‹ Cabet: de la démocratie au communismeChapitre 14 sur 19 · RÉGIME TRANSITOIRE · texte numérisé non relu

RÉGIME TRANSITOIRE

Un système de réorganisation sociale n'est pas complet, s'il se borne, après avoir critiqué la société présente, à décrire le plan de la société future. Il faut encore qu'il indique les moyens de passer de l'une à l'autre. Un but final étant proposé aux efforts de ceux que révolte l'injustice sociale, il faut préciser la tactique qui les rendra efficaces.

Comment donc transformer le rêve en réalité ?

Cette question qui se pose aux rénovateurs sociaux se dédouble aussitôt.

Il faut d'abord s'emparer de l'Etal : par quels moyens donc y arrivera-t-on ? par la persuasion ou par l'insurrection?

Il faut ensuite modifier le régime de la propriété :

Quel usage fera-t-on du pouvoir une fois conquis? expropriera-t-on brutalement les propriétaires, ou bien tiendra-t-on compte des droits acquis et ménage ra-t-on lés préjugés et les idées reçues ?

L'objet de ce cliapitre est la recherche des réponses faites par Cabet à ces deux questions.

La question de la méthode à suivre pour conquérir le pouvoir a toujours divisé les socialistes. Les uns, confiants dans la vertu de la propagande, s'en tiennent à Faction légale ; les autres, accusant celleci d'impuissance, considèrent l'émeute comme la préface nécessaire d'une réorganisation sociale.

Il semble à première vue qu'il faille classer Cabet dans la seconde catégorie, puisque la Communauté a été établie en Icarie par la violence. Mais l'ancien chef de la Charbonnerie s'était vite lassé des conspirations et des coups de force, et si nous examinons sa conduite ou ses écrits, il apparaît depuis 1830 comme l'homme le plus pacifique du parti républicain. Nous avons signalé son action temporisatrice au cours des journées de Juillet, lorsqu'il empêcha ses amis de remonter sur les barricades. Dans les années suivantes, nous le voyons sans cesse s'opposer aux prises d'armes préparées par les sociétés secrètes.

Et d'autre part, il ne cesse dans le Populaire de recommander à ses amis de prêcher et de propager leur doctrine parce que — « la communauté ne peut s'établir, comme le Christianisme ne s'est autrefois établi, que par la puissance de l'Opinion publique » et parce que si un parti seulement, si une minorité courageuse s'emparait du gouvernement et tentait d'imposer ses idées à la majorité, ce serait de l'injustice, de la tyrannie, de la démence.

A la vérité, Cabet n'était pas au fond si scrupuleux, et l'aveu lui en échappait parfois : « Il n'est pas un homme de cœur qui puisse dire : Je ne serai jamais révolutionnaire 0). » Ce qui le déterminait à la paix, c'était avant tout la situation de son parti, et le peu de chance qu'aurait offerte une tentative à main armée contre un gouvernement appuyé par l'opinion, par les militaires et par la police. Une émeute aurait été écrasée et broyée, elle aurait augmenté la faiblesse des démocrates et la force du trône. Mais, si les circonstances s'étaient modifiées et eussent fait apparaître une chance de succès, Cabet aurait volontiers changé de tactique : « Tout le monde approuve et admire certaines révolutions, tout le monde déclare la Révolution sainte et sacrée dans certaines circonstances. Pour nous personnellement, si Juillet 1830 reparaissait, personne ne serait plus révolutionnaire,

(1) Populaire, 25 avril 1847.

comme personne ne le serait davantage encore dans toutes les circonstances où la Révolution serait commandée par l'opinion publique et la volonté nationale (* I »

Il sdmble donc que Cabet ait varié sur la forme de la lutte, mais il pencha de plus en plus pour la propagande légale. Vivant dans une société où le ton était donné à l'opinion par les classes censitaires, où le seul mot de communisme évoquait l'idée d'une démagogie en délire, il redoutait d'alarmer les masses qu'il fallait convertir. Pour cela il s'appliquait à montrer ses idées sous leur aspect le moins révolutionnaire. Il ne se lassait pas d'avertir le public que les violents, les Ultra-Communistes, apôtres des moyens incendiaires n'étaient pas les véritables représentants de la doctrine.

