiment complet sur cette matière. Degerando a traité fort en détail une question particulière. La Romiguière en a posé plusieurs, avec plus de précision qu'on ne l'avait fait jusqu'ici, par la seule définition de quelques mots. Lancelin a publié la première moitié d'un écrit qui présente les bases mêmes de la science, sous quelques nouveaux points de vue. Jacquemont s'est tracé un plan encore plus vaste, etc., etc. Je crois devoir joindre à toits ces noms, déjà très-connus, celui du citoyen Maine-de-Biran, dont l'Institut national vient de couronner un fort bon Mémoire sur l'Habitude. Ce Mémoire fut publié en l'an x. L'Institut a couronné, en l'ail xiîr, un second écrit du même auteur, sUr la Décomposition de là pensée, lequel va être publié incessamment. (C.)

LA SCIENCE DE L'HOMME

On n'avait, par exemple, jamais expliqué nettement en quoi consiste l'acte de la sensibilité. Suppose-t-il toujours conscience et p:rccption distincte ? et faut-il rapporter à quelque autr: propriété du corps vivant les impressions iniperçues, et les déterminations auxquelles la volonté ne prend aucune part ?

Condillac, en niant les opérations de l'instinct et cherchant à les ramener aux fonctions rapides et mal démêlées du raisonnement, admettait implicitement l'existence d'une cause active, différente de la sensibilité : car, suivant lui, cette dernière cause est exclusivement destinée à la production des divers jugements, soit que l'attention puisse en saisir véritablement la chaîne, soit que leur multitude et leur rapidité, chaque jour augmentées par l'habitude, en cachent la véritable source à celui qui s'observe lui-même. Il est évident, qu'alors les mouvements vitaux, tels que la digestion,' la circulation, les sécrétions des différentes humeurs, etc., doivent dépendre d'un autre principe d'action.

Mais, en examinant avec l'attention convenable les assertions de Condillac touchant les déterminations instinctives, on les trouve (du moins dans l'extrême généralité qu'il leur donne), absolument contraires aux faits : et pour peu qu'on se soit rendu familières l'analyse rationnelle et les lois de l'économie animale, on voit ces mêmes déterminations se confondre en effet, d'une part, avec les opérations de l'intelligence, et de l'autre, avec toutes les fonctions organiques ; de sorte qu'elles forment une espèce d'intermédiaire entre les premières et les secondes, et semblent destinées à leur servir de lien.

Tous ces divers phénomènes peuvent-ils être ramenés à un principe commun ?

La sympathie morale offre encore des effets bien dignes de remarque. Par la seule puissance de leurs signes, les impressions peuvent se communiquer d'un être sensible, ou considéré comme tel, à d'autres êtres qui, pour les partager, semblent alors s'identifier avec lui. On voit les individus s'attirer, ou se repousser : leurs idées et leurs sentiments, tantôt se répondent par un langage secret, aussi rapide que les impressions elles-mêmes, et s? mettent dans une parfaite harmonie ; tantôt ce langage est le souffle de la discorde ; et toutes les passions hostiles, la terreur, la

colère, l'indignation, la vengeance peuvent, à la voix et même au simple aspect d'un seul homme, enflammer tout à coup une grande multitude; soit qu'il les excite en les exprimant, soit qu'il les inspire contre lui-même par le point de vue sous lequel il s'offre à tous les regards (i ).

Ces effets, et beaucoup d'autres qui s'y rapportent, ont été l'objet d'une analyse très fine : la philosophie écossaise les considère comme le principe de toutes les relations morales.

Sommes-nous maintenant en état de les faire dépendre de certaines propriétés communes à tous les êtres vivants ? et se rattachent-ils aux lois fondamentales de la sensibilité ?

Enfin, tandis que l'intelligence juge et que la volonté désire ou repousse, il s'exécute beaucoup d'autres fonctions plus ou moins nécessaires à la conservation de la vie. Ces diverses opérations ont-elles quelque influence les unes sur les autres ? et d'après la considération des différents états physiques et moraux, qu'on observe simultanément alors, est-il possible de saisir et de déterminer, avec assez de précision, les rapports qui les lient entre eux dans les cas les plus frappants, pour être sûr que, dans les autres cas mal caractérisés, si le même rapprochement est moins facile, c'est uniquement à des nuances trop fugitives qu'il faut l'imputer ?

En supposant qu'il nous fût permis de répondre par l'affirmative aux diverses questions énoncées ci-dessus, les opérations de l'intelligence et de la volonté se trouveraient confondues, à leur origine, avec les autres mouvements vitaux : le principe des sciences morales, et par conséquent ces sciences elles-mêmes, rentreraient dans le domaine de la physique ; elles ne seraient plus qu'une branche de l'histoire naturelle de l'homme : l'art d'y vérifier les observations, d'y tenter les expériences, et d'en tirer tous les résultats certains qu'elles peuvent fournir, ne différerait en rien des moyens qui sont journellement employés avec la plus entière et la plus juste confiance dans les sciences pratiques dont la certitude est le moins

(1) On voit que je ramène la sympathie et l'antipathie à un seul et unique principe. Elles dépendent en effet de la même cause ; elles obéissent aux mêmes lois. (C.)~

LA SCIENCE DE l/HOMME

contestée : les principes fondamentaux des unes e1 d< 9 autres seraient également solides ; elles se formeraienl également par l'étude sévère et par la comparaison des faits ; elles s'étendraient et se perfectionneraient par les mêmes méthodes de raisonnement.

Il résultera, je crois, de la lecture de cet écrit que telle est, en effet, la base des sciences morales. Le vague des hypothèses hasardées pour l'explication de certains phénomènes qui paraissent, au premier coup d'œil, étrangers à l'ordre physique, ne pouvait manquer d'imprimer à ces sciences un caractère d'incertitude : et l'on ne doit pas s'étonner que leur existence même, comme véritable corps de doctrine, ait été révoquée en doute par des esprits d'ailleurs judicieux.

Il s'agit maintenant de les remettre à leur véritable place, et de marquer les points fixes d'où l'on doit partir dans toutes les recherches qu'elles peuvent avoir pour but. Car ce n'est qu'en s'appuyant sur la nature constante et universelle de l'homme, qu'on peut espérer de faire dans ces sciences des progrès véritables ; et que, ramenées à la condition des objets les plus palpables de nos travaux, elles peuvent, par la sûreté reconnue des méthodes, offrir un certain nombre de résultats évidents pour tous les esprits.

Le lecteur s'apercevra bientôt que nous entrons ici dans une carrière toute nouvelle : je n'ai pas la prétention de l'avoir parcourue jusqu'au bout : mais des hommes plus habiles et plus heureux achèveront ce que trop souvent je n'ai pu que tenter ; et mon espoir le plus solide est d'exciter leurs efforts ; car, je le confesse sans détour, cette route est à mes yeux celle de la vérité.

Plusieurs personnes d'un grand mérite paraissent en avoir jugé ainsi. Depuis la publication des parties de ce travail qui se trouvent dans les deux premiers volumes des Mémoires de la seconde classe de l'Institut, différents écrivains, versés dans les matières physiologiques et philosophiques, les ont citées d'une manière honorable. Quelques-uns même ont fait mieux, s'il m'est permis de le dire : ils ont cru pouvoir s'emparer, sans scrupule, de plusieurs idées qu'elles contiennent, en négligeant d'indiquer leur source. Je le remarque, mais je suis loin de m'en plaindre : au contraire, ce genre d'éloge est assurément le

moins suspect. Si je ne mettais à mon ouvrage qu'un intérêt de vanité, je leur devrais beaucoup de remerciements personnels ; mais, comme la principale récompense que j'ose en attendre est de voir répandre des vérités qui me paraissent utiles, je dois bien plus encore à ces écrivains, dont le savoir et le talent leur imprime un degré de force et de poids qu'il n'était malheureusement pas en moi de leur donner.

Les idées relatives à la morale publique sont indubitablement celles qui, par la manière dont elles entrent dans les têtes et reçoivent leur application, peuvent produire les plus grands effets, soit avantageux, soit funestes : il faut donc porter la plus grande sévérité de méthode, et dans les recherches dont elles sont l'objet, et dans leur exposition ; c'est principalement pour elles qu'il devient essentiel de connaître, jusque dans leurs éléments les plus déliés, le mécanisme des procédés de l'intelligence, celui des passions, et toutes les circonstances particulières qui peuvent altérer ou modifier leurs mouvements.

Mais les principes de la morale privée et de l'éducation individuelle n'ont pas moins besoin de cette même lumière : ils reposent en effet sur la même base. Ce qui les éclaircit est aussi ce qui peut le plus les fortifier.

Si l'aspect des désordres qui régnent dans le monde corrompt ou afflige les hommes légers et superficiels, une expérience plus réfléchie et plus saine prouve aux esprits attentifs que les biens les plus précieux de la vie ne s'obtiennent que par la pratique de la morale. Le véritable bonheur est nécessairement le partage exclusif de la véritable vertu (i) ; c'est-à-dire de la vertu dirigée par la sagesse : car, éclairer sa conscience n'est pas moins un besoin qu'un devoir ; et sans le flambeau de la raison, non seulement la vertu peut laisser tomber les hommes les plus excellents dans tous les degrés de l'infortune ; elle peut encore devenir elle-même la source des plus funestes erreurs.

Par une heureuse nécessité, l'intérêt de chaque individu

(1) Sans doute, l'homme vertueux peut être malheureux : mais il serait alors bien plus malheureux encore sans le secours de la vertu ; elle seule adoucit tous les maux, et fait goûter tous les biens de là destinée humaine. (C.)

LA SCIENCE DE L'HOMME <J7

ne saurait jamais être véritablement séparé de l'intérêt d< s autres hommes : les efforts qu'il peut vouloir tenter pour cela sont des actes d'hostilité générale, qui retombent inévitablement, tôt ou tard, sur leur auteur (i).

Mais c'est surtout en remontant à la nature de l'homme ; c'est en étudiant les lois de son organisation et les phénomènes directs de sa sensibilité, qu'on voit clairement combien la morale est une partie essentielle de ses besoins. On reconnaît bientôt que le seul côté par lequel ses jouissances puissent être indéfiniment étendues est celui de ses rapports avec ses semblables ; que son existence s'agrandit à mesure qu'il s'associe à leurs affections, et leur fait partager celles dont il est animé. C'est en considérant à leur source les passions même qui l'égarent le plus loin de son but, qu'on se convainc, à chaque instant davantage, que pour le rendre meilleur il suffit d'éclairer sa raison, et qu'être honnête homme est le premier et le plus indispensable caractère du bon sens.

Ainsi, les principes de la morale s'établissent sur la base la plus ferme : leur enchaînement et leurs applications se démontrent avec le dernier degré d'évidence : les avantages qui résultent, non seulement pour les sociétés tout entières, mais encore pour chacun de leurs membres, de son respect et de sa soumission aux règles de conduite qui dérivent de ces mêmes principes, peuvent se prouver en quelque sorte mathématiquement.

Mais il ne suffit pas que les lumières de la sagesse éclairent l'homme ; c'est par ses habitudes qu'il est gouverné : il importe donc surtout de lui faire prendre de bonnes habitudes. La sévérité des maximes auxquelles on a voulu l'assujettir dès l'enfance, sans motif valable, les lui fait bientôt rejeter quand il devient son propre guide. Mais celles que sa raison avoue prennent d'autant plus d'empire sur lui qu'il les discute davantage, et leur utilité pour son bonheur lui paraît d'autant plus démontrée, qu'il les a pratiquées plus longtemps. Telle est la puissance et tels sont les fruits de la seule bonne éducation.

Il importe d'autant plus de rattacher la morale à ses

(1) Si les fripons, disait le sage Franklin, pouvaient connaître tous les avantages attachés à l'habitude des vertus, ils seraient honnêtes gens par friponnerie. (C.)

motifs réels, qu'elle est d'une nécessité plus générale et plus journalière, et que toute autre méthode est incapable de lui donner une entière solidité. Les esprits sages auront toujours des égards pour les opinions accidentelles qui servent à rendre un autre homme meilleur ou plus heureux. Mais, sans discuter ici les avantages ou les inconvénients d'aucune de ces opinions, il est évident qu'on ne peut pas toujours compter sur leur appui. Indépendamment de leur diversité, qui rend leur action très incertaine et très variable, il est beaucoup d'esprits qui leur sont fermés sans espoir ; un plus grand nombre passent de l'une à l'autre plusieurs fois dans la vie, ou même finissent par les toutes rejeter indistinctement : et peut-être le moment présent est-il celui où l'on peut le moins attendre d'elles de véritables secours. Mais quoi qu'il en soit, rien n'est sans doute plus indispensable que d'affermir la morale de ceux qui les rejettent, et d'empêcher que ceux qui cessent de croire à leur vérité pensent dès lors pouvoir fouler impunément aux pieds, comme chimériques, toutes les vertus dont elles étaient pour eux le soutien (i).

Heureusement, la culture du bon sens et les bonnes habitudes suffisent pour cela. Quoique égaré trop souvent par des impostures, l'homme est fait pour la vérité dont la recherche est son besoin le plus constant, et dont la découverte le pénètre de la plus douce et de la plus profonde satisfaction. Quoique trop souvent agité par des passions aveugles et funestes, l'homme est également né pour la vertu : la vertu seule peut le mettre en harmonie avec la société. Sans elle, son cœur est toujours dévoré de sentiments hostiles ; sa vie est un orage et le monde n'offre à ses yeux que des ennemis. L'habitude des actions utiles aux hommes, des sentiments bienveillants et généreux

.(1) Parmi les philosophes qui ont fondé les principes de la morale sur le besoin constant du bonheur commun à tous les individus, et qui ont fait voir que dans le cours de la vie les règles de conduite pour être heureux sont absolument les mêmes que pour être vertueux, on doit particulièrement distinguer Volney et Saint-Lambert ; Volney, esprit plus étendu, plus fort, plus habitué aux analyses profondes, et dont le style ferme et original laisse des traces plus durables ; Saint-Lambert, écrivain facile, élégant, observateur plein de finesse, et dont l'ouvrage, accompagné d'explications et d'exemples heureusement choisis, rend peut-être plus sensible encore la vérité de tous les principes qu'il établit, et l'utilité des règles qu'il en tire pour la conduite journalière! L'un et l'autre méritent toute la reconnaissance des vrais amis de l'humanité. (C.)

LA SCIENCE DE L' HOMME

perpétue au contraire dans l'âme ces vives émotions de l'humanité, que personne peut-être n'est assez malheureux pour n'avoir pas éprouvées quelquefois. En liant toutes ses affections aux destinées présentes et futures de S68 semblables, le sage- n'agrandit pas seulement sans limites son étroite et passagère existence ; il la soustrait encore, en quelque sorte, à l'empire de la fortune : et dans cet asile élevé, d'où sa tendre compassion déplore les erreurs des hommes, source presque unique de tous leurs maux, son bonheur se compose des sentiments les plus exquis ; les vrais biens de la vie humaine lui sont exclusivement réservés.

L'écrit suivant n'a point, au reste, pour objet l'exposition et le développement de ces vérités incontestables : encore moins aurons-nous la prétention de vouloir les appliquer à la morale publique. S'il est ici question de considérations morales, c'est par rapport aux lumières q u'elles peuvent emprunter de l'étude des phénomènes physiques ; c'est uniquement parce qu'elles sont une partie essentielle de l'histoire naturelle de l'homme. Quelques personnes ont paru craindre, à ce qu'on m'assure, que cet ouvrage n'eût pour but, ou pour effet, de renverser certaines doctrines et d'en établir d'autres relativement à la nature des causes premières. Mais cela ne peut pas être : et même avec de la réflexion et de la bonne foi, il n'est pas possible de le croire sérieusement. Le lecteur verra souvent, dans le cours de l'ouvrage, que nous regardons ces causes comme placées hors de la sphère de nos recherches, et comme dérobées pour toujours aux moyens d'investigation que l'homme a reçus avec la vie. Nous en faisons ici la déclaration la plus formelle : et s'il y avait quelque chose à dire encore sur des questions qui n'ont jamais été agitées impunément, rien ne serait plus facile que de prouver qu'elles ne peuvent être ni un objet d'examen, ni même un sujet de doute, et que l'ignorance la plus invincible est le seul résultat auquel nous conduise, à leur égard, le sage emploi de la raison. Nous laisserons donc à des esprits plus confiants ou, si l'on veut, plus éclairés, le soin de rechercher, par des routes que nous reconnaissons impraticables pour nous, quelle est la nature du principe qui anime les corps vivants : car nous regardons la manifestation des phénomènes qui le distinguent des autres forces actives de la nature, ou les

IOO

circonstances en vertu desquelles ont lieu ces phénomènes, comme confondues, en quelque sorte, avec les causes premières, ou comme immédiatement soumises aux lois qui président à leur action.

On ne trouvera point encore ici ce qu'on avait appelé longtemps de la métaphysique : ce seront de simples recherches de physiologie, mais dirigées vers l'étude particulière d'un certain ordre de fonctions.

(Rapports du physique et du moral de l'Homme, préface)

Étude de l'Homme. Réflexion et Action.

Permettez donc, citoyens, que je vous entretienne aujourd'hui des rapports de l'étude physique de l'homme avec celle des procédés de son intelligence ; de ceux du développement systématique de ses organes avec le développement analogue de ses sentiments et de ses passions : rapports d'où il résulte clairement que la physiologie, l'analyse des idées et la morale, ne sont que les trois branches d'une seule et même science, qui peut s'appeler, à juste titre, la science de l'homme (i)....

Nous sentons, et des impressions qu'éprouvent nos différents organes, dépendent à la fois et nos besoins et l'action des instruments qui nous sont donnés pour les satisfaire. Ces besoins sont éveillés, ces instruments sont mis en jeu dès le premier instant de la vie. Les faibles mouvements du fœtus dans le ventre de sa mère doivent sans doute être regardés, comme un simple prélude aux actes de la véritable vie animale, dont il ne jouit, à proprement parler, que lorsque l'ouvrage de sa nutrition s'accomplit en entier dans lui-même : mais ces mouvements tiennent aux mêmes principes, ils s'exécutent suivant les mêmes lois. Exposés à l'action continuelle des objets extérieurs, portant en nous les causes d'impressions non moins efficaces, nous sommes d'abord déterminés à agir sans nous être rendu compte des moyens que nous mettons en usage, sans nous être même fait une idée précise du but

(1) C'est ce que les Allemands appellent Y Anthropologie ; et sous ce titre ils comprennent en effet les trois objets principaux dont nous parlons. (C.)

