CHAPITRE IV
ORGANISATION POLITIQUE D'IGARIE
(( Puisque nous sommes tous associés,' citoyens, égaux en droits, dit ilcarien Dinaros à lord Carisdall, nous sommes tous électeurs et éiigibles, tous membres du Peuple et de la garde. populaire.
Tous réunis, nous composons la Nation ou plutôt le Peuple, car chez nous le Peuple est la collection de tous les Icariens sans exception.
Je n'ai pas besoin de vous dire que le Peuple est souverain et que c'est à lui seul qu'appartient, avec la Souveraineté, le pouvoir de rédiger ou de faire rédiger son contrat social, sa constitution et ses lois ; nous ne concevons même pas qu'un individu, ou une famille, ou une classe puisse avoir l'absurde prétention d'être notre maître.
Le Peuple étant souverain, il a le droit de régler, par sa constitution et ses lois, tout ce qui concerne sa «personne, ses actions, ses biens, sa nourriture, son vêtements, son logement, son éducation, son travail et même ses plaisirs.
Si le Peuple Icarien pouvait facilement et fréquemment se réunir tout entier dans une salle ou dans une plaine, il exercerait sa souveraineté en rédigeant lui-même sa constitution et ses lois. Dans l'impossibilité matérielle de se réunir ainsi, il délègue tous les pouvoirs qu'il ne peut exercer immédiatement et se réserve tous les autres. 11 délègue à une Représentation Populaire le pouvoir de préparer sa constitution et ses lois, et à un Exécutoire (ou cwps exécutif) le pouvoir de les faire exécuter ; mais il se réserve le droit d'élire ses représentants et tous les membres de l'exécutoire, d'approuver ou de rejeter leurs propositions ou leurs actes, de rendre la justice, de maintenir Tordre et la paix publics. Tous les fonctionnaires publics sont les mandataires du peuple, tous sont électifs, temporaires, responsables et révocables, et pour prévenir leurs empiétements ambitieux, les fonctions législatives et executives sont toujours incompatibles.
Notre Représentation Populaire est composée de 2000 députés, délibérant en commun dans une seule cbambre. Elle est permanente, toujours ou presque
toujours asdemblée, et renouvelée chaque année par moitié. Sies lois les plus importantes sont, comme la Constitution, soumises à l'acceptation du Peuple.
L'Exécutoire, composé d'un Président et de quinze autres membres, renouvelables chaque année par moitié, est essentiellement subordonné à la Représentation Populaire. Quant au Peuple, c'est dans ses assemblées quUl exerce tous ses droits réservés, ses élections, ses délibérations et ses jugements.
Disséminé dans ses 1000 assemblées communales, le Peuple prend donc part à la discussion de ses lois, soit après, soit avant la délibération de ses Représentants.
Pour que le Peuple puisse discuter en parfaite connaissance de cause, tout se fait au grand jour de la Publicité, tous les faits sont constatés par la statistique et tout est publié par le journal populaire distribué à tous les citoyens.
Et pour que chaque discussion soit complètement approfondie, la Représentation populaire et chaque assemblée communale, c'est-à-dire le peuple entier, est divisé en quinze grands comités principaux de constitution, d'éducation, d'agriculture, d'industrie, de nourriture, de vêtement, de logement, d'ameubletment, de statistique, etc. Chaque grand comité comprend donc la quinzième partie de la masse des citoyens ; et toute l'intelligence d'un Peuple d'hcm-
mes bien élevés et bien instruits est eontinuelle-^ ment en action pour découvrir et appliquer toutes les améliorations et tous les perfectionnements (M » •
Ainsi, le régime politique de la communauté Icarienne est la Démocratie presque pure. Démocrate avant d'être communiste, et dans une certaine mesure communiste, parce que démocrate/ Cabet ne pouvait hésiter à faire coexister dans son roman la Démocratie et le Communiste. Il ne lui venait pas à l'esprit que l'application simultanée des deux régimes déduits d'un même principe pût amener des difficultés telles qu'on eût à choisir entre l'égalité politique et l'égalité sociale. Sa conviction de la oonvènance absolue du régime démocratique à la communauté devait être confirmée par ce fait indéniable (Ju'il en favorise l'avènement. Il est certain que si les prolétaires ont intérêt à un changement de régime social, et puisqu'ils sont les plus nombreux, le suffrage universel doit tôt ou tard aboutir au socialisme.
