CHAPITRE II
En lisant les œuvres par lesquelles Cabet cambattit la Restauration et la Monarchie de Juillet, nous sommes frappés de Tesprit égalitaire très violent qui les inspire. Des principes de la Révolution, Cabet ne retient que l'Egalité et s'il défend les autres c'est évidemment avec une passion bien moins vive.
L'inégalité politique lui apparaît comme la cause de tous les maux qui troublent la société ; sa disparition apportera à tous les problèmes pendants une solution satisfîiisante. « L'aristocratie a seule rédigé la Constitution ! C'est tout vous dire en un seul mol ; c'est vous indiquer le vice radical qui devait engen-
drer mille autres vices ; c'est vous annoncer que tout était arrangé pour la domination des uns et l'oppression des autres : aussi vous allez voir les déplorables mais infaillibles conséquences ! » (*). Ces termes empruntés au chapitre du Voyage, où sont exposés les vices de l'ancienne organisation politique d'Icarie, dénoncent en réalité les constitutions censitaires dont l'établissement suivit la chute de l'Empire.
Le pouvoir confié à l'aristocratie ne peut selon Cabet servir l'intérêt gérnéral, radicalement distinct de l'intérêt des privilégiés. Les impôts sont prélevés sur les budgets des pauvres et sont presque exclusivement employés soit aux énormes traitements des Aristocrates fonctionnaires publics, soit à l'achat de partisans parmi les pauvres, soit à l'entretien d'une immense armée et d'une nombreuse police destinées à défendre l'Aristocratie et la Royauté..
Sur un budget d'un milliard, c'est à peine si , cinquante millions profitent au peuple et encore n'est-ce qu'indiscrètement et parce qu'ils profitent d'abord aux Aristocrates dont l'intérêt est sans exception la cause déterminante des impôts et des lois.
Les riches sont exempts de l'impôt du sang, ou se font remplacer pour un peu d'or, ou commandent
(1) Voyage en Icarie, p. 323.
les autres. Les pauvres qui fournissent seuls les cent mille soldats « sont forcés d'aller se faire tuer pour défendre les parcs et les palais des Aristocrates, ou pour servir leur ambition contre l'étranger, ou pour soutenir leur domination contre les pauvres : les fils servent à enchaîner les pères et à tuer les frères ! (*) »
Une pareille tyrannie engendre le mécontentement et la résistance : d'où associations secrètes, complots et insurrections. L'Aristocratie, sentant sa doniination menacée, recourt pour la défendre aux lois compressives, aux poursuites, aux confiscations, aux cachots et à l'exil. Mais surtout elle tient le peuple dans l'ignorance en entravant l'éducation publique, ou en l'abandonnant à des maîtres qui enseignent la résignation et la soumission.
Telles sont, très résumées, les conséquences des institutions monarchiques et aristocratiques. Mais dans cette première période de sa vie, Gabet n'a pas seulement combattu les gouvernements de son temps, il a voulu donner au peuple quelques connaissances historiques. Nous ne le suivrons pas dans ces exposés écrits trop rapidement et sans documentation : pourtant sa conception de l'histoire doit être remarquée, car elle manifeste mieux qu'aucun de ses discours la tendance foncière de son esprit. La marche de l'huma-
(1) Voyage en Icarie^ p. 327.
nité n'est à ses yeux qu'une lutte entre opprimés et oppresseurs : tout le reste est à Tarrière-plan, ou plutôt il n'est pas d'événement historique qu'il ne ramène à une bataille pour l'égalité.
Si de ses écrits historiques, nous passons à son programme et à son attitude lors des principaux événements qui marquèrent en France le premier tiers du dix-neuvième siècle, nous le verrons toujours fidèle à son idée, en déduire rigoureusement les conséquences théoriques et pratiques.
Il est républicain avant la chute de l'Empire, il le demeure obstinément quand ses amis, disciples comme lui de la Révolution, mais désireux d'acclimater chez nous les libertés constitutionnelles, se rallient à la Monarchie de juillet.
A l'époque où d'autres se croient très hardis en demandant l'abolition de l'hérédité de la pairie et la Réforme électorale, il exige la République intégrale avec le suffrage universel et la Convention.
Mais cet égalitaire irréductible n'a pas encore tiré de son principe toutes les conséquences qu'il comporte car jusqu'à son exil ses manifestations exclusivement politiques ne tendent qu'à instituer la démocratie (*).
