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de l'homme ; changements dont l'empreinte, rendue ineffaçable chez les différentes races, caractérise toutes leurs leurs variétés. Mais cette hypothèse, qui tend à établir la nouveauté de l'espèce humaine, paraît entièrement inadmissible ; on ne peut du moins l'appuyer de preuves valables, et il s'élève contre elle de grandes difficultés.
D'abord, non seulement cette vaste convulsion du globe, mais encore plusieurs autres plus anciennes, restent gravées par des traditions générales dans le souvenir des hommes ; les histoires et les antiquités de presque toutes les nations en conservent des vestiges durables ; les imaginations en ont été longtemps saisies d'effroi, et plusieurs religions semblent avoir eu pour but principal de consacrer les circonstances de ces terribles événements. Or, comment toutes ces notions seraient-elles généralement répandues, si l'existence des hommes en société ne se reportait à des époques fort antérieures ? car, voulût-on rejeter indistinctement tous les récits relatifs à ces mêmes époques, on n'en est pas moins forcé de reconnaître que des hommes ignorants, imbéciles, grossiers, tels qu'ils sortent des mains de la nature, n'auraient pu se faire d'idée, ni d'un état de la terre différent de celui qu'elle offrait à leurs yeux, ni surtout de la catastrophe à laquelle ce changement était dû; puisque, suivant l'hypothèse, il aurait précédé leur naissance. Mais, en outre, la difficulté de concevoir la première formation de l'homme et des autres animaux les plus parfaits est d'autant plus grande, qu'on la place dans des temps plus voisins de nous ; qu'on suppose l'état de la terre plus semblable alors à celui qu'elle présente de nos jours, et qu'enfin l'on ne veut tenir aucun compte des variations que peuvent avoir subies les races qui paraissent maintenant les plus fixes. Mais n'est-on pas forcé d'admettre la grande antiquité des animaux, attestée par leurs débris fossiles qui se rencontrent à des profondeurs considérables de la terre ? Pourrait-on nier la possibilité des variations que le cours des âges et les violentes convulsions de la nature ont pu leur faire éprouver ; variations dont nous avons encore de frappants exemples sous nos yeux, malgré l'état du globe, bien plus stable de nos jours, et malgré le jeu paisible des éléments ? Ces bouleversements réitérés dont l'aspect géologique de la terre démontre l'antiquité, l'étendue et l'importance, peuvent-Ts
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maintenant être révoqués en doute ? Et ne faut-il pas enfin tenir compte des changements plus étendus, et plus importants encore peut-être, qu'ils ont nécessairement produits à sa surface ? Or, si l'on se fait une juste idée de cette suite de circonstances auxquelles les races vivantes, échappées à la destruction, ont dû successivement se plier et se conformer, et d'où, vraisemblablement, dans chaque circonstance particulière, sont nées d'autres races toutes nouvelles, mieux appropriées à l'ordre nouveau des choses ; si l'on part de ces données, les unes certaines, les autres infiniment probables, il ne paraît plus si rigoureusement impossible de rapprocher la première production des grands animaux de celle des animalcules miscrocopiques. Ces derniers êtres, productions ultérieures et singulières, qui n'appartiennent pas moins, en quelque sorte, à l'art qu'à la nature, ne semblent-ils pas, en effet, destinés à nos expériences et à notre instruction ; puisqu'on peut les tirer à volonté du sein du néant, en changeant les simples dispositions physiques ou chimiques des matières qui doivent les former ? et sans lever par là entièrement le voile de la nature, ne peut-on pas du moins porter un commencement de clarté dans ces ténèbres, que les préjugés et le charlatanisme peuvent seuls vouloir s'efforcer d'épaissir ? (Rapports du Physique et du Moral, 10e Mémoire.)
Conscience et sensibilité
Plusieurs philosophes, et même plusieurs physiologistes ne reconnaissent de sensibilité que là où se manifeste nettement la conscience des impressions : cette conscience est à leurs yeux le caractère exclusif et distinctif de la sensibilité. Cependant, on peut l'affirmer sans hésitation, rien n'est plus contraire aux faits physiologiques bien appréciés; rien n'est plus insuffisant pour l'explication des phénomènes idéologiques.
Quoiqu'il soit très avéré sans doute que la conscience des impressions suppose toujours l'existence et l'action de la sensibi'ité, la sensibilité n'en est pas moins vivante dans plusieurs parties où le moi n'aperçoit nullement sa présence ; elle n'en détermine pas moins un grand nombre de fonctions importantes et régulières^ sans que le moi
reçoive aucun avertissement de son action. Les mêmes nerfs qui portent le sentiment dans les organes, y portent aussi ou y reçoivent les impressions d'où résultent toutes ces fonctions inaperçues : les causes par lesquelles ils sont privés de leur faculté de sentir paralysent en même temps les mouvements qui se passent sans le concours, quelquefois même contre l'expresse volonté de l'individu. Quoique la ligature ou l'amputation des nerfs ait isolé totalement un membre du reste du système, on peut encore, au moyen de divers stimulants appliqués au-dessous du point de séparation, ranimer l'action des muscles auxquels ces nerfs portent la vie. Lors même que la mort a détruit le lien qui tenait unies toutes les parties du système animal, et qui, par le concert de leurs fonctions, en reproduisait incessamment le principe, les restes de puissance sensitive qui subsistent encore dans les nerfs peuvent être artificiellement réveillés pendant un temps plus ou moins long ; et l'on voit renaître à la fois et indistinctement les déterminations, soit involontaires, soit volontaires, par l'irritation des mêmes nerfs qui les excitent et les dirigent chez l'individu vivant. Mais ces efforts ne produisent guère que des mouvements anormaux. De tels mouvements n'ont aucun point d'appui, ni dans l'ensemble du système, ni dans les organes correspondants ; et leur cause, faute d'être renouvelée par le jeu de toute l'économie animale, s'épuise bientôt et livre des parties devenues cadavéreuses aux nouvelles affinités de la putréfaction.
