LA FAMILLE ET LE MARL\GE
La plupart des écrivains qui ont tracé le plan d'une cité communiste en ont proscrit la famille et Tinstitution qui en est la base, le mariage. Plusieurs raisons justifient cette mesure.
Remarquons d'abord que la principale raison d'être du mariage disparaît dans la société communiste. L'union légale a pour but d'obvier aux inconvénients qui résulteraient pour la femme et surtout pour l'enfant d'un régime d'unions libres et passagères.
La femme isolée ne pourrait ni supporter les •charges de l'éducation de ses enfants, ni soutenir ceux-ci dans leurs premières luttes^ ni leur servir de
guide. Par le mariage, l'éducation devient l'œuvre commune des parents, et de bonnes conditions de développement sont assurées à l'enfant.
Or le principe communiste exige que de domestique l'éducation devienne publique. 11 faut que les enfants soient élevés en commun, reçoivent un enseignement identique, soient formés par les mêmes maîtres si l'on veut diminuer ou faire disparaître le? inégalités intellectuelles et morales qui servent à justifier les inégalités de fortune. Dès lors, la famille perd sa fonction sociale ; le lien conjugal devenu inutile n'est plus qu'un joug insupportable, contre lequel doit se révolter le socialisme, s'il est bien par son but — nous ne disons pas par ses procédés — un mouvement d'émancipation complète de l'individu.
Mais il est une raison plus décisive pour faire proscrire de la communauté le groupe familial, c'est qu'il serait pour elle un germe de mort. 11 n'y aurait pas de pire empêchement à l'esprit de dévouement et de fraternité dans lequel nous avons reconnu le ressort de la cité communiste que des petits ménages qui feraient de la société une agglomération d'égoïsmes collectifs et disposeraient chaque citoyen à tout sacrifier aux intérêts de sa maison. N'est-ce pas d'ailleurs l'esprit familial qui fait naître en nous le désir de la propriété? « Nous ne voulons nous enri-
chir, dit Campanella (*), que parce que nous avons une nniaison, une femme et des enfants en propre. De là vient Tégoïsme, car pour élever un fils jusqu'aux dignités et aux richesses, et pour le faire héritier d'une grande fortune, nous dilapidons le trésor public, si nous pouvons dominer les autres par notre richesse et notre puissance ; ou bien si nous sommes faibles, pauvres et d'une famille obscure, nous devenons avares, perfides et hypocrites. »
Ainsi, de même que Rousseau a exclu les Associations de l'Etat républicain parce qu'elles créent des intérêts particuliers qui nuisent à l'intérêt général, de même le communisme est amené à proscrire la famille parce qu'elle donne naissance à des affections, qui diminueront le dévouement des citoyens à la communauté (2). *
(i) Cité du Soleil, 1844, p. 178.
(2t Aux deux raisons que nous venons d'indiquer comme créant une antinomie entre la famille et la communauté, il faut en ajouter une troisième qui est que l'amour est un bien qui doit être commun comme les autres, tt Si le consentement des personnes, dit Proudhon, devait précéder la jouissance, la communauté n^est plus absolue : nous tombons dans les préférences, la vénalité, raccaparement. Polygamie pour les uns, agamie pour les autres, trahison pour tous. » Voir Contradictions économiques, T. II, p. 276.
^ ioo --
Or les écrivains qui se sont faits les apôtres du communisme n'ont pas tous été d'accord sur ce point. Tandis que Platon et Campanella ne reculaient pas devant cette conséquence extrême de leur principe, Morus et Morelly, plus timorés, prétendaient maintenir l'association conjugale dans leur cité communiste. Cabet s'est joint à ces derniers. Dans le Voyage, dans le Credo communiste, dans cent passages de ses œuvres, il a affirmé son inébranlable attachement à l'institution familiale. « Je crois, dit-il dans le Credo communiste, que le Mariage est quant aux rapports entre l'homme et la femme, l'institution la plus conforme à la dignité humaine et la plus capable d'assurer le bonheur des individus et l'ordre dans la Communauté.
Je crois non-seulement que tous les individus devront se marier, mais que tous seront naturellement portés à le faire, quand la Communauté assurera à tous des moyens d'existence, à la seule condition d'un travail modéré.
Je crois que la vie de famille est plus conforme à la nature que la séparation des enfants d'avec leurs parents; qu'elle est une des plus grandes jouissances données à l'homme; et que l'affection
des parents pour leurs enfants et des enfants pour leurs parents, quelque vive qu'elle soit, n'a pour la société dans le système de l'Égalité et de la Coramunauté aucuns des inconvénients qu'elle a dans le système actuel de l'Inégalité el de l'Antagonisme. »
Il reconnaît bien que le mariage peut avoir des inconvénients, mais ce ne sont pas ceux-là qu'on s'attendrait à voir dénoncés par un théoricien du communisme et pour les faire disparaître il suffira de supprimer la propriété.
