STIMULANT DE LA PRODUCTION
Dans la communauté icarienne, la répartition est donc organisée indépendamment de toute donnée autre que les besoins. C'est par là que le communisme se distingue des plans collectivistes élaborés par nos contemporains. Il est certain qu'une telle
(i) Voyage en Icarie^ p. 272.
construction est plus conforme à l'idéal, mais une interrogation qui constitue la plus grave des objections se dresse aussitôt : quel sera le stimulant de l'activité productive ? Il ne semble guère contestable que le travail (qu'il ne faut pas confondre avec l'activité) répugne à l'homme et que si celui-ci surmonte son penchant naturel à l'oisiveté, ce n'est qu'en considération des besoins qui lui en imposent la dure obligation. Mais si l'on commence par l'assurer que ses besoins seront satisfaits de toute façon, comment peut-on se flatter d'obtenir de lui la somme d'énergie nécessaire à la production ?
Prétendra-t-on que chaque individu se sentira menacé d'une sanction en tant que membre de la communauté et qu'il comprendra que les conséquences de son oisiveté et de sa mollesse *retomberont en définitive sur lui? Cette intelligence des sanctions futures est ce qui manque le plus à une masse de citoyens aussi considérable que celle d'un grand État comme l'Icarie.
N'est-il pas évident que chacun sera toujours porté à compter sur le travail de son voisin et que sa préoccupation dominante sera d'échapper à un labeur qui, après tout, ne grossirait que de bien peu le tas commun ?
En supposant que ce sentiment de responsabilité collective existe à quelque degré chez les produc-
teiirs, nul doute qu'il n'ait qu'une action bien faible et qu'il soît loin de suppléer le sentiment de responsabilité individuelle qui était le ressort de Tordre de chose aboli.
A l'objection ainsi formulée, quelle a été la réponse de Cabet ?
Si l'on s'en tenait à la réfutation qu'il, place dans la bouche de Dinaros. ceux qui n'ont pas visité la bienheureuse Icarîe l'estimeraient sans doute assez faible. « Le besoin de s'enrichir, le désir de fortune, l'espérance d'en acquérir, la concurrence, l'émulation et l'ambition même sera l'âme de la production ! — Non, non ! car tout est produit sans eux en Icarie ! (*) »
Mais il ne faut pas se hâter d'accabler Cabet; car sur ce point comme sur beaucoup d'autres sa pensée ne s'est nulle part exprimée d'une façon nette et complète : il faut, pour la connaître, en rassembler les divers éléments, épars à travers son œuvre. Cette recherche faite, il ne semble pas qu'on puisse signaler l'absence d'un stimulant de l'activité productive dans le plan icarien : la vérité, est au contraire que Cabet en a imaginé plusieurs. Et cette abondance d'imagination fait supposer que l'efficacité de chacun d'eux, pris à part, ne lui paraissait pas d'une évidence lumineuse.
(1) Voyage en Icarie, p. 396.
Il compte d'abord sur rEducation, dont la puissance est à ses yeux sans limites. « Vingt enfants qui différeront en tout, s'ils sont nés et élevés dans vingt pays différents, ne se ressembleront-ils pas s'ils ont été élevés ensemble sans se quitter jamais comme nous en avons fait l'expérience en Icarie? Vingt enfants du même âge ne seront-ils pas tous égaux à peu près ou énormément inégaux suivant qu'ils seront élevés du même ou différemment, comme nous l'avons encore vérifié, en sorte que Je même homme pourrait être vingt personnages différents suivant les vingt éducations qu'il recevrait? Que de sots en apparence auraient pu être -des hommes de génie s'ils avaient reçu l'Education convenable! » (*).
L'Education icarienne inspire donc à chacun le désir de se rendre toujours plus utile à la communauté, et l'habitue à considérer l'oisiveté et la paresse comme aussi infâmes que le vol. L'émulation renforce l'éducation : « Tout ouvrier qui par patriotisme fait plus que son devoir ou qui dans sa profession fait une découverte ujtile, obtient une estime particulière ou des dûtinctions publiques, ou même des honneurs nationaux » (2). L'estime et les honneurs n'étant pas des* avantages matériels, Cabet déclare
(1) Voyage en Icarie^ p. 402.