(1) Benoit Malon, Histoire du Socialisme.— « Avant son exil, il réclamait la liberté, une instruction plus étendue pour le peuple, l'extension du droit électoral. La forme républicaine avait certaine-
Lorsqu'il publie son programme dans la République du Populaire (1833), il ne parle qu'en passant des questions sociales et c'est pour proclamer l'attachement de son parti à la propriété individuelle. (( Nous voulons noû que le riche soit dépouillé, mais que le pauvre puisse acquérir l'aisance et s'enrichir en travaillant. »
Il est difficile de suivre l'évolution de Cabet vers le communisme, la brochure où il nous en a rendu compte ne contenant que quelques indications sommaires. C'est par la lecture de l'ensemble de ses œuvres qu'on retrouve la suite des réflexions qui l'ont conduit à compléter l'égalitarisme politique par Tégalitarisme social. Mais il ne les a pas liées dans un exposé doctrinal, et en interprétant les formules dispersées dans ses innombrables articles, il faut nous garder avant tout de lui prêter une rigueur de raisonnement qu'il n'a jamais su atteindre.
S'étant donc réfugié à Londres, nous raconte-t-il dans sa brochure {Comment je suis Communiste), et dans l'impossibilité de prendre part aux luttes quotidiennes de son parti, l'idée lui vint d'en réviser les opinions.
ment ses préférences sur la forme monarchique, mais là s'arrêtaient ses revendications, là se bornait son idéal. La question sociale lui était complètement étrangère. Il avait lu le manifeste des Egaux sans s'émouvoir. Et à peine le livre de Buonarotti avait-il eu le privilège de lui arracher cette exclamation : Il y aurait donc autre chose à faire que de fonder la République ! »
Ses réflexions nouvelles ne firent que le confirmer dans ridée (( que l'inégalité était la véritable cause originelle et primordiale de tous les vices et de tous les malheurs de toutes les sociétés depuis le commencement du monde : que cette cause était essentielle et fatale, c'est-à-dire qu'elle produirait nécessairement, inévitablement les mêmes vices et les mêmes malheurs tant qu'elle subsisterait, et jusqu'à la fin du monde si on la laissait subsister toujours ; que par conséquent le remède était la suppression de cette inégalité et la reconstitution de la société sur la base de TEgalité (^) ».
Il resta démocrate, le devint même plus que jamais et résolut de faire un travail projeté depuis longtemps : la rédaction du plan d'une véritable démocratie. Mais si nous voulons savoir ce qu'il entend désormais par véritable démocratie, les lignes suivantes vont nous l'apprendre :
« Je me supposai chargé d'organiser une grande société sur la base de l'égalité et j'écrivis mon plan pour savoir si et comment on pourrait organiser l'égalité dans l'éducation, dans le travail, dans le logement, dans la nourriture, dans le vêtement. » Ainsi l'égalité sociale, l'égalité de fait lui paraissait désormais une conséquence du principe égalilaire.
( 1 ) Comment je suis Comm unis te .
Comment le démocrate est-il devenu communiste ? Telle est la question que nous voudrions éclaircir.
La première raison de l'évolution de Cabet, la seule qu'il indique dans sa brochure, c'est la vanité de Tégaiitarisme politique. « Que serait, dit-il dans ie Voyage, la République seule sans l'extinction de la misère et par conséquent de l'opulence, sans l'abondance et le bonheur pour le peuple et par conséquent sans l'égalité d'éducation et de fortune ? » (*)
r.ette idée lui a été été suggérée — il ne le dissimule point — par l'hésitation du peuple à suivre ceux dont la propagande ne visait qu'à une transformation constitutionnelle.
(( Toutes les fois que nous autres démocrates, attaquions le système de l'inégalité, ses partisans sentant bien leur impuissance à repousser nos attaques, nous répondaient d'un ton triomphal : Mais que mettezvous à la place? Où est votre programme, votre système, votre plan ?
Le peuple lui-même et la masse du Juste-Milieu qui désire sincèrement le bien général, nous disaient
(1) Voyage en Icarie, p. 520.
également : Qu'est-ce que c'est que ça, la Démocratie, la République ? Est-ce que ça vaut mieux pour nous que la Monarchie? Est-ce que ça nous donnera du travail et du pain ? Est-ce qu(î ça paiera nos billets aux échéances de la quinzaine et du mois ? Est-ce que çà nous délivrera de nos soucis et de nos misères ? Est-ce que ça nous amènera l'aisance et Tordre, le pain et le bonheur?» (')
Le peuple se détermine surtout par des considérations matérialistes et on ne saurait sans pharisalsme lui en faire un grief. C'est par la vente des biens nationaux et l'affranchissement des charges féodales, que les idéologues de la Révolution ont enraciné leur œuvre dans l'âme populaire. De' nos jours, les oppositions qui* n'ont proposé aux masses qu'une révision de la Constitution ont toujours échoué.