LA SCIENCE DE L* HOMME

IOI

que nous voulons atteindre. Ce n'est qu'*lpr^3 des essais réitérés que nous comparons, que nous jugeons, que nous faisons des choix. Chtte march î est celle de la nature ; elle s ; retrou v 3 partout. Nous commençons par agir; ensuite nous soumettons à des règles nos motifs d'action : la dernière chose qui nous occupe est l'étude de nos facultés et de la manière dont elles s'exercent.

Ainsi, les hommes avaient exécuté beaucoup d'ouvrages ingénieux, avant de savoir se tracer des règles pour en exécuter de semblables, c'est-à-dire avant d'avoir créé l'art qui s'y rapporte : ils avaient fait servir à leurs besoins les lois de l'équilibre et du mouvement, longtemps avant d'avoir la plus légère notion des principes de la mécanique. Ainsi, pour marcher, pour entendre, pour voir, ils n'ont pas attendu de connaître les muscles des jambes, les organes de l'ouïe et de la vue. De même, pour raisonner, ils n'ont pas attendu que la formation de la pensée fût éclaircie, que l'artifice du raisonnement eût été soumis à l'analyse.

Cependant les voilà déjà bien loin des premières déterminations instinctives. Du moment que l'expérience et l'analyse leur servent de guide, du moment qu'ils exécutent et répètent quelques travaux réguliers, ils ont formé des jugements, ils en ont tiré des axiomes. Mais leurs axiomes et leurs jugements se bornent encore à des objets isolés, à des points d'une utilité pratique directe. Pressés par le besoin présent, ils ne portent point leur vue dans un avenir éloigné : leurs règles n'embrassent que quelques opérations partielles ; et les progrès importants sont réservés pour les époques où des règles plus générales embrasseront un art tout entier.

Tant que la subsistance des hommes n'est pas assurée, ils ont peu de temps pour réfléchir ; et leurs combinaisons, resserrées dans le cercle étroit de leurs premiers besoins, ne peuvent pas même être dirigées avec succès vers ce but essentiel. Mais sitôt que, réunis en peuplades, les plus forts et surtout les plus intelligents ont su se procurer les moyens d'une existence régulière ; sitôt qu'ils commencent à jouir de quelque loisir, ce loisir même leur pèse ; de nouveaux besoins se développent, et leurs méditations se portent successivement et sur les différents objets de la nature et sur eux-mêmes.

Je crois nécessaire de considérer ici les faits d'une manière sommaire et rapide ; j'entends les faits relatifs aux progrès de la philosophie rationnelle. Sans entrer dans de grands détails, on peut voir que les hommes qui l'ont cultivée avec le plus de succès étaient presque tous versés dans la physiologie, ou du moins que les progrès de ces deux sciences ont toujours marché de front.

{Rapports du Physique et du Moral, Ier Mémoire).

La Sensation et l'Idée.

La sensibilité physique est le dernier terme auquel on arrive dans l'étude des phénomènes de la vie, et dans la recherche méthodique de leur véritable enchaînement : c'est aussi le dernier résultat, ou, suivant la manière commune de parler, le principe le plus général que fournit l'analyse des facultés intellectuelles et des affections de l'âme. Ainsi donc, le physique et le moral se confondent à leur source ; ou, pour mieux dire, le moral n'est que le physique, considéré sous certains points de vue particuliers.

Si l'on croyait que cette proposition demande plus de développement, il suffirait d'observer que la vie est une suite de mouvements qui s'exécutent en vertu des impressions reçues par les différents organes ; que les opérations de l'âme ou de l'esprit résultent aussi des mouvements exécutés par l'organe cérébral; et ces mouvements, d'impressions ou reçues et transmises par les extrémités sentantes des nerfs dans les différentes parties, ou réveillées dans cet organe par des moyens qui paraissent agir immédiatement sur lui.

Sans la sensibilité, nous ne serions point avertis de la présence des objets extérieurs ; nous n'aurions même aucun moyen d'apercevoir notre propre existence, ou plutôt nous n'existerions pas. Mais du moment que nous sentons, nous sommes. Et lorsque, par les sensations comparées qu'un même objet fait éprouver à nos différents organes ou plutôt par les résistances qu'il oppose à notre volonté, nous avons pu nous assurer que la cause de ces sensations réside hors de nous, déjà nous avons une idée de ce qui n'est point nous-mêmes : c'est là le premier pas dans l'étude de la nature.

LA SCIKNCK DK L'ilOMMK

Si nous n'éprouvions qu'une seule sensation, nous irai rions qu'une seule idée ; et si à cette sensation était liée une détermination de la volonté, dont V( ll< t lui ettip< h< par une résistance, nous saurions qu'indépendamment dfe nous il existe quelque chose ; nous ne pourrions savoir rieti de plus. Mais comme nos sensations diffèrent entre < lies, et qu'en outre les différences de celles reçues dans un organe correspondent, suivant des lois constantes, aux différences de celles reçues dans un autre, ou dans plusieurs autres, nous sommes assurés qu'il règne entre les causes extérieures, du moins relativement à nous, la même diversité qu'entre nos sensations : je dis relativement à nous, car puisque nos idées ne sont que le résultat de nos sensations comparées, il ne peut y avoir que des vérités relatives à la manière générale de sentir de la nature humaine ; et la prétention de connaître l'essence même des choses est d'une absurdité que la plus légère attention fait apercevoir avec évidence. Pour le dire en passant, il s'ensuit encore de là, qu'il n'existe pour nous de causes extérieures que celles qui peuvent agir sur nos sens, et que tout objet auquel nous ne saurions appliquer notre faculté de sentir doit être exclu de ceux de nos recherches.

Mais les impressions que font sur nous les mêmes objets n'ont pas toujours le même degré d'intensité, ne sont pas toujours aussi durables. Tantôt elles glissent sans presque exciter l'attention ; tantôt elles la captivent avec une force irrésistible, et laissent après elles des traces profondes. Certainement, les hommes ne se .ressemblent point par la manière de sentir : l'âge, le sexe, le tempérament, les maladies, mettent entre eux de notables différences ; et dans le mêm3 homme, les diverses impressions ont, suivant leur nature et suivant beaucoup d'autres circonstances accessoires, un degré très inégal de force, ou de vivacité. Cela posé, l'on voit que certaines idées doivent tour à tour ou ne pas naître, ou devenir dominantes ; qu'une personne peut être frappée, saisie, maîtrisée par des impressions que l'autre remarque à peine, ou ne sent même pas ; que l'image des objets disparaît quelquefois au premier souffle, comme les figures tracées sur le sable, d'autres fois acquiert un caractère de persistance, et, pour ainsi dire, d'obstination qui peut aller jusqu'à rendre sa présence dans la mémoire incommode et pénible ; que de ces impressions, si peu Sem-

blables, chez les divers individus, doivent résulter des tournures très diverses d'esprit et d'âme ; et que de l'association, ou de la comparaison chez le même homme d'impressions inégales dans les diverses circonstances, doivent résulter également des idées, des raisonnements, des déterminations très variables, qui ne permettent pas de leur assigner de type fixe ou constant, et surtout de type commun à tout le genre humain.

Non seulement la manière de sentir est différente chez les hommes, à raison de leur organisation primitive et des autres circonstances de l'âge et du sexe, exclusivement dépendantes de la nature ; mais elle est modifiée puissamment par le climat, dont l'homme n'est pas toujours dans l'impossibilité de diriger l'influence ; elle l'est aussi par le régime, le caractère, ou l'ordre des travaux ; en un mot par l'ensemble des habitudes physiques, qui le plus souvent peuvent être soumises à des plans raisonnés ; et la médecine, en faisant connaître les maladies qui changent particulièrement l'état de la sensibilité, et déterminant quels sont les remèdes dont l'action peut la ramener à l'ordre naturel, fournit un grand moyen de plus d'agir sur l'origine même des sensations.

C'est sous ce point de vue que l'étude physique de l'homme est principalement intéressante : c'est là que le philosophe, le moraliste, le législateur doivent fixer leurs regards, et qu'ils peuvent trouver à la fois, et des lumières nouvelles sur la nature humaine, et des vues fondamentales sur son perfectionnement.

(Rapports du Physique et du Moral, Ier Mémoire).

Histoire physiologique des Sensations.

Nous ne sommes pas sans doute réduits encore à prouver que la sensibilité physique est la source de toutes les idées et de toutes les habitudes qui constituent l'existence morale de l'homme : Locke, Bonnet, Condillac, Helvétius, ont porté cette vérité jusqu'au dernier degré de la démonstration. Parmi les personnes instruites et qui font quelque usage de leur raison, il n'en est maintenant aucune qui puisse élever le moindre doute à cet égard. D'un autre côté, les physiologistes ont prouvé que tous les mouvements

LA SCIENCE DE L HOMME

vitaux sont le produit des impressions reçues pc.r les parties sensibles : et ces deux résultats fondamentaux, rapprochés dans un examen réfléchi, ne forment qu'une seule et même vérité.

Mais les philosophes peuvent rester encore divisés sur quelques points. Les uns peuvent croire avec Condillac que toutes les déterminations des animaux sont le produit d'un choix raisonné, et par conséquent le fruit de l'expérience ; d'autres peuvent penser, avec les observateurs de tous les siècles, que plusieurs de ces déterminations ne sauraient être rapportées à aucune sorte de raisonnement, et que, sans cesser pour cela d'avoir leur source dans la sensibilité physique, elles se forment le plus souvent sans que la volonté des individus y puisse avoir d'autre part que d'en mieux diriger l'exécution. C'est l'ensemble de ces déterminations qu'on a désigné sous le nom d'instinct.

Parmi les physiologistes, une discussion s'est également élevée pour savoir si la sensibilité devait être regardée comme l'unique source de tous les mouvements organiques ; ou s'il existait, dans les parties qui composent les corps vivants, une autre propriété distincte et même indépendante à certains égards de la première. Ceux qui soutiennent l'affirmative de la seconde proposition, à la tête desquels l'on doit placer le célèbre Haller qui en a fait, pour ainsi dire, son patrimoine, désignent cette propriété particulière sous le nom d'irritabilité. C'est en vertu des impressions transmises par les nerfs aux parties musculaires, ou reçues immédiatement par celles-ci, que l'irritabilité se manifeste : mais comme elle subsiste encore quelque temps après la mort, ces physiologistes nient qu'elle puisse dépendre de la sensibilité qui, suivant leur opinion, est détruite au même instant que la vie de l'individu.

Les autres, et l'on peut compter parmi eux plusieurs hommes de génie, objectent que la sensibilité subsiste dans les asphyxies, les léthargies, les apoplexies, en un mot dans les syncopes de tout genre, quoiqu'elle ne se manifeste alors par aucun acte précis qui la constate, quoiqu'elle ne laisse après elle aucune trace, aucun souvenir qui la confirme. Ils ajoutent qu'entre l'état d'un noyé qui revient à la vie, et l'état de celui dont la mort est irrévocable, la différence sera difficile à bien établir ; que les signes et l'instant de la mort ne peuvent être déterminés avec pré-

io6

cision ; que la ligature oli l'amputation des nerfs qui portent la sensibilité dans un organe, le rendent non seulement insensible, mais encore paralytique ; c'est-à-dire qu'elles enlèvent à la fois à ses épanouissements nerveux la faculté de sentir, et à ses muscles celle de se mouvoir. Enfin, disent-ils, toutes les observations faites sur le vivant, et les expériences tentées sur les cadavres ou sur leurs parties isolées, nous autorisent à supposer que la sensibilité répandue dans tous les organes n'est pas anéantie à l'instant même de la mort ; qu'il en subsiste quelque temps des restes, qui se remarquent surtout dans les parties dont les mouvements étaient le plus continuels ou le plus forts ; et qu'elle a seulement cessé de se reproduire alors que la communication entre les organes principaux a cessé d'exister elle-même.

Voilà ce que disent à peu près les Stahliens, les semianimistes, les nouveaux solidistes d'Edimbourg et les plus savants professeurs de l'école de Montpellier.

Un peu de réflexion suffit pour faire voir que les deux questions précédentes se tiennent, et qu'elles ont l'une et l'autre un rapport direct avec l'objet qui nous occupe.

Car, d'un côté, s'il était bien démontré qu'il y a des mouvements qui ne dépendent pas immédiatement de la sensibilité, l'on pourrait trouver plus facile de concevoir des déterminations sans choix et sans jugement.

Et de l'autre, s'il est vrai qu'il y ait des déterminations et des mouvements dont l'individu n'a pas la conscience, l'on sent que beaucoup de phénomènes qui ont été confondus auront besoin d'être distingués ; que les principes, sans changer de nature, doivent être énoncés en d'autres termes, et les conséquences tirées d'une manière moins générale et moins absolue : je veux dire qu'il ne faudra pas confondre l'impulsion qui porte l'enfant, immédiatement après sa naissance, à sucer la mamelle de sa mèrer avec le raisonnement qui fait préférer des aliments sains qu'on a déjà trouvés bons à des aliments corrompus qu'on a trouvés mauvais ; et que, s'il n'en est pas, pour cela, moins certain que la sensibilité physique est la source unique de nos idées et de nos déterminations, il y aurait du moins peu d'exactitude à dire, comme on le fait d'ordinaire dans les livres d'analyse philosophique, qu'elles nous viennent toutes p?r les sens, surtout d'après la signification bornée

LA SCIENCE DE L'HOMME

qu'on attache à ce dernier mot. Il sera nécessaire de revenir encore là-dessus, afin d'exposer ma pensée plus en détail : les observations sur lesquelles je me fonde serviront, je crois, à rendre compte de plusieurs singularités qui, sans cela, paraissent inexplicables, et qui devaient laisser beaucoup d'incertitudes dans les meilleurs esprits. Mais reprenons la suite de nos idées.

Quand on examine attentivement la question de Y irritabilité et de la sensibilité, l'on s'aperçoit bientôt que ce n'est guère qu'une question de mots, comme beaucoup d'autres qui divisent le monde depuis des siècles. En effet, Haller et ses sectateurs conviennent que les muscles sont animés par une quantité considérable de nerfs, organes particuliers du sentiment ; que leurs mouvements réguliers restent toujours soumis à l'influence nerveuse ; que les contractions par lesquelles ces mouvements sont produits, ne durent pas longtemps lorsqu'elle ne s'exerce plus ; et les physiologistes du parti contraire ne nient pas que beaucoup de mouvements ne s'exécutent sans que l'individu en ait la conscience ; que ceux même dont il a la conscience ne soient, pour la plupart, indépendants de la volonté ; que la faculté d'entrer en contraction par l'effet des irritants artificiels ne survive, dans les organes musculaires, au système vital dont ils ont fait partie. Ainsi, dans l'une et dans l'autre hypothèse, les phénomènes s'expliquent à peu près de la même manière ; et l'analyse philosophique s'y adapte également bien : seulement il y a 'plus de simplicité dans celle de l'école de Stahl ; et l'unité du principe physique y correspond mieux à l'unité du principe moral, qui n'en est pas distinct.

Quant à l'autre question, nous avons déjà dit qu'il n'en est point de même : mais cela s'expliquera mieux par la suite.

Sujet à l'action de tous les corps de la nature, l'homme trouve à la fois, dans les impressions qu'ils font sur ses organes, la source de ses connaissances et les causes mêmes qui le font vivre ; car vivre,- c'est sentir, et dans cet admirable enchaînement des phénomènes qui constituent son existence, chaque besoin tient au développement de quelque faculté ; chaque faculté, par son développement même, satisfait à quelque besoin, et les facultés s'accroissent

io8

par l'exercice, comme les besoins s'étendent avec la facilité de les satisfaire (i). De l'action continuelle des corps extérieurs sur les sens de l'homme, résulte donc la partie la plus remarquable de son existence. Mais est-il vrai que les centres nerveux ne reçoivent et ne combinent que les impressions qui leur arrivent de ces corps ? Est-il vrai qu'il ne se forme d'image ou d'idée (2) dans le cerveau, et qu'aucune détermination n'ait lieu de la part de l'organe sensitif qu'en vertu de ces mêmes impressions reçues par les sens proprement dits ? Voilà bien la question.

C'est par le mouvement progressif et volontaire que l'homme distingue particulièrement sa propre vie et celle des autres animaux : le mouvement est pour lui le véritable signe de la vitalité. Quand il voit un corps se mouvoir, son imagination l'anime. Avant qu'il ait quelque idée des lois qui font rouler les neuves, qui soulèvent les mers, qui chassent dans l'air les nuages, il donne une âme à ces différents objets. Mais à mesure que ses connaissances s'étendent, il s'aperçoit que beaucoup de mouvements sont exécutés comme ceux de son bras, quand une force étrangère le déplace sans sa propre participation, ou même contre son gré. Il ne lui faut pas beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que ces derniers mouvements n'ont aucun rapport avec ceux que sa volonté détermine ; et bientôt il n'attache plus l'idée de vie qu'au mouvement volontaire.

Mais, dès les premières et les plus simples observations sur l'économie animale, l'on a pu remarquer entre les phénomènes une diversité qui semble supposer des ressorts de différente nature. Si le mouvement progressif et l'action d'un grand nombre de muscles sont soumis aux déterminations raisonnées de l'individu, plusieurs mouvements d'un autre genre, quelques-uns même d'un genre analogue, s'exécutent sans sa participation, et sa volonté, non-seulement ne peut pas les exciter ou les suspendre, elle ne peut pas même y produire le plus léger changement.

(1) Notre collègue Sieyes, dans sa Déclaration des droits, l'un des meilleurs morceaux d'analyse qui existent dans aucune langue, distingue avec raison les deux principes des besoins et des facultés, qui lui fournissent la base des premiers rapports sociaux. En effet, ils sont et doivent rester distincts pour le moraliste: ce n'est qu'aux yeux du physiologiste qu'ils se confondent à leur source. (C.)

(2) Idée vient, comme on sait, du grec eioo^, ressemblance, simulacre. (C.)

LA SCIENCE DE L'HOMME

Les sécrétions se font par une suite d'opérations où nous n'avons aucune part, dont nous n'avons pas la plus légère conscience : la circulation du sang et l'action péristaltique des intestins, déterminées par des forces musculaires ou par certains mouvements toniques très ressemblants à ceux que les muscles proprement dits exécutent, se font également à notre insu ; et il ne dépend pas plus de nous d'arrêter ou de diriger ces différentes fonctions, que d'arrêter le frisson d'une fièvre quarte, ou de produire des crises utiles dans une fièvre aiguë. Des effets si divers peuvent-ils être imputés à la même cause ?

On voit que cette question, la même que nous nous sommes déjà proposée, a dû se présenter dès le premier pas : mais, pour la résoudre complètement, il fallait des connaissances physiologiques très étendues ; et pour peu qu'on ait réfléchi sur les lois de la nature vivante, l'on n'ignore pas que ces connaissances, pour avoir quelque certitude, doivent s'appuyer sur un nombre indéfini d'observations ou d'expériences, et s'en déduire avec une grande sévérité de raisonnement. Cependant, lorsque les sciences ont fait des progrès véritables, il n'est ordinairement pas impossible de rattacher leurs résultats à quelques faits simples, et pour ainsi dire journaliers.

