LA REALISATION D'ICARIE
En 1847, Cabet proposa à ses disciples d'aller fonder une colonie communiste en Amérique. H semble que cette tentative héroïque lui ait élé inspirée par le découragement où Tavait jeté la situation de son parti en butte aux persécutions du pouvoir et par la certitude de plus en plus forte qu'il ne réussirait pas à faire en France Fessai de son système.
Il ne fallait pas compter sur la Révolution qu'il avait de plus en plus répudiée en principe, mais qu'il n'avait pas cessé de souhaiter. Le parti au pouvoir était dans toute sa force, du moins en apparence ; tandis que les révolutionnaires, insufïisamment armés, étaient paralysés par leur indiscipline et leurs divisions. Une émeute serait probablement écra-
sëe et coûterait au peuple d'innombrables victimes.
Du reste, en cas même de succès, le peuple n'était- ^ il pas encore trop ignorant pour faire reconnaître ses droits ? N'assisterait-on pas à un nouvel escamotage de sa victoire par les ambitieux de la bourgeoisie démocratique ?
Devrait-on attendre davantage de la propagande légale ? Mais elle se heurtait à une conspiration universelle et aux persécutions les plus rigoureuses. Toutes les puissances sociales étaient liguées contre la petite phalange des propagandistes communistes quotidiennement dénoncés comme des assassins, des incendiaires et des monstres.
Traqués par la police, poursuivis sous tous les prétextes, ne jouissant ni de la liberté d'association, ni de celle de réunion. Cabet et ses amis se voyaient jeter Tanathème par les magistrats, par les évêques et par les hommes politiques.
Du moins parmi ces derniers, les malheureux communistes pouvaient-ils espérer plus de ménagement de la part des démocrates et des réformistes ?
Puisque Cabet leur apportait son concours dans la campagne en faveur du suffrage universel, ceux-ci ne lui devaient-ils pas sinon une alliance avouée, du moins un peu de bienveillance, la reconnaissance de le droiture de ses intentions et de son amour du peuple ? Hélas , les Démocrates étaient les plus
acharnés contre lui. Soucieux de n'être pas confondus avec leurs voisins de gauche> ils ne laissaient échapper aucune occasion de les accabler.
Le National, journal des républicains; se montrait particulièrement féroce ; Ledru-RoUin, le principal orateur du parti, ne flétrissait pas les doctrines subversives de Tordre social ayec moins d'énergie que M. Guizot.
Déçu dans tous ses espoirs, écœuré par les trahisons et les lâchetés, convaincu de l'inutilité de ses efforts et de ses sacrifices s'il continuait à les prodiguer
dans son ingrate patrie, Cabet conçut donc le dessein de réaliser son rôve dans quelque pays vierge où ne le poursuivrait pas la coalition des privilégiés. Le 9 mai 1847, il rappelait à ses amis les paroles de Jésus à ses apôtres : « Si l'on vous persécute dans une ville, retirez-vous dans une autre, » et il ajoutait : (( Suivons donc son conseil, et puisqu'on nous refuse tout droit, toute liberté de discussion et de propagande pacifique, allons chercher ailleurs notre dignité d'homme, nos droits de citoyens et la Liberté et l'Egalité. Allons en Icarie ! » Et il se mit à leur exposer son plan. Il ne s'agissait pas, d'abord, d'une petite émigration, d'un essai partiel, a Si nos calculs ne nous trompent pas, si nos prévisions ne sont pas illusoires, nous pouvons compter sur dix ou vingt mille Icariens qui pourront et voudront partir et
bientôt nous on compterons cent mille et peut être des raillions ; c'est une armée d'industriels de toutes les professions qui viendra fonder avec nous un Peuple et une Nation. »
Cabet faisait valoir qu'on ne partirait pas au hasard, mais avec un projet mûrenfient préparé, toutes les questions ayant été examinées et discutées. « Nous appellerons à notre aide toutes les lumières, tous les avis, toutes les expériences de tous les savants et de tous les amis de l'humanité. Et nous immortaliserons nos bienfaiteurs en donnant leurs noms à nos villes, à nos villages, à tous nos monuments ! ».
Cette tentative présentait du reste l'avantage d'éviter le Régime Transitoire. « Du premier coup, ce sera la perfection en tout. Ici en France, la plus forte objection qu'on nous fait est celle-ci : Comment pou vezvous jamais enter une nouvelle société sur une société vieillie, avec ses préjugés, ses habitudes, ses innombrables obstacles ? Mais là bas, rien de pareil, campagne rase, taille en plein drap !