Il en était de même sous la Monarchie de Juillet.
Les chefs de la démocratie sentirent bientôt le besoin d'ajouter un programme social au programme politique; lorsqu'ils préconisèrent la réforme électorale, ils ne manquèrent pas d'ajouter : instrument nécessaire des réformes sociales.
Ainsi s'étendit le champ d'application du principe égali taire.
(1) Comment je suis Communiste,
Seulement la plupart des démocrates se contentèrent de parler vaguement de réformes sociales.
Dans les loisirs que lui tit Texil, Cabet « prit sa plume pour rédiger un plan, un programme, comme le matbénÀaticien pour résoudre un: problème. »
D'autre part, Taftirmation réitérée qu' « on ne peut pas réaliser la Démocratie sans adopter le Communisme » nous induit à certaines considérations théoriques qui semblent avoir influencé Cabet.
On a l'habitude de séparer l'égalité politique de l'égalité sociale. Parmi les hommes politiques qui font profession de servir la première, la plupart, de nos jours encore, se déclarent farouchement contraires à la seconde.
Or, nous ne pensons pas qu'il y ait seulement dans cette façon de penser une inconséquence très choquante de la part de logiciens aussi rigoureux que le sont les démocrates, il y a aussi une ignorance complète des conditions de l'égalité politique. Pour assurer — conformément à l'idéal démocratique — l'égale participation de tous à la direction politique d'un pays, l'établissement du suffrage universel — fût-il inorganique — est tout à fait insufïisant. Ceci
apparaît si bien à la moindre réflexion, qu'on excuserait volontiers Cabet d'avoir pensé qu'une démonstration serait sur ce point superflue ; mais Tévidence n'est pas du domaine des questions politiques.
Si rinfluence que chaque individu peut exercer sur la marche des affaires se réduisait à l'expression de son opinion personnelle, l'égalité dans le partage de cette influence n'apparaîtrait pas de prime abord comme d'une impossibilité radicale, mais la part de souveraineté politique dévolue au citoyen est faite moins de son bulletin de vote que de son pouvoir sur Topinion. Lors donc qu'on croit avoir établi i égalité politique parce qu'on a donné à tous les membres de la nation le droit de déposer un nom dans l'urne, on se trompe, car tous ceux qui doivent à des circonstances variées, talent, fortune, situation de famille, le privilège d'agir sur les idées des autres citoyens, ont en réalité un supplément de pouvoir. Le démocrate doit avoir ces circonstances en horreur et tout son effort doit tendre à les faire disparaître — du moins lorsqu'elles ne sont pas imposées par la nature, et lorsqu'il n'y aurait pas folie à le tenter. On ne peut égaliser les talents oratoires, mais l'égalité des fortunes n'est pas impossible ; certaines sociétés ont été communistes. Dès lors, le démocrate doit exiger l'égalité sociale, parce que rien ne nuit plus à l'égalité politique que l'inégalité des richesses et
qu'entre les circonstances qui constituent des suppléments de pouvoir et faussent le partage de la souveraineté, aucune n'est aussi puissant que l'Argent. Celui-ci est le grand facteur de TOpinion, car ceux qui le détiennent ont la presse, la propagande» la réclama. Un parti désargenté peut se dire sans voix et sans vigueur.
Mais de l'action prépondérante de rhonifno riche sur l'opinion résulte pour lui un autre privilège : le monopole ou le quasi-monopole de l'éligibilité.
L'avantage que procure la fortune dans une lutte électorale est en effet si considérable, que dès qu'un riche est candidat, les concurrents pauvres perdent toute chance de succès. Que pourraient-ils contre un adversaire qui inonde la circonscription d'affiches, de brochures et de journaux, qui entretient une armée d'agents et achète la reconnaissance des citoyens par les cadeaux qu'il prodigue et les services qu'il rend ? Il n'y a qu'une institution qui, dans la société individualiste, pourrait compenser le pouvoir de l'argent : c'est l'Association. Seulement son acclimatation dans certains pays rencontre de tels obstacles que la suppression de. la propriété individuelle paraît plus aisée.