Mais c'est une autre question de savoir si la démocratie est apte à organiser la société commur niste, si celle-ci, une fois proclamée, un régime politique moins passionné, plus stable et plus fort que celui qui lui aura donné naissance, ne sera pas indispensable pour la diriger et pour la conserver.
(1) V4}yc^e en l carie; pages 37 et 38. .
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II n'est pas douteux, d'autre part, qu'un socialiste qui aborderait ce problètne (M devrait subordonner l'égalité politique à l'égalité sociale et sacrifier, au besoin, la Démocratie au Communisme; Un régime politique n'est en effet qu'un moyen. On ne défend pas la Monarchie ou la République pour ellesmêmes ; mais le choix que nous faisons entre ces deux formes de gouvernement découle naturellement de l'idéal d'abord adopté. Ne taxera it-on pas de folie l'artisan qui se servirait d'un instrument, non parce qu'il le saurait propre à façonner le produit de. son métier, mais qui, ignorant les propriétés de cet outil, le manierait pour le plaisir et au risque de détériorer l'objet de son travail ?
La Communauté est au contraire une de ces fins que l'on peut se proposer, elle apparaît à ses partisans comme liée directement au bonheur.
L'esprit dëductif de Cabet n'a donc ni séparé l'égalité sociale de l'égalité politique, ni subordonné celleci à celle-là, ni recherché si la réalité pouvait les concilier.
Or, une raison très forte doit nous inciter à cette recherche : c'est qu'il n'y a jamais eu de démocratie communiste. A Sparte et en Crète les travailleurs étaient esclaves. Chez les premiers chrétiens, un fait
(1) C'esl en vain que l'on chercherait dans Marx les linéaments de l'ordre politique à venir.
digne de remarqué, c'est que la communauté ne subsista entre eux qu'à la condition d'accorder à quelques hommes la souveraine disposition des biens sociaux (*) )) Danâ toutes les communautés chrétiennes, l'obéissance passive fut la premièfe règle du moine. Parlerons-nous des frères Moraves et du Paraguay ?
Mais de ce que l'histoire ne nous offre pas d'exemple de démocratie communiste, s'ensuît-îl qu'elle ne nous en offrira pas ?
On peut, sans prétendre que le passé ait épuisé les formes sociales possibles, essayer d'en dégager des indications et des enseignements.
Ayant constaté qu'aucune communauté n'a été dirigée par le peuple, nous devons rechercher si le caractère aristocratique ou dictatorial des sociétés communistes est un accident, une coïncidence fortuite, ou bien la condition politique nécessaire de leur fonctionnement normal et de leur existence.
Pour trancher cette question, tâchons d'imaginer d'une façon précise les attributions de l'Etat dans la société communiste. Il est clair qu'elles consisteront surtout dans la direction économique et dans l'organisation du travail.
Les gouvernants devront d'abord régler la pro-
(i) Sudre. Histoire du Communisme.
duction et nous avons vu qu'ils se serviraient dans ce but de la statistique. Mais cette besogne ne sera pas aussi simple qu'on pourrait le supposer. Les besoins varieront d'une année à l'autre ; il faudra prévoir ces variations, interpréter les statistiques, et pour cela posséder certaines qualités qui constituent ce qu'on pourrait appeler le tlair commercial. Lorsque dans la société individualiste, un industriel ne sait pas pressentir les demandes, il manque de faire fortune ou il se ruine. Lorsque dans la communauté, les gouvernants se seront trompés dans l'estimation des besoins, il pourra en résulter non seulement des privations et des plaintes, mais des famines et des désordres.
Les gouvernants devront encore organiser les ateliers, élaborer les règlements, rechercher les procédés de fabrication les plus avantageux, prendre toutes les initiatives qui tendent à diminuer l'efiort et à améliorer les produits. En résumé leur activité embrassera tout ce qui fait actuellement l'objet de celle des chefs d'industrie. Mais ceux-ci jouissent d'une qualité très précieuse ; ils sont propriétaires ou délégués des propriétaires, et comme tels obtiennent facilement de leur personnel l'obéissance quasi militaire sans laquelle les affaires seraient arrêtées.