D'autre part, si l'on ne néglige aucune des circonstances d'où résultent les opérations de l'intelligence et la formation des penchants, il n'est pas difficile de reconnaître que parmi les fonctions des organes qui se dérobent le plus absolument à la connaissance, comme à la direction du moi, il en est plusieurs dont l'influence concourt immédiatement et puissamment à ces opérations plus relevées. La manière dont la circulation marche, dont la digestion se fait, dont la bile se filtre, dont les muscles agissent, dont l'absorption des petits vaisseaux se conduit ; tous ces mouvements, auxquels la conscience et la volonté de l'individu ne prennent aucune part, et qui s'exécutent sans qu'il en soit informé, modifient cependant d'une manière très sensible et très prompte tout son être moral, ou l'ensemble de ses idées et de ses affections. Nous en avons vu des preuves
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nombreuses dans les Mémoires précédents : il peut s'en présenter encore une foule de nouvelles à l'esprit de chaque lecteur. Et quoique une longue habitude puisse rendre les fonctions du système nerveux et du cerveau presque indépendantes de quelques organes d'un ordre inférieur, peutêtre, dans l'état le plus naturel et le plus régulier, n'est-il aucun de ses organes qui ne concoure plus ou moins à toutes: il est même de fait que ceux qui tiennent le premier rang, csux précisément dont les déterminations paraissent avoir été soigneusement soustraites à l'empire du moi, sont encore ceux-là même qui ne cessent pas un seul instant d'agir avec force sur le centre cérébral (1).
Ainsi, beaucoup de mouvements s'opèrent dans l'économie animale, à l'insu du moi, mais cependant par l'influence de l'organe sensitif . Il faut donc considérer les nerfs comme pouvant recevoir les impressions qui déterminent certains mouvements, sans que le point du centre cérébral où se forment les idées et les déterminations volontaires aperçoive ces mouvements et ces impressions. Il y a plus : quelques animaux non vertébrés survivent à la destruction de leur cerveau. Dans toutes les espèces, les parties musculaires isolées du centre sensitif exécutent encore, pendant un temps plus ou moins long, des mouvements que la sensibilité seule maintient par son influencée! quelque sorte posthume. On observe enfin, comme nous l'avons dit ailleurs, certaines organisations informes qui sont pro-
(1) Après avoir lu cet article, un ami très versé dans les matières philosophiques, m'a dit : « Vous établissez donc qu'il peut y avoir sensibilité sans sensation, c'est-à-dire sans impressions perçues ? — Oui, sans doute, c'est même un point fondamental dans l'histoire de la sensibilité physique. — Mais ce que vous croyez pouvoir appeler dans ce cas sensibilité, n'est-il pas ce que les physiologistes désignent sous le nom d'irritabilité ? — Non ; et voici la différence, l'irritabilité est la faculté de contraction qui paraît inhérente à la fibre musculaire et que le muscle conserve même après la mort, ou après qu'il a été séparé des centres nerveux de réaction. La fibre, excitée par divers stimulants, se fronce et s'allonge alternativement, et voilà tout. Mais, dans les mouvements organiques coordonnés, il y a plus que cela, tout le monde en convient. Or, outre ceux de ces mouvements qui sont déterminés par des impressions perçues, il en est plusieurs qui sont déterminés par des impressions dont l'individu n'a nullement la conscience et qui le plus souvent se dérobent eux-mêmes à son observation ; et cependant, comme les premiers, ils cessent avec la vie ; ils cessent quand l'organe n'a plus de communication avec les centres sensibles ; ils cessent, en un mot, avec la sensibilité • ils sont suspendus et renaissent avec elle. La sensibilité est donc la condition fondamentale sans laquelle les impressions dont ils dépendent ne produisent aucun effet, sans laquelle même elles n'ont point d'existence, puisqu'elles ne sont connues que par eux. Ainsi, comme nous n'appelons sensation queVimpresnon perçue, il y a bbn véritablement sensibilité sans sensation. » (C.)
duites, se développant, et vivent d'une véritable vie animale, sans éprouver l'irradiation (i) du cerveau, ni même celle de la moelle épinière, et sans que le jeu concordant des autres organes, qui n'existent pas alors, puisse y renouveler les causes de la vie.
Il faut .donc encore considérer le système nerveux comme susceptible de se diviser en plusieurs systèmes partiels inférieurs, qui tous ont leur centre de gravité, leur point de réaction particulier, où les impressions vont aboutir, et d'où partent les déterminations de mouvements. Or, ces systèmes sont plus ou moins nombreux, suivant la nature des espèces, l'organisation propre des individus, et diverses autres circonstances qui ne paraissent pas pouvoir être assignées avec assez d'exactitude. Peut-être, comme l'imaginait Van Helmont au sujet des divers organes, se forme-t-il dans chaque système et dans chaque centre une espèce de moi partiel, relatif aux impressions dont ce centre est le rendez-vous, et aux mouvements que son système détermine et dirige. Les analogies paraissent indiquer qu'il se passe en effet quelque chose de semblable. Mais nous ne pouvons nous faire aucune idée nette et précise de ces volontés partielles ; puisque toutes nos sensations de moi se rapportent exclusivement au centre général, et que nos moyens d'acquérir des notions exactes touchant les phénomènes qui se passent en nous se bornent, comme pour tous les autres phénomènes de l'univers, à saisir leurs circonstances apparentes, et à les suivre euxmêmes dans leur enchaînement.
Quoi qu'il en soit de cette manière de voir, qui, pour le dire en passant, pourrait nous conduire à considérer tout centre de réaction quelconque comme une sorte de moi véritable, il est certain que, dans l'organisation animale, le moi, tel que nous le concevons, réside au centre commun ; que là se rendent en foule, de toutes les parties du corps, notamment des extrémités sentantes externes, les sensations d'où résultent ses jugements ; que de là partent, pour les organes soumis à la volonté, les réactions motrices que ces mêmes jugements déterminent. Mais si le moi n'existe que dans le centre commun, et par d ?s impressions qui y sont
(1) Je me sers ici d'un mot consacré par l'Ecole de Montpellier. (C).
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transmises, il s'en faut beaucoup que toutes celles qui arrivent à cette destination lui deviennent percevables ; il en est, au contraire, un grand nombre qui lui restent toujours entièrement étrangères. Le centre commun partage en cela le sort de tous les autres organes ; parmi ses affections et ses opérations, les unes sont aperçues de l'individu, les autres ne le sont pas, et même plusieurs physiologistes font émaner des points les plus intimes de ce centre l'impulsion qui anime les parties les plus indépendantes de la conscience et de la volonté (1).
A ces différentes propriétés que l'observation fait connaître dans le système nerveux, il faut en ajouter encore une dernière, qui peut être regardée comme fondamentale. Toutes les parties de ce système communiquent entre elles par l'entremise de la moelle épinière et du cerveau ; toutes agissent et réagissent les unes sur les autres, et le centre commun, les centres partiels .et les extrémités sont liés entre eux par de constantes et mutuelles relations.