« Tous les vices de la Famille viennent non de la Famille en elle-même, mais de la société qui la domine et qui est mal organisée. C'est aujourd'hui, c'est dans la vicieuse société d'aujourd'hui qu'on est souvent affligé de voir la misère et la cupidité pousser une jeune et jolie fille pauvre à épouser un vieux richard, laid et dégoûtant, ou un jeune et beau garçon épouser une vieille opulente qui ne peut lui inspirer d'amour; c'est aujourd'hui qu'on n'épouse généralement que la dot, les écus, le cotfrefort ; c'est aujourd'hui qu'on peut voir la jeunesse et la beauté attachées et liées par le Mariage à un cadavre; c'est aujourd'hui que ces hideuses unions cimentées par l'or et l'argent, conseillées par l'ambition, ne peuvent enfanter que des désordres, des scandales el des crimes ; c'est aujourd'hui que tout dans la société (l'oisiveté et le libertinage d'une foule
d'opulents, le célibat forcé d'une masse de prolétaires, le dégoût d'une masse de jeunes époux unis à des vieilles, puis des milliers de lieux publics et le chaos qui présentent à la débauche un asile et le mystère) facilite la corruption, la séduction, la prostitution, le concubinage et l'adultère, et jette nécessairement, inévitablement tous les désordres dans les ménages et dans les familles. Mais aucun de ces vices n'existe plus dans l'organisation sociale de la Communauté, et par conséquent aucune des accusations qu'on peut accumuler contre la famille d'aujourd'hui ne peut plus s'adresser à la famille dans la communauté. Le système social actuel d'inégalité vicie et empoisonne tout, le système futur d'égalité purifie et perfectionne tout; et dans la famille, sous la communauté, nous ne voyons aucun inconvénient, aucun, absolument aucun.
La famille purifiée et perfectionnée par le Communisme est la combinaison et l'institution la plus conforme à l'ordre, à l'harmonie, à la concorde, à la fraternité dans la société, à la dignité de la femme à son bonheur comme au bonheur de l'homme et des enfants » (*).
Il) Propagande communiste.
On s'étonne qu'un homme dont la logique n'a pas respecté la propriété privée ait reculé devant cette autre conséquence de l'égalitarisme : l'abolition de la famille. Cabet n'ignorait pourtant aucune des raisons qui justifient cette mesure aux yeux des communistes, puisqu'il avait lu tous les écrits de ses devanciers. Gomment donc expliquer cette défaillance d'un logicien si hardi ?
Il paraît assez probable qu'en ménageant les idées de son temps sur ce point, il se conformait à cette règle de tactique qu'un homme d'Etat devait ainsi formuler : il faut sérier les questions. Sa réponse aux communistes dissidents de l'Humanitaire permet du moins de le supposer.
A peine, en effet, avait-il proclamé que rien n'était plus sacré pour les Icarîens que la fidélité conjugale, qu'ils considéraient le mariage comme la base de l'ordre dans la nation et que leur République avait « tout disposé pour que le concubinage et l'adultère fussent matériellement impossibles o que des clameurs s'élevèrent parmi les communistes parisiens, indignés des .tendances rétrogrades de leurs coreligionnaires d'Icarie. Un journal fut fondé, l'Humanitaire, qui dénonça l'illogisme de Cabet et affirma la nécessité
d'obliger les citoyens à faire plusieurs fois le tour du monde pour les empêcher de se créer un foyer.
Cabet répondit à ses amis dans le Populaire et dans une brochure qui porte le titre très suggestif : Propagande communUte ou qu^istion à discuter et à soutenir ou à écarter. Il expliqua aux communistes dissidents que la question primordiale pour le parti était l'organisation de la propagande, et que tout devait lui être subordonné jusqu'à la conquête du pouvoir. « Or, continuait-il, la propagagande est bien plus facile quand elle n'embrasse qu'un petit nombre de questions simples, claires, sur lesquelles tout le monde est d'accord .
La prudence conseille donc de réduire les questions au plus petit nombre possible, aux questions absolument essentielles sans lesquelles la Communauté ne pourrait pas exister et d'ajourner toutes les questions secondaires pour le moment où les communistes seront nombreux et où la discussion de ces questions secondaires n'aura plus d'inconvénients. Il est impossible de ne pas discuter la question de propriété parce que avec la propriété individuelle telle qu'elle est constituée, il ne peut y avoir de communauté. Mais la question de la famille par exemple est une question secondaire qu'il ne faut pas discuter ; et toutes les raisons se réunissent pour interdire cette discussion. C'est une question secon-
daire et non une question essentielle ; car, quand même il serait vrai que la Communauté sans famille fât plus parfaite que la Communauté avec la famille, il n'en serait pas moins vrai et pas moins incontestable que la Communauté peut exister dans les deux cas et que la question de savoir s'il faut supprimer ou conserver la famille dans la Communauté n'est qu'une question de plus ou de moins de perfection dans cette Communauté (i). »
N'est-on pas amené, en lisant ces lignes, à se demander si Cabet lui-même n'a pas pratiqué — en prenant parti momentanément pour la famille et le mariage — la tactique qui consiste à ajourner les questions secondaires de nature à entraver la propagande ?
Il est vrai qu'il n'a pas cessé, durant sa longue carrière, d'aflBrmer son attachement à la famille ; il est exact qu'il a toujours protesté avec indignation contre ceux qui semblaient le confondre avec les cyniques rédacteurs de l'Humanitaire.
Et pourtant, nous inclinons à lui prêter une arrière-pensée. Ne conseille-t-il pas à d'autres de ne pas conformer leur attitude à leurs convictions ? Ne savons-nous pas qu'il ne croyait pas toujours bon de
(1) Propagande Communiste ou Questions à discuter et à sotttenir ou à écarter.
mettre le public au courant de toutes ses idées (*) ? Enfin quoi de moins vraisemblable que la croyance d'un communiste aussi réfléchi que Cabet à l'excellence d'une institution dont il est si facile de voir qu'elle serait un germe de mort pour la Communauté ?
(1) LeUre de Dezamy à Cabet . « Vous m'apprîtes que vous éUez communiste^ et à une quesUon que je vous adressai, vous me dites aussi que vous éUcz matérialiste, mais vous me priâtes de n'en point parler. »