Du reste/ l'Association ne modifierait pas la position du pauvre vis-à-vis du riche et ne lui donne-
rait pas des loisirs (*). La souveraineté ne se conçoit pas sans Tindépendance ; il ne faut pas qu'un citoyen soit dans la nécessité, pour conserver son gagnepain, de suivre docilement les conseils de celui qui remploie.
D'autre part l'absence de loisirs ne permet pas à l'ouvrier de s'éclairer sur les questions que, par son vote, il est appelé à trancher : Qu'on songe en effet à tous les votes qu'émettra un député durant la législature, aux multiples connaissances qu'exige la solution d'une seule des questions qui lui seront soumises et au vague des déclarations faites aux soidisant souverains, et qu'on dise si, dans ces conditions, la souveraineté n'est pas le plus vain des mirages et la pire des duperies? Pour en faire une réalité, il faut permettre à l'ouvrier de lire, d'étudier, de se documenter ; comment le pourrait-il dans une organisation économique qui l'astreint à des journées do travail variant entre huit et treize heures ?
(1) Douzième lettre d'un Communiste à un Réformùle : Le Démocrate. — Je vous donnerai des garanties dans les institutions. Je réaliserai la Souveraineté, l'Egalité, la Fraternité.
Le Peuple — Bon I nous serons tous électeurs, tous éliglbles; mais comment pourrons-nous être égaux en indépendance et en faculté d'exercer nos droits politiques, s'il y a toujours des riches maîtres de tout leur temps et instruits, et des pauvres forcés de travailler pour vivre, n'ayant pas le temps de s'instruire et étant plus ou moins dans la dépendance des riches qui leur prêtent et les font travailler pour vivre ?
Nous pourrions continuer celte énumération des obstacles apportés par l'inégalité sociale à l'égalité politique ; mais les remarques précédentes ne nous autorisent-elles pas à considérer comme bien établi que la théorie démocratique ne se réalise que par une réforme sociale nettement égali taire et n'expliquent elles pas assez comment Cabet, le jour où il voulut préciser ce que serait la démocratie, fût amené à dire qu'il ne la concevait pas en dehors de l'égalité sociale?
Quelle que soit la valeur des réflexions que nous venons d'exposer, la lecture de Cabet ne, donne pas l'impression que la logique et la théorie aient eu une part prépondérante parmi les mobiies qui l'ont poussé au communisme. Entre les premières opinions de Cabet et les secondes, on découvre un lien plus solide qu'aucune spéculation, car il est d'ordre sentimental, et c'est le sentiment égalitaire.
Oto pourrait soutenir qu'une doctrine politique n'est jamais autre chose que l'expression d'un sentiment, mais on pourrait aussi citer l'exemple de penseurs qui ont abordé les hautes spéculations sociales, après s'être efforcés de dépouiller toutes leurs passions, sauf celle d*àtteindre le vrai.
Ce qui est certain, c'est que Tlmmence majorité des hommes est incapable de cet effort de probité intellectuelle, et quand donc nous voyons une doctrine politique très répandue, nous pouvons penser qu'elle est la conclusion de recherches scientifiques, mais personne ne peut nier que sa vraie force est ailleurs, et qu'elle n'aurait pas tant de succès si elle ne correspondait pas à une passion très vigoureuse.
Quelle est donc la passion qui depuis un siècle fait, selon l'expression de Royer-CoUard, couler la démocratie à plein bord ?
Pourquoi la bourgeoisie n'a-t-elle pas supporté une constitution qui plaçait au-dessus d'elle un roi et une aristocratie ? Pourquoi le prolétariat a-t-il brisé les cadres étroits du suffrage censitaire? C'est que l'esprit de justice était en eux, répondront des personnes enclines à Tidéalisme, mais nous ne croyons pas que la Justice ait tant d'empire sur les hommes quand elle n'est pas le renfort de leur amour-propre.
Ce qui pous3e l'homme à se révolter contre la hiérarchie politique et à invoquer l'idée d'égalité contre les rois et les aristocrates, c'est évidemment son amour-propre froissé. La démocratie dérive de l'idée d'égalité, mais celle-ci dérive de notre impatience à supporter le joug de nos semblables ou seulement à recevoir leurs ordres.
N'est-ce pas aussi cet état d'esprit, cette insurrection du moi contre la domination d'une classe qui donne naissance au socialisme ?
N'est-ce pas plus encore que le désir d'augmenter son bien-être, l'impatience de sentir une hiérarchie et d'y avoir une place subordonnée qui de nos jours soulève le prolétariat contre l'organisation sociale?