Il peut même s'établir à chaque instant des relations nouvelles aussi bien que de nouveaux centres. Or, de là dépendent les sympathies accidentelles plus ou moins passagères par lesquelles des organes étrangers l'un à l'autre peuvent quelquefois modifier réciproquement, avec tant de puissance, leurs fonctions respectives, et même leur manière de sentir. Et ces actions et réactions, variables à l'infini, donnent naissance, en se compliquant, à tous ces phénomènes bizarres qu'on observe particulièrement chez les individus doués d'une vive sensibilité
Ainsi, l'organe nerveux, susceptible de sentir par tous les points de sa substance et par toutes ses ramifications, est dans une activité continuelle que le sommeil lui-même ne peut interrompre, ; les impressions et les déterminations flottent et se croisent en tous sens dans son sein, comme les rayons de la lumière dans l'espace. Tantôt les extrémités gouvernent le centre, tantôt le centre domine les extrémités. Ajoutons encore que la moelle épinière et le cerveau reçoivent un nombre considérable de vaisseaux de toute espèce, et d'expansions de l'organe cellulaire. Ainsi, les mouvements toniques qui peuvent se propager de
(1) Comme, par exemple, celle qui met en jeu les organes de la génération. (C.)
chaque point à tous les autres points de ce dernier organe, et les divers changements qui peuvent survenir dans ]e cours des fluides, sont une source féconde d'impressions auxquelles les extrémités sentantes n'ont, au moins directement, aucune part. C'est même là, vraisemblablement qu'il faut chercher la cause de la plupart de ces rapports vagues qui associent le cerveau et les nerfs à l'état de certains organes (dans lesquels l'attention la plus minutieuse de l'individu ne peut cependant alors saisir aucune sensation), et celle de ces déterminations sans motif et sans but aperçus qu'on a si souvent occasion d'observer dans les maladies organiques indolentes, particulièrement dans celle des viscères abdominaux.
(Rapports du Physique et du Moral, 10e Mémoire.)
L'Unité de la vie morale
Ce fut une entreprise digne de la philosophie du xvme siècle de décomposer l'esprit humain, et d'en ramener les opérations à un petit nombre de chefs élémentaires; ce fut un véritable trait de génie de considérer séparément chacune des sources extérieures de nos idées, ou de prendre chaque sens l'un après l'autre ; de chercher à déterminer ce que des impressions simples ou multiples, analogues ou dissemblables, doivent produire sur l'organe pensant ; enfin, de voir comment les perceptions comparées et combinées engendrent les jugements et les désirs.
Jusqu'à cette époque, on avait pu faire d'utiles recherches sur l'art du raisonnement, indiquer les routes générales de la vérité, fixer les caractères auquels on peut la reconnaître, et tracer les meilleurs moyens de la faire pénétrer dans les esprits, mais on n'avait encore et peut-être on ne pouvait avoir aucune notion précise, ni de la manière dont nous commerçons avec le monde extérieur, ni de la nature des matériaux de nos idées, ni de la série d'opérations par lesquelles les organes des sens et le cerveau reçoivent les impressions des objets, les transforment en sensations ou impressions perçues, et de ces dernières composent tout le système intellectuel et moral. Il faut pourtant l'avouer, cette analyse, qui fait faire un si grand pas à l'idéologie, est pourtant encore incomplète ; elle
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laisse même dans les esprits plusieurs idées fausses sur lé caractère des fonctions du système sensitif et cérébral, sur le genre d'influence qu'elles éprouvent de la part des autres fonctions organiques, sur les rapports nécessaires qui lient entre eux tous les mouvements vitaux et les font résulter également, dans chaque espèce et dans chaque individu, de l'organisation primitive et de l'état actuel des diverses parties du corps. Les Mémoires précédents me paraissent avoir au moins préparé l'examen de ces diverses questions. Ils peuvent, je pense, suggérer des idées plus justes de l'homme, considéré sous les deux points de vue du physique et du moral, dont tous les phénomènes se trouvent ainsi ramenés à un principe unique. Pour achever d'écarter les nuages, il me reste quelques observations à faire sur les belles analyses de Buffon, de Ch. Bonnet et de Condillac, ou plutôt sur une certaine fausse direction qu'elles pourraient faire prendre à l'idéologie, et (le dirai-je sans détour) sur les obstacles qu'elles sont peut-être capables d'opposer à ses progrès.
Rien sans doute ne ressemble moins à l'homme tel qu'il est en effet que ces statues qu'on suppose douées tout à coup de la faculté d'éprouver distinctement les impressions attribuées à chaque sens en particulier, qui portent sur elles des jugements et forment, en conséquence, des déterminations. Comment ces diverses opérations pourraientelles s'exécuter sans que les organes dont l'action spéciale ou le concours est indispensable à la production de l'acte sensitif le plus simple, de la combinaison intellectuelle et du désir le plus vague, se soient développés par degrés, sans que déjà, par cette suite de mouvements que la vie naissante leur imprime, ils aient acquis l'espèce d'instruction progressive qui seule les met en état de remplir leurs fonctions propres, et d'associer leurs efforts en les dirigeant vers le but commun ?
Rien ne ressemble moins encore à la manière dont les sensations se perçoivent, dont les idées et les désirs se forment réellement, que ces opérations partielles d'un sens qu'on fait agir dans un isolement absolu du système, qu'on prive même de son influence vitale sans laquelle il ne saurait y avoir de sensation. Rien surtout n'est plus chimérique que ces opérations de l'organe pensant qu'on ne balance point à faire agir comme une force indépen-
dante, qu'on sépare sans scrupule, pour le mettre en action, de cette foule d'organes sympathiques dont l'influence sur lui n'est pas seulement très étendue, mais dont les nerfs lui transmettent une grande partie des matériaux de la pensée ou des mouvements qui contribuent à sa production.
Nous savons qu'avant de voir le jour le fœtus a déjà reçu, dans le ventre de la mère, beaucoup d'impressions diverses, d'où sont résultées en lui de longues suites de déterminations ; qu'il a déjà contracté des habitudes ; qu'il éprouve des appétits, et qu'il a des penchants. Ces impressions et ces déterminations ne se trouvent point renfermées dans le cercle étroit d'un seul ou de quelques organes ; elles n'appartiennent point à quelqu'un de ces foyers partiels de réaction destinés à diriger les mouvements de peu d'importance. Après s'être graduellement formées dans certains systèmes généraux d'organes, elles sont devenues communes au système total. C'est d'elles que dérivent ces habitudes, ces appétits, ces penchants dont la production ne peut être due qu'à l'action de tout l'organe nerveux, et dont l'ensemble constitue l'instinct primitif. (1)
Au moment de la naissance, le centre cérébral a donc reçu et combiné déjà beaucoup d'impressions : il n'est point table rase, l'on donne au sens de ce mot 1oute son étendue. Ces impressions sont, à la vérité, presque toutes internes, et, sans doute, il est table rase, relativement à l'univers extérieur, car la connaissance qu'il en acquiert ne peut être que le fruit des tâtonnements réitérés et simultanés de tous les sens ; et l'organe pensant n'est véritablement, comme tel, en relation avec cet univers, que lorsque les objets etles diverses sensations qu'ils occasionnent deviennent pour le moi déterminés et distincts.