Dans les animaux dont l'organisation est le plus compliquée, tels que l'homme, les quadrupèdes et les oiseaux, la sensibilité s'exerce particulièrement par les nerfs, qu'on peut regarder comme ses organes propres. Quelques physiologistes vont plus loin, ils pensent qu'ils en sont les organes exclusifs. Mais, dans la classe des polypes et dans celle des insectes infusoires, elle réside et s'exerce dans d'autres parties, puisqu'ils sont privés de nerfs et de cerveau. Il est même vraisemblable que Haller et son école ont trop étendu leur idée relativement aux animaux plus parfaits, car des observations constantes prouvent que les parties qu'ils ont déclarées rigoureusement insensibles, peuvent, dans certains états maladifs, devenir susceptibles de vives douleurs ; d'où il semble résulter clairement que, dans l'état ordinaire, leur sensibilité, appropriée à la nature de leurs fonctions, est seulement plus faible et plus obscure, par rapport à celles des autres parties.

Mais, au reste, on peut établir comme certain que, dans l'homme, dont il est uniquement ici question, les nerfs sont

le siège particulier de la sensibilité ; que ce sont eux qui la distribuent dans tous les organes, dont ils forment le lien général, en établissant entre eux une correspondance plus ou moins étroite, et faisant concourir leurs fonctions diverses à produire et constituer la vitalité commune.

Une expérience très simple en fournit la preuve.

Quand on lie ou coupe tous les troncs de nerfs qui vont se subdiviser et se répandre dans une partie, cette partie devient au même instant entièrement insensible : on peut la piquer, la déchirer, la cautériser, l'animal ne s'en aperçoit point : la faculté de tout mouvement volontaire s'y trouve abolie ; bientôt la faculté de recevoir quelques impressions isolées, et de produire quelques vagues mouvements de contraction, disparaît elle-même : toute fonction vitale est anéantie ; et les nouveaux mouvements qui surviennent sont ceux de la décomposition, à laquelle la mort livre toutes les matières animales.

Plusieurs importantes vérités résultent de cette expérience ; mais avant de passer outre, il est nécessaire de ne rien laisser d'incertain derrière nous.

J'ai dit que les rameaux des nerfs, séparés du système par la ligature ou l'amputation, conservent la faculté de recevoir des impressions isolées. Ce mot, pour ne pas jeter dans l'esprit une idée fausse, dont plusieurs physiologistes, recommandables d'ailleurs, ne se sont pas garantis, a besoin de quelque explication. En portant la sensibilité dans les muscles, les nerfs y portent la vie ; ils les rendent propres à exécuter les mouvements que la nature leur attribue ; mais ils sont 'eux-mêmes incapables de mouvement. Les irritations les plus fortes ne leur font pas éprouver la plus légère contraction ; en un mot, ils sentent et ne se meuvent pas. Dans l'expérience que je viens de rapporter, les rameaux situés au-dessous de la section ou de la ligature, ne communiquent plus avec l'ensemble de l'organe sensitif : l'individu ne s'aperçoit plus des contractions que les parties où ces nerfs irrités se distribuent peuvent éprouver encore ; et l'on voit facilement que la chose doit être ainsi. Mais cependant, comme il résulte de certaine, irritation certains mouvements plus ou moins réguliers dans les muscles auxquels ils portaient la vie, il est également bien clair que cet effet ne peut tenir qu'à des restes de sensibilité partielle, laquelle s'exerce

LA SCIENCE DE L'HOMME

de la même manière, quoique plus faiblement ou plus incomplètement que dans l'état naturel. On ne peut pas dire que l'irritation agit alors sur le nerf comme sur le mus cle, car, encore une fois, cela n'est point : les Hallériens euxmêmes en conviennent ; et, si cela était, leur système croulerait par d'autres côtés. Ainsi, tous les rameaux reçoivent encore des impressions ; mais ce sont des impressions isolées ; et, pour le dire en passant, quoique l'irritabilité paraisse distincte de' la sensibilité dans quelques-uns de ses phénomènes, on voit ici très évidemment qu'elle doit être ramenée à ce principe unique et commun des facultés vitales ; on le voit plus évidemment encore quand on considère qu'une grande quantité de nerfs vont se perdre et changer de forme dans les muscles.

Il est, en- effet, bien certain que ces nerfs, confondus et peut-être identifiés avec les fibres musculaires, sont l'âme véritable de leurs mouvements ; et il paraît assez facile de concevoir pourquoi ceux de ces mouvements qui subsistent après la mort, se raniment aussitôt qu'on sépare un muscle du membre dont il fait partie, ou qu'on le morcelle par de nouvelles sections, quand tout autre stimulant a perdu le pouvoir de le faire contracter : car le tranchant du scalpel agit alors sur d'innombrables expansions nerveuses, cachées dans l'épaisseur des chairs ; et ces expansions se rapportent également aux deux portions du muscle qu'on divise. La section doit être ici considérée comme un irritant simple, mais plus efficace, parce qu'il pénètre dans l'intérieur des fibres, qu'il les traverse de part en part ; et d'ailleurs elle ne doit pas seulement ranimer par là leur faculté contractile, elle doit rendre aussi leurs contractions moins laborieuses, en diminuant le volume et la longueur des parties qui se froncent.

Mais je le répète, cette dernière question ne tient pas immédiatement à l'objet qui nous occupe ; et sa solution semble appartenir plutôt à un ouvrage de pure physiologie.

Revenons à notre expérience. J'ai dit qu'il en résuite plusieurs vérités essentielles. Elle prouve en effet, i° que les nerfs sont les organes de la sensibilité ; 2° que de la sensibilité seule dépend la perception qui se produit en nous de l'existence de nos propres organes et de celle des objets

extérieurs ; 30 que tous les mouvements volontaires ne s'exécutent pas seulement en vertu de ces perceptions qu'elle nous procure, et des jugements que nous en tirons, mais encore que les organes moteurs, soumis aux organes sensitifs, sont animés et dirigés par eux ; 40 que tous les mouvements indépendants de la volonté, ceux dont nous n'avons point la conscience, ceux dont nous n'avons même aucune notion, en un mot, que tous les mouvements quelconques qui font partie des fonctions de l'économie animale, dépendent d'impressions reçues par les diverses parties dont les organes sont composés, et ces impressions de leur faculté de sentir.

Nous avons déjà fait quelques pas importants. Certains points assez obscurs sont éclaircis ; et nous entrevoyons les seuls moyens véritables de répandre la même lumière sur tous les autres, ou du moins sur la plupart.

Mais, quand on veut pousser l'analyse jusqu'à ces derniers termes, 0:1 peut se faire une nouvelle question : le sentiment est-il en effet, ici, totalement distinct du mouvement ? Est-il possible de concevoir l'un sans l'autre ? Et n'ont-ils d'autre rapport que celui de la cause à l'effet ?

Toute sensation, ou toute impression reçue par nos organes, ne saurait sans doute avoir lieu sans que leurs parties éprouvent des modifications nouvelles. Or, nous ne pouvons concevoir de modification nouvelle sans mouvement. Quand nous sentons, il se passe donc en nous des mouvements, plus ou moins sensibles, suivant la nature des parties solides ou des liqueurs auxquelles ils sont imprimés, mais néanmoins toujours réels et incontestables. Cependant il faut observer que les sensations ou les impressions, dépendant de causes situées hors des nerfs qui les reçoivent (1), il y a toujours un instant, rapide comme l'éclair, où leur cause agit sur le nerf qui jouit de la faculté d'en ressentir la présence sans qu'aucune espèce de mouvement s'y passe encore ; que c'est, en quelque sorte, pour le seul complément de cette opération que le mouvement devient nécessaire ; et qu'on peut toujours le distinguer

(1) Elles en dépendent exclusivement pour l'ordinaire, mais pas toujours, comme on le verra dans la suite ; ce qui du reste n'altère en rien ici la vérité de l'assertion générale, et surtout de l'observation qui s'y trouve liée. (C.)

A^ia. <V/W -j/v***"^,'^ IK'-» GvJÏ* m. ^jL'ftJrc^g-

l'vtv^' Art»-/ .

Autographe de CabYnis communiqué p;"r M. A* Duten?,

CABAN î S

du sentiment, et surtout la faculté de sentir, de celle de se mouvoir. Nous ne devons pourtant pas dissimuler que cette distinction pourrait bien disparaître encore dans une analyse plus sévère ; et qu'ainsi la sensibilité se rattache peut-être, par quelques points essentiels, aux causes et aux lois du mouvement, source générale et féconde de tous les phénomènes de l'univers.

Nous observerons aussi qu'en disant que les nerfs sont incapables de se mouvoir, nous avons entendu de se mouvoir d'une manière sensible, ou de faire éprouver à leurs parties des déplacements reconnaissables, par rapport à celles des autres organes qui les entourent. Tous leurs mouvements sont intérieurs ; ils se passent dans leur intime contexture ; et les parties qui les éprouvent, ou qui les exécutent, sont si déliées, que l'action s'en est jusqu'à présent dérobée aux observations les plus attentives, faites avec les instruments les plus parfaits.

Au reste, cette distinction du sentiment et du mouvement, mais surtout des facultés qui s'y rapportent, nécessaire en physiologie, et sans inconvénients pour la philosophie rationnelle, se déduit de tous les faits évidents, sensibles, les seuls sur lesquels doivent porter nos recherches et s'appuyer nos raisonnements ; car les vérités subtiles, infécondes de leur nature, sont principalement inapplicables à nos besoins les plus directs ; et l'on peut dédaigner hardiment celles qui n'offrent pas une certaine prise à l'intelligence.

Tous les points ci-dessus étant bien convenus et bien éclaircis, reprenons la suite de nos propositions.

On voit donc clairement et cela résulte des observations les plus simples, que les impressions n'ont pas lieu d'une manière uniforme ; qu'elles ont, au contraire, relativement à l'individu qui les reçoit, des effets très différents. Les unes lui viennent des objets extérieurs ; les autres, reçues dans les organes internes, sont le produit des diverses fonctions vitales. L'individu a presque toujours la conscience des unes ; il peut du moins s'en rendre compte : il ignore les autres ; il n'en a du moins aucun sentiment distinct; enfin les dernières déterminent des mouvements dont la liaison avec leurs causes échappe à ses observations.

Les philosophes analystes n'ont guère considéré jusqu'ici que les impressions «qui viennent des objets extérieurs,

LA SCIENCE DE L'HOMME

US

et que l'organe de la pensée distingue, se représente et combine ; ce sont elles seulement qu'ils ont désignées sous le nom de sensations ; les autres restent pour eux dans le vague. Quelques-uns d'entre eux semblent avoir voulu rapporter au titre générique d'impressions toutes les opérations inaperçues de la sensibilité : ils renvoient même ces dernières parmi celles qui, pouvant être aperçues et distinguées, ne le sont pas actuellement, faute d'une attention convenable (i).

C'est ici, je le répète que l'on peut suivre deux routes différentes. Comme elles mènent à des résultats en quelque sorte opposés, on ne saurait choisir au hasard.

La question nouvelle qui se présente est de savoir s'il est vrai, comme l'ont établi Condillac et quelques autres, que les idées et les déterminations morales se forment toutes et dépendent uniquement de ce qu'ils appellent sensations ; si par conséquent, suivant la phrase reçue, toutes nos idées nous viennent des sens, et par les objets extérieurs ; ou si les impressions internes contribuent également à la production des déterminations morales et des idées, suivant certaines lois, dont l'étude de l'homme sain et malade peut nous faire remarquer la constance : et, dans le cas de l'affirmative, si des observations particulièrement dirigées vers ce point de vue nouveau, pourraient nous mettre facilement en état de reconnaître encore ici les lois de la nature et de les exposer avec exactitude et évidence.

Quelques faits généraux me paraissent résoudre la question....

Les observations précédentes prouvent donc que les idées et les déterminations morales ne dépendent pas uniquement de ce qu'on nomme les sensations, c'est-à-dire des impressions distinctes reçues par les organes des sens proprement dits ; mais que les impressions résultantes des fonctions de plusieurs organes internes y contribuent plus ou moins, et dans certains cas, paraissent les produire uniquement. Cela doit nous suffire pour le moment : la question que nous nous sommes proposée est résolue.

V/VAAA/WVAA

(1) J'adopte, comme on le verra ci-après, cette manière de distinguer les deux genres, très-différente en effet de* modifications principales éprouvées par la matière vivante. (C.)

CABAN iâ

Peut-être psnserez-vous, citoyens, que nous employons une marche bien lente et une circonspection bien minutieuse pour établir des vérités qui doivent, en résultat, vous paraître si simples ; mais je vous prie d'observer que c'est ici l'un des points les plus importants de la psychologie, et que le plus sage peut-être de tous les analystes, Condillac, s'est évidemment déclaré pour l'opinion contraire. Quand nous croyons devoir nous écarter des vues de ce grand maître, il est bien nécessaire d'étudier soigneusement et d'assurer tou> nos pas.

Il resterait maintenant à déterminer quelles sont les affections morales et les idées qui dépendent particulièrement de ces impressions internes, et dont les organes des sens ne sont tout au plus que les instruments subsidiaires : il resterait ensuite à les classer et à les décomposer, comme l'a fait Condillac pour toutes celles qui tiennent directement aux opérations des sens, afin d'assigner à chaque organe celles qui lui sont propres, ou la part qu'il a dans celles qu'il concourt seulement à produire ; car il semble que l'analyse ne sera complète que lorsqu'elle aura résolu ces deux nouvelles difficultés.

Mais la dernière est évidemment insoluble, du moins dans l'état actuel de nos lumières ; nous ne connaissons pas assez les changements qui peuvent survenir dans la sensibilité des viscères ou des organes internes, et nous serions dans l'impossibilité d'assigner en quoi consistent ces changements. On répliquera peut-être que nous ne connaissons pas mieux ceux qui surviennent dans les organes des sens. Rien n'est plus vrai ; mais la nature des impressions propres à chacun de ces derniers organes est déterminée, et par conséquent celle des objets dont il transmet l'image au cerveau, ne peut être équivoque ; tandis que nous ignorons absolument si, par exemple, les organes de la digestion ou ceux de la génération ne transmettent constamment, ou ne contribuent à réveiller que le même genre d'images, quoique nous sachions bien qu'ils sont évidemment la source de certaines déterminations.

En observant que ces dernières impressions, bien que démontrées, ont cependant un caractère vague ; que l'individu n'en a point la conscience, on ne peut l'avoir que d'une manière confuse ; en convenant que les rapports du sentiment au mouvement, quoiqu'ils soient aussi

LA SCIENCE DE L HOMME

directs, et peut-être même plus invariables dans ces impressions, s'y dérobent pourtant à l'observation de l'individu : comme ils sont indépendants de sa volonté, nous avons dû renoncer à l'espoir de ranger toutes ces opérations particulières en classes bien distinctes, à chacune desquelles viendraient correspondre les différents états moraux qui sont leur ouvrage. Au reste, s'il est possible d'obtenir un jour sur cet objet des lumières plus étendues, ce n'est que dans la physiologie et dans la médecine qu'on pourra les trouver ; car il appartient exclusivement à ces deux sciences de faire connaître, d'une part, les modifications régulières qui surviennent dans les organes par les fonctions mêmes de la vie ; de l'autre, les changements accidentels qu'y produisent les affections morbifiques, notamment celles qui sont accompagnées de phénomènes particuliers relatifs aux opérations du cerveau : seul moyen d'y rapporter avec exactitude chaque effet à sa cause.

Je n'ajouterai qu'une dernière observation : c'est que l'ordre établi sur ce point par la nature est extrêmement favorable à la conservation et au bien-être des animaux. La nature s'est exclusivement réservé les opérations les plus compliquées, les plus délicates, les plus nécessaires. Celles qu'elle a laissées au choix de l'individu sont les plus simples, les plus faciles, et peuvent souffrir des suspensions ou des retards. Elle ne semble s'être fiée qu'à elle-même de tout ce qui devait se passer à l'intérieur, où les impressions, par leur multiplicité, par leur complication, par la variété des effets qu'elles doivent produire, sont nécessairement confondues, embarrassées les unes dans les autres : elle abandonne seulement à chaque être l'étude de ses relations avec les corps extérieurs ; relations déterminées par des impressions moins confuses ou plus uniformes, qu'elle semble avoir rangées d'avance elle-même sous cinq chefs principaux, comme pour en diminuer encore la confusion.

Quant à la première difficulté (savoir quelles sont les idées et les affections morales qui tiennent à chacun de ces deux genres d'impressions), peut-être n'est-il pas tout à fait impossible de l'éclaircir.

Dans le ventre de la mère, les animaux n'éprouvent, à proprement parler, presque aucune sensation. Environné^

nS

des eaux de l'amnios, l'habitude émousse et rend nulle pour eux l'impression (i) de ce fluide; et s'ils rencontrent dans leurs mouvements les parois de la matrice ; si même il leur arrive quelquefois d'en être pressés étroitement, il ne résulte de là pour eux vraisemblablement aucune notion, aucune conscience précise et distincte des corps extérieurs ; du moins tant que leurs mouvements ne sont pas l'ouvrage d'une volonté distincte, qui seule peut les conduire à placer hors d'eux la cause des résistances qu'elle rencontre. En effet, tant que les impressions reçues par un sens quelconque ne sont pas accompagnées, ou n'ont pas été précédées de celle de la résistance perçue, leur effet se réduit à des modifications intérieures, mais sans jugement formel, nettement senti par l'animal, qui le porte à penser qu'il existe autre chose que lui-même. Pendant toute cette première époque, son existence propre, plus ou moins distintement perçue, semble presque uniquement concentrée dans les impressions produites par le développement et l'action des organes : ces impressions peuvent toutes être regardées comme internes. La vue, l'ouïe, l'odorat et le goût, ne sont pas encore sortis de leur engourdissement ; et les effets du tact extérieur ne paraissent pas différer de ceux du tact des parties internes, exercé dans les divers mouvements qui sont propres à leurs fonctions. Dès lors cependant il existe déjà des penchants dans l'animal il s'y forme des déterminations. Si l'enfant trépigne dans les derniers temps de la grossesse, s'il s'agite avec une inquiétude d'autant plus impétueuse et plus continuelle qu'il est plus vivace et plus fort, ce n'est pas, comme l'on dit presque tous les physiologistes, parce qu'il se trouve à l'étroit et mal à l'aise dans la matrice ; il y nage, au contraire, au milieu des eaux. Mais ses membres ont acquis un certain degré de force ; il sent le besoin de les exercer. Son poumon a pris un certain développement : la quantité d'oxygène qui lui vient de la mère, avec le sang de la veine ombilicale, ne lui suffit plus ; il lui faut de l'air ; il le cherche avec l'avidité du besoin. Ces circonstances jointes à la distension de la matrice, dont les fibres com-

p (1) C'est-à-dire, comme on le verra ci-après, aucune sensation distinguée, comparée et d'où puisse résulter un premier jugement, (C)

LA SCIENCE DE L'HOMME

mencent à ne pouvoir prêter davantage, et à l'état particulier où se trouvent alors les extrémités de ses vaisseaux, abouchés avec les radicules du placenta, sont la véritable cause déterminante de l'accouchement.

