‹ Cabet: de la démocratie au communismeChapitre 15 sur 19 · LA RÉFUTATION DES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

LA RÉFUTATION DES OBJECTIONS

Cabet, idéologue passionné, crut toujours à l'influence prépondérante des idées. De là l'ardeur qu'il apporta à la propagande de sa doctrine, et le souci constant de rechercher les objections des adversaires, comme si leur réfutation eût dû lever tous les obstacles.

La moitié de ses brochures et un grand nombre d'articles du Populaire sont composés de réponses aux attaques des revues ou des journaux anticommunistes.

La seconde partie du Voyage en Icarie est dans son ensemble une œuvre de polémiqup, dont l'intérêt serait grand si l'on ne considérait que les sujets traités. Elle contient une réfutation des objections,

un ri'fsiimé ck*s opinions des Philosophes sur rEgalîté et la communauté et un abrégé de l'histoire unÎTerselle.

f.a réfutation des objections est faite par un partisan de la Communauté, le professeur icarîen Dinaros, dans une discussion publique qui a lieu devant lord Carisdall (^).

Une analyse complète du débat serait fastidieuse, car les arguments échangés ne sont pas dépourvus de puérilité.

Du reste les objections faites au communisme se ramènent à deux : on lui reproche d'enlever à Tactivilé productive son stimulant nécessaire, et d'autre part d'être incompatible avec la liberté. Nous avons vu, en étudiant l'organisation sociale d'Icarie, comment Cabet répondait au premier grief; nous n'examinerons donc maintenant que sa défense contre la seconde accusation.

(( Elle est, dit-il, la plus grave de toutes (2). » Et il faut reconnaître que les institulibns icariennes ne sont pas de nature à rassurer les libéraux. Nous ne parlerons pas ici des entraves au choix des professions, ni

(1) Voyage en Icarie, p. 371-407.

(2) Voyage en Icarie^ p. 403.

de Tobligation légale du travail, ni des multiples gênes apportées à la vie économique. Mais, par une suite naturelle, l'activité politique, intellectuelle, religieuse est elle-même ligottée comme elle ne le fut jamais sous aucun despote.

. Les journaux icariens sont rédigés par des fonctionnaires élus par le peuple qu ses représentants, et ils ne contiennent que des récits et des faits sans aucune discussion de la part du journaliste (f), la liberté n'étant nécessaire que contre les Aristocraties et les Royautés. Les pièces de théâtre « sont toutes commandées. ou acceptées par la République (2). » La République seule fait imprimer des livres et elle ne fait imprimer que « les bons ouvrages, o

Un concile réuni par Icar et composé de prêtres, de professeurs, de savants, a fixé les croyances du peuple icarien et a décidé à l'unanimité qu'il y avait un Dieu, mais qu'il était inconnu (3).

Telles étant les entraves de la Communauté, comment Cabet peut--il se déclarer libéral ? C'est, nous dit-il, que le mot liberté est infiniment complexe, trop vague et trop indéfini, a Sans doute la Communauté inapose nécessairement des gênes ; car sa principale mission est de produire la richesse et le bonheur ; et

(f) Voyage en Icarie, p. 198.

(2) Voyage en IcariCf p. 225.

(3) Voyage en Icarie, p. 170.

pour qu'elle puisse éviter les doubles emplois et les pertes, économiser et décupler la production agricole et industrielle, il faut de toute nécessité que la Société concentre, dispose et dirige tout ; il faut qu'elle soumette toutes les volontés et toutes les actions à sa régie, k son ordre et à sa discipline. . . La passion aveugle pour la liberté est une erreur, un vice, un mal grave, né de la haine violente qu'excitent le despotisme et l'esclavage ; c'est l'excès de la tyrannie qui jette dans l'excès de l'amour de l'indépendance, c'est la réaction qui lance à l'extrémité opposée... Mais la Raison fait entendre aux Peuples les plus jaloux de Liberté que la Liberté n'est ni la licence, ni l'anarchie, ni le désordre, et qu'elle doit être limitée dans tous les cas où le, demande l'intérêt dé la Société constaté par le jugement populaire... La Communauté a beaucoup de lois, dites-vous ! — Et la Propriété flanquée de la Monarchie, n'en a-t-elle pas ? La Communauté gêne la Liberté ! — Et la Monarchie ?... Vous permet-elle de faire tout ce que vous voulez ? Vous laisse-telle la Liberté de votre personne, de votre domicile, de vos enfants, de vos biens, de vos actions, de vos pensées même, et de vos croyances, de vos sentiments et de vos espérances ? La misère laisse-t-elle à la masse dés misérables la Liberté d'avoir le nécessaire et l'utile ?