Mais il s'en faut beaucoup que les sensations, les déterminations et les jugements qui n'ont lieu qu'après la naissance soient étrangers à l'état antérieur du fœtus. Un petit nombre de réflexions suffit pour faire sentir que cela n'est pas possible. i°. Le caractère et le genre même des sensations tiennent à l'état général du système nerveux,
(1) On verra plus bas pourquoi je l'appelle instinct primitif. En effet, à des époques postérieures de la vie, on voit éclore de nouveaux penchants qui peuvent être également rapportés à l'instinct. (0.)
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car cet état est surtout ce qui différencie les espèces et les individus. 20 Les habitudes particulières des différents organes ou systèmes d'organes liés par une étroite sympathie avec le cerveau ne peuvent manquer d'influer sur ses fonctions, le genre d'action qu'il éprouve de la part de ses organes se rapportant toujours à leur manière de sentir, et à celle d'exécuter les mouvements qui leur sont attribués par la nature. 30 La direction des idées et même leur nature sont toujours, jusqu'à un certain point, subordonnées aux penchants antérieurs, et des classes nombreuses de jugements dépendent uniquement des appétits.
En un mot, les opérations de l'organe pensant sont toutes nécessairement modifiées par les déterminations et les habitudes générales ou particulières de l'instinct.
Et comment serait-il possible, en effet, que les penchants, même les plus automatiques de Yinstinct conservateur, n'influassent pas sur notre manière de considérer les objets, sur la direction de nos recherches à leur égard, sur les jugements que nous en portons ? Comment les appétits et les répugnances relatifs aux aliments n'auraient-ils aucune part, soit à la production, soit à la tournure d'une classe d'idées qui, surtout dans le premier âge, a certainement un degré remarquable d'importance ? Comment n'agiraientils pas encore sur l'ensemble des fonctions intellectuelles, en changeant, comme il est démontré qu'ils le font presque toujours, les rapports d'influence de l'estomac sur le cerveau ? Enfin, comment les habitudes de tout le système sensitif, celles des viscères, ou des autres organes principaux, et le caractère de leurs sympathies avec le centre cérébral, demeureraient-ils étrangers à cette chaîne de mouvements coordonnés et délicats qui s'opèrent dans son sein pour la formation de la pensée ? Je n'entre point dans le développement de ces diverses considérations ni de quelques autres qui s'y lient intimement : pour faire voir combien les unes et les autres sont concluantes, je crois suffisant de les indiquer. L'analyse détaillée et complète de l'état idéologique de l'enfant, avant que tous ses sens aient été mis simultanément en jeu par les objets extérieurs, n'est pas un de ces sujets qu'on traite en passant : ce serait celui d'un ouvrage qui manque, et qui, d'après les données ci-dessus, présente peut-être maintenant moins de difficultés.
Passons à la seconde proposition, sur laquelle je doi encore 'quelques éclaircissements : je veux parler de l'im possibilité positive que jamais l'organe particulier d'un sen entre isolément en action, ou que les impressions qui lu sont propres aient lieu sans que d'autres impression s'y mêlent et que les organes sympathiques y concourent En voici la preuve en peu de mots.
Il est certain d'abord que le sens du tact, le type ou 1 source commune de tous les autres, prend toujours part jusqu'à certain point, à leurs opérations ; qu'il serait im possible, par exemple, de séparer entièrement les impres sions que l'œil reçoit comme organe de la vue de celle dont il est affecté comme partie pourvue d'extrémité sentantes fort nombreuses. L'œil, le nez, l'oreille, indé pendamment des sensations délicates qui leur sont par ticulièrement attribuées, jouissent d'une merveilleuse sensi bilité de tact ; et quelques observations faites sur des aveu gles-nés à qui la lumière a tout à coup été rendue porten à croire que, dans l'origine, son action sur l'œil diffère peu de celle d'un corps résistant par lequel la rétine se sentirai touchée dans tous les points de son expansion.
On sait que les sons résultent des vibrations de l'air et ces vibrations, dans certains cas, peuvent devenir per ceptibles pour les extrémités nerveuses de toute la superficie du corps. On sait également (et chacun peut l'avoir observé cent fois sur soi-même) que certaines odeurs fortes affectent la membrane pituitaire comme si leurs parti cules étaierit armées de pointes aiguës, qu'elles y causent une véritable douleur. Et quant aux organes du goût, je crois tout à fait superflu de vouloir faire sentir qu'ils fournissent une nouvelle preuve : les impressions savoureuses sont toutes, en effet, évidemment tactiles, c'est-à-dire toutes liées à l'action physique et directe des aliments ou des boissons qui s'appliquent aux papilles de la langue et du palais.
Mais outre ce lien général qui entretient des correspondances continu 3lles entre tous les s ms, leurs o 'ganes psuvent se trouver unis par des relations plus particulières et, plus intimes ; conséquemment, leurs fonctions respectives peuvent devenir plus spécialement dépendantes les unes des autres. Le voisinage, les communications immédiates, les connexions anatomiques des organes du goût
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et de ceux de l'odorat, ne sont pas les seuls rapports qui rapprochent ces deux sens et les confondent, en quelque sorte, dans les considérations physiologiques les plus triviales ; d'autres rapports moins matériels unissent encore les sensations qui leur sont propres, bien que très différentes par la nature de leurs causes, et très distinctes par leurs caractères ou par les effets qu'elles produisent sur tout le système. D'ailleurs, ces sensations se mêlent d'une manière remarquable; elles se dirigent, s'éclairent, se modifient, et peuvent même se dénaturer mutuellement. L'odorat semble être le guide et la sentinelle du goût ; le goût, à son tour, exerce une puissante influence sur l'odorat. L'odorat peut isoler ses fonctions de celles du goût : ce qui plaît à l'un ne plaît pas toujours également à l'autre. Mais comme les aliments et les bo:ssons ne peuvent guère passer par la bouche sans agir plus ou moins sur le nez, toutes les fois qu'ils sont désagréables au goût, ils le sont bientôt à l'odorat, et ceux que l'odorat avait d'abord plus fortement repoussés finissent par vaincre toutes ses répugnances quand le goût les désire vivement.