Jusqu'alors il est difficile de saisir par l'observation ce qui se passe dans le fœtus. Cependant quelques faits nous apprennent que cette existence intérieure, étrangère aux impressions des corps extérieurs environnants, est nécessaire au travail fécond qui développe les organes, et qui les empreint d'une sensibilité toujours croissante. On a conservé des enfants nés avant terme en imitant le procédé de la nature : c'est-à-dire, en les tenant sur des couches mollettes, au milieu d'une température égale à celle du corps humain; en les environnant d'une vapeur humide et leur faisant sucer de temps en temps quelques gouttes d'un fluide gélatineux. Ceux qu'on a conservés de cette manière, sont restés dans une sorte d'assoupissement jusqu'au neuvième mois ; et ce n'est pas sans admiration qu'on les a vus alors s'agiter avec force, comme s'il eût été véritablement question pour eux de naître. Leur respiration, pendant tout le temps de cette gestation artificielle, avait été presque insensible : ce n'est qu'à l'époque de leur réveil ou de leur naissance, qu'ils ont commencé de respirer pleinement à la manière des animaux à sang chaud. Nous en avons un exemple célèbre dans Fortunio Liceti, savant recommandable du seizième siècle, qui vint au monde à l'âge de cinq mois, et que son père, médecin de réputation, conserva par les soins les plus minutieux (1). Brouzet, dans son Education médicinale des enfants, cite deux ou trois faits à peu près semblables, et non moins étonnants.

Quand l'enfant a vu le jour, quand il respire, quand l'action de l'air extérieur imprime à ses organes plus d'énergie, plus d'activité, plus de régularité dans les mouvements, ce n'est pas un simple changement de quelques habitudes qu'il éprouve ; c'est une véritable vie nouvelle qu'il commence. Dès ce moment, les appétits, qui dépendent de sa nature particulière, c'est-à-dire de son organisation et du caractère de sa sensibilité, se montrent

(1) Liceti vécut ensuite plus de quatre-vingts ans. (C.)

avec évidence. Produits par une série ae mouvements et d'impressions qui, par leur répétition continuelle, ont acquis une grande force, et dont aucune distraction n'est venue affaiblir ou troubler les effets, ils mettent au jour le résultat sensible de ces opérations singulières, que les lois ordonnatrices ont conduites avec tant de lenteur et de silence : et bien avant qu'il ait pu combiner les nouvelles impressions qui l'assaillent en foule, l'enfant a déjà des goûts, des penchants, des désirs ; il emploie tous ses faibles moyens pour les manifester et les satisfaire. Il cherche le sein de sa nourrice, il le presse de ses mains débiles pour exprimer le fluide nourricier, il saisit et suce le mamelon.

Sans doute, citoyens, la succion ne doit pas être regardée comme un grand phénomène dans l'économie animale : mais son mécanisme est très savant aux yeux du physicien ; et c'est toujours une chose bien digne de remarque qu'un être exécutant des mouvements aussi compliqués, sans les avoir appris, sans les avoir essayés encore. Hippocrate en était singulièrement frappé ; il concluait de là que le fœtus a déjà sucé l'eau de l'amnios dans le ventre de la mère. Mais ce grand homme ne faisait ainsi que reculer la difficulté. D'ailleurs, comme la respiration est nécessaire à la succion, et que certainement, malgré les contes populaires, répétés par quelques accoucheurs et anatomistes, le fœtus enveloppé de ses membranes, et« plongé dans un liquide lymphatique, ne respire pas, cette explication ou toute autre du même genre est entièrement inadmissible.

Une chose plus digne encore d'être remarquée, quoique peut-être on la remarque moins, ce sont toutes ces passions qui se succèdent d'une manière si rapide, et se peignent avec tant de naïveté sur le visage mobile des enfants. Tandis que les faibles muscles de leurs bras et de leurs jambes savent encore à peine former quelques mouvements indécis, les muscles de la face expriment déjà par des mouvements distincts, quoique les éléments en soient bien plus compliqués, presque toute la suite des affections générales propres à la nature humaine : et l'observateur attentif reconnaît facilement dans ce tableau les traits caractéristiques de l'homme futur. Où chercher les causes de cet apprentissage si compliqué, de ces habitudes qui se composent de tant de déterminations diverses ? Où trouver même les principes de ces passions, qui n'ont pu se former tout à

LA SCIENCE DE L'HOMME

coup, car elles supposent Faction simultanée et régulière de tout l'organe sensitif ? Sans doute, ce n'est pas dans les impressions, encore si nouvelles, si confuses, si peu concordantes, des objets extérieurs. On sait que l'odorat n'existe point, à proprement parier, chez les enfants qui viennent de naître ; que leur goût, quoiqu'un pou plus développé, distingue à peine les saveurs ; que leur oreille n'entend presque rien ; que leur vue est incertaine, et sans la moindre justesse. Il est prouvé, par des faits certains, qu'ils sont plusieurs mois sans avoir d'idée précise des distances. Le tact est le seul de leurs sens qui leur fournisse des perceptions distinctes ; vraisemblablement parce que c'est le seul qui, dans le ventre de la mère, ait reçu déjà quelque exercice. Mais les notions formelles qui résultent de ces opérations incertaines d'un sens unique sont très bornées et très vagues : il ne peut guère surtout en résulter instantanément une suite de déterminations si variées et si complexes. C'est donc, on peut l'affirmer, dans les impressions intérieures, dans leur concours simultané, dans leurs combinaisons sympathiques, dans leur répétition continuelle pendant tout le temps de la gestation, qu'il faut chercher à la fois, et la source de ces penchants qui se montrent au moment même de la naissance, et celle de ce langage de la physionomie, par lequel l'enfant sait déjà les exprimer, et celle enfin des déterminations qu'ils produisent. Il ne saurait, je pense, y avoir de doute sur ce point fondamental....

Nous pourrions rapporter ici quelques autres observations générales qui se confondent avec les précédentes. Nous pourrions citer, par exemple, les effets produits par la mutilation sur les penchants de l'homme et des animaux, et les appétits singuliers qui se manifestent dans certaines maladies, notamment à l'approche des crises ; mais la multiplicité des preuves identiques n'ajouterait rien ici à la vérité des conclusions.

Vous voyez donc, citoyens, que les déterminations dont l'ensemble est désigné sous le nom d'instinct, ainsi que les idées qui en dépendent, doivent être rapportées à ces impressions intérieures, suite nécessaire des diverses fonctions vitales. Et puisque Locke et ses disciples ont prouvé que les jugements raisonnes se forment sur les impressions

distinctes qui nous viennent des objets extérieurs par l'entremise des sens ; comme ils ont même, suivant la méthode des chimistes, décomposé les idées et les ont ramenées à leurs éléments primitifs, qu'ils les ont ensuite recomposées de toutes pièces, de manière à ne laisser aucun doute sur l'évidence de leurs résultats, il semble que le partage entre ces deux espèces de causes se trouve fait de lui-même. A Tune appartiendra l'instinct, à l'autre le raisonnement» Et ceci nous exprime fort bien pourquoi l'instinct est plus étendu, plus puissant, plus éclairé même, si l'on peut se servir de cette expression, dans les animaux que dans l'homme ; pourquoi dans ce dernier il l'est d'autant moins que les forces intellectuelles s'exercent davantage. Car vous savez que chaque organe a, dans l'ordre naturel, une faculté de sentir limitée et circonscrite ; que cependant des excitations habituelles peuvent reculer beaucoup les bornes de cette faculté, mais que c'est toujours aux dépens des autres organes ; l'être sensitif n'étant capable que d'une certaine somme d'attention, qui cesse de se diriger d'un côté quand elle est absorbée de l'autre. Vous sentez aussi, sans que je le dise, que dans l'état le plus ordinaire de la nature humaine, les résultats de l'instinct se mêlent avec ceux du raisonnement pour produire le système moral de l'homme. Quand tous ces organes jouissent d'une activité moyenne, et en quelque sorte proportionnelle, aucun ordre d'impressions ne domine ; toutes se compensent et se confondent. Ces circonstances, les plus conformes d'ailleurs, je crois, à sa véritable destination, sont par conséquent celles où l'analyse que nous venons d'esquisser est le plus difficile. Mais de même que certains phénomènes de la santé ne se connaissent bien que par la considération des maladies ; de même ce qui paraît confus et indiscernable dans l'état moral le plus naturel, se distingue et se classe avec évidence sitôt que l'équilibre entre les organes sentants est rompu et que, par suite, certaines opérations ou certaines qualités deviennent dominantes.

Je me sers ici du mot instinct, non que je regarde comme suffisamment déterminée l'idée qu'on y attache dans le langage vulgaire ; je crois même indispensable de traiter ce sujet plus à fond et je me propose d'y revenir dans un Mémoire particulier ; mais le mot existe ; il est, ou son équivalent, usité dans toutes les langues, et les observations

LA SCIENCE DE L'HOMME

précédentes combattant une opinion qui tend à le faire regarder comme vide de sens, ou comme représentatif d'une idée vague et fausse, il était impossible de lui substituer un autre mot, qui nécessairement aurait eu l'air de dénaturer la question. J'observe d'ailleurs qu'il semble avoir été fait exactement dans l'esprit du sens rigoureux que je lui donne ; en effet, il est formé de deux radicaux in ou ev, dans, dedans, et ortÇetv, verbe grec, qui veut dire piquer, aiguillonner. 1J instinct est donc, suivant la signification étymologique, le produit des excitations dont les stimulus s'appliquent à l'intérieur, c'est-à-dire justement suivant la signification que nous lui donnons ici, le résultat des impressions reçues par les organes internes.

Ainsi, dans les animaux en général, et dans l'homme en particulier, il y a deux genres bien distincts d'impressions, qui sont la source de leurs idées et de leurs déterminations morales ; et ces deux genres se retrouvent, mais dans des rapports différents, chez toutes les espèces. Car l'homme, placé par quelques circonstances de son organisation à la tête des animaux, participe de leurs facultés instinctives ; comme à leur tour, quoique privés en grande partie de l'art des signes, qui sont le vrai moyen de comparer les sensations et de les transformer en pensées, ils participent jusqu'à un certain point de ses facultés intellectuelles. Et peut-être en y regardant bien attentivement, trouveraiton que la distance qui le sépare, sous ce dernier point de vue, de certaines espèces, est bien petite relativement à celle qui sépare plusieurs de ces mêmes espèces les unes des autres ; et que la supériorité d'instinct que la plupart ont sur lui, jointe surtout à leur absence presque absolue d'imagination, compense, pour leur bonheur réel, les avantages qui lui ont été prodigués et dont elles ne jouissent pas.

C'est beaucoup d'avoir bien établi que toutes les idées et toutes les déterminations morales sont le résultat des impressions reçues par les différents organes ; c'est avoir fait, je crois, un pas de plus d'avoir montré que ces impressions offrent des différences générales bien évidentes, et qu'on peut les distinguer par leur siège et par le caractère de leurs produits ; quoique cependant, encore une fois, elles agissent sans cesse les unes sur les autres à cause des communications rapides et continuelles entre les diverse^

parties de l'organe sensitif. Car, suivant l'expression d'Hippocrate, tout y concourt, tout y conspire, tout y consent. C'est encore quelque chose peut-être d'avoir rattaché les observations embarrassantes qui regardent l'instinct à l'analyse philosophique, qui, ne leur trouvant pas d'origine dans les sensations proprement dites, les avait écartées comme erronées ou dangereuses dans leurs conséquences, et capables de tout brouiller de nouveau.

Mais il reste encore une grande lacune entre les impressions internes ou externes, d'une part, et les déterminations morales, ou les idées, de l'autre. La philosophie rationnelle a désespéré de la remplir ; l'anatomie et la physiologie ne se sont pas encore dirigées vers ce but. Voyons s'il est en effet impossible d'y marcher par des routes sûres.

Mais je crois nécessaire de nous arrêter un moment sur quelques circonstances qui peuvent faire mieux connaître la manière dont s'exécutent les opérations de la sensibilité.

Les psychologues et les physiologistes ont rangé, comme de concert, les impressions, par rapport à leurs effets généraux dans l'organe sensitif, sous deux chefs qui les embrassent effectivement toutes : le plaisir et la douleur. Je ne m'attacherai pas à prouver que l'un et l'autre concourent également à la conservation de l'animal; qu'ils dépendent de la même cause et se correspondent toujours entre eux, dans certains balancements nécessaires. Il suffit de remarquer qu'on ne peut concevoir san3 plaisir et douleur la nature animale ; leurs phénomènes étant essentiels à la sensibilité, comme ceux de la gravitation et de l'équilibre aux mouvements des grandes masses de l'univers. Mais ils sont accompagnés de circonstances particulières qui méritent quelque attention.

Les extrémités sentantes des nerfs, ou plutôt les gaines qui les recouvrent, peuvent être dans deux états très différents. Tantôt les bouts extérieurs du tubs éprouvent une constriction forte et vive, qui repousse en quelque sorte le nerf en lui-même ; tantôt ils se relâchent et lui permettent de 's'épanouir en liberté. Ces deux états, à raison soit de leur degré, soit de l'importance ou de l'étendue des organes qui en sont le siège primitif, se communiquent plus ou moins à tout le système nerveux, et se répètent suivant les mêmes lois, dans toutes les parties de la machine vi-

LA SCIENCE DE l'hOMMÉ

vante. Comme ils apportent une gêne considérable dan': les fonctions ou leur donnent au contraire une grande aisance, on voit facilement pourquoi il en résulte des perceptions si diverses. Quand ils sont faibles et peu marqués, ils ne produisent qu'un sentiment de malaise ou de bienêtre ; quand ils sont prononcés plus fortement, c'est la douleur ou le plaisir (1). Dans le premier cas, l'animal se retire tout entier sur lui-même, comme pour présenter le moins de surface possible ; dans le second, tous ses organes semblent aller au-devant des impressions ; ils s'épanouissent pour les recevoir par plus de points. On sait assez, sans qu'il soit nécessaire de le dire, que ces deux circonstances dépendent ou de la nature des causes qui agissent sur les nerfs ou de la manière dont ces causes exercent leur action. Mais l'on ne doit pas négliger d'observer que les impressions agréables peuvent, par leur durée ou leur intensité, produire le malaise, ou même la douleur ; et que les impressions douloureuses, en déterminant un afflux plus considérable de liqueurs dans les parties qu'elles occupent, y produisent souvent quelques-uns des effets, pour ainsi dire, mécaniques et locaux du plaisir : ce qui, du reste, n'apporte aucun changement à la distinction établie.

Quoique la sensibilité veille partout et sans cesse à la conservation de l'animal, soit en l'avertissant des dangers qui le menacent, ou des avantages qu'il peut recevoir de la part des objets extérieurs ; soit en entretenant dans l'intérieur la suite non interrompue des fonctions vitales, cependant les impressions ne paraissent pas avoir lieu d'une manière instantanée ; elles ne se font point sentir dans tous les cas avec la même force ; et pour qu'elles aient leur plein effet, il y faut toujours un certain degré d'attention de l'organe sensitif , attention dont la mesure peut donner, sous plusieurs rapports, celle de leur différence.

L'observation réfléchie de soi-même suffit pour faire voir que les extrémités sentantes des nerfs reçoivent d'abord, pour ainsi dire, un premier avertissement ; mais que les résultats en sont incomplets, si l'attention de l'organe sen-

(1) Ces deux états des extrémités sentantes ne sont pas toujours la cause du plai&ir ou de la douleur ; mais chacun d'eux accompagne la sensation qui lui est spécialement propre, donne immédiatement naissance à quelques-uns de ses effets, et les augmente tous. (C.)

sitif ne met ces extrémités en état de recevoir et de lui transmettre l'impression tout entière. Nous savons avec certitude que l'attention modifie directement l'état local des organes, puisque sans elle les lésions les plus graves ne produisent souvent ni la douleur, ni l'inflammation qui leur sont propres ; et qu'au contraire une observation minutieuse des impressions les plus fugitives peut leur donner un caractère important, ou même occasionner quelquefois des impressions véritables, sans cause réelle extérieure ou sans objet qui les détermine.

L'on peut donc considérer les opérations de la sensibilité comme se faisant en deux temps. D'abord les extrémités des nerfs reçoivent et transmettent le premier avertissement 4 tout l'organe sensitif, ou seulement, comme on le verra ci-après, à l'un de ses systèmes isolés ; ensuite l'organe sensitif réagit sur elles, pour les mettre en état de recevoir toute l'impression : de sorte que la sensibilité, qui, dans le premier temps, semble avoir reflué de la circonférence au centre, revient, dans le second, du centre à la circonférence ; et que, pour tout dire en un mot, les nerfs exercent sur eux-mêmes une véritable réaction pour le sentiment, comme ils en exercent une autre sur les parties musculaires pour le mouvement. L'observation journalière montre que cela se passe évidemment ainsi, par rapport aux impressions extérieures ; elle peut prouver que cela ne se passe pas d'une manière différente par rapport à celle des organes internes : car les unes et les autres s'accroissent également par leur propre durée, qui ne fait que fixer l'attention sensitive ; elles sont indistinctement et tour à tour absorbées, les plus faibles par les plus fortes ; celles qui deviennent dominantes détruisant quelquefois tout l'effet de celles qui ne se fortifient pas dans la même proportion. Enfin, chez les sujets éminemment sensibles, les impressions intérieures, et même, dans certains cas, les opérations des viscères qui s'y rapportent, deviennent percevables au moyen de l'extrême attention que ces sujets y donnent : et l'on ne peut pas douter que la même chose n'arrivât plus fréquemment, si les objets extérieurs n'occasionnaient de continuelles diversions.