Ainsi les mêmes sentiments — amour-propre froissé, envie égalitaire — se trouvent à l'origine du socialisme comme à celle de la démocratie. Il y a donc des chances pour que ce sentiment, lorsqu'il se développe chez un peuple, y suscite les deux doctrines parentes. Est-ce à dire qu'elles apparaîtront en même temps? Non, car l'ordre économique semblant plus solide, plus enraciné, plus naturel et l'ordre politique plus artificiel, c'est à ce^ dernier que s'en prendront d'abord les théoriciens et les hommes d'action imbus de l'esprit égalitaire. Seulement, remarquons-le, quand la démojcratie aura été établie, quand l'égalité de droit ou politique aura été proclamée, tout dans la société conspirera à fortifier, à exalter le sentiment égalitaire, et celui-ci demandera certainement des satisfactions plus substantielles le jour où l'ordre économique sera dénoncé à son tour comme artificiel, relatif et contingent.
Que les opinions politiques de Cabet ne fussent ^ue l'expression d'une passion, ni le ton ordinaire
de ses écrits, ni l'époque où il se lança dans la lutte ne nous permettent de le mettre en doute. Il n'acceptait pas la démocratie comme une nécessité contre laquelle il serait fou de lutter, mais il était de ceux qui travaillèrent le plus à en faire une oéçessilé.
L'égalitarisme était toute son âme, les événements ponviiient le pétrir démocrate ou socialiste. Si pendant longtemps il ne connut d'autre ennemie que la hiérarchie politique, c'est que durant les quinze années de la Restauration, la foule n'aperçut audessus d'elle que le roi et la vieille noblesse.
Un rapide examen nous montrera les circonstances dont le concours devait faire surgir le socialisme latent de Cabet.
En 1834, époque de son adhésion au communisme, ta grande industrie est née. Un fossé de plus en plus profond sépare les patrons du prolétariat grossi tous les jours des artisans expropriés. « Bien que le nouveau mode de production ne soit qu'au début de sa période ascendante, il produit déjà les plus criantes incon^uités sociales : agglomération d'une population vagabonde dans les épouvantables bouges des grandes villes; dissolution de tous les liens traditionnel» de la subordination patriarcale et de la famille ; surtravail principalement des femmes et i]i*s cnlants, poussé à son extrême limite ; complète iléinoralisalton des classes ouvrières jetées soudai-
nement dans des conditions toutes nouvelles (*). » La transformation économique avait eu sa r(^ percussion dans les esprits : les dernières années de la Restauration et les premières de la Monarchie de Juillet voient éclore des doctrines hostiles au régime de liberté et de concurrence industrielles qui concluent à une réforme générale de la société. Les idées socialistes se répandent, développées principalement par les Saint-Simoniens. Ceux-ci refusent à l'oisif tout droit au revenu de son bien, condamnent Théritage. moyen d'acquérir sans labeur, et déclarent qu'à l'exploitation de l'homme par l'homme, qui avait été jusqu'ici sous diverses formes la loi de l'humanité, il faut substituer l'exploitation delà nature par l'homme associé à l'homme.
D'autre part les anciennes sociétés secrètes prennent un caractère socialiste. La Société des Droits de l'Homme qui, sous la Restauration, ne s'était souciée que de conspirations politiques, déclare « vouloir avant tout la refonte de la société pour arriver à une répartition plus équitable de la richesse, à l'égalité du bien-être, w En Angleterre, Cabet retrouvait une atmosphère morale tout aussi imprégnée de socialisme que celle qu'il venait de quitter. Le mouvement d'organisation ouvrière y était plus avancé
(1) Engels, Socialistne utopique et socialisme scientifique^ p. 104.
qu'ailleurs ; Robert Owen y jouissait d'une influence étendue.
Au spectacle nouveau des maux de la classe ouvrière, au socialisme ambiant qu'on respirait partout, il faut ajouter» si l'on veut avoir une idée complète des causes qui ont agi sur l'égalitarisme de Cabet pour l'élargii;, sa condition même d'exilé : l'éloignement de la lutte, l'obligation de ne plus prendre part à l'action immédiate et pratique ne sont-ils pas propices aux spéculations et à l'exagération des programmes ?
Ainsi, par l'action concordante des circonstances au milieu desquelles se développait son esprit. Ton comprend encore mieux que par les considérations exposées au début de ce chapitre, l'évolution de Cabet vers le socialisme et nous nous expliquons comment, voulant rédiger le programme de la démocratie, il commença par se proposer pour but l'égalité de fait.