Ici, que de temps ne s'écoulera pas avant que le pouvoir soit communiste, ou seulement démocrate et populaire ! Que de temps ensuite pour la transforaiation ! Que de temps enfin avant que la Communauté soit complètement réalisée ! Là-bas, la Communauté commence à l'instant !» 0).
{\) Populaire^ 1847.
Ces propositions furent accueillies avec enthousiasme dans les milieux communistes. Des milliers d'individus se déclarèrent prêts à partir, un nombre beaucoup plus petit offrit un concours financier.
Tout en continuant sa propagande, Cabet s'adonna dès lors à l'immense tâche des préparatifs. Il fallait d'abord fixer le lieu de l'établissement. Cabet choisit le Texas, où une compagnie de colonisation lui offrait plus d'un million d'ares de terres à très ben marché, situées le long de la rivière Rouge. La contrée, composée de bois et de prairies, était réputée salubre, son climat ressemblant à celui de l'Italie.
D'autre part, l'Apôtre de la fraternité ne crut pas devoir accueillir tous les disciples qui demandaient à le suivre. Des conditions d'admission furent fixées et un comité institué pour statuer sur les demandes. Nous n'énumérerons pas toutes les qualités requises par Cabet chez les fondateurs de la société nouvelle : il y en a plus de quarante. Mais il est bon de noter au passage cette sorte de conseil de révision, qui marquait pour les néo-Icariens leur passage au service industriel du futur Etat. Si l'entreprise échdue, les communistes ne pourront prétendre que toutes les circonstances leur étaient défavorables.
On exigea en premier lieu du candidat colon la connaissance des écrits du maître et la déclaration qu'il adoptait complètement le système Icarien. Il
devait être connu comme laborieux et tempérant, exercer une industrie utile, jouir d'une bonne santé, n'être pas trop âgé, s'engager à se marier dès qu'il le pourrait. Il lui fallait non seulement abandonner à la Communauté tout ce qu'il possédait au moment du départ, ce qui allait de soi ; mais encore faire un apport d'au moins quatre cents francs en sus de son trousseau.
Les conditions de l'admission se multiplieront après la fondation de la colonie, en même temps que les difficultés de réalisation.
Cependant dès qu'il eut réuni cent cinquante Icariens, Cabet leur fit admettre un projet de Constitution.
Il fut décidé que plusieurs d'entre eux précéderaient le gros des émigrants, pour leur préparer les logements et la nourriture à leur arrivée.
La première avant-garde, comprenant soixanteneuf hommes, partit le 3 février 1848. A peine étaitelle débarquée à la Nouvelle-Orléans que le découragement s'emparait de quelques-uns, parmi lesquels le médecin de l'expédition. Ils refusèrent d'aller plus loin.
Les autres continuèrent leur marche, mais arrivés à Shreveport, ils découvrirent que la rivière Rouge — contrairement aux affirmations des guides — n'était plus navigable au-dessus, et comme ils trou-
vaient là un -vaste terrain, le plus «âge eût été d'y rester. Malheureusement l'un d'eux — que Cabet dénonça plus tard comme un traître et un agent des Jésuites — les persuada de pousser plus loin et d'atteindre, coûte que coûte, la concession d'abord assignée comme lieu d'établissement de Tlcarie. Il fallut faire un long voyage, à travers les forêts désertes, sans voiture et sans matériel. Le défrichement de la concession, entrepris pendant la chaleur, acheva de les épuiser, et bientôt la fièvre enlevait à la petite troupe ses membres les plus laborieux.
Mais elle n'était pas au bout de ses malheurs. Elle avait compté qu'elle serait suivie, à bref délai, par une série de groupes d'émigrants venant la renforcer et lui apporter de nouvelles ressources. Ce fut la nouvelle de la Révolution de février qui arriva, et du retard apporté par elle au départ des expéditions d'Icariens.
« Si le salut de la Révolution était assuré, déclarait alors le Populaire, nous ne nous occuperions plus que du départ pour Icarie ; mais les dangers de la patrie, qui ne nous permettent pas d'abandonner ici nos frères pour ne penser qu'à nous, ne nous laissent plus notre ancienne liberté d'action. Nous ne pourrons faire partir en avril qu'un petit nombre de nos amis. »
Décimée et sans ressources, la première avant-
parde revint à la Nouvelle-Orléans ; de nouvelles divisions se produisirent, il y eut des dissidents qui traitèrent Cabel d'escroc et prêchèrent le retour en France. Lorsque ces événements furent connus du maître qui venait d'échouer à deux reprises aux élections à la Constituante, il se décida enfin à partir. Il arriva le li) janvier 184H à la Nouvelle- Orléans, où la masse des émigranls restée fidèle rallendait dans une maison commune. Dès le 21, ayant convoqué une assemblée générale, il demanda quels étaient ceux qui voulaient se retirer, et comn)e un émigrant Taccusait d'avoir trompé et abandonné les deux premières avant-gardes, le chef de la démocratie icarienne répondit « qu'il considérait ces accusations comme une révolte, comme de Tanarchie et qu'il n'acceptait aucun reproche. »
Après deux jours de discussion, la grande majorité s'ètanl déiidée à persévérer, on décida de partir pour Naùwoo (IllinoisK ville abandonnée par les Mormons. Us y arrivèrent le 15 mars.