Remarquons donc ici que la sensibilité se comporte à la manière d'un fluide, dont la quantité totale est déterminée, et qui, toutes les fois qu'il se jette en plus grande

LA SCIENCE DE L'HOMME

abondance dans un de ses canaux, diminue proportionnellement dans les autres. Cela devient très sensible dans toutes les affections violentes, mais surtout dans les extases où le cerveau et quelques autres organes sympathiques jouissent du dernier degré d'énergie et d'action ; tandis que la faculté de sentir et de se mouvoir, tandis que la vie, en un mot, semble avoir entièrement abandonné tout le reste. Dans cet état violent, des fanatiques ont reçu quelquefois impunément de fortes blessures qui, dans l'état naturel, eussent été mortelles ou très dangereuses : car la gravité des accidents qui s'ensuivent de l'action des corps sur nos organes, dépend principalement de la sensibilité de ces derniers ; et nous voyons tous les jours que ce qui serait un poison violent pour l'homme sain n'a presque plus d'effet sur l'homme malade. C'est en mettant à profit cette disposition physique, que les charlatans de tous les genres et de tous les pays ont opéré la plupart de leurs miracles, c'est par là que ]es convulsionnaires de Saint-Médard ont pu souvent étonner les imaginations faibles de leurs coups d'épée et de bûche, qu'ils appelaient ascétiquement des consolations : c'est la véritable verge magique au moyen de laquelle Mesmer faisait quelquefois cesser les douleurs habituelles, et, donnant une direction nouvelle à l'attention, établissait tout à coup, dans les constitutions mobiles, des séries de mouvements inaccoutumés, presque toujours funestes ou du moins dangereux : c'est ainsi que les illuminés de France et d'Allemagne anéantissent pour leurs adeptes, l'effet des sensations extérieures, et qu'ils les font exister dans un monde qui ne s'y rapporte en rien (i). Mais revenons à notre analyse.

Cette réaction de l'organe sensitif sur lui-même, pour produire le sentiment, et sur les autres parties pour produire le mouvement, a lieu dans toutes les opérations de la vie : elle succède aux simples impressions, d'une part, pour les compléter, de l'autre, pour amener toutes les déterminations qui s'y coordonnent.

(1) Les visions des illumines tiennent encore à une autre propriété vitale, dont ce n'est pas ici le lieu de parler, mais que je développerai dans un Mémoire supplémentaire : je veux dire, à la faculté qu'a l'organe sensitif d'entrer en action par lui-même, ou de recevoir des impressions dont les causes agissent immédiatement dans son sein. (C.)

Nous avons laissé pressentir que la réaction ne s'exé cute pas dans une étendue toujours la même de l'organ sensitif. Souvent, elle l'embrasse tout entier : quelquefo elle est renfermée dans l'un de ses principaux départements il y a même des cas où elle est entièrement isolée du sys tème général, et ne dépasse pas les limites d'un organe particulier. Le point d'où elle part est toujours u centre nerveux, soit des gros troncs, comme le sont 1 moelle épinière et le cerveau ; soit des troncs inférieurs, comme les gros troncs et les ganglions ; soit enfin des ramifications les plus déliées, comme les troncs inférieurs : et l'importance de ce centre est toujours proportionnée à celle des fonctions vitales que la réaction détermine, ou à l'étendue des organes qui les exécutent.

Tout cela résulte directement des faits.

Je passe sous silence une foule d'observations relatives aux sympathies qui, pour être bien expliquées, m'entraîneraient beaucoup au delà des bornes que je me suis prescrites. Il nous suffira de considérer la matière animée dans quelques états, où tantôt les lois fixes de la nature et tantôt ses jeux bizarres nous la présentent. Nous ne sortirons même pas des faits qu'on observe dans l'espèce humaine.

Pour qu'il y ait intégrité dans toutes les fonctions, il faut qu'elle existe dans tous les organes ; il faut notamment que le système cérébral et toutes ses dépendances n'aient éprouvé aucune lésion, ni dans leur formation primitive elle-même, ni postérieurement et par l'effet des maladies. Par exemple, pour penser, il faut que le cerveau soit sain. Les hydrocéphales, chez lesquels sa substance se détruit et s'efface par degrés, deviennent stupides. Cependant l'influence de la moelle épinière suffit encore alors pour faire vivre les viscères de la poitrine et de l'abdomen : et même, quand cette moelle a subi le sort du cerveau, les gros troncs nerveux entretiennent assez longtemps un reste de vie. Quelques enfants naissent sans tête (i) : ceux-là meurent aussitôt après leur naissance, parce que la nutrition qui se faisait par le cordon ombilical ne peut

(1) C'est-à-dire sans cerveau . et très-souvent alors la bouche n'existe point ou son ouverture est oblitérée. (C)

LA SCIENCE DE L'HOMME

plus avoir lieu de cette manière, ni d'aucune autre qui suffise au maintien de la vie. Mais ils sont d'ailleurs souvent gros et gras : leurs membres sont bien conformés ; ils ont tous les signes de la force.

Chez d'autres enfants, l'état du cerveau empêche entièrement la pensée. Ils n'en vivent pas moins sains et vigoureux : ils digèrent bien ; tous leurs autres organes se développent ; et les déterminations instinctives qui tiennent à la nature humaine générale, se manifestent chez eux à peu près aux époques et suivant les lois ordinaires. Il n'y a pas longtemps que j'eus l'occasion d'observer un de ces automates. Sa stupidité tenait à la petitesse extrême et à la mauvaise conformation de la tête, qui n'avait jamais eu de sutures. Il était sourd de naissance. Quoiqu'il eût les yeux en assez bon état, et qu'il parût recevoir quelques impressions de la lumière, il n'avait aucune idée des distances. Cependant il était d'ailleurs très sain et très fort ; il mangeait avec avidité. Quand on ne lui donnait pas bien vite un morceau après l'autre, il entrait dans de violentes agitations. Il aimait à empoigner ce qui lui tombait sous la main, particulièrement les corps animés, dont la douce chaleur et, je crois, aussi les émanations paraissaient lui être agréables. Les organes de la génération étaient chez lui d'une activité précoce ; et l'on avait des preuves fréquentes qu'ils excitaient fortement son attention.

Enfin, l'on voit se former dans la matrice et dans les ovaires des masses charnues, ou des parties osseuses, telles par exemple que des mâchoires garnies de leurs dents, qui se développent et jouissent d'une vie véritable ; car elles sont animées par des nerfs dont l'influence y détermine les mêmes mouvements que dans celles qui font partie d'un corps complet et régulier. Il en est de ces productions anormales comme des monstres sans tête dont nous avons parlé plus haut : la vie ne s'y conserve qu'autant qu'elles restent attachées aux organes qui leur ont donné naissance ; la nature les y forme et les y nourrit par un artifice particulier. Celles qui peuvent être re jetées dans une espèce d'enfantement, se flétrissent et meurent aussitôt qu'elles sont livrées à elles-mêmes ; parce qu'elles ne pompent plus alors de sucs nourriciers analogues à leur nature. Mais on voit qu'elles avaient une vie propre, plus ou moins étendue, suivant celle de leurs nerfs, qui forment

évidemment un système, comme le fait tout l'organe sensitif dans un enfant bien conformé (i).

Ainsi donc, je le répète, Faction et la réaction du système nerveux qui constituent les différentes fonctions vitales, peuvent s'exercer sur des parties isolées de ce système. A mesure que le cercle ou l'influence de ces parties s'étend, les fonctions se multiplient ou se compliquent. Le développement des viscères du thorax et du bas-ventre peut avoir lieu par la seule influence de la moelle épinière. Mais la pensée, qui se produit dans le cerveau, ne saurait exister quand cet organe manque : elle s'altère plus ou moins quand il est mal conformé ou malade ; et l'on n'en sera pas surpris, puisque les nerfs de la vue, de l'ouïe, du goût et de l'odorat, en partent directement, et que les nerfs brachiaux, dont dépendent les opérations les plus délicates du tact, y tiennent de très près, étant formés en grande partie des paires cervicales.

Pour se faire une idée juste des opérations dont résulte la pensée, il faut considérer le cerveau comme un organe particulier, destiné spécialement à la produire; de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion, le foie à filtrer la bile, les parotides et les glandes maxillaires et sublinguales à préparer les sucs salivaires. Les impressions, en arrivant au cerveau, le font entrer en activité ; comme les aliments, en tombant dans l'estomac, l'excitent à la sécrétion plus abondante du suc gastrique et aux mouvements qui favorisent leur propre dissolution. La fonction propre de l'un est de percevoir chaque impression particulière, d'y attacher des signes, de combiner les différentes impressions, de les comparer entre elles, d'en tirer des jugements et des déterminations ; comme la fonction de l'autre est d'agir sur les substances nutritives, dont la présence le stimule, de les dissoudre, d'en assimiler les sucs à notre nature.

Dira-t-on que les mouvements organiques par lesquels s'exécutent les fonctions du cerveau nous sont inconnus ?

(1) Les observateurs de physique végétale ont souvent remarqué dans les parties tronquées des plantes certains développements qui ne s'étendaient point à la plante entière. Un bourgeon peut végéter et fleurir, tandis que 'la branche et l'arbre auxquels il tient ne jouissent plus de la vie ; il peut devenir le siège d'une végétation régulière, quoique partielle. Mais le phénomène est bien plus frappant quand on le retrouve dans le système animal. (C.)

LA SCIENCE DE L HOMME

Mais l'action par laquelle les nerfs de l'estomac déterminent les opérations différentes qui constituent la digestion ; mais la manière dont ils imprègnent le suc gastrique de la puissance dissolvante la plus active, ne se dérobant pas moins à nos recherches. Nous voyons les aliments tomber dans ce viscère avec les qualités qui leur sont propres ; nous les en voyons sortir avec des qualitéss nouvelles : et nous concluons qu'il leur a véritablement fait subir cette altération. Nous voyons également les impressions arriver au cerveau par l'entremise des nerfs ; elles sont alors isolées et sans cohérence. Le viscère entre en action ; il agit sur elles : et bientôt il les renvoie métamorphosées en idées, que le langage de la physionomie et du geste ou les signes de la parole et de l'écriture manifestent au dehors. Nous concluons avec la même certitude que le cerveau digère en quelque sorte les impressions ; qu'il fait organiquement la sécrétion de la pensée.

Ceci résout pleinement la difficulté élevée par ceux qui, considérant la sensibilité comme une faculté passive, ne conçoivent pas comment juger, raisonner, imaginer, ne peut jamais être autre chose que sentir. La difficulté n'existe plus, quand on reconnaît dans ces diverses opérations l'action du cerveau sur les impressions qui lui sont transmises.

Mais si de plus l'on fait attention que le mouvement, dont toute action des organes suppose l'existence, n'est dans l'économie animale qu'une modification, qu'une transformation du sentiment, ou verra que nous sommes bien véritablement dispensés de faire aucun changement dans la doctrine des analystes modernes, et que tous les phénomènes physiologiques ou moraux se rapportent toujours uniquement en dernier résultat à la sensibilité.

En revenant sur la série des idées que nous venons de parcourir, on peut en résumer les conséquences dans ce petit nombre de propositions :

La faculté de sentir et de se mouvoir forme le caractère de la nature animale.

La faculté de sentir consiste dans celle qu'a le système nerveux d'être averti des impressions produites sur ces différentes parties, et notamment sur ses extrémités.

Les impressions sont internes ou externes.

CABAN i S

Les impressions externes, lorsque la perception en est distincte, portent particulièrement le nom de sensations.

Les impressions internes sont très souvent confuses et vagues ; et l'animal n'en est alors averti que par des effets dont il ne démêle ou ne sent pas directement la liaison avec leur cause.

Les unes résultent de l'application des objets extérieurs aux organes des sens ;

Les autres, du développement des fonctions régulières, ou des maladies propres aux différents organes.

Des premières, dépendent plus particulièrement les idées ;

Des secondes, les déterminations qui portent le nom d'instinct.

Le sentiment et le mouvement sont liés l'un à l'autre.

Tout mouvement est déterminé par une impression ; et les nerfs, organes du sentiment, animent et dirigent les organes moteurs.

Pour sentir, l'organe nerveux réagit sur lui-même.

Pour mouvoir, il réagit sur d'autres parties, auxquelles il communique la faculté contractile, principe simple et fécond de tout mouvement animal.

Enfin, les fonctions vitales peuvent s'exercer par l'influence de quelques ramifications nerveuses isolées du système ; les facultés instinctives peuvent se développer, quoique le cerveau soit à peu près entièrement détruit, et qu'il paraisse dans une entière inaction.

Mais pour la formation de la pensée, il faut que ce viscère existe et qu'il soit dans un état sain : il en est l'organe spécial.

En tirant ces conclusions, nous nous sommes toujours appuyés sur les faits à la manière des physiciens ; nous avons marché de proposition en proposition, à la manière des géomètres ; et, je le répète, nous avons trouvé partout, pour unique principe des phénomènes de l'existence animale, la faculté de sentir.

Mais quelle est la cause de cette faculté ? quelle est sa nature ou son essence ?

Ce ne seront pas des philosophes qui feront ces questions.

Nous n'avons d'idée des objets que par les phénomènes observables qu'ils nous présentent : leur nature ou leur

LA SCIENCE PE L'HOMME

essence ne peut être pour nous que l'ensemble de ces phénomènes.

Nous n'expliquons les phénomènes que par leurs rapports de ressemblance ou de succession avec d'autres phénomènes connus. Quand l'un ressemble à l'autre, nous l'y rattachons d'une manière plus ou moins étroite, suivant que la ressemblance est plus ou moins parfaite. Quand l'un succède constamment à l'autre, nous supposons qu'il est engendré par lui ; et nous établissons entre eux les relations exprimées par les deux termes d'effet et de cause. C'est là ce que nous appelons expliquer.

Par conséquent, les faits généraux (1) ne s'expliquent point, et l'on ne saurait en assigner la cause.

Puisqu'ils sont généraux, ils ne se rapportent point par ressemblance à un autre ; attendu que, dans cette dernière supposition, ils cesseraient d'être généraux, soit en se subordonnant à lui, soit en s'y confondant d'une- manière absolue. Encore moins peut-on y chercher les rapports d'un effet à sa cause, puisque ces rapports ne peuvent s'établir qu'entre des phénomènes également connus, qui sont offerts par la nature dans un ordre constant de succession, et puisque le dernier, ou le fait général, perdrait évidemment son caractère, du moment qu'il serait possible de le subordonner à un autre, qui dès ce moment en effet viendrait le remplacer.

En un mot, les faits généraux sont, parce qu'ils sont : et Ton ne doit pas plus aujourd'hui vouloir expliquer la sensibilité dans la physique animale et dans la philosophie rationnelle, que Y attraction dans la physique des masses.

Au reste, l'on sent que ces diverses questions tiennent directement à celle des causes premières, qui ne peuvent être connues par cela même qu'elles sont les premières, et pour beaucoup d'autres raisons que ce n'est pas ici le lieu de développer.

L'inscription de l'un des temples anciens, où la sagesse

(1) La sensibilité est le fait général de la nature vivante : il est évident que sa cause rentre dans les causes premières. En supposant, ce qui n'est pas impossible en effet, qu'on puisse découvrir un jour la liaison que la sensibilité peut avoir avec certaines propriétés bien reconnues de la matière, il resterait toujours encore à découvrir d'où viennent ces mêmes propriétés, et ainsi de suite. Mais il est vrai qu'en suivant cette route et pour arriver à ce terme, on aurait résolu beaucoup de problèmes importants. (C.)

paraît s'être réfugiée avant que le charlatanisme y eût élevé son trône, faisait parler d'une manière véritablement grande et philosophique la cause première de l'univers :

Je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera ; et nul n'a connu ma nature.

Une autre inscription disait : Connais-toi toi-même.

La première est l'aveu d'une ignorance inévitable.

La seconde est l'indication formelle et précise du but que doivent se tracer la philosophie rationnelle et la philosophie morale ; elle est, en quelque sorte, l'abrégé de toutes les leçons de sagesse sur ces deux grands sujets de nos méditations.

Car si nous considérons les opérations de notre intelligence, nous voyons qu'elles dépendent des facultés attachées à nos organes.

Et si nous recherchons les principes de la morale, nous trouvons que les règles doivent en être fondées sur les rapports mutuels des hommes ; que ces rapports découlent de leurs besoins et de leurs facultés ; que leurs facultés et leurs besoins dépendent de leur organisation.

Ainsi, ce mot si célèbre dans l'antiquité, yvw<9i ç-sayrôv, est très digne de servir d'inscription à cette salle (i), aussi bien qu'au temple de Delphes.

Tel est, en particulier, citoyens, l'objet des travaux de notre Classe. Elle s'y attachera constamment ; elle Pémbrassera tout entier : mais elle poursuivra l'examen de chaque partie avec autant de circonspection dans la méthode, que de hardiesse et d'indépendance dans les vues ; sans jamais sortir de la route qu'une saine philosophie lui trace ; sans laisser égarer ses recherches dans des questions oiseuses, où l'observation et l'expérience ne pouvant nous servir de guides, il est impossible aux esprits les plus fermes de faire autre chose que des faux pas.

Tel est, dis-je, notre but ; telle est la route par laquelle nous pouvons y parvenir. Aucun de vous n'ignore que, si le bonheur individuel et social ne peut se fonder que sur la vertu, la vertu ne se fonde à son tour que sur la connaissance de la nature, sur la raison, sur la vérité.

(Rapports du Physique et du Moral, 2e Mémoire.)

(1) Celle de l'Institut national.

LA SCIENCE DE L* HOMME

L'Organe cérébral

Le système cérébral a la faculté de se mettre en action par lui-même, c'est-à-dire de recevoir des impressions, d'exécuter des mouvements, et de déterminer des mouvements analogues dans les autres organes, en vertu de causes dont l'action s'exerce dans son sein, et s'applique directement à quelque point de sa pulpe interne.

Dans ces circonstances, les impressions ressenties généralement par tout le système nerveux peuvent se concentrer dans une de ses parties : les impressions reçues par l'une de ses parties peuvent, tantôt devenir générales et mettre en jeu tout le système, tantôt passer par voie de sympathie d'un point à l'autre, et produire leurs derniers effets ailleurs que dans le siège où réside la cause, ou dans le lieu de son application.

Toutes ces propriétés du système nerveux sont inhérentes à sa nature ou à son existence elle-même, dans l'état de vie. Il faut les connaître, il faut en avoir des idées précises pour bien concevoir le mécanisme de ses fonctions ; et Ton ne doit pas craindre de peser sur toutes les observations qui peuvent éclaircir tant d'admirables phénomènes.

Ainsi donc, suivant l'expression de Sydenham, il y a dans l'homme un autre homme intérieur, doué des mêmes facultés, des mêmes affections, susceptible de toutes les déterminations analogues aux phénomènes extérieurs, ou plutôt dont les faits apparents de la vie ne font que manifester au dehors les dispositions secrètes, et représenter en quelque sorte les opérations. Cet homme intérieur, c'est l'organe cérébral. L'on voit aisément qu'il faut encore ici distinguer les impressions qui lui sont essentiellement et exclusivement propres, de celles reçues par les différentes parties internes ; et les mouvements conçus dans son sein, de ceux dont il ne fait qu'apercevoir au dehors les motifs par ses extrémités sentantes, pour envoyer les déterminations qui en résultent aux différents organes moteurs.