Nous avons vu de quelle concession cette tactique le rendit capable sur la question de la famille. Sur celle de la conquête du pouvoir, il devint si conciliant, si ami des formes légales et parfois si évangélique qu'il sembla oublier l'idée de la lutte des classes affirmée avec tant de vigueur dans ses premiers écrits.

(1) Populaire, ^ août 1847.

La partie la plus originale de l'œuvre de Cabet est, de l'avis de tous, son plan d'un régime transitoire. C'est aussi celui de Cabet qui répète souvent que Fidée d'un système transitoire est ce qui distingue éminemment et essentiellement son esprit et son plan de tous ceux que les Philosophes avaient anciennement imaginés (*).

L'idée de faciliter le passage d'une société individualiste à une société communiste est d'autant plus digne de remarque que la notion d'évolution n'avait pas encore pénétré les esprits à l'époque où Cabet traçait son plan de communauté, et qu'au contraire rien ne paraissait plus naturel que le bouleversement le plus complet aux acteurs de tant de Révolutions. Il est vrai que celles qu'ils avaient faites étaient d'ordre politique.

La constitution politique d'une nation lui est en quelque sorte étrangère, on peut y toucher sans que l'organisme soit atteint.

Le siècle dernier nous a permis de mesurer combien faible était la répercussion des modifications constitutionnelles sur la vie profonde du peuple. Dans les plus grandes Révolutions du droit public,

(1; Le Décret économique do Babeuf avait établi un régime transitoire.

la masse de la nation ne voit que l'arrivée d'une nouvelle équipe au sommet de la hiérarchie administrative.

Il n'y eut donc presque rien de changé dans la vie du paysan du jour où il fut appelé à voler ; mais quel trouble, quelles révoltes, si on lui ôlait la faculté d'acquérir un lopin de terre, de l'arrondir, de le transmettre à ses enfants !

Nos actes, nos intérêts, nos pensées ont un lien étroit avec l'ordre social et il en résulte pour lui une triple garantie dans nos habitudes, nos sentiments et nos préjugés. Les réformateurs qui se proposeront de substituer la propriété sociale à la propriété privée feront donc bien de tenir compte de ces forces s'ils ne veulent pas que leur œuvre soit encore plus précaire que hardie.

Icar l'a reconnu et c'est pourquoi il se prononce contre l'établissement immédiat de la Communauté. « Les riches et les propriétaires (les petits comme les gros) se trouveraient infailliblement blessés dans leurs habitudes et leurs préjugés : leur enlever leurs biens, même en leur en donnant d'autres, serait peut-être aussi insupportable pour eux que tenter de leur arracher la vie ; ce serait les rendre malheureux, contre le but même de la nouvelle société; ce serait aussi les pousser au désespoir et à la résis-

tance, entraver et compromettre la régénération sociale (*). »

Il y a du reste une autre raison de ne pas brusquer rappJication de la Communauté que la résistance des habitudes et des préjugés, et c'est qu'on ne peut pas improviser du jour au lendemain toutes les pièces nécessaires au montage de la machine.

La doctrine communiste n'est jusqu'ici qu'une formule, qu'il s'agit maintenant de faire passer dans les faits et pour cela de traduire en lois, en règlements. D'autre part, les citoyens, « paralysés par la tyrannie, n'ont peut-être pas assez généralement les habitudes et les qualités nécessaires pour commencer l'entreprise sans en compromettre le succès ». Enfin la réalisation complète de la Communauté suppose toute une organisation matérielle dont l'installation est une œuvre de longue haleine. « L'exécution immédiate paraissait physiquement impossible à Icar, attendu qu'il y aurait un travail immense par exemple, pour construire et fournir à toutes les familles des habitations convenables et semblables. »

(1) Voyage en Icarie, p. 343.