(2) Voytige en Tcarie, p. 102.
qu'en les dispensant à certains citoyens, la République ne fait aucun accroc au principe sacro-saint de l'égalité dans la répartition. Toujours est-il que le besoin de gloire n'est pas toujours satisfait en Icarie ; et que ceux-là seuls qui rendront certains services connaîtront les plaisirs attachés aux distinctions publiques. Voici un germe de discorde et de crimes, qu'on est étonné de trouver dans la République fondée par le vertueux Icar. Mais le grand stimulant du travail, chez les Icariens, réside dans un sentiment plus noble que le désir des honneurs, dans un sentiment qui est le grand ressort de la communauté, le patriotisme ou plus exactement la fraternité.
Il faut savoir gré à Cabet d'avoir si fort insisté sur l'importance de la Fraternité dans la commuïiauté qu'il rêvait. On a souvent cité la réponse qu'il fit à certains disciples qui lui avaient demandé de préciser la théorie scientifique du communisme : « Si l'on nous demande quelle est notre science ? nous répondrons : la Fraternité 1 quel est notre principe? la Fraternité! quelle est notre doctrine ? la Fraternité ! quelle est notrethéorie? la Fraternité ! Quel est notre système? la Fraternité ! » (*).
Le sentiment fraternel, constatait Proudhon, est, selon M. Cabet, Tingrédient, le ferment vivîficateur
(1) Populaire, septembre 1844.
sans lequel la communauté ne se peut conserver. Eh bien, Cabet voyait juste. Les principes d'activité précédents ne peuvent être que des auxiliaires plus ou moins efficaces. La vanité n'est pas tellement développée en chacun de nous qu'on puisse faire fond sur notre amour de la gloire, et l'on ne peut décemment, même dans Une République égaiitaire, décorer tout le monde.
L'éducation est sans doute très puissante, mais il faut s'entendre ; pour qu'elle nous habitue à considérer la paresse comme un vol et le vol comme un crime, encore faut-il que nous nourrissions des sentiments bienveillants à l'égard de notre prochain. Lorsque le désir du gain a été écarté parce qu'il aboutit à l'inégalité des fortunes, il n'y a en réalité qu'un stimulant qui puisse nous contraindre à Teflort et à la peine : c'est le dévouement à nos semblables et c'est lui qu'on retrouve sous des vocables différents : charité, altruisme, solidarité ou fraternité dans tous les systèmes plus ou moins socialistes qui refusent de prendre l'intérêt personnel comme base de l'économie. Et l'on ne peut contester que, lorsqu'il existe, ce sentiment ne soit d'une efficacité merveilleuse, dans le rôle que lui assigne Cabet : ne fait-il pas vivre la communauté familiale? N'est-ce pas le dévouement à ses enfants qui fait accepter au père les plus durs labeurs? N'est-ce pas l'esprit de charité qui a été de
tout^temps rame des communautés chrétiennes ? Si donc l'affection s'étend de la famille et du couvent à la nalion tout entière, elle assurera la prospérité non plus d'un petit groupe, mais d'une vaste communauté.
Il est malheureusement fort clair que l'affection ne peut se dilater au point d'embrasser l'humanité entière ou même tous les membres d'une seule nation, et l'on connaît la comparaison qu'en fait Aristote aux gouttes de miel qui perdent leur saveur dans un verre d'eau. C'est que cela seul qui se présente à nous sous un aspect concret, qui parle à notre imagination peut être l'objet de notre amour ou de notre haine.
Nous pouvons ainsi nous dévouer aux petits groupements dont nous sommes membres, mais il est anti- naturel de nous demander le sacrifice de notre personnalité à des abstractions trop vastes {}).
(1) 11 n'est pas impossible d,e fonder des communautés pourvu qu'elles soient peu nombreuses. L'erreur dé Cabet résulte surtout des dimensions qu'il a données à son Icarie. 11 nous la présente comme une grande nation, aussi peuplée que l'Angleterre et la France ensemble. C'est pourtant l'observation la plus constante qu'on ait pu faire sur les sociétés communistes qui ont réussi à fonctionner, qu'elles constituaient de 1res petites sociétés. « Ceci, dit M. Gide (Principes d'Économie politique, p. 4â!9), est généralement admis par les communistes eux-mêmes, car Fourier fixait le chiffre maximum de quatre cents personnes pour son phalanstère. Owen l'établissait entre cinq et deux mille, et pour les anarchistes, la base de l'organisation communiste est la Commune autonome avec suppression de l'État. » Cabet, toujours préoccupé de l'action, n'a consulté sur ce point que l'intérêt de la propagande. Celleci s'exerçant dans un grand pays, il fallait montrer une grande nation Organisée en communauté.