Nous remarquons donc clairement trois sortes d'opérations de la sensibilité, que la différence de leurs effets nous force de ne pas confondre : la première se rapporte aux organes des sens ; la seconde aux parties internes, notamment aux viscères des cavités de la poitrine et du basventre (et nous rangeons avec ces derniers les organes de

la génération) ; la troisième à l'organe cérébral lui-même, abstraction faite des impressions qui lui sont transmises par ses extrémités sentantes, soit internes, soit externes.

De ce qui précède et de ce que nous avons déjà fait observer dans le dernier mémoire, on peut conclure facilement que les nerfs et le cerveau ne sont point des organes purement passifs ; que leurs fonctions supposent au contraire une continuelle activité, qui dure autant que la vie. La nature de ces fonctions et la manière dont elles s'exécutent suffiraient pour le prouver : d'ailleurs, la connaissance physiologique de ces organes, c'est-à-dire celle de leur structure et des mouvements par lesquels ils se nourrissent et reproduisent sans cesse la cause immédiate de la sensibilité, le démontre avec une évidence que l'œil peut saisir. Et de célèbres médecins ont fait voir, en outre, que le sommeil lui-même, cet état de repos, où les organes des sens ne reçoivent plus d'impressions, où le système sensitif tout entier semble vouloir se dérober à celles qui ne sont pas indispensables pour le maintien de la vie, où la pensée enfin est le plus souvent tout à fait suspendue ; ces médecins, dis-je, ont fait voir que le sommeil n'est point une fonction passive, et que, pour le produire, l'organe cérébral entre dans une véritable action.

Ces différentes vérités, qui sont, en quelque sorte, l'énonciation directe des phénomènes bien vus, jettent à leur tour beaucoup de lumière sur les phénomènes. Elles aident à concevoir ces extases, dont l'effet est de concentrer la sensibilité, la pensée et la vie dans les foyers nerveux : elles rendent raison des songes, particulièrement de ceux qui ne sont pas le produit d'impressions reçues par les extrémités sentantes : elles expliquent d'une manière plus satisfaisante ces délires, tantôt partiels, tantôt généraux, qui non seulement changent les relations morales de l'homme avec le monde extérieur, mais qui modifient encore si puissamment la manière dont nos facultés purement organiques sont affectées dans ces nouvelles relations. C'est également ici qu'il faut rapporter certains états particuliers qui, faisant taire une grande partie des impressions extérieures, rendent percevables d'autres impressions internes qui, dans l'état ordinaire, échappent à la conscience de l'individu ; ces fausses associations d'idées qui brouillent tout, en rapprochant des objets sans relation véritable

entre eux ; enfin, ces dispositions si communes, mêm.3 chez les penseurs, lesquelles font trop souvent confondre les notions distinctes et directes, qui viennent des choses par les sens, avec les impressions qui naissent en même temps ou par suite dans le cerveau ; confusion qui bientôt en rend les images entièrement méconnaissables, si Ton n'a pas l'habitude de les ramener sans cesse à leur source. Avec un peu de réflexion, tout cela doit s'entendre et s'expliquer assez de soi-même ; et je crois inutile d'entrer dans aucun détail à cet égard.

J'observerai seulement que si la puissance de l'imagination est plus étendue ; si sa réaction sur certains organes, par exemple sur ceux de la génération, est plus complète pendant le sommeil que durant la veille, la raison en est très simple ; on la peut trouver ici sans difficulté. En effet, pendant la veille, il arrive toujours au cerveau quelques impressions externes, qui modifient plus ou moins ses opérations propres et rectifient à certain degré les erreurs de l'imagination : au lieu que dans le sommeil tout se passe à l'intérieur ; les impressions internes deviennent par conséquent plus vives ou plus dominantes ; les illusions sont entières, et les déterminations qui s'y lient ne rencontrent aucun obstacle dans des impressions contraires reçues par les sens.

(Rapports du Physique et du Moral, 3e Mémoire.)

Influence du Climat sur les habitudes morales

Plus nous avançons dans les recherches dont j'ai osé, citoyens, tracer le plan sous vos auspices, plus nous voyons avec évidence que les questions qu'elles ont pour but d'éclaircir, étroitement liées entre elles, rentrent les unes dans les autres ; qu'il n'en est aucune qu'on puisse traiter complètement sans toucher plus ou moins à toutes, et que toutes empruntent de chacune des lumières, des matériaux et même des solutions*

La question de l'influence morale des climats paraît être celle qui prouve le mieux ces rapports intimes ; c'est ce que je me propose de faire voir dans ce Mémoire, ou plutôt tel est le résultat de l'examen dont je vous demande de vouloir bien parcourir avec moi les principaux objets.

LA SCIENCE DE L HOMME

Mais il faut commencer par se faire une idée juste de cette question elle-même, et tâcher de la poser avec plus de précision qu'on ne Ta fait jusqu'à ce jour.

Après avoir suivi pas à pas les voyageurs et les naturalistes dans les descriptions qu'ils nous ont données de différentes régions de la terre, si l'on veut embrasser ce vaste tableau, comme d'un coup d'œil, pour en rapprocher et comparer les parties les plus remarquables, on ne peut s'empêcher d'être également frappé et des dissemblances et des analogies qui s'y rencontrent. Chaque latitude a son empreinte, chaque climat a sa couleur. Mais les différents êtres que la nature y a placés ou qu'elle y reproduit chaque jour, ne sont pas seulement appropriés aux circonstances physiques de chaque latitude et de chaque climat, ils ont encore une empreinte et pour ainsi dire une couleur commune. La nature des eaux se rapporte à celle de la terre ; celle de l'air dépend de l'exposition du sol, de la manière dont il est arrosé, de la direction des fleuves et des montagnes, de la combinaison des gaz et des autres exhalaisons qui s'élèvent dans l'atmosphère. Dans les productions végétales, on retrouve les qualités de la terre et des eaux ; elles se plient aux différents états de l'air. Enfin, les animaux, dont la nature est encore plus souple, modifiés et façonnés sans relâche par le genre des impressions qu'ils reçoivent de la part des objets extérieurs et par le caractère des substances que le local fournit à leurs besoins, sont, en quelque sorte, l'image vivante du local, de ses productions végétales, des aspects qu'il présente, du ciel sous lequel il se trouve placé. Et l'homme, le plus souple de tous*les animaux, le plus spécialement doué de toute espèce de faculté d'imitation, le plus susceptible de recevoir toutes les empreintes imaginables, diffère si sensiblement de lui-même dans les divers climats, que plusieurs naturalistes croient pouvoir regarder la race humaine comme subdivisée en plusieurs espèces distinctes. D'autre part, l'analogie physique de l'homme avec les objets qui l'entourent et qu'il se trouve forcé d'approprier à ses besoins, est en même temps si frappante, qu'à la simple inspection l'on peut presque toujours assigner la nature et la zone du climat auquel appartient chaque individu....

Quand on manque des faits nécessaires pour résoudre une question, rien n'est plus naturel que de la voir rester indécise ; il faut même réprimer cette impatience et cette précipitation que l'homme n'éprouve que trop souvent au milieu des plus importantes recherches, et qui le poussent à conclure avant d'avoir rassemblé tous les motifs de la conclusion ; il le faut absolument, supposé toutefois qu'on mette quelque importance à la vérité. Mais quand les faits relatifs à une question ont été rassemblés, quand ils ont été déjà considérés sous différents points de vue par des hommes capables de les bien circonscrire et d'en tirer toutes les conséquences, si cette question n'est pas éclaircie, c'est qu'on ne l'a pas bien saisie elle-même ; elle serait résolue, si elle était bien posée. Or, personne n'a prétendu nier que les faits qui se rapportent à la question de l'influence morale des climats n'aient été recueillis et même soigneusement discutés. Les penseurs qui, dans ce débat, se décident pour la négative, comme ceux qui soutiennent l' affirmative, établissent également qu'on a tous les moyens de conclure et qu'on le peut en toute sûreté. Il faut donc que les termes de la question présentent encore du vague ; qu'elle ne soit pas énoncée avec la précision convenable ; il faut, en un mot, qu'elle soit mal posée : et certes rien n'est plus nécessaire, dans toute discussion, que d'écarter ce nuage des termes et d'éclaircir cette confusion de langage dans laquelle se perd toujours le fil du raisonnement.

Si, par exemple, certains écrivains n'ont entendu par le mot climat que le degré de latitude ou celui de froid et de chaud propre à chaque pays, il est évident qu'ils ne pouvaient jamais tomber d'accord dans leurs conclusions avec ceux qui donnent à ce mot un sens plus étendu : et peut-être, en effet, quelques philosophes ont-ils attaché une trop grande importance à la simple action du froid et du chaud. Mais ce n'est plus maintenant de cela qu'il s'agit. En les combattant, on ne s'est point borné à montrer qu'ils avaient poussé jusqu'à l'extrême des vues justes au fond ; on a prétendu renverser tout le système qui résulte de ces vues, et l'on a cru pouvoir nier formellement que les différences de l'homme moral, dans les divers pays, pussent dépendre en rien de l'influence des causes physiques propres au local,

LA SCIENCE DE L* HOMME

Ut

Revenons donc à la définition d'Hippocrate, ou plutôt, car il ne s'amuse point à faire des définitions scolastiques, cherchons dans la manière dont il a considéré ce sujet quel sens il attache au mot climat.

Le titre même de son ouvrage pourrait, en quelque sorte, lui seul nous faire connaître l'esprit dans lequel il se propose d'écrire : son ouvrage est intitulé : Des Airs, des Eaux et des Lieux. Hippocrate entend donc attribuer les effets dont il va rendre compte, non seulement à la température de l'air, mais à toutes ses autres qualités réunies ; non seulement au degré de latitude du sol, mais à sa nature, à celle de ses productions, à celle des eaux dont il est arrosé. Dans le corps de l'ouvrage, l'auteur s'attache à décrire exactement toutes les particularités qui peuvent frapper l'observateur dans la distinction des différents pays, et qui tiennent essentiellement à chacun d'eux. Il considère comme éléments nécessaires de la question tous les objets importants propres à chaque sol, à chaque situation, toutes les qualités constantes et majeures par lesquelles ces objets peuvent affecter les sens et modifier la nature humaine ; et l'on n'aura pas de peine à sentir que cette signification du mot climat est la seule complète. Le climat n'est donc point resserré dans les circonstances particulières des latitudes, ou du froid et du chaud ; il embrasse d'une manière absolument générale l'ensemble des circonstances physiques attachées à chaque local ; il est cet ensemble lui-même : et tous les traits caractéristiques par lesquels la nature a distingué les différents pays entrent dans l'idée que nous devons nous former du climat.

Maintenant que faut-il entendre pas habitudes morales ? Et comment ces habitudes peuvent-elles naître et se développer ? Car, pour bien démêler les circonstances susceptibles d'influer sur leur production, il faut connaître les lois ou l'ordre suivant lequel elle peut et doit avoir lieu.

Si l'on considère les habitudes morales dans un peuple tout entier, comme l'ont fait Hippocrate et Montesquieu, l'on trouvera sans peine qu'elles ne sont autre chose que la série ordinaire de ses affections ou de ses penchants, de ses idées ou de ses opinions, de ses déterminations, ou des actes qui résultent et de ses opinions et de ses penchants. L'on voit encore avec la même évidence que ces habitudes ne peuvent se former autrement que celles des individus,

c'est-à-dire qu'elles sont le produit nécessaire des impressions que ce peuple reçoit chaque jour, des idées ou des jugements que ces impressions font naître, des volontés instinctives ou raisonnées que ces mêmes impressions et ces jugements développent de concert.

C'est donc, en résumé, dans le genre et le caractère des impressions qu'il faut chercher la véritable cause déterminante du genre et du caractère des habitudes. Mais les impressions se rapportant aux objets qui les produisent et aux dispositions des organes sensibles sur lesquels s'exerce l'action de ces objets, l'on voit évidemment qu'elles doivent différer et suivant la nature de ces der nier et suivant l'état des parties sensibles qui en reçoiven les impressions.

Ainsi l'on peut poser la question d'une seconde manière i° La nature des objets est-elle la même dans les différent climats ? 20 S'il est constant que les objets n'y sont pas les mêmes, la sensibilité ne doit-elle point subir des modi fications en présence et par l'action continuelle de ce objets différents ?

Nous voilà, ce me semble, plus avant dans le sujet. Il s'agit donc de déterminer d'abord si le caractère de objets et les objets eux-mêmes sont véritablement iden tiques dans les différents climats.

Mais cela pourrait-il faire une question ? Tous les fait n'ont-ils pas prononcé dès longtemps, et ne prononcent-il pas encore chaque jour sur ce point ? et personne s'est-i jamais avisé de soutenir que les objets fussent les même au bord du Sénégal ou de l'Amazone, que dans le Groën land ou sur les bords désolés du Spitzberg ?

Il s'agit de déterminer, en second lieu, si les influence des objets extérieurs et des substances qui s'appliquen journellement au corps de l'homme, peuvent ou ne peu vent point en modifier la sensibilité ; si, dans le fait, 1 sensibilité reste toujours et partout la même ; si toujours e partout non seulement elle est susceptible des même impressions, mais s'il est de sa nature de ramener les im pressions diverses à un certain caractère commun ( 1 ) que le

(1) C'est ici véritablement le point le plus délicat et le plus décisif de la ques tbn. (C),

LA SCIENCE DE l'hOMMË

adversaires d'Hippocrate, pour être entièrement conséquents, doivent regarder comme inséparable de la nature humaine ou comme essentiel à son développement, nonobstant la variété des circonstances extérieures.

D'après cette énonciation plus détaillée et plus exacte, le second membre de la question paraît aussi peu susceptible de débat que le premier. Car s'il était vrai que les choses se passassent comme nous venons de l'établir par supposition, les hommes seraient absolument incapables de recevoir aucune éducation quelconque. Mais il faut cependant convenir qu'ici la discussion, pour être complète, exige l'examen de plusieurs questions subsidiaires, et que l'on n'y peut obtenir une solution qui ôte toute prise aux subtilités, qu'en considérant l'homme vivant et sensible sous tous ses points de vue principaux, et en pénétrant dans les causes intimes dont les lois mêmes de l'existence demandent qu'il éprouve l'action.

Mais il suffit de jeter un coup d'œil sur les différents objets que cette discussion doit embrasser, pour se convaincre qu'elle nous ferait revenir sur plusieurs points èclaircis dans les précédents Mémoires. Il faudrait nous arrêter encore sur les mêmes faits et reprendre les mêmes chaînes de raisonnements.

Nous avons prouvé, du moins telle est ma conviction, que les tempéraments, le régime, la nature des travaux, celle des instruments qui leur sont propres, le genre et le caractère des différentes maladies influent puissamment sur les opérations de la pensée, de la volonté, de l'instinct, puisqu'ils sont capables de changer l'état de la sensibilité des différents organes, état dont ces opérations dépendent toutes également. Si maintenant nous pouvons démontrer de plus que la détermination des tempéraments, celle du régime, la nature des travaux, et par conséquent celle des instruments qu'ils exigent ; enfin, que le genre, le caractère et la marche des maladies sont soumis à l'action des diverses circonstances physiques propres à chaque local ; il s'ensuivra clairement que le climat, d'après l'exacte définition du mot, influe en effet sur la formation des habitudes morales. Car celles-ci ne sont à leur tour, comme on vient de le voir tout à l'heure, que l'ensemble des idées et des opinions, des volontés instinctives ou raisonnées, et des

CABANt s

actes qui résultent des unes et des autres dans la vie de chaque individu.

Personne ne peut ignorer que la nature animale est singulièrement disposée à l'imitation. Tous les êtres sensibles imitent les mouvements sur lesquels leur observation a pu se fixer : ils s'imitent surtout eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils ont un penchant remarquable à répéter les actes qu'ils ont exécutés une fois ; ils les répètent d'autant plus facilement et d'autant mieux qu'ils les ont exécutés plus souvent : enfin, il les répètent aux mêmes heures et dans le même ordre de succession, par rapport à d'autres mouvements, que certaines analogies ou la simple habitude a coordonnés avec ces actes dans leur souvenir. Cette tendance se montre plus évidemment encore dans les déterminations automatiques des animaux, que dans celles où le raisonnement a quelque part. Les fonctions purement physiques, et dont la conservation de la vie dépend plus spécialement, commencent et finissent toutes à des époques et dans des intervalles de temps déterminés ; et si les périodes ne sont pas les mêmes pour tous les individus, l'exactitude des retours, toujours conforme dans chaque cai particulier aux rapports établis entre le premier et le second acte qui constituent la fonction, entre le second et chacun des suivants, n'en démontre qu'avec plus d'évidence la généralité de la loi. Ainsi, quoique la faim, le besoin du sommeil, celui des différentes évacuations, etc., ne reviennent pas pour tous les individus aux mêmes heures, il est constant que, dans un genre de vie fixe et régulier, chacun d'eux les éprouve périodiquement. Cela se voit encore avec la même évidence dans le rythme des fièvres d'accès et dans la marche des maladies aiguës, où les forces qui restent à la nature sont suffisantes pour en assujétir le cours à de constantes lois. Et c'est, comme nous l'avons dit si souvent, sur ce penchant physique à l'imitation, sur cette puissance de l'habitude, qu'est fondée toute celle de l'éducation, par conséquent, la perfectibilité, commune à toute nature sensible, et dont l'homme surtout, placé sur le globe à la tête de la classe entière des animaux, paraît éminemment doué.

Mais l'empire des habitudes ne se borne pas à ces profondes et ineffaçables empreintes qu'elles laissent chez chaque individu ; elles sont encore, du moins en partie,

LA SCIENCE DE L'HOMM

susceptibles d'être transmises par la voie de la génération. Une plus grande aptitude à mettre en jeu certains organes, à leur faire produire certains mouvements, à exécuter certaines fonctions, en un mot, des facultés particulières développées à un plus haut degré, peuvent se propager de race en race (1) ; et si les causes déterminantes de l'habitude première ne discontinuent point d'agir pendant la durée de plusieurs générations successives, il se forme une nouvelle nature acquise, laquelle ne peut, à son tour, être changée qu'autant que ces mêmes causes cessent d'agir pendant longtemps, et surtout que des causes différentes viennent imprimer à l'économie animale une autre suite de déterminations.

Des impressions particulières, mais constantes et toujours les mêmes, sont donc capables de modifier les dispositions organiques et de rendre leurs modifications fixes dans les races. Or, les impressions les plus constantes et les plus invariables sont incontestablement celles qui tiennent à la nature même des lieux, que toute l'industrie de l'homme ne peut changer, que ces caprices ne peuvent altérer : et nous avons vu, dans un autre Mémoire, que c'est incontestablement encore dans certaines dispositions organiques qu'il faut chercher la cause des divers tempéraments. Si donc les impressions sont assez différentes dans les différents climats pour agir sur l'état même des organes, les tempéraments présenteront nécessairement de notables variétés.