Il n'est pas une entrave apportée par la Commu-

nauté qui ne le soit par la propriété, et plus grave, capricieuse, déraisonnable, vexatoire, tyrannique !... Dans la Communauté, c'est la société tout entière, c'est le Peuple tout entier qui fait ses lois, même ses mœurs, ses^ usages, son opinion publique ; et il les fait toujours d'après la Nature et la Raison, toujours dans son intérêt, toujours du consentement général, après une discussion qui montre à tous les avantages du projet proposé : et ces lois, toujours consenties et voulues, sont toujours exécutées avec plaisir et même avec un sentiment de fierté... Et dans le système de la Propriété, sous l'Aristocratie ou la Monarchie... !!! Non, non ; c'est la Communauté et la Démocratie, l'Egalité parfaite et le Bonheur, l'ordre et la paix qui sont la Liberté ! La Propriété, l'inégalité, la misère, ne peuvent enfanter que l'oppression et l'esclavage !... Et tous les amis de la Liberté doivent vouloir la Communauté ! » (*)

En somme, Cabet immole complètement la liberté à l'égalité, et bien qu'il paraisse soucieux du reproche qui lui est adressé sur ce point, bien qu'il conserve les trois termes de la devise révolutionnaire sur la couverture de son livre, c'est le plus aisément du monde qu'il accomplit ce sacrifice«

(1) Voyage en Icarie, pages 403, 404, 405.

Les deux objections, dont nous avons parlé, sont faites surtout par les esprits cultivés. Cependant les masses étaient réfractaires à la propagande de Cabet ; elles étaient même hostiles au communisme. Elles avaient l'impression de quelque chose d'impraticable, sentiment d'autant plus difficile à détruire que l'origine en était plus obscure. Dans la résistance qu'il rencontrait dans les milieux mêmes qui semblaient devoir être les plus favorables à sa doctrine, Cabet perçut très bien ce qu'il y avait de docilité, de respect des idées officielles ; il estima que la confiance dans l'opinion des hommes célèbres contribuait à la formation du préjugé anticommuniste. Il pensa que le peuple dont il flattait les passions, s'empresserait d'acclamer en lui un nouvel Icar, si on lui montrait que tous les grands esprits s'étaient orientés vers le communisme, quand ils n'y avaient pas expressément adhéré.

Cette analyse de la mentalité populaire lui inspira le très long chapitre de la partie doctrinale de son livre, par lequel il veut prouver que contrairement à l'opinion courante, la plupart des philosophes ont été égalitaires et même communistes. La démonstration ne manque pas de simplicité : L'écri-

vain dont l'œuvre renferme une page favorable à la démocratie, l'orateur ayant prôné l'égalilé d'une* façon plus ou moins vague, l'homme d'Etat ayant affirmé l'existence de questions sociales sont enrôlés par Cabet dans la phalange communistes^ qui se trouve ainsi accrue de J -B. Say, de Royer-CoUard et de M. Guizot, après quoi il termine par cette apostrophe: «Je vous le demande, adversaires de la Communauté, direz-vous encore que cette Communauté et l'Egalité n'ont en leur faveur aucune autorité puissante, quand vous en voyez tant, des plus respectables en faveur de la Communauté et quand vous voyez le monde philosophe et savant proclamer l'Egalité » (<).

Mais c'est surtout dans Jésus que Cabet tient à voir un devancier. Il ne se lasse pas de répéter que la Communauté est la même chose que le Christianisme dans la pureté de son origine. Il développa cette thèse dans une série d'articles du Populaire qu'il réunit en volume (2). On devine aisément Targumentation sur laquelle il la fit reposer ; n'a-t-elle pas servi et ne sert-elle pas encore à bien des esprits superficiels ?

Quelques paroles du Christ et des Pères de l'Eglise, quelques passages des Actes des apôtres, telles sont les

(1) Voyage en learie, p. 327.

(3) le Véritable Christianisme (1847).

bases d'une opinion qui a été bien des fois réfutée (*). Il faut laisser aux exégètes les discussions savantes sur le sens réel de Texpression : a Royaume de Dieu « dans la bouche du Christ. Ce qui est certain, c'est que nul moins que Cabet n'avait le droit d'assimiler le communisme au christianisme car l'essence de ce dernier est Tesprit d'humilité et d'abnégation, tandis que la préocupation dominante, exclusive de Cabet, est la satisfaction du bien-être et la meilleure répartition des biens entre les convoitises individuelles (^;.

Quelle que fût la valeur de ses réfutations, l'ardeur qu'apporta Cabet dans sa lutte contre les préjugés anticommunistes ne fut pas stérile. 11 était parvenu, vers la tin du règne de Louis-Philippe, à grouper un nombre assez considérable de disciples ; la clarté de ses exposés séduisait les hommes du peuple, son journal était très lu dans les ateliers. Des ouvriers se cotisaient pour acheter le Voyage et se réunissaient le soir pour en entendre la lecture. Mais le plus grand succès qu'obtint Cabet fut de décider plusieurs centaines de prolétaires à franchir l'Océan pour tenter en Amérique la réalisation de l'Icarie.

(1) Voir Sudre, Histoire du Communisme (1^6;, pages 38 et suiv.

(É) H. Michel. L'idée de l'Etat: .. Un Irait frappe surtout quand on lit le Voyage en Icarxe : C'esl i'importaoce prépondérante attribuée par Cabet aux mesures qui peuvent rendre la vie commode et agréable. L'organisation du plaisir, celles du confort et de l'hygiène remplissent la première partie du livre. »

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