Pour ne pas multiplier les exemples du même genre qui se présentent en foule, je me borne à une seule observation, la plus importante par sa généralité. Ce n'est pas sans doute la même chose, pour un sens particulier, de recevoir isolément les impressions des corps qui viennent agir sur lui, ou de les recevoir de concert avec un ou plusieurs des autres sens, c'est-à-dire simultanément avec les impressions que ces mêmes corps peuvent leur faire éprouver. Par exemple, lorsque Condillac fait sentir une rose à sa statue, dans l'hypothèse donnée, la sensation se borne à l'odorat ; elle n'est accompagnée d'aucune impression étrangère : il peut donc dire avec vérité que la statue devient, par rapport à elle-même, odeur de rose, et rien de plus ; et cette expression, non moins exacte qu'ingénieuse, rend parfaitement la modification simple que le cerveau doit subir dans ce moment. Mais si, au lieu de cet isolement parfait où l'on place ici l'odorat, nous le considérons agissant, comme il agit presque toujours dans la réalité, de concert avec l'ensemble, ou du moins avec plusieurs des autres sens ; si, tandis qu'il reçoit l'impression de l'odeur de la rose, la vue reçoit celle des couleurs, de sa forme agréable, de celle de la main qui l'approche ; si l'oreille
entend les pas ou la voix de l'homme qui tient la fleur, croit-on que la perception et le jugement du cerveau se borneront à ce que Condillac suppose ? Et puisqu'il est reconnu que le jugement altère ou rectifie les sensations, pense-t-on que celle de l'odeur de rose n'ait pas acquis un nouveau caractère par le concours des autres sensations simultanées ? Enfin, si le désir rappelle la fleur qui s'éloigne et qu'elle ne revienne pas ; si, lorsque le désir n'existe plus, elle reparaît, et que ces alternatives se répètent assez fréquemment pour laisser des traces bien nettes dans le cerveau, ne voilà-t-il pas un ensemble de données d'où paraît devoir résulter la connaissance ou l'idée des corps extérieurs ? Et quoique la résistance au désir ne soit pas ici la résistance physique au mouvement voulu, n'est-elle pas suffisante, surtout se trouvant jointe à plusieurs sensations collatérales de différents genres, pour que le moi s'en forme les deux idées distinctes de lui-même et de quelque chose qui n'est pas lui ?
A coup sûr, la statue, même en ne la considérant de cette manière que sous le seul rapport des sensations reçues par l'odorat, n'est plus, dans le réel, ce qu'elle doit être dans la supposition de Condillac, simple odeur de rose. Ainsi, par cela seul que les sens ne reçoivent point des impressions isolées et qu'ils n'agissent point séparément les uns des autres, ils sont dans une dépendance réciproque continuelle, leurs fonctions se compliquent et se modifient, et les produits des sensations propres à chacun d'eux prennent un caractère résultant de la nature et du degré proportionnel de cette influence à laquelle ils sont respectivement soumis.
Mais il y a plus. Des sympathies particulières lient les organes de chaque sens avec divers autres organes, dont ils partagent les affections, et dont l'état influe sur le caractère des sensations qui leur sont propres. Plusieurs maladies du système nerveux, quelques - unes même qui portent uniquement sur l'estomac et sur le diaphragme, sont capables de dénaturer les fonctions de* l'ouïe, jusqu'au point d'altérer tous les sons, d'en faire entendre qui n'ont aucune réalité, ou de produire une surdité complète. Les viscères abdominaux influent aussi très puissamment sur les opérations de la vue. Un grand nombre des maladies des yeux dépendent de matières nuisibles in-»
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troduites ou accumulées dans le canal alimentaire : quelques affections hypocondriaques, et différents désordres de la matrice et des ovaires paralysent momentanément le nerf optique, et causent une cécité passagère. Nous avons fait remarquer ailleurs, que l'odorat et les organes de la génération ont entre eux des rapports sympathiques particuliers. Mais entre le canal intestinal et l'odorat, les rapports ne sont ni moins étroits ni moins étendus ; et si divers états maladifs des organes de la digestion peuvent dénaturer les impressions des odeurs, plusieurs maladies du bas-ventre abolissent entièrement la faculté de les recevoir. Quant au goût, personne n'ignore que sa manière de sentir est entièrement subordonnée à la conscience de bien-être ou de malaise général, surtout au sentiment qui résulte de l'état de l'estomac et des autres parties directement employées à la digestion ; état qui le dirige ordinairement avec sûreté pour le choix et la quantité des aliments, pourvu que l'imagination ne vienne pas égarer cet heureux instinct.
Observons encore que chaque sens ne pouvant entrer en action qu'en vertu de l'action préalable de tous les systèmes généraux d'organes, et s'y maintenir qu'en vertu de leur action simultanée, il se ressent toujours nécessairement de leurs habitudes, et partage plus ou moins leurs affections les plus ordinaires. Ainsi, le degré de sensibilité du système sensitif et ses rapports de balancement avec le système moteur influent beaucoup sur le caractère des impressions reçues par chaque sens en particulier. C'est par cette circonstance, autant et plus peut-être qu'à raison de l'état direct de l'organe mis en jeu, qu'elles sont fortes ou faibles, vives ou languissantes, durables ou fugitives. Ainsi, la marche de la circulation et les habitudes du système sanguin impriment aux sensations différents caractères, dont on chercherait en vain la cause dans les dispositions particulières du sens auquel elles appartiennent : une légère différence dans la simple vitesse du cours des humeurs suffit pour éclaircir ou troubler, aviver ou émousser toutes les sensations à la fois.
Observons enfin que tous les organes des sens n'exercent leurs fonctions spéciales que par des relations directes et continuelles avec le cerveau ; qu'ils se ressentent les premiers des changements qui peuvent survenir dans ses
dispositions, et que son état est la circonstance la plus capable de modifier, et même d'intervertir entièrement Tordre et le caractère des sensations.
Je ne vais pas plus loin : des preuves nouvelles ajouteraient peu de force à ce qui vient d'être dit. Nous pouvons donc conclure avec toute assurance que la bonne analyse ne peut isoler les opérations d'aucun sens en particulier de celles de tous les autres ; qu'ils agissent quelquefois nécessairement, et presque toujours occasionnellement, de concert ; que leurs fonctions restent constamment soumises à l'influence de différents organes ou viscères; et qu'elles sont déterminées et dirigées par l'action, plus directe et plus puissante encore, des systèmes généraux et notamment du centre cérébral.
