SERVICE INDUSTRIEL
Mais chez Cabet lui-même, la foi dans la puissance du sentiment fraternel ne semble pas avoir toujours été à l'abri du doute.
Il y a dans son exposé des principes de l'organisation sociale icarienne un mot sur lequel il glisse, mais qui indique Tun des éléments principaux de son système.
« Tous les Icariens, étant associés et égaux, tous doivent exercer une industrie et travailler le même nombre d'heures (^). » Cette phrase semble reconnaître l'existence d'un service industriel auquel les citoyens
(1) SchâfUe. La Quintessence du Socialisme^ trad. B. Malon, édit. 1875, p. 64 : o Le socialisme devrait amener chaque individu isolé à prendre part aux travaux dans son intérêt privé, au moins aussi puissamment que cela a lieu dans ia société actuelle. Il devrait savoir récompenser chaque section isolée pour les travaux collectifs extraordinaires et faire porter à chacun la peine de ses négligences ; il devrait également, et mieux encore, savoir distinguer les progrès techniques particuliers et récompenser les mérites individuels. 11 devrait aussi savoir diriger les nombicuses forces de travail en les utilisant toujours de la manière la plus productive^ non pas par l'autorité du commandement, mais par la force de l'intérêt individuel. »
^2) Voyage m Icarie^ p. 36.
seraient astreints, comme ils le sont aujourd'hui an service militaire. Si tous les citoyens dowent exercer une industrie, cela ne veut-il pas dire qu'ils y sont obligés ? Du reste^ pour éviter toute équivoque, pour qu'on ne croie pas qu'il ait voulu parler de devoir moral, il dit nettement que a le travail est général et obligatoire pour tous (^). » Ainsi de même que nous avons vu la devise de répartition « à chacun selon ses besoins » aboutir au rationnement; de même la fraternité qu'on s'est vanté de substituer au sentiment de l'intérêt personnel aboutit à l'obligation légale du travail. La logique du communisme condamnait Cabet à établir le service industriel.
Cependant il ne lui échappait pas que le régime de travaux forcés pouvait alarmer les esprits et nuire à la propagation de. la réforme. C'est pourquoi, si prodigue de renseignements sur des points secondaires, il passe rapidement sur cette obligation légale du travail qui laisse si peu de place à la liberté individuelle.
Et, non content de cette discrétion sur le caractère essentiel de l'organisation du travail en Icarie, il tente encore d'atténuer ce qu'elle pourrait contenir de menaçant en tirant habilement parti de l'idée du travail attrayant qu'il emprunte à Fourier, et en
(1) Voyage en Icarie, table analytiquA des maUères. Travail.
â^étendant sur tous les moyens mis en œuvre dans le but de faciliter la besogne des travailleurs. « Tout concourt à rendre le travail agréable : Téducation qui dès l'enfance apprend à l'aimer et à l'estimer, la propreté et la commodité des ateliers, le chant qui anime et réjouit les masses de travailleurs, l'égalité de travail pour tous, sa durée modérée, et l'honneur dont tous les travaux sont environnés également (^). »
Mais c'est surtout par la multiplication des machinCsS, et par l'éducation — celle ci dont on retrouve partout l'influence en Icarie, habituant les enfants
à estimer également toutes les professions honnêtes — qu'on parvient à rendre cher aux citoyens de la communauté leur métier quel qu'il soit. Dans ces conditions, le travail reste sans doute un devoir, l'obligation pèse toujours sur la tête des Icariens, mais c'est un devoir bien doux et une obligation bien légère. Le Procureur général de Riom ayant, en 1847,
(i) Voyage en Icarie, p. 101. — « Les machines sont molUpliées sans limite, et à tel point qu'elles remplacent deux cents millions de chevaux ou trois milliards d'ouvriers ; et ce sont elles qui exécutent tous les travaux périlleux, ou faUgants, ou insalubres, ou malpropres et dégoûtants : c'est là surtout que brillent la raison et l'intelligence de mes compatriotes ; car tout ce qui, par exemple, n'excite ailleurs que du dégoût, est co qu'on cache ici avec le plus de soin ou ce qu'on environne de plus de propreté. Aussi, non-seulement vous ne verrez jamais dans les rues ni chairs saignantes, ni même de fumier, mais encore vous ne verrez jamais dans les ateliers la main d'un ouvrier toucher quoique objet rebutant. »
pris pour sujet de son discours de rentrée : le Commvr nisme, crut pouvoir dire que, dans une communauté, « le travail pouvait être exigé et même obtenu par l'emploi de moyens disciplinaires. » Dans son journal, Cabet rectifia aussitôt u Le travail est un devoir pour tous les citoyens ; mais tout concourt à rendre ce travail facile et même agréable, de telle sorte que jamais aucun moyen de contrainte ne sera nécessaire (*). »
(1) Populaire, 5 décembre 1847.