-hi-

Ce qui caractérise le régime transitoire, c'est le maintien provisoire de la propriété —, la Communauté étant, d'autre part, proclamée en principe. 11 est essentiel que cette proclamation soit faite, car toute Torientation politique en dépend. On veut bien ménager les riches et on leur donne cinquante ans de répit, mais il 'doit être entendu dès maintenant que le régime de la propriété privée touche à sa fin et toutes les lois tendront à la préparer.

Le premier article du projet d'organisation sociale transitoire stipule donc : « Le système de l'égalité absolue, de la Communauté de biens et de travail obligé ne sera complètement, parfaitement, universellement et définitivement appliqué que dans cinquante ans. »

Les articles suivants contiennent les mesures de transaction avec les riches : Article 2. « Pendant ces cinquante ans le droit de Propriété sera maintenu et le travail restera libre et non obligatoire. »

Article 3. « Les fortunes actuelles seront respectées, quelque inégales qu'elles soient. »

Article 4. « Tous les propriétaires existant aujourd'hui continueront à conserver leurs propriétés. Il ne pourra être fait de changements que pour les suc-

cessions, les donations et les acquisitions futures ».

Article 5. a Aucun des individus actuellement âgés de quinze ans ne sera obligé de travailler quand la Communauté commencera, o

Ces concessions paraissent du reste rendues illusoires par la suite du projet.

£n effet les lois ayant désormais pour but d'accroître l'égalité par le jeu de Timpôt, le régime transitoire semble devoir être surtout un régime de confiscations et les promesses contenues dans les premiers articles sont oubliées dans les derniers.

(( A partir d'aujourd'hui, dit Tarticle 6, toutes les lois auront pour but de diminuer le superflu^ d'améliorer le sort des pauvres, et d'établir progressivement l'Egalité en tout. La richesse et le superflu seront donc imposés progressivement. La pauvreté, les objets de première nécessité et le travail seront affranchis de tout impôt. » (Articles 8 et 9).

Le montant de cet impôt sera de plus en plus élevé car les dépenses de i'Ëtat augmenteront à mesure que Ton approchera du régime communiste.

Article 11. a Toutes les fonctions publiques seront rétribuées. »

Article 13. « Le salaire de l'ouvrier sera réglé, et le prix des objets de première nécessité sera taxé, de' manière que chaque cultivateur, chaque ouvrier et chaque propriétaire puisse vivre convenablement

avec le produit de son travail et de sa propriété. » Article 14. « Cinq cents millions au moins seront consacrés, chaque année, à fournir du travail aux ouvriers et des logements aux pauvres. )>

Article 23. « Cent millions, s'ils sont nécessaires, seront consacrés chaque année à Tinstruction. Rien ne sera ménagé pour avoir tous les professeurs indispensables. La République leur fournira l'aisance pour eux et leurs familles, et les considérera comme les plus importants de ses fonctionnaires publics. »

Proclamation du principe de la Communauté, maintien provisoire de la propriété, impôt progressif : telles sont les éléments essentiels du projet imaginé par Cabet pour faciliter la transition du régime de propriété privée au régime communiste.

II. est évident qu'une telle combinaison n'a de modération qu'à la surface et que ses dispositions ne correspondent pas au but qui lui était assigné.

L'impôt progressif, s'il devait subvenir aux charges indiquées par Cabet, n'efifrayerait pas moins les propriétaires que la suppression pure et simple de leurs titres.

Néanmoins il faut louer Cabet d'avoir compris la lenteur nécessaire des transformations sociales.

On aurait tort d'adresser des critiques de détail à un projet qui, dans l'esprit de son auteur, n'était qu'un modèle : ce qu'il faut retenir, c'est l'idée génératrice de ce projet, c'est la conception évolutionniste qui s'y trouve inclqse et dont l'application n'avait pas été faite encore en dehors du domaine des sciences naturelles, c'est enfin l'avertissement précieux à un prolétariat enflammé par les succès rapides dans sa lutte contre Tordre politique, qu'il devra apporter dans sa lutte contre Tordre social moins de qualités héroïques peut-être, mais plus d'esprit de suite et plus de patience.

Page 1