Ces considérations ouvrent, pour l'étude de l'homme, des routes entièrement nouvelles ; elles indiquent avec plus d'exactitude les sources d'où naissent, et la manière dont se produisent les premières déterminations, les premières idées, les premiers penchants : en un mot, toutes les observations ci-dessus forment, réunies, le programme et comme le résumé d'un nouveau Traité des Sensations, qui, s'il était exécuté dans le même esprit, avec tous les développements nécessaires, ne serait peut-être pas moins utile dans ce moment aux progrès de l'idéologie que le fut dans son temps celui de Condillac.
{Rapports du Physique et du Moral, 10e Mémoire.)
Influence du moral sur le physique
Dans le système de l'univers, toutes les parties se rapportent les unes aux autres ; tous les mouvements sont coordonnés ; tous les phénomènes s'enchaînent, se balancent, ou se nécessitent mutuellement. Ce mécanisme si régulier, cet ordre, cet enchaînement, ces rapports ont dû frapper de bonne heure les esprits assez éclairés pour les saisir et "es reconnaître. Rien n'était plus capable de fixer l'attention des observateurs, de frapper d'étonnement les imaginations vives et fortes, d'exciter l'enthousiasme des âmes sensibles, et rien n'est, en effet, plus digne d'admiration. Qui n'a mille fois payé ce tribut à la nature ? qui pourrait demeurer immobile et froid à l'aspect de tant de
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beautés qu'elle déploie sans cesse à nos yeux, qu'elle verse autour de nous avec une si sage profusion !
Mais, quelque charme qu'on éprouve dans cette admiration contemplative et dans les vagues rêveries qui l'accompagnent, on doit toujours craindre de s'y livrer sans réserve. Quand elles ne sont point soumises au jugement, ces impressions que fait sur nous l'aspect des merveilles de la nature ne sont pas seulement stériles, elles peuvent encore faire prendre à l'esprit des habitudes vicieuses, et nous donner de très fausses idées de nous-mêmes et de T univers.
Si donc l'on écarte ces premières émotions, et si l'on pénètre plus avant, il est aisé de voir que l'ordre actuel n'est pas à la vérité le seul possible ; mais qu'un ordre quelconque est nécessaire dans toute hypothèse d'une masse de matière en mouvement. En effet, quand on n'y supposerait que des parties incohérentes ou sans rapports, et des mouvements désordonnés ou même contraires les uns aux autres, le mouvement prédominant, ou celui qui devient tel par le concours de plusieurs, doit bientôt les asservir, les coordonner tous ; et les parties de matière qui résisteraient à la marche qu'il leur imprime, seront ou dénaturées entièrement pour subir une transformation complète, ou du moins modifiées dans leur point de résistance, jusqu'à ce qu'elles se trouvent en harmonie avec l'ensemble et propres à remplir le rôle qui leur est assigné. Que si toute cette matière était parfaitement et constamment homogène ; je veux dire si toutes ses parties n'avaient qu'une seule propriété et ne pouvaient en acquérir aucune autre par le mouvement, on peut juger qu'il ne s'établirait entre ces diverses parties que des rapports purement mécaniques ou de situation. Mais si, au contraire, la matière est douée de plusieurs propriétés différentes ; si, de plus, elle est susceptible d'en acquérir un grand nombre entièrement nouvelles, par Te lie! des combinaisons postérieures que le mouvement doit toujours amener, de là naîtront nécessairement des phénomènes aussi réguliers qu'innombrables, et la nature du mouvement ou des mouvements, ainsi que les propriétés de la nature elle-même, étant une fois déterminée, on voit clairement que tous les phénomènes doivent être produits et s'enchaîner dans un certain ordre par une nécessité non moins puissante
que celle qui force un corps grave à suivre les lois de la pesanteur.
L'ordre est donc essentiel à la matière en mouvement, et l'ordre suppose toujours unité d'impulsion générale ou coordonnance entre tous les mouvements imprimés.
Il est d'ailleurs évident que si la conservation du tout, dans son état présent, tient à l'accord exact des forces qui le meuvent, cet accord est bien plus indispensable à la conservation de ses parties, considérées isolément, et surtout à celle des êtres organisés, ou de ces formes fugitives que d'autres forces particulières paraissent soustraire momentanément à l'action mécanique du mouvement général.
Ainsi, quand plusieurs principes différents ou même contraires auraient agi primitivement dans l'homme, ils auraient été bientôt ramenés à l'unité d'impulsion ; c'est-à-dire, encore une fois, à cet état des mouvements qui les confond tous dans un seul, ou qui soumet et rallie les plus faibles au plus puissant, et par là transforme ce dernier en mouvement général et commun. On ne doit donc pas s'étonner que les opérations dont l'ensemble porte le nom de moral se rapportent à ces autres opérations qu'on désigne plus particulièrement par celui de physique, et qu'elles agissent et réagissent les unes sur les autres, voulût-on d'ailleurs regarder les diverses fonctions organiques comme déterminées par deux ou plusieurs principes distincts.
Mais il s'en faut beaucoup que la différence des opérations prouve celle des causes qui les déterminent. Deux machines sont mises en mouvement par le même principe d'action, et leurs produits n'offriront peut-être aucun trait de ressemblance ; il suffit pour cela que l'organisation de ces machines diffère. Et réciproquement deux principes d'action très divers peuvent être appliqués tour à tour à la même machine, sans altérer aucunement ses produits. Les fonctions assignées au poumon, à l'estomac, aux organes de la génération, à ceux du mouvement progressif et volontaire, sont très différentes sans doute ; est-ce un motif de chercher dans le corps vivant autant de causes actives que d'actes ou d'opérations ? d'y multiplier les principes avec les phénomènes ? Et si la pensée diffère essentiellement de la chaleur animale comme la chaleur animale diffère du chyle
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et de la semence, faudra-t-il avoir recours à des forces inconnues et particulières pour mettre en jeu les organes pensants, et pour expliquer leur influence sur les autres parties du système animal ? Enfin, pourquoi dédaigneraiton de rapporter cette influence aux autres phénomènes analogues et même semblables ? à moins qu'on ne veuille répandre comme à plaisir d'épais nuages sur le tableau des impressions, des déterminations, des fonctions et des mouvements vitaux, ou sur l'histoire de la vie, telle que la fournit l'observation directe des faits.