Sans sortir d'un climat donné, l'on observe que les saisons ont une grande influence sur l'état de l'économie animale. Douée de son caractère propre, chaque saison détermine dans le corps un ordre de mouvements particuliers ; elle y laisse, en fuyant, des empreintes d'autant plus marquées et plus durables que son action s'est exercée sans mélange, plus fortement ou plus longtemps ; et si la saison qui la remplace ne venait à son tour imprimer d'autres mouvements, ces empreintes deviendraient de plus en plus ineffaçables ; les déterminations qui s'y rapportent se transformeraient en habitudes ; une nature nouvelle

(1) George le Roy, dans ses Lettres philosophiques sur l'intelligence et la perfectibilité des animaux, observe que quoique le chien n'arrête point naturellement, les excellentes chiennes d'arrêt font des petits qui, très souvent, arrêtent sans leçon préalable la première lois qu'on les met en présence du gibier.

prendrait la place de la nature primitive, ou, pour parler plus exactement, les dispositions organiques seraient modifiées proportionnellement à la cause agissante et dans les limites entre lesquelles il leur est permis de flotter en différents sens.

Les anciens médecins, qui voulaient trouver partout des analogies, s'étaient efforcés de rattacher leur système des humeurs à celui des éléments, et celui des tempéraments à l'un et à l'autre. Les faits semblent prouver qu'ils avaient été plus heureux en établissant certains rapports entre les saisons, les climats, les âges et les tempéraments, ou dispositions organiques, propres à ces diverses circonstances générales et à chacune de leurs nuances particulières. Ils avaient observé que les humeurs ou les fluides qui, suivant leur opinion, s'agitent dans le corps d'après les lois d'une espèce de flux et de reflux, étaient susceptibles de divers mouvements extraordinaires. Elles se gonflent, disaient-ils, et se soulèvent ; elles se portent avec une sorte de fureur d'un lieu vers un autre. Dans certains climats, dans certaines saisons, ou à certaines époques de la vie", ces mouvements naissent, en quelque sorte, d'eux-mêmes ; ils s'exécutent avec plus de force. Il existe entre les humeurs et ces circonstances des rapports sensibles, dont la connaissance est indispensable à l'étude de l'homme et à la pratique de la médecine. Le sang et les maladies inflammatoires sont propres à l'adolescence, au printemps, aux pays où cette saison prédomine. La jeunesse, l'été, les pays chauds et secs, engendrent la bile et les maladies bilieuses. Dans l'âge mûr et pendant l'époque qui va se confondre avec la vieillesse, dans l'automne, dans les lieux dont l'air est humide et grossier, dont la température est variable, régnent l'atrabile et les affections qui en dépendent. Enfin, la pituite froide et les maladies catarrhales sont propres à la vieillesse, aux pays humides et froids, à l'hiver....

Il est difficile de séparer les habitudes d'un peuple de ses travaux. Dans plusieurs pays quelques travaux ont été déterminés par les habitudes. Plus souvent encore les habitudes sont le produit nécessaire et direct des travaux auxquels se livre, ou la partie la plus nombreuse du peuple, ou celle qui exerce le plus d'influence dans la société.

LA SCIENCE DE L'HOMME

Ainsi les mœurs, dans quelques pays, ont repoussé certains genres particuliers d'occupations : elles en ont, au contraire, encouragé d'autres ; elles ont pu même quelquefois transformer ces dernières occupations en goûts passionnés, en besoins. Les Spartiates et les Romains avaient flétri par de barbares institutions et par d'absurdes préjugés tous les travaux de l'industrie et du commerce. Leurs arts grossiers, abandonnés aux mains les plus viles, ne pouvaient faire aucun progrès : ils étaient une espèce de désordre dans l'Etat. Plusieurs travaux des Egyptiens semblent avoir demandé pour leur exécution des mains esclaves ; tous ceux des Grecs voulaient des mains libres ; ceux des Phéniciens et des Carthaginois ne pouvaient convenir qu'à des négociants ingénieux, qui mettent avant tout la richesse et les entreprises hardies ou les efforts des arts par lesquels on peut l'acquérir, à des esprits calculateurs qui, sûrs de rendre tributaires de leur industrie toutes les nations un peu civilisées, en y portant de nouvelles jouissances et de nouveaux besoins, n'emploient la force des armes que comme un voyageur en caravane qui veut rendre sa route paisible. Les travaux des Romains, si l'on peut se servir de ce mot pour désigner les entreprises d'un peuple conquérant et pillard, étaient encore au fond les mêmes dans le temps de leur plus haute fortune que dans celui où, pour vivre, ils étaient réduits à dérober les troupeaux et les gerbes de leurs voisins : leurs habitudes étaient celles d'un voleur qui rôde, toujours prêt à détrousser les passants ; et même en admirant l'énergie que Rome déploya dans beaucoup de circonstances et les grands caractères qui se formèrent dans son sein, on est forcé de convenir qu'elle ne fut jamais en effet qu'un grand repaire de voleurs publics, jusqu'au moment où l'oppression qu'elle avait fait peser sur l'univers vint retomber sur elle-même, et la rendit le théâtre et la victime de tous les, désordres, de tous les excès et de toutes les fureurs.

L'union plus fraternelle introduite par l'esprit de secte a souvent fait exécuter certains travaux que n'eussent point tentés les mêmes hommes dans des circonstances, d'ailleurs heureuses, mais différentes. C'est aux habitudes sédentaires de quelques peuples "que sont dus la création et le perfectionnement de certains arts tout[a fait inconnus ou beaucoup moins cultivés chez les nations qui mènent une

vie active. Enfin les sauvages rejettent généralement les occupations paisibles et plus fructueuses des nations civilisées pour continuer à vivre au milieu des fatigues et des hasards. Rien n'est plus vrai ; mais s'ils semblent préférer leur existence pénible et précaire à tous les biens qu'un meilleur état social peut seul garantir, c'est uniquement à la puissance des habitudes, et non point assurément, comme l'on avancé, quelques déclamateurs, à la comparaison raisonnée des deux genres de vie qu'il faut l'attribuer.

D'un autre côté, il est évident que les habitudes des nations, comme celles des individus, dépendent le plus souvent de la nature de leurs travaux. La grande différence qui se remarque entre les peuples chasseurs et les peuples pasteurs, entre ceux qui vivent de pêche et ceux qui cultivent la terre, entre des hordes errantes et des sociétés régulières attachées au sol qui les nourrit ; cette grande différence ne tient-elle pas essentiellement à celle de l'objet et du genre de leurs occupations ? Les mœurs des nations guerrières ne peuvent être celles des nations agricoles ; les navigateurs entreprenants ne ressemblent point à des artisans timides fixés dans leurs ateliers. Quelle en est la cause ? n'est-il pas sensible qu'il faut la chercher particulièrement, et l'on pourrait dire presque uniquement, dans la nature des travaux qui remplissent la vie des uns et des autres ? De là dépend donc aussi la nature de leurs sentiments et de leurs idées. Certaines impressions particulières liées à ces mêmes travaux doivent nécessairement ramener pour eux chaque jour et ces idées et ces sentiments. Le caractère pillard des peuples nomades, le caractère perfide et cruel des peuples chasseurs ; enfin le caractère plus doux des agriculteurs, ^des commerçants, des artisans industrieux dont l'aisance et le bien-être sont plus assurés, se rapportent entièrement à la nature des soins respectifs auxquels ils se livrent, "au genre de mouvement que ces soins exigent. S'ils se fussent adonnés aux mêmes occupations que les Spartiates, les Athéniens seraient devenus hautains et cruels ; les entreprises de l'industrie et du commerce, la culture de la philosophie et des arts, auraient rendu les Spartiates aimables et polis comme les Athéniens. La férocité romaine ne s'adoucit jamais qu'imparfaitement par le commerce des Grecs plus éclairés, et même par la culture

LA SCIENCE DE L* HOMME

des lettres, dans lesquelles les Romains furent presque leurs rivaux : et cela parce qu'elle rejeta toujours avec dédain les travaux de l'industrie manufacturière et du commerce, travaux les plus propres p3ut-être à civiliser rapidement une nation tout entière ; qu'elle méprisa les arts où la main doit être employée, même ceux où cet organe ne fait qu'exécuter et rendre sensibles les créations du génie. Aussi Rome n'a-t-èlle jamais pu compter parmi ses citoyens un seul sculpteur, un seul peintre, un seul architecte digne d'être encore nommé avec éloge par la postérité.

Maintenant il ne s'agit plus que de savoir si les habitudes et les travaux qui dépendent à différents degrés les uns des autres, sont eux-mêmes soumis à l'influence du climat : telle est, en effet, la dernière question. Mais cette question n'est-elle pas résolue d'avance ? Du moins, pour écarter le petit nombre de difficultés subtiles dont on pourrait peut-être encore l'embarrasser, ne suffit-il pas de rappeler quelques considérations sommaires ou quelques faits généralement connus ?

Les habitudes d'oisiveté, d'indolence appartiennent aux pays chauds : le climat les détermine presque impérieusement. Les habitudes d'activité, de constance dans le travail, appartiennent aux pays froids ou tempérés. Dans les terrains fertiles, dont la température est douce, les sens épanouis par une nature riante et par la facilité de satisfaire les premiers besoins sont toujours ouverts aux impressions agréables. Les travaux assidus, les habitudes régulières, les réflexions que ces travaux exigent, semblent étrangers à leurs habitants : le goût du plaisir, les affections vives, mais peu durables, forment le fond de leur caractère ; et leur légèreté même rend leur amabilité plus générale et plus habituelle. Sur un sol au contraire où la nature offre peu de moyens de subsistance, dont le séjour ne peut devenir habitable qu'à grands frais, les hommes sont forcés à la constance de leurs entreprises ; il faut qu'ils deviennent sobres, réfléchis, industrieux ; l'art et le labeur peuvent seuls triompher des localités : les habitants ont besoin de subjuguer le climat s'ils ne veulent pas que le climat les dévore. Les fugitifs qu'on vit aller chercher dans les lagunes du fond de l'Adriatique un asile contre les dévastations et contre la tyrannie, qui sous différents noms désolèrent si longtemps toute l'Italie, devaient absolument changer

la face de ces marais infects, ou périr moissonnés par les maladies pestilentielles et par la misère (i). Le sol de la Batavie devait imprimer à ses habitants un esprit laborieux, attentif, patient, soigneux jusqu'à l'excès ; il devait faire naître en eux des habitudes d'ordre et de parcimonie, les forcer à se créer des genres d'industrie nouveaux, à s'emparer d'un grand commerce : en un mot, il fallait que la Batavie couvrît son territoire Jde manufactures, et les mers les plus lointaines de vaisseaux, ou qu'elle rendit à l'océan ce même territoire que la liberté et les soins les plus attentifs et les plus laborieux ont pu seuls arracher à ses envahissements.

Mais pour descendre à quelques faits un peu moins généraux, le caractère du sol, la nature de ses productions, la température des lieux et leurs rapports particuliers avec tout le voisinage, n'invitent-ils pas de préférence à la culture de certains arts ? ne la commandent-ils pas même en quelque sorte ? n'interdisent-ils point en même temps celle de certains autres arts dont on ne peut s'y procurer qu'avec peine et à grands frais les matériaux ou les instruments ? Sur les hautes montagnes, où croissent spontanément des herbages féconds, mais où la culture ne pourrait obtenir aucune autre récolte aussi profitable, les hommes doivent se borner à l'éducation des troupeaux : ils deviennent pasteurs ; ils préparent le beurre, ils fabriquent le fromage : et le commerce de ces produits de leur industrie, ou celui de leurs animaux eux-mêmes, est souvent le seul nœud qui les unisse aux habitants des vallons les plus voisins. Dans les plaines, où le labourage est plus facile, où les récoltes en grains, en légumes, en fruits sont plus riches et plus variées, les hommes deviennent agriculteurs. Sur le penchant des heureux coteaux où la vigne prospère, ils deviennent vignerons. Au fond des bois, ils mènent une vie grossière ; et pour ainsi dire compagnons des bêtes farouches, ils deviennent comme elles sauvages et cruels. Les bords de la mer invitant à des pêches plus hasardeuses, en même temps que plus lucratives, exercent le courage de leurs habitants, leur fournissent plus de réflexions sur l'art de braver les flots et les orages, déve-

(1) Ce fut lors de l'invasion de l'Italie par Attila que commença cette émigration. (C.)

LA SCIENCE DE L HOMME

loppent en eux le goût des voyages lointains et des aventures romanesques : enfin, et cette circonstance seule suffit pour créer un genre particulier et très étendu de travaux, ces mêmes bords offrent de nombreux entrepôts au commerce et des asiles aux navigateurs.

Et pour ce qui regarde spécialement le commerce, nous pouvons observer que la nature de celui dont chaque peuple s'empare est pour l'ordinaire déterminée par la situation géographique du territoire, par le genre de ses productions : conséquemment les effets moraux du commerce en général peuvent être souvent rapportés au climat.

Les pays qui fournissent à l'homme une nourriture facile, surtout quand la chaleur y vient encore augmenter le penchant à l'oisiveté qu'inspire l'abondance, ces pays énervent les forces corporelles. Mais comme on y a plus de temps pour la réflexion, l'esprit se développe plus complètement, les mœurs sont plus douces et plus cultivées. Dans les pays froids, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois ailleurs, il faut des aliments plus abondants, et la terre est souvent plus avare : mais aussi de plus grandes forces musculaires y mettent en état de supporter les pénibles et longs travaux ; ces travaux ou de violents exercices destinés à les suppléer y sont même nécessaires au maintien d'une santé vigoureuse. Ainsi donc, l'homme de ces pays sera supérieur à celui des pays chauds dans tous les travaux qui demandent un corps robuste : il lui sera souvent inférieur (et il le serait toujours si les autres circonstances étaient toujours égales) dans les travaux qui tiennent à la culture de l'esprit, particulièrement dans les arts d'imagination.

La seule exploitation des mines pourrait facilement nous fournir un article étendu. Les idées, les goûts, les habitudes des mineurs, leur vie tout entière en un mot, diffère essentiellement de celle des autres hommes. Or, il est bien évident que cette différence dépend de la nature de leurs travaux, et que ces travaux eux-mêmes ne peuvent avoir lieu que dans un sol riche en matières minérales, c'est-à-dire qu'à leur tour ils sont presque nécessairement déterminés par une circonstance qui fait partie du climat.

Mon intention n'est point de revenir ici sur l'influence morale des travaux, quoiqu'il fût très facile d'appuyer de

CABAN i S

beaucoup de nouvelles preuves ce que j'en ai dit dans le Mémoire précédent ; mais je crois convenable d'observer encore que tous les arts ne cultivent pas également tous les organes. Cette seule différence en met déjà nécessairement beaucoup dans leurs effets sur les habitudes. Il y a très peu de travaux manuels, par exemple, qui distribuent le mouvement d'une manière égale dans toutes les parties du corps. Pour l'ordinaire, ils exercent outre mesure celle qu'ils emploient particulièrement ; ils laissent les autres dans l'inaction. Tantôt ce sont les bras, tantôt ce sont les jambes qui se fortifient : c'est tour à tour l'oreille, l'œil, ou le tact qui se perfectionne. De là, dis-je, ces différences observées de tout temps dans le cours des idées, dans les goûts habituels des artistes et des artisans divers. Lorsqu'un sens devient plus juste, ou lorsqu'il recueille plus de sensations, l'esprit porte des jugements plus sûrs, ou les idées se multiplient, sur les objets auxquels ce sens s'applique spécialement. Il est d'ailleurs bien certain que la plupart de nos penchants tiennent au développement de certains organes particuliers. La force des bras est loin de supposer toujours celle des jambes. Les correspondances du système font que les changements opérés dans une partie, tantôt se communiquent à tout le système, tantôt uniquement à la partie la plus sympathique, soit pour augmenter, soit pour diminuer, soit enfin pour intervertir les fonctions. Si donc, par exemple, certains travaux éveillaient souvent l'attention des organes de la génération, ces travaux augmenteraient le penchant à l'amour, ou le goût de ses plaisirs; ils feraient naître en foule et prématurément les idées et les habitudes qui se rapportent à cette passion. S'il y avait, au contraire, des travaux dont l'effet constant fût de prolonger l'enfance de ces mêmes organes, ils empêcheraient longtemps de naître, et dans la suite ils pourraient affaiblir beaucoup les dispositions morales fondées sur le développement physique qu'ils auraient suspendu.

(Rapports du Physique et du Moral, 9e Mémoire.)

De la vie animale

Les circonstances qui déterminent l'organisation de la matière sont couvertes pour nous d'épaisses ténèbres ;

LA SCIENCE DE L* HOMME

vraisemblablement il nous est à jamais interdit de les pénétrer. Quand même nous parviendrions à lever quelques coins du voile, c'est-à-dire à faire dépendre une partie des phénomènes propres aux corps organisés d'autres phénomènes plus généraux déjà connus, nous nous retrouverions toujours dans le même embarras relativement au fait principal, qui ne peut reconnaître pour cause que les foroes actives et premières de la nature, desquelles nous n'avons ni ne pouvons avoir aucune idée exacte. Cette considération ne doit cependant pas nous empêcher de multiplier les observations et les expériences. Efforçons-nous, au contraire, d'éclaircir, dans les mystères de l'organisation, tous les points qui peuvent être du domaine des unes et des autres. Car une science a des fondements inébranlables, lorsque toutes les déductions en peuvent être rapportées à des principes simples, fixes et clairs ; elle est complète lorsque les recherches et l'analyse ont invariablement déterminé dans ces mêmes principes tout ce qui peut être soumis à nos moyens de connaître. Et même on psut être bien sûr que l'homme n'a jamais un besoin véritable de franchir les bornes prescrites à ses facultés ; ce qu'il ne peut apprendre lui est inutile ; une vaine curiosité peut entraîner ses vœux au-delà de la sphère assignée à sa nature, mais il ne lui importe sérieusement de savoir que ce que peuvent saisir ses sens et sa raison.