Au contraire, les directeurs de la communauté ne seront que les intendants du peuple, et pourtant ils
devront lui imposer leurs clécisions sur les multiples questions dont la solution ne saurait lui être demandée.
Ainsi les gouvernants de la communauté ne sauraient se passer ni de connaissances techniques très étendues,, ni d'une autorité très forte pour conduire l'entreprise gigantesque qui leur sera confiée.
Nous, nous demanderons si la démocratie portera au. pouvoir lès techniciens les plus capables et de quelle autorité disposeront ses élus.
Les qualités qui constituent la compétence technique dans Tordre industriel ne sont pas de celles qui frappent l'esprit des foules. Supposez deujc candidats dont l'un posséderait des connaissances éten* dues/ une grande puissance de travail, tout ce qui peut faire un gérant supérieur ou un administrateur parfait, mais serait privé du don de l'éloquence; tandis jque le second ne serait qu'un rhéteur abondant et magnifique : quelqu'un prétend ra-t- il que le peuple est tellement a admirable dans le choix de ses magistrats » qu'il donnerait sûrement sa préférence ^u premier ?
' Quant à l'autorité d'un gouvernement, elle est^la conséquence de sa position vis-à-vis des gouvernés. On. connaît la théorie par laquelle Dupont-White i^épondait à ceux qui lui faisaient remarquer que l'Etat tant exalté par lui au détriment de l'individu, n était lui-même composé en définitive que d'indivi-
dus. Il le reconnaissait, mais il ajoutait que la valeur de ceux-ci était .variable, . qu'elle dépendait des circonstances, et, qu'en particulier, le fait pour un homme de savoir qu'il représentait l'Etat,, que d'innombrables intérêts lui étaient confiés» avait pour vertu de surexciter ses facultés.
* Cette remarque est d'une psychologie très fine* Il est très juste de dire que le sentiment de sa responsabilité doit être particulièrement fort chez l'individu qui représente l'Etat, quelle que soit d'ailleurs -la forme du .gouvernement ; mais de celle-ci, c'està-dire de l'origjne du pouvoir — les différences entre Monarchie et République n'étant que des différences d'origine — dérive telle ou telle qualité. La position des gouvernements n'est plus la même selon qu'ils sont élus ou héréditaires : les premiers sont dans la dépendance de ceux qui les ont portés au pouvoir et qui les y maintiennent, les seconds sont indépendants., Nous n'avons pas à rechercher ici les qualités dérivant de l'une ou de l'autre de ces positions, ni par conséquent les propriétés des différentes formes de gouvernement. Ce que nous voulons remarquer, c'est que d,ans le régime communautaire, l'élection semble particulièrement impropre à conférer l'autorité.
Ceux-là, dont les attributions principales seraient de fixer la durée de la journée de travail et la rému-
oëratioQ, dépendraient directement des travailleurs. Les corporations formeraient dos partis dont les intrigues et les alliances allumeraient dans le pays une guerre civile permanente. Le cynisme des candidats dans la surenchère serait aussi illimité que la crédulité avide des électeurs. La faillite serait le seul aboutissement logique de cette organisation contre nature (^)»
Nous avons le droit de conclure que le gouvernement aristocratique ou dictatorial des sociétés communistes du passé était pour elles une condition nécessaire et non un caprice du hasard. On ne dirait pas (( le sage Lycurgue » s'il avait chargé les Ilotes de la confection des lois.
(1) Los disciples de Saint-Simon qui voulurent mettre à la disposition de la puissance publique toutes les richesses et tous les moyens de production, comprirent qu'il fallait donner à la direction centrale un empire absolu sur les membres de l'Association. Aussi l'autorité directrice fut-elle revêtue par eux d'un caractère religieux, le chef dut avoir une autorité à la fois temporelle et spirituelle, être législateur et graad-prétre. Saint-Simon fut déclaré pape après sa mort ; Bazard et Enfantin furent grands-prêtres.