Les organes ne sont susceptibles d'entrer en action et d'exécuter certains mouvements qu'en tant qu'ils sont doués de vie ou sensibles ; c'est la sensibilité qui les anime, c'est en vertu de ses lois qu'ils reçoivent des impressions et qu'ils sont déterminés à se mouvoir. Les impressions reçues par leurs extrémités sentantes sont transmises au centre de réaction, et ce centre, partiel ou général, renvoie à l'organe qui lui correspond les déterminations dont l'ensemble constitue les fonctions propres de cet organe. Si les impressions ont été reçues, comme il arrive quelquefois, par un autre organe que celui qui doit exécuter le mouvement, c'est le système nerveux qui sert d'intermédiaire ou de moyen de communication entre eux. Enfin, la cause des impressions peut agir dans le sein même du système cérébral ; l'impulsion part alors du point central qui se rapporte plus particulièrement à l'organe dont elle doit solliciter les fonctions.
Les choses ne se passent point différemment à l'égard des organes particuliers dont les fonctions directes sont de produire la pensée et la volonté. Les impressions dont se tire le jugement sont transmises par les extrémités sentantes ou reçues dans le sein du système ; le jugement se forme de leur comparaison, la volonté naît du jugement (i). Quoique différents organes puissent influer plus ou moins sur la production de la pensée et de la volonté ; quoique même, dans certains cas, on semble penser et vouloir par certains viscères particuliers, éminemment sensibles, le centre de réaction est toujours ici le centre
(1) Il y a toujours un jugement, soit actuel, soit d'habitude, même dans les volontés affectives que la raison réprouve. Si l'on n'a pas perdu de vue ce que nous avons déjà dit sur la formation des déterminations premières et sur l'instinct, ceci ne peut offrir aucune difficulté. (C.)
cérébral lui-même-; et de là partent toutes les déterminations postérieures qui doivent être regardées comme parfaitement analogues aux divers mouvements qu'exécute tout organe mis en action.
D'un autre côté, nous voyons les organes partager les affections les uns des autres, entrer en mouvement de concert, s'exciter mutuellement ou se balancer et se contrarier dans leurs fonctions respectives. Un lien commun les unit, ils font partie du même système. Le degré de leur sensibilité, la nature et l'importance de leurs fonctions, certains rapports de situation, de structure, de but ou d'usage, déterminent le caractère et fixent les limites de cette influence réciproque. Mais, en outre, des liens accidentels et particuliers peuvent s'établir entre eux ; des sympathies, qui ne sont pas communes à tous les individus, peuvent résulter fortuitement d'une différence proportionnelle ou de force ou de sensibilité respective des organes, soit que cette différence dépende de l'organisation primitive, soit que certaines maladies ou d'autres circonstances éventuelles l'y aient introduite postérieurement. Or, les lois qui régissent, par exemple, tous les viscères abdominaux, leur sont évidemment communes avec les organes de la pensée ; ces derniers y sont également soumis, et cela sans aucune restriction. Si le système de la veine-porte influe sur le foie et la rate, la rate et le foie sur l'estomac, l'estomac sur les organes de la génération, les organes de la génération sur les uns et sur les autres, et réciproquement ; l'organe cérébral, considéré comme celui de la pensée, et par l'état habituel ou passager qui résulte pour lui de cette fonction, n'est pas lié par des rapports moins étroits d'influence réciproque avec le foie, la rate, l'estomac ou les parties de la génération. Et si quelquefois les sympathies des viscères présentent divers phénomènes entièrement nouveaux, si ces organes agissent les uns sur les autres à des degrés très différents, et même s'il établit entre eux des rapports rares et singuliers ; quelquefois aussi leur influence sur l'organe pensant, et la sienne sur eux, est totalement intervertie, de sorte que tantôt le même viscère semble faire tous les frais de la pensée, et tantôt il n'y prend aucune part. ^ Voilà, dis-je, des faits constants qui s'offrent sans cesse à l'observation....
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Nous avons reconnu dans les Mémoires précédents qu'une suite d'impressions reçues et de réactions opérées par les différents centres sensitifs, sollicitent les organes et déterminent les opérations propres à chacun de ces derniers. Nous savons que la nature des impressions et des mouvements, relative à celle de chaque espèce vivante et de chaque individu, l'est encore à celle de chaque organe et de ses fonctions propres. Nous nous sommes assurés également, par des analyses réitérées, que les idées, les penchants instinctifs, les volontés raisonnées, et toutes les affections quelconques se forment par un mécanisme parfaitement analogue à celui qui détermine les opérations et les mouvements organiques les plus simples ; et que si le système cérébral, instrument direct de ces opérations plus relevées, exerce une grande action sur les systèmes vivants d'un ordre inférieur, cette action se rapporte entièrement, et par ses causes et par la manière dont elle est produite, à celle qu'ils exercent les uns sur les autres, et dont lui-même il n'est point affranchi.
Cependant, comme malgré cette parfaite analogie, les organes de la pensée et de la volonté présentent quelques traits particuliers qui semblent les distinguer des autres parties de l'économie animale, je crois nécessaire de reporter un coup d'œil rapide sur ce tableau ; et pour nous faire une idée plus complète de l'objet actuel de nos recherches, nous examinerons les circonstances qui rendent plus puissante, ou qui diminuent l'action réciproque des organes particuliers, pour comparer ces circonstances à celles qui produisent les mêmes effets sur les relations du système cérébral avec eux.
Les organes de la pensée et de la volonté diffèrent de tous les autres en ce que ces derniers reçoivent d'eux l'action et la vie (i) ; qu'ils ne sont susceptibles de sentir et de se mettre en mouvement d'une manière régulière qu'autant qu'ils reçoivent l'influence nerveuse dont
(1) Toutes ces assertions ne sont rigoureusement vraies que pour les animaux les plus parfaits ; encore plusieurs raisons portent-elles à croire que chez ceuxlà même toutes les parties sont sensibles, quoiqu'à différents degrés. Mais leur sensibilité s'entretient, sa renouvelle, s'accroît directement par leurs communications avec le système nerveux ; elle s'éteint entièrement, ou devient non percevable pour l'individu, au moment même que les? nerfs de cea parties sont, préparés du trouo commun, (0.)
