REPARTITION
Si le communisme propose une nouvelle organisation de la production, s'il veut substituer la concentration communiste à Téparpillement individualiste,
(1) Voyage en l carie, p. 105.
(2) Voyage en Icarie, p. 105 et 106.
ce n'est pas qu'il conteste la fécondité du régime qui fonctionne sous nos yeux. A la vérité, il prétend bien ne pas négliger le point de vue utilitaire et soutient que par son organisation unitaire de Tindustrie, par la généralisation du machinisme, i.es richesses seront multipliées avec une rapidité dont le capitalisme moderne ne peut nous donner Tidée. Mais l'accroissement des biens n'est pas le principal souci du communisme : dans la nouvelle organisation de la production, ce qu'il poursuit avant tout, c'est le moyen d'assurer une plus équitable répartition des richesses.
Or, tandis que la production individualiste ne comporte qu'un mode de répartition ayant pour base l'équivalence en utilité, on en conçoit plusieurs sous un régime communiste : L'autorité pourra distribuer les produits en se préoccupant uniquement de composer les lots matériellement égaux, mais il est possible aussi qu'elle tienne compte soit des mérites, soit du temps de travail allectué.
Dans une étude sur l'évolution des formules de répartition du socialisme, on verrait comment le désir d'échapper à l'utopie a peu à peu amené les constructeurs de sociétés futures à se rapprocher de l'équiva-
lence en utilité. Mais dans sa première phase, son choix se porte sur la formule qui satisfait le mieux la raison pure. Ce n'est pas celle qui dit : à chacun
part égale. Peut-être le théoricien y songe-t-il un moment, mais pour la rejeter aussitôt. Il n'est évidemment ni juste, ni raisonnable de donner une même quantité d'aliments à deux individus, si la santé de l'un exige une nourriture double de celle qui soutient son voisin.
Ce n'est pas davantage celle qui proclame : à chacun selon ses mérites (*). « La capacité, dit Cabet, répondant aux phalanstériens (2), comme la force, la taille, la couleur, la beauté est l'effet du hasard et ne doit pas constituer un droit aux yeux de la Raison.
En second lieu, le talent d'un travailleur quelconque lui est donné par la société qui l'instruit dès sa naissance; car s'il était né et retenu dans un désert, il n'aurait aucun talent et ne saurait rien, pas même faire un clou ou une épingle. En troisième lieu, l'utilisation du talent est encore due à la société ; car à quoi servirait le talent d'inventer la machine à vapeur, si l'inventeur était dans un désert? Et puisque le talent et l'utilisation du talent sont dus à la société, il est parfaitement juste et raisonnable qu'elle puisse ne les donner qu'à la condition que celui qui les reçoit aura seulement
(1) On peut rattacher à cette formule Saint-Simonienne, celles qu'ont inventées en dernier lieu les collectivistes. *
(2) Populaire, 27 septembre 1846.
Tavantage d'être aussi bien nourri, vêtu, logé que tous les autres ».
D'autre part, la répartition selon les mérites, ayant pour conséquence l'inégalité dans le partage (( tuerait la fraternité, exciterait la cupidité et l'égoïsme, entretiendrait la jalousie, l'envie et la discorde ». Enfin, « elle exigerait une armée de fonctionnaires (inspecteurs, appréciateurs, teneurs de livres) dont le travail serait absolument stérile » (*).
Reste une troisième formule : à chacun selon ses besoins. C'est celle-là que Cabet inscrit sur la cou-
verture même du Voyage en Icarie. — L'inanité d'un tel principe saute aux yeux : les richesses étant limitées et les besoins ne l'étant pas, la communauté sera condamnée au rationnement. Mais, ce qui est digne de remarque, c'est que Cabet luimême s'en rendait compte avant d'avoir tenté à Nauv^oo la réalisation de son rêve. Dans le tableau de la vie Icarienne, il n'a pas osé nous représenter les citoyens venant puiser dans les magasins publics, au gré de leurs désirs. Nous voyons en effet que chaque famille a un compte dans chaque magasin et ne peut recevoir que ce qui lui est attribué par la représentation nationale.
Voici en quels termes un jeune Français établi
(i) Populaire, 27 septembre 1846.
en Icarie renseigne son frère sur la distribution des aliments et des vêtements (*) : « Chaque magasin républicain a le tableau des restaurants, des ateliers, des écoles, des hospices et des familles qu'il doit fournir, et la quantité qu'il doit envoyer à chacun.
Tout étant préparé d'avance dans le magasin, on envoie partout, à domicile, dans l'arrondissement du magasin, les grosses provisions pour l'année, ou pour le mois, ou la semaine, et les provisions journalières.
La distribution de celles-ci a quelque chose de charmant. Je ne te parlerai pas de la propreté parfaite qui règne en tout, comme première nécessité ; mais ce que je ne manquerai pas dp te dire, c'est que le magasin a, pour chaque famille, une corbeille, un vase, une mesure quelconque marquée du numéro de sa maison, et contenant sa provision de pain, de lait, etc. ; c'est qu'il a même toutes ces mesures doubles, de manière à porter Tune pleine et à rapporter l'autre vide; c'est que chaque maison contient, à l'entrée, une niche, disposée d'avance à cet effet, dans laquelle le distributeur trouve la mesure vide et la remplace par la mesure pleine ; de manière que la distribution, toujours faite à la même heure, et d'ail-
(1) Lettre d'Eugène à son frère, p. 52. Voyage en Icarie,
leurs annoncée par un son particulier, s'opère sans déranger la famille, et sans faire perdre le moindre temps au distributeur.
Tout ce que je t'ai dit de la nourriture s'applique au vêtement : c'est la loi qui a tout réglé, sur l'indication d'un comité qui a consulté tout le monde, qui a examiné les vêtements de tous les pays, qui a dressé la liste de tous avec leurs formes et leurs couleurs (ouvrage magnifique que chaque famille possède), qui a indiqué ceux à adopter et ceux h proscrire, et qui les a classés suivant leur nécessité, leur utilité ou leur agrément.
Quant à la distribution des vêtements, chaque magasin a le tableau des familles qu'il doit fournir et des quantités qu'il doit livrer. Il ouvre un compte à chacune d'elles et leur envoie ce qui leur est dû, quand elles ont choisi ce qu'il leur convient ».
A la vérité, si les Icariens sont soumis au rationnement, il ne faut pas croire que leur régime de vie soit celui des Spartiates. La République ne proscrit pas le lux^, mais elle le subordonne à certaines conditions. La représentation nationale ne porte sur la liste des produits que les objets qui peuvent être fournis en quantité telle que nul Icarien n'en sera privé et d'autre part part elle ne recherche l'utile que lorsque le nécessaire est déjà assuré, elle ne poursuit l'agréable que lorsqu'elle a déjà pourvu à
l'utile. « Ainsi, noas avons construit nos ateliers avant nos monuments: nous avons meublé nos chambres à coucher avant de dorer nos salons ; nous avons fabriqué des draps de laine avant des étoffes de soie et de velours ; ce n'est que depuis vingt ans que nous avons des chevaux de selle pour la promenade, et depuis cinq que nous en avons pour les enfants. Dans dix ans d'ici chaque famille aura, sur sa terrasse, un billard, qui servira en même temps de table à manger, tandis qu'aujourd'hui chaque rue n'a qu'une salle de billard commune à trente-deux familles. Bientôt tous nos portiques seront transformés en jardins, ou du moins seront ornés de verdure, de plantes, de fleurs et de guirlandes qui les rendront délicieux à parcourir » (M.