Cabet avait adhéré en principe à l'établissement de l'égalité de fait, il lui restait à déterminer le moyen de la réaliser, il ne le trouvait pas dans les écrits des plus célèbres socialistes de son temps.
Le socialisme des Saint-Simoniens était aristocratique : il attribuait le gouvernement des sociétés
aux industriels, aux capitalistes et aux banquiers. Il ne se proposait point la suppression de l'inégalité, mais seulement de celle qui tient à la naissance. Sa formule : « Â chacun selon sa ccipacité, à chaque capacité selon ses œuvres »>, laissait subsister toute une catégorie de privilèges : ceu^ d'une aristocratie de mandarins.
De même le Fouriérisme, bien qu'il contînt certaines idées dont Cabet sut tirer parti : Tassociation, l'organisation du travail et le travail attrayant (^), ne pouvait le satisfaire en répartissant les produits dans la proportion du Capital, du Talent et du Travail. Ce que Cabet se proposait c'était l'égalité la plus parfaite ; il voulait distribuer les charges selon les forces et les jouissances suivant les besoins.
Ce fut alors que la lecture de V Utopie de Thomas Morus lui suggéra l'idée de la communauté, seul mode de nature à satisfaire son esprit, puisque la distribution par l'autorité publique permet seule d'obtenir une égalité rigoureuse.
D'autre part, comme il considérait que le socialisme moderne ne pouvait se contenter d'une égalité fondée sur l'abstinence, il devait s'attacher à une organisation industrielle capable, lui semblait-il, par la concentration, d'étendre la production et de procurer l'abondance.
(1) Populaire, décembre 1845.
L'Etat, c'est-à-dire le gouvernement d'hommes intelligents et amis du progrès, puisqu'ils seraient choisis par le peuple, n'adopterait-il pas d'emblée toutes les machines, tous les procédés nouveaux par lesquels se multiplient les richesses ? Par sa direction unique ne réaliserait-il pas l'économie la plus complète ? « Maître de tout, centralisant, concentrant, réduisant tout à l'unité, raisonnant, combinant, dirigeant tout, il peut seul obtenir cet inappréciable et incommensurable avantage d'éviter les doubles emplois et les pertes, d'utiliser toute la puissance de l'intelligence humaine, d'augmenter indéfiniment la puissance de l'industrie, de développer sans cesse la perfectibilité de l'homme, et de reculer continuellement les limites de son bonheur en reculant toujours les bornes de sa perfection (*) »
Cependant il n'adhéra pas à la Communauté sans hésitation.
a L'ayant toujours entendue traiter de chimère et d'utopie, nous dit-il, mais ne voulant pas m'en rapporter aveuglément aux autres, je refis mon plan sur la base de la Communauté, pour voir si cette Communauté était ou non praticable et possible, pour voir si ce Système pouvait satisfaire tous les besoins de la société d'aujourd'hui sous tous les rapports, de l'édu-
(1) Voyage en Icarie, p. 398 (1848).
cation, de la nourriture, du logement, de ragricuiture, de Taisance, du bonheur, des arts, de la famille. Et je vis avec surprise, avec joie, avec ravissement, que, si une Nation le voulait, elle pouvait facilement s'organiser en Communauté, en conservant aux heureux d'aujourd'hui tout leur bonheur, en les rendant même plus heureux, et en procurant la même félicité à tous ceux que la misère accable aujourd'hui (*). »
Il rechercha ensuite toutes les objections qu'on pouvait faire à la Communauté, mais il n'en rencontra aucune de solide. Après quoi, voulant faire une contreépreuve, il consulta les philosophes anciens et modernes. « Je parcourus leurs ouvrages (plus de mille volumes) afin d'avoir sur cette question l'opinion des hommes qui sont les lumières de l'Humanité; et je reconnus, avec bonheur, que presque tous adoptent l'Egalité, que beaucoup et Jésus-Christ en tête adoptent la Communauté et que quelques-uns seulement préfèrent l'Inégalité, mais avec des raisons ou des objections que loin de me convaincre ne firent que me confirmer dans' ma première conviction. Je trouvai même un assez grand nombre d'ouvrages, comme V Utopie de Thomas Morus, qui contenaient une organisation de la Communauté. »
Il rédigea alors le Voyage en Icarie, que nous allons examiner.
(1) Comment je suis Communiste, 1841.