Nous ne nous arrêterons donc pas plus longtemps à démontrer le caractère utopique de la fraternité conçue comme « ferment viviticateur » de la cité communiste. Mais avant de rechercher à quelles lyrannies Toptimisme de Cabet devait le conduire, il n'est que juste de reconnaître qu'une théorie morale et philosophique fort en vogue à Tépoque où son esprit s'était formé atténuait en quelque sorte la naïveté de son système. Nous voulons parler de cette idée dont la littérature du dix-huitième siècle est imCue, et suivant laquelle la cause de nos maux est principalement sociale.
L'homme serait né bon, disposé par la nature à tous les sentiments généreux, et ce serait une organisation sociale vicieuse qu'il faudrait rendre responsable de sa perversion actuelle. On voit très bien que cette théorie fournit au communisme les postulats dont iha besoin. Il ne peut fonctionner si l'homme fuit l'elïort et s'il est naturellement égoïste.
L'objection tirée de l'observation quotidienne n'embarrasse pas les communistes s'ils peuvent répondre : Sans doute le travail est médiocrement attrayant, mais c'est parce que le travailleur est victime u d'institutions arbitraires qui prétendent faire pour quelques hommes seulement un état permanent de repos que l'on nomme prospérité, fortune, et laisser aux autres le travail et la peine »
et parce que « ces distinctions ont jeté les uns dans l'oisiveté, et inspiré aux autres de l'aversion et du dégoût pour les devoirs forcés (\). De même i'égolsme disparaîtra avec les institutions qui lui donnent naissance. L'homme est contraint aujourd'hui de penser à lui-même puisque la société se désintéresse de son sort, il doit y penser toujours puisqu'il est sans cesse menacé par les entreprises d'autrui. Mais si les intérêts particuliers disparaissent en se fondant dans l'intérêt général, si à la lutte l'on substitue l'association pour la vie, ne semblerat-il pas naturel de voir dans chaque associé un frère puisque sa prospérité sera la nôtre, puisqu'en s'enrichissant il nous enrichira, puisqu'il n'y aura plus moyen de vivre aux dépens du voisin ?
C'était ainsi que Cabet en était venu à proposer, comme une chose fort simple, de prendre la Fraternité comme assise de la société nouvelle. Nul plus que lui n'était resté fidèle à la théorie superficielle du dix-huitième siècle. On en trouve les traces presque à chaque page de son œuvre, et si Ton voulait citer, on n'aurait, en vérité, que l'embarras du choix (^). Considérant donc que l'épanouissement
(1) Morelly. Code de la Nature, p. 79.
(2) Citons ce passage des Lettres d'un Communiste à un Réformiste : (( Toute la génération actuelle peut-elle n'être pas remplie de défauts, quand elle a été formée ou plutôt déformée par une détestable organisation morale et politique? Les vices des Pauvres et même des Riciies
de la Fraternité serait la conséquence de la réalisation du communisme, il se croyait à l'abri des critiques de Proudhon, quand celui-ci écrivait : « La Fraternité n'est point. Comme le croient les socialistes, le principe des perfectionnements de la société, la règle de ses évolutions ; elle en est le but et le fruit. Platon, Cabet et ceux qui à la suite de ces deux sommités du socialisme, au lieu de nous enseigner les lois de la production et de l'échange, nous demandent du pouvoir et de l'argent, débutant dans l'utopie par la fraternité, la solidarité et l'amour, tous , ces gens-là, dis-je, prennent Tefïet pour la cause, la conclusion pour le principe, ils commencent, comme dit le proverbe, leur maison par les lucarnes i*). »
Le sentiment fraternel ne naîtrait pas plus d'une loi de l'échange, comme semble le croire Proudhon, que de l'organisation communiste chère à Cabet. Nous avons dit pourquoi la nature de nos affections leur impose un objet fort limité. La théorie évolutionniste a du reste dissipé les croyances dans la bonté naturelle de l'homme et les socialistes contemporains
peuvent- ils l'étonner ? Ne sont-Us pas à tes yeux la faute et le crime de la société, comme tous les vices des boutiquiers sont les vices de la boutique? J'admire et j'aime les vertus du Travailleur, parce qu'elles sont à lui, et je suis plein d'indulgence pour les défauts qui sont l'œuvre de la société. Tu le sens comme moi puisque tu es Réformiste, le mal vient de la mauvaise organisation sociale et politique; c'est là le Sntan qui perd l'Humanité, c*est là le Démon dont il faut délivrer le genre humain.
(i) Proudhon. Contradictions économiques, nouv. édit., p, 274.
soucieux de donner à leur plan de société future une apparence scientifique reconnaissent la nécessité de lier la rétribution à l'apport de chacun (').