Près de i^inq cents personnes étaient parties pour rAnu^rique depuis février 1847 : il n'y en avait plus que deux cent quatre-vingts autour de Cabel, au moment oCi commença vraiment la tentative de communauté, qui devait couronner sa vie-
Arrivé il Nauwoo. il acquit à vil prix le temple des Mormons, gnmd l^Uimeut à us<ige d'hôtel-de- ville.
une immense place deVant cet édifice, et un certain nombre de maisons avec jardins et terres cultivables.
Les circonstances au milieu desquelles débutait l^entreprise étaient en somme très favorables. Nous avons vu que le personnel avait été soumis à un examen minutieux. Mais voici que la communauté trouvait à sa disposition une ville en excellent état, dont elle prenait possession presque sans bourse délier En outre, « la contrée de Nauwoo est d'une fertilité prodigieuse : la terre arable y possède plusieurs mètres de profondeur, les prairies environnantes fournissent le fourrage en abondance, le combustible et les bois de charpente ne coûtent que la peine de les couper et prendre dans les nombreux Ilots du fleuve. Enfin les objets d'alimentation : thé, café, sont à très bon marché ; les bœufs se vendent trente francs la paire (*).»>
Telles étaient les conditions dans lesquelles allait être tenté l'essai des idées politiques et sociales exposées dans le Voyage en Icarie.
La Constitution que Cabet avait fait adopter institunit au sommet un pouvoir législatif exercé par tous les adhérents, âgés de vingt ans, réunis en Assemblée générale, et au-dessous une gérance chargée de l'exécution des lois. La gérance était
(1) Voyage iTun Àuiunois en Icarie, Autun, 1898.
d'abord unique et décennale, mais au mois de (é?rier 1850, elle devint, sur la proposition de Cabet lui-même, multiple et annuelle. Elle se composa dès lors de six membres dont les attributions furent ainsi réparties :
1** Présidence: Surveillance et direction générale ; .2"^ Direction des finances et de la nourriture ;
.3« Direction du logement et du vêtement ;
^'^ Direction de l'éducation, de la santé et des divertissements ;
5° Direction de l'industrie et de l'agriculture ;
6« Direction du secrétariat et de Timprimerie.
Cabet resta président. L'organisation sociale fut absolument conforme au programme communiste : la Communauté étant seule propriétaire, les salaires et traitements inconnus, le travail obligatoire, sous des peines allant du blâme à l'exclusion.
Le travail s'effectuait autant que possible dans les ateliers ; mais qiie les ouvriers fussent réunis en ateliers ou dispersés par petits groupes, ils étaient sans cessé surveillés par un directeur élu par ses pairs.
Les heures de travail, d'entrée, de sortie étaient rigoureusement fixées. Les ateliers de Nauwoo ne produisaient d'abord qu'en vue des besoins du personnel : on se vit obligé, pour subvenir aux achats de bétail et de matière première, de créer à St-Louis un petit atelier de tailleur avec magasin.
Les repas se prenaient en commun, le menu en était simple et peu varié. « Trois rangées de tables, raconte un visiteur de la Communauté, reçoivent tous les citoyens aux trois repas du jour répartis de la manière suivante : déjeuner à huit heures, dîner à une heure, souper à six heures. Cabet ne manquait jamais de figurer à ces agapes. Confondu sur une banquette avec ses disciples des deux sexes, moins les enfants qui mangeaient à l'école, il avait refusé le privilège d'un fauteuil qu'on lui offrait pour ne pas enfreindre les règles d'une égalité parfaite (') ».
Chaque famille disposait d'un logement convenable, les enfants des deux sexes étaient élevés en commun et recevaient tous la même instruction.
Enfin Cabet, qui avait interdit Tusage du vin et du tabac, avait organisé pour son peuple des plaisirs sévères sinon variés.
L'article 109 de la Constitution avait établi une religion d'Etat : « La Communauté Icarienne adopte pour religion le Christianisme primitif. » A la vérité, la religion était totalement absente de ce groupement de révolutionnaires parisiens. Si l'on se réunissait au temple le dimanche pour y écouter une homélie morale de Cabet, c'était pour ne pas choquer lés populations voisines dont le rigorisme religieux avait déjà contraint les Mormons à la fuite,
(1) Holinsky, Revue Socialiste^ 1892.