Quelques difhcultés que présentent les recherches relatives à ces opérations secrètes, par lesquelles la nature transforme les corps les uns dans les autres, il n'en est pas moins c:rtain que le génie observateur et l'art expérimental ont déjà résolu sur ce point plusieurs questions importantes; ils ont porté leur flambeau dans des obscurités qu'on pou^ vait regarder comme impénétrables. Pourquoi les principes élémentaires dont se forment les corps organisés, ne seraientils pas un jour reconnus avec la même exactitude que ceux, qui, par exemple, entrent dans la composition de l'air atmosphérique et de l'eau ? Pourquoi les conditions nécessaires pour que la vie se manifeste dans les animaux, ne seraientelles pas susceptibles d'être reconnues et déterminées aussi bien que celles d'où résultent la foudre, la grêle, la neige, etc., ou que celles, plus éloignées encore peut-être de la simple observation, qui poussent différentes substances à former de rapides combinaisons chimiques, et leur font

contracter, sous ces formes nouvelles, une foule de propriétés que, dans leur état d'isolement, ces substances ne possèdent pas (i) ?

J'avoue que dans le moment actuel nous avons encore peu de lumières sur cet important objet. Cependant les considérations suivantes prouveront, je crois, que plusieurs des données du problème appartiennent à un ordre de phénomènes dont on a déjà dérobé les causes à l'obscurité qui les enveloppait, et les autres paraissent, d'après toutes les vraisemblances, devoir céder aux mêmes moyens méthodiques d'investigation.

Et d'abord nous sommes dès aujourd'hui suffisamment fondés à regarder comme chimérique cette distinction que Buffon s'est efforcé d'établir de la matière morte et de la matière vivante, ou des corpuscules inorganiques et des corpuscules organisés. Les végétaux peuvent vivre et croître par le seul secours de l'air et de l'eau, qui ne renferment, dans leur état naturel, que de l'oxygène, de l'hydrogène et de l'azote. En décomposant le gaz acide carbonique, qui, dans certaines circonstances, flotte à la surface de la terre, emporté par le mouvement de l'air, les végétaux s'en approprient le carbone et laissent l'oxygène libre, comme des expériences directes l'ont montré clairement. Il paraît même qu'ils peuvent décomposer le gaz hydrogène sulfuré, quoique sa présence, surtout lorsqu'il est très abondant, soit vraisemblablement plutôt nuisible qu'utile à plusieurs espèces de plantes : ils décomposent aussi l'hydrogène carboné, dont les funestes effets sur l'économie animale semblent particulièrement mitigés par la végétation dans des endroits où de grands et beaux arbres environnent les marais qui l'exhalent ; enfin, les végétaux absorbent la lumière, ou du moins ils y puisent un élément qui doit entrer dans leur combinaison, et dont l'absence produit toujours directement une débilitation sensible de leur vie particulière et de leurs propriétés.

Ces principes constitutifs qu'on retrouve, en quelque sorte à découvert, dans les diverses parties des végétaux

(1) Encore une fois, la cause générale des propriétés de la matière, en vertu desquelles certaines circonstances données déterminent toujours certaines combinaisons, n'en resterait pas moins inconnue ; mais éclaircir les circonstances des phénomènes est presque toujours ce que nous appelons les expliquer. (C.)

LA SCIENCE DE L HOMME

suffisent souvent pour leur donner un développement complet et pour produire dans leurs différentes parties ces substances nouvelles qui, non seulement fournissent un aliment immédiat aux animaux, mais qui tendent encore directement elles-mêmes à s'animaliser. Car l'expérience nous apprend qu'il n'est aucune substance végétale connue qui, placée dans des circonstances convenables, ne donne naissance à des animalcules particuliers, dans lesquels la simple humidité suffit pour la transformer, et presque toujours à l'instant. Ici, nous voyons avec évidence la nature qu'on appelle morte, liée, par une chaîne non interrompue, I avec la nature vivante ; nous voyons les éléments inorganiques se combiner pour produire différents corps organisés, et des produits de la végétation sortent la vie et le sentiment avec leurs principaux attributs. Ainsi donc, à moins qu'on ne suppose que la vie est répandue partout, et seulement déguisée par les circonstances extérieures des corps ou de leurs éléments (ce qui serait également contraire à l'hypothèse), il faut nécessairement avouer que, moyennant certaines conditions, la matière inanimée est capable de s'organiser, de vivre, de sentir.

Or, maintenant, quelles sont ces conditions ? Sans doute nous les connaissons encore très mal. Mais sont-elles, en effet, de nature à rester toujours inconnues ? Il est difficile de le penser, lorsqu'on voit que l'art peut non seulement reproduire les végétaux à l'aide de plusieurs de leurs parties, qui, dans l'ordre naturel, ne sont pas destinées à cette fonction, mais encore reconnaître les circonstances capables de seconder ou de troubler le succès ; lorsqu'on voit qu'il peut dénaturer leurs espèces, en faire éclore de nouvelles, et créer des races particulières d'animaux, c'est-à-dire, par des altérations déterminées qu'il fait subir à certains corps, y développer de nouveaux principes de vitalité, et faire naître en quelque sorte à plaisir des êtres (i) qui n'ont point dans la nature d'analogue connu.

Mais ce que l'art produit par certains procédés, la nature le produit plus souvent encore par ses écarts. Sur les arbres

(1) Par exemple, les anguilles du vinaigre, les vers qui rongent les cartons et les reliures de livres, etc., etc., toutes espèces qui se forment exclusivement dans des matières produites elles-mêmes par les seules combinaisons des arts. (C.)

malades se forment de nouvelles végétations qu'on n'y découvre point dans l'état de santé parfaite ; il s'y développe différentes espèces de petits insectes, dont elles sont la demeure, et dont la formation dépend uniquement de la présence et même du caractère de la maladie. On trouve sur les quadrupèdes, sur les oiseaux et dans différentes parties de leurs corps, des peuplades d'animalcules très variés, que l'on peut, à juste titre, regarder comme des dégénérations de la substance même de l'individu. Chaque classe d'êtres vivants, et chaque genre d'altération dont leurs fonctions vitales sont susceptibles, amènent au jour des races inconnues et qui semblaient ne devoir jamais exister. Plusieurs parties du corps de l'homme présentent journellement de ces générations fortuites, dues, soit directement à la faiblesse des fonctions, soit indirectement à la mixtion irrégulière des humeurs. Il se forme souvent des vers dans les intestins des enfants, parce que leurs organes encore débiles sont ordinairement incapables de compléter les digestions, et que chez eux le canal alimentaire est habituellement tapissé de matières muqueuses, auxquelles l'influence de la vie a déjà fait subir un commencement d'animalisation. La même chose arrive aux adultes dont l'estomac est faible et qui digèrent mal.

On peut suivre, en quelque sorte à l'œil, les différents degrés de cette organisation, puisqu'on voit assez fréquemment, surtout après l'usage des purgatifs drastiques, sortir des lambeaux de ces vers, à peine ébauchés, traînant avec eux des portions plus ou moins considérables de glaires, dans lesquelles les parties organisées vont s'évanouir et se fondre par d'insensibles dégradations. Dans une maladie particulière, qui vraisemblablement exerce sa principale influence sur les reins et sur la vessie, les urines charrient de petits insectes noirs et cornus, visibles à l'œil non armé, lesquels sont très certainement le produit accidentel de la maladie ; car ils disparaissent bientôt, lorsque ses vrais remèdes, les balsamiques et les toniques, ont été mis en usage dans un traitement régulier. La maladie pédiculaire qui s'observe assez souvent chez les vieillards, et même chez quelques hommes de l'âge consistant, quand les humeurs et le tissu cellulaire viennent à se décomposer, est absolument du même genre. Tous ces insectes sont évidemment le produit de certaines circonstances propres au corps humain,

LA SCIENCE DE L'HOMME

puisqu'ils ont (du moins pour la plupart) des caractères distinctifs qui ne se retrouvent point dans des espèces for^ mées ailleurs, et que ceux même qu'on rencontre dans les intestins do différents poissons, comme les fascia lata, existent quelquefois déjà tout formés dans le corps de l'enfant, avant son expulsion de la matrice. Je n'entreprendrai point, au reste, de déterminer si ces générations ont lieu spontanément ou par le moyen des germes. On peut observer seulement que les personnes qui veulent que sans germe il ne puisse y avoir de génération, doivent en même temps établir que ceux de toutes les espèces possibles, sont répandus partout dans la nature, attendant les circonstances propres à les développer : ce qui n'est, au fond, qu'une autre manière de dire que toutes les parties de la matière sont susceptibles de tous les modes d'organisation.

Mais, pourquoi jugerions-nous nécessaire d'admettre l'existence de prétendus corpuscules qu'on ne peut ni saisir ni rendre sensibles ? Pourquoi regarderions-nous comme l'explication du phénomène le plus important de ! la nature, ce mot si vague de germe, que les dernières expériences sur- la végétation et même sur la génération proprement dite des animaux rendent bien plus vague encore ? En effet, d'après les résultats de ces expériences, il paraît déjà beaucoup moins difficile de reconnaître la nature des matériaux dont se forment immédiatement les embryons : il est même probable que les circonstances qui président à leur premier développement dans l'ordre le plus naturel ne sont pas toujours indispensables pour les faire éclore ; et les physiciens semblent être dans ce moment à la veille de déterminer au moins une partie des changements qu'éprouve la matière, en passant de l'état inorganique à celui d'organisation végétale, et de la vie incomplète d'un arbre ou d'une plante à celle des animaux les plus parfaits. Enfin, nous n'éprouverions plus aujourd'hui peut-être aucun étonnement, si les expériences finissaient par prouver qu'il suffit que des portions de matière dans un certain état déterminé se rencontrent et se pénètrent pour produire des êtres vivants, doués de certaines propriétés particulières : comme il suffit qu'un acide et une base alcaline ou terreuse soient mis en contact, dans un état favorable à leur combinaison, pour qu'il en résulte un nouveau produit chimique dont la cristallisation suit.

des lois constantes, et dont les qualités n'ont plus aucun rapport avec celles de ses éléments.

Les anciens disaient que si la vie est la mère de la mort, la mort à son tour enfante et éternise la vie ; c'est-à-dire, en écartant les métaphores, que la matière est sans cesse en mouvement, qu'elle subit des changements continuels. Il n'y a point de mort pour la nature : sa jeunesse est éternelle comme son activité et sa fécondité : la mort est une idée relative aux êtres périssables, à ces formes fugitives sur lesquelles luit successivement le rayon de la vie ; et ce sont ces transmutations non interrompues qui constituent l'ordre et la marche de l'univers.

Dans le passage de la mort à la vie, comme dans celui de la vie à la mort, il n'est pas toujours absolument impossible de suivre les opérations de la nature, ou les changements que subit la matière. Sur l'ardoise et la tuile de nos toits, nous voyons l'action de l'air et de la pluie faire éclore des moisissures, des mousses, des lichens ; et de leur substance naissent bientôt des animalcules particuliers. Les laves rejetées du sein de la terre en convulsion, ces matières minérales si diverses, mais toutes plus ou moins incomplètement réduites à l'état vitreux par la puissance des feux souterrains, se décomposent à l'air avec le temps ; leur surface se ternit, devient friable, se couvre de végétations, d'abord informes et sans utilité directe pour les grands animaux : mais déjà dans leur sein se forment et vivent des myriades d'espèces inaperçues, dont les débris, joints à ceux de ces premières végétations, augmentent chaque jour les couches de l'humus : les générations succèdent aux générations, les races aux races ; et leurs restes entassés et décomposés par l'action de l'air atmosphérique et de l'eau préparent le moment où la riche verdure des plantes et des arbres appellera bientôt les espèces plus développées, qui nous semblent plus dignes de couvrir et d'animer le sein de la terre. C'est ainsi que la plupart des îles du grand Océan, que nous appelons improprement mer du Sud (i), reposent sur des noyaux ou

(1) Voyez la nouvelle division et la nouvelle nomenclature des mers, par mon confrère le citoyen Fleurieu, l'un des plus habiles géographes et navigateurs de l'Europe. (C.)

LA SCIENCE DE l' HOMME

sur des roches qui sont l'ouvrage d'autres espèces non moins imperceptibles d'insectes marins : et c'est encore ainsi que sorties par des degrés du sein des eaux, où ces travailleurs infatigables font incessamment végéter de si puissantes masses, elles montent, viennent éprouver à la surface les alternatives de la sécheresse et de l'humidité, l'action des gaz élémentaires dont l'air et l'eau se composent, l'influence des météores, celle du soleil et des diverses saisons ; et par des altérations graduelles, analogues à celles des laves, on les voit se couvrir successivement de toutes les races végétales et animales que la nature des matériaux primitifs de cette terre nouvelle est capable de faire naître, et que le climat adopte sans trop d'efforts (1).

Demanderait-on si l'homme et les grands animaux que nous ne voyons plus aujourd'hui se reproduire que par voie de génération, ont pu, dans l'origine, être formés de la même manière que des plantes à peine organisées et des ébauches grossières d'animalcules ? Nous l'ignorons absolument, et nous l'ignorerons toujours. Le genre humain

(1) M. Fray, commissaire des guerres à Limoges, a bien voulu me communiquer une suite d'observations et d'expériences curieuses sur les productions microscopiques. Il paraît en résulter : 1° que toutes les matières végétales et animales, même celles qui datent de la plus grande antiquité, comme les momies et les bois retirés des anciennes constructions, se résolvent dans l'eau distillée en globules doués d'un mouvement continuel ; que ces globules ne sont point des animaux (comme l'a cru O. Muller, qui leur a donné le nom de monades), puisque M. Fray les a vus se réunir en nombre plus ou moins considérable pour former des animaux plus distincts ; 2° que les matières végétales et animales, plongées dans l'eau distillée ou dans un air formé de toutes pièces, et soustraites à l'influence de l'air atmosphérique, produisent constamment différents insectes, dont on a supposé jusqu'ici que les germes sont déposés sur ces matières par des insectes de la même espèce, ou qu'ils y sont apportés par les oscillations continuelles de l'atmosphère, dans laquelle on imagine qu'à raison de leur grande ténuité ils peuvent flotter facilement ; 3° que l'eau distillée plus pure (et qu'on a même pris la précaution de faire bouillir au plus grand feu pendant plusieurs heures, avant de la placer dans la chaudière distillatoire) peut, avec la seule addition de différents gaz, tels que l'oxygène, l'azote, le carbonique, et par le concours de la lumière et de la chaleur, produire des matières minérales, des végétations et des animaux visibles à l'œil.

Les observations et les expériences d'où sont tirés de si précieux résultats, ont sans doute besoin d'être revues avec soin et répétées de cent manières différentes ; mais l'auteur a mis tant de persévérance et de zèle à les suivre, et il les raconte avec une naïveté si persuasive, que je n'ai pu me refuser au plaisir d'annoncer un travail qui paraît nous donner de si belles espérances. Au reste, M. Fray se propose de prendre l'Institut national pour arbitre et pour juge, entre lui et les personnes qui pourraient infirmer la vérité de ses assertions ; et bientôt, quel que soit le jugement définitif que cet estimable observateur provoque avec une entière confiance, il ne restera plus de doute sur cet important objet. (C.)

n'a pu se procurer aucun renseignement exact touchant l'époque primitive de son existence : il ne lui est pas plus donné d'avoir des notions précises relativement aux cir constances de sa formation, qu'à chaque individu en particulier de conserver le souvenir de celles de sa propre nais sance ; et il a bien fallu invoquer le secours d'une lumièr surnaturelle pour persuader aux hommes ce qu'on devait croire à cet égard.

Il est certain que les individus de la race humaine, les autres animaux les plus parfaits, et même les végétaux d'un ordre supérieur, ne se forment plus maintenant sous nos yeux que par des moyens qui n'ont aucun rapport avec cette organisation directe de la matière inerte ; mais il ne s'ensuit point qu'ils ne puissent en effet être produits par d'autres voies, et qu'ils n'aient pu l'être originairement d'une manière analogue à celle qui, maintenant encore, amène au jour ces espèces nouvelles d'animalcules ignorés ; car, une fois doués de la puissance vitale, ces derniers, du moins plusieurs d'entre eux, se reproduisent aussi par voie de génération. Dès lors la perpétuation de leurs espèces respectives est assujettie, tantôt à l'un des deux modes propres aux races plus parfaites, tantôt à un troisième qui se compose en quelque sorte des deux. Si donc on voulait leur appliquer le même raisonnement, puisqu'on les voit naître les uns des autres, ils n'auraient pu, dans l'origine, éclore du sein d'aucune matière inanimée ; or, cette conclusion, démentie par le fait, porterait entièrement à faux. Et peut-être, à cet égard, des idées plus justes que nous ne le pensons étaient-elles présentes aux auteurs des Genèses que l'antique Asie nous a transmises, lorsqu'ils donnaient la terre pour mère commune à toutes les natures animées qui s'agitent et vivent sur son sein.

Enfin, il n'est point du tout prouvé que les espèces soient encore aujourd'hui telles qu'au moment de leur formation primitive. Beaucoup de faits attestent, au contraire, qu'un grand nombre des plus parfaites, c'est-à-dire de celles qui sont le plus voisines de l'homme par leur organisation, portent l'empreinte du climat qu'elles habitent, des aliments dont elles font usage, des habitudes auxquelles la domination de l'homme, ou leurs rapports avec d'autres êtres vivants les assujettissent. Les faits attestent encore qu'elles peuvent éprouver certains changements fortuits,

LA SCIENCE DE L'HOMME

dont on ne saurait assigner la cause avec une entière exactitude, et que tous ces caractères accidentels qu'elles doivent, tantôt au hasard des circonstances, tantôt à l'art et aux tentatives expérimentales de l'homme, sont susceptibles de rester fixes dans les races et de s'y perpétuer jusqu'aux dernières générations. Les débris des animaux que la terre recèle dans ses entrailles, et dont les analogues vivants n'existent plus, doivent faire penser que plusieurs espèces se sont éteintes, soit par l'effet des bouleversements dont le globe offre partout des traces, soit par les imperfections relatives d'une organisation qui ne garantissait que faiblement leur durée, soit enfin par les usurpations lentes de la race humaine ; car toutes les autrès doivent, à la longue, céder à cette dernière tous les espaces qu'elle est en état de cultiver ; et bientôt sa présence en bannit presque Mme cabanis.

entièrement celles dont elle D'après une miniature

ne peut attendre que des appartenant à M. A. Dutens.

dommages.

Mais cette belle découverte, particulièrement due aux recherches de notre savant confrère G. Cuvier, pourrait aussi faire soupçonner que plusieurs des races existantes ont pu, lors de leur première apparition, être fort différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui. L'homme, comme les autres animaux, peut avoir subi de nombreuses modifications, peut-être même des transformations importantes durant le long cours des siècles dont le passage est marqué sur le sein de la terre par d'irrécusables souvenirs. Et si l'on ne voulait accorder, pour la durée totale du genre humain, que l'espace de temps écoulé depuis la dernière grande révolution du globe, laquelle semble en effet ne pas remonter très haut dans l'antiquité, il serait encore possible de noter, pour ce court intervalle, plusieurs changements essentiels survenus dans l'organisation primitive

Page 1