la source est dans le système cérébral ; que même*ils peuvent en être regardés, en tant que sensibles, comme des productions ou comme des parties qui, malgré leurs transformations, lui restent toujours subordonnées à cet égard. En effet, le système cérébral va, par ses extrémités, animer tous les points du corps. Il est présent partout ; il gouverne tout ; il sent, fait agir et modifie les parties vivantes ; il les régénère même quelquefois. Ainsi, quoique ses fonctions, en qualité d'organe pensant et voulant, s'exécutent d'après les mêmes lois qui régissent les autres parties de l'économie animale, on ne peut se dispenser de le considérer sous deux points de vue différents. Il est d'abord le tronc et le lien commun de toutes les parties, le réservoir et le distributeur de la sensibilité générale ; mais ensuite il est encore chargé de certaines fonctions d'autant plus importantes qu'elles deviennent la sauvegarde et le guide de l'individu. Aussi, quelques rapports étroits et multipliés que puissent avoir entre eux les organes partiels, ceux de la pensée et de la volonté ont avec tous les autres des rapports plus étroits et plus multipliés encore ; et l'on voit facilement que cela doit être ainsi, puisqu'ils sont le point de réunion de toutes les parties du système ; que leurs déterminations sont le résultat de toutes les impressions quelconques, distinctement senties ou inaperçues ; et que non seulement ils transmettent à tous les autres organes l'action vitale, mais qu'en outre ils reçoivent d'eux, à chaque instant, les matériaux épars de toutes leurs opérations. En un mot, d'un côté, le système cérébral anime toutes les parties ; de l'autre, il recueille toutes les impressions qu'il les a mises en état d'éprouver ; il juge, il veut et détermine tous leurs mouvements consécutifs.
Mais cette source de la vie n'est point une cause indépendante et absolue. Pour agir et faire sentir son action aux autres systèmes, il faut qu'à son tour elle éprouve leur influence. Toutes les fonctions sont enchaînées et forment un cercle qui ne souffre point d'interruption. Celles de l'organe cérébral ne font point exception à la commune loi, et, quoiqu'elles offrent des caractères particuliers sans doute très dignes de remarque, la manière dont elles s'exécutent est absolument la même dont sont mis en mouvement les autres organes, et déterminées les autres fonctions,
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Encore une fois, toute fonction d'organe, tout mouvement, toute détermination suppose des impressions antérieures. Soit que ces impressions aient été reçues par les extrémités sentantes externes ou internes, soit que leur cause ait agi dans le sein même de la pulpe cérébrale, elles vont toujours aboutir à un centre de réaction qui les réfléchit, en déterminations, en mouvements, en fonctions vers les parties auxquelles chacune de ces opérations est attribuée. Cette action et cette réaction peuvent souvent avoir lieu sans que l'individu en ait aucune conscience. En effet, il en est ainsi toutes les fois que les impressions s'arrêtent dans un centre partiel, à moins que les mouvements qu'elles déterminent ne deviennent la source d'autres impressions subséquentes destinées à parvenir jusqu'au centre général et commun ; il arrive même que plusieurs de celles qui doivent concourir avec les impressions plus distinctes, transmises par les organes propres des sens, ne sont point aperçues en elles-mêmes ou comme impressions, mais seulement dans leurs produits, c'est-à-dire dans les jugements et les volontés raisonnés qui résultent de leur réunion dans le centre cérébral.
La considération de ces différentes propriétés des impressions reçues, ou plutôt de leur différente manière de se comporter dans l'économie animale, est absolument indispensable pour bien concevoir tous les mouvements vitaux, et pour ne pas se faire des idées très inexactes de la nature et des lois de la sensibilité.
Mais la différence n'est point ici dans le mécanisme par lequel les impressions se reçoivent et se transmettent, et les déterminations se forment ou les fonctions s'exécutent ; elle est uniquement dans le genre ou dans le caractère des centres de réaction, et dans celui des mouvements qu'ils sont spécialement destinés à produire ; et que l'on considère l'organe cérébral (i), ou comme le réservoir général de la sensibilité, l'intermédiaire vivifiant et le lien de toutes les parties, ou comme l'organe spécial du jugement et
(1) Dans le plus grand nombre des opérations du centre cérébral, organe de la pensée et de la volonté, les impressions et les jugements antérieurs entrent en qualité d'éléments dans les jugements actuels et dans les déterminations ; ils jouent alors un rôle parfaitement analogue à celui des impressions présentes, et comme elles ils déterminent ou contribuent à déterminer les réactions du centre cérébral. (C.)
de la volonté perçue, on le voit toujours entrer en moufiement, réagir, exécuter ses fonctions de la même manière que le dernier centre partiel où se déterminent les mouvements les plus obscurs et les plus bornés .
Dans cette chaîne non interrompue d'impressions, de déterminations, de fonctions, de mouvements quelconques, tant internes qu'externes, tous les organes agissent et réagissent les uns sur les autres ; ils se communiquent leurs affections, ils s'excitent ou se répriment, ils se secondent ou se balancent et se contiennent mutuellement. Liés par des rapports de structure ou de situation et de continuité, en tant que parties du même tout, ils le sont bien plus encore par le but commun qu'ils doivent remplir, par l'influence que chacun d'eux doit exercer sur tous les actes qui concourent à la conservation générale de l'individu. Ainsi, la nutrition peut être regardée comme la fonction la plus indispensable relativement à cet objet. Mais pour que la nutrition s'opère, il faut que l'estomac et les intestins reçoivent l'influence nerveuse nécessaire à leur action, que le foie, le pancréas et les follicules glanduleux y versent les sucs dissolvants ; il faut donc, d'une part, que l'organe nerveux Soit convenablement excité par les impressions sympathiques qui déterminent cette influence ; de l'autre, que la circulation des liqueurs générales et la sécrétion des sucs particuliers s'exécutent avec régularité dans leurs organes respectifs. Or, pour que l'organe nerveux soit convenablement excité, il a besoin d'être soutenu par la circulation ; il faut, en outre, que la chaleur animale épanouisse les extrémités sentantes les plus essentielles, et a marche de la circulation est à son tour soumise à la respiration, qui contribue elle-même très puissamment à la production de cette chaleur.
Si l'on considère successivement de cette manière toutes les fonctions importantes, on verra que chacune est liée à toutes les autres par des relations plus ou moins directes, qu'elles doivent s'exciter et s'appuyer mutuellement, que, par conséquent, elles forment un cercle dans lequel roule la vie, entretenue par cette réciprocité d'influence.
Il est d'ailleurs certaines fonctions dont l'énergie dépend plus particulièrement de celle d'autres fonctions préalables, dont elles semblent n'être que la suite. Ainsi, l'action musculaire, pour être puissante, demande que la