En somme Cabet était parvenu à assurer à ses disciples une honnête médiocrité, a Après plusieurs visites aux Icariens, dit l'auteur déjà cité (*), leur colonie me prouva que leur communisme sur une petite échelle résout le problème de l'extinction de la misère. Pour commencer son expérience. Cabet n'avait eu qu'une trentaine de mille francs et avec cette faible somme il avait procuré un bien-être satisfaisant à plusieurs centaines d'individus. La plaie de l'ignorance était complètement guérie : tous les enfants savaient lire et écrire. La femme n'était pas dégradée par la prostitution. Convenablement abrités, proprement vêtus, suffisamment nourris, tous les Icariens avaient acquis le nécessaire et marchaient vers l'utile, w
Cependant notre visiteur constate qu'avec tout cela, qui constituait assurément une amélioration pour eux, si l'on songe que presque tous les Icariens avaient appartenu à la classe la plus pauvre de la population parisienne, les disciples de Cabet ne se considéraient pas comme heureux. « Ils se livraient peu à la conversation. Les femmes assises la plupart à l'écart des hommes avaient perdu la loquacité habituelle de leur sexe. Même parmi les plus jeunes, il n'y avait ni rires, ni sourires sur les figures mélancoliques et étiolées. J'aurais pu me croire au milieu d'une congrégation de religieux et de religeuses où le
(1) Holinsky, Revue Socialiste,
mélange des hommes et des femmes serait permis, mais à condition de ne pas rendre les uns aimables, les autres coquettes. »
Cette visite avait lieu en 1855 ; Tannée suivante, la communauté se dispersait. D'où venait cette tristesse si étrange au premier abord ? Quel mal sourd minait alors la communauté, précurseur de sa fin prochaine ?
Les documents font défaut sur Tbistoire de la colonie, les lettres insérées dans le Populaire n'étant que des panégyriques intéressés. Cependant le récit d'un colon désabusé nous permet de discerner les causes de la décadence rapide de la petite République.
Il semble bien que la première résida dans les gènes de la vie commune et de la réglementation. La nourriture laissait à désirer, les menus étaient monotones (^); les repas communs à heure fixe étaient pour les familles un pénible assujettissement. Les logements d'inégale valeur tant par l'aménagement que par la situation, étaient distribuées avec partialité. Il fallait à chaque instant solliciter d'un fonctionnaire la permission de se faire délivrer l'objet dont on avait besoin. Les individus doués d'énergie n'avaient pas l'espérance d'améliorer leur sort. De
(I) Voyage d'un Autunois, « Une ménagère eût trouvé le moyen d'améliorer ce régime. »
tous ces heurts, de tous ces froissements était né un esprit d'aigreur et d'acrinomie.
(( Si nous avions eu la somme suffisante pour les frais du retour, taus très certainement se seraient élancés à tire-d'aiies comme une volée d'oiseaux voyageurs, heureux de regagner le gîte d'autrefois v (*).
Ne pouvant partir, les mécontents tenaient des conciliabules secrets, où l'on conspirait contre Gabet, d'où venait tout le mal.
Celui-ci, sentant son œuvre menacée, commença par reprocher à ses administrés de ne pas avoir les qualités icariennes, de ne pas faire preuve d'assez de dévouement et de fraternité.
Les discours n*y faisant rien, le mécontentement grossissant, Cabet eut recours à des moyens de gouvernement qui précipitèrent la fin de sa tentative.
Pour mieux surveiller l'opposition il crut devoir décacheter les lettres, et créer un service d'espionnage, dont les membres rôdant partout, examinant et dénaturant tout, achevèrent d'envenimer les rapports des Icariens entre eux.
D'autre part il demanda des modifications aux lois pour avoir plus d'autorité. Le fonctionnement de la colonie menaçant d'être arrêté par les plaintes, les récriminations suivies de refus de travail, il fit
(1) Voyage d'un Aulunois.
d'abord renforcer le règlement d'articles tels que ceux-ci : Article f6. S'engager à exécuter le travail qui sera attribué par l'administration. — Article 26 N'avoir ni prédilection ni répugnance pour certains aliments. — Article 27. Etre résigné aux gênes et aux inconvénients de la vie commune. Ensuite il proposa à l'assemblée générale de revenir à la gérance unique. Cette fois il rencontra une opposition qui fut bientôt la plus forte ; mis en minorité, destitué de sa fonction, il quitta la colonie, se rendit à Saint